Stendhal
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Stendhal
Marie-Henri Beyle
Marie-Henri Beyle

Nom de naissance Marie-Henri Beyle
Autres noms Stendhal
Activités Romancier
Naissance 23 janvier 1783
Grenoble
Décès 23 mars 1842 (à 59 ans)
Paris
Langue d'écriture Français
Mouvement Réalisme, Romantisme.

Henri Beyle connu sous le pseudonyme littéraire de Stendhal, né le 23 janvier 1783 à Grenoble et mort le 23 mars 1842 à Paris, est un écrivain français de la première moitié du XIXe siècle.

Engagé dans l'armée en 1800, il occupa surtout des fonctions d'administration militaires comme durant la campagne de Russie en 1812. Amateur d'arts et passionné d'Italie où il effectua de nombreux séjours, il commence par écrire des essais esthétiques Histoire de la peinture en Italie (1817), Rome Naples et Florence (1817), Racine et Shakespeare (1823), Vie de Rossini (1823), et psychologique, De l’amour (1822), avant de se consacrer au roman.

Ses romans de formation Le Rouge et le Noir (1830), La Chartreuse de Parme (1839) et Lucien Leuwen (inachevé) ont fait de lui, aux côtés de Balzac, Hugo, Flaubert ou Zola, un des grands représentants du roman français au XIXe siècle. Dans ses romans, caractérisés par un style économe et resserré, Stendhal cherche « la vérité, l'âpre vérité » dans le domaine psychologique, et campe essentiellement des jeunes gens aux aspirations romantiques de vitalité, de force du sentiment et de rêve de gloire.

Sommaire

Biographie

1783-1814 : Les premières années

Henri Gagnon, son grand-père

Henri Beyle naît rue des Vieux Jésuites (aujourd'hui rue Jean-Jacques Rousseau) à Grenoble dans une famille bourgeoise, pieuse et royaliste, qui l'éduque selon des principes rigides, qu'il apprécie peu. Sa mère, Henriette Gagnon, qu'il aimait beaucoup, meurt alors qu'il a huit ans. Son père Chérubin Joseph Beyle (qui sera plus tard fait chevalier de la Légion d'honneur et lui léguera sa croix) lui donne alors pour précepteur l'abbé Raillane, et le jeune Henri souffrira de la tyrannie de ce dernier : « Je haïssais l'abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l'abbé, je haïssais encore plus la religion au nom de laquelle ils me tyrannisaient[1]. »

Chérubin Beyle, son père

Sa haine s'étend à sa tante Séraphie, sans doute maîtresse de son père. Pendant que le père monarchiste devient un anti-modèle, le grand-père Henri Gagnon initie l'enfant à la philosophie des Lumières. En 1796, il entre à l'École centrale de Grenoble, où il se prend de passion pour les mathématiques.

En octobre 1799, il part à Paris pour passer le concours de l'École polytechnique. Il renonce à se présenter et sera très déçu par la capitale, où il tombe malade. Il est recueilli par Noël Daru un cousin de son grand-père Henri Gagnon[2]. En 1800, le fils de ce cousin, Pierre Daru, secrétaire général au Ministère de la Guerre, lui offre un emploi.

Pauline Beyle, sa sœur

De 1800 à 1801, il participe à la campagne d'Italie où il est nommé sous-lieutenant au sein du 6e régiment de dragons. La découverte de l'Italie laisse Beyle émerveillé.

Revenu à Paris, le jeune homme essaie de se faire une place, dans le négoce, dans le succès littéraire (il veut écrire « des comédies comme Molière ») ou en séduisant des femmes.

En 1805, il devient l'amant de l'actrice Mélanie Guilbert; il la suit à Marseille, où ils vivent en couple, et s'essaye au commerce, sans grande motivation, ni grand succès d'ailleurs. Mais, ces années d'apprentissage auront une grande influence sur le personnage de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir.

En 1806 toujours grâce à son cousin Pierre Daru, il s'engage encore une fois et est affecté à l'intendance où il fera montre d'exceptionnels talents d'organisateur, ses fonctions au sein de la "Grande Armée" lui permettront d'assouvir une de ses grandes passions : voyager. Il visite ainsi l'Allemagne, notamment la Saxe, l'Autriche, la Russie.

Portrait de profil de Stendhal, médaillon par David d'Angers.

Il est nommé auditeur au Conseil d'État le 3 août 1810. Il a 27 ans.

En 1812, il travaille à l’Histoire de la peinture en Italie. En août, il se rend à Moscou où il sera témoin de l'incendie qui ravage la ville après l'entrée de la Grande Armée en septembre. En novembre, lors de la retraite de Russie, il perd le manuscrit de l'Histoire de la Peinture en Italie.

La Campagne de France d'avril 1814 provoque la chute de l'Empire et met fin à sa carrière : démobilisé, il part en Italie et s'installe à Milan où il retrouve sa maîtresse Angela Pietragrua. Milan qui l'avait séduit dès 1800 devient sa ville d'élection au point qu'il réclame comme seule épitaphe « Arrigo Beyle, Milanese ».

L'année suivante, il fait graver sur ses cartes de visite :

« Waterloo, c’est trop dommage. Six mois de plus et j’aurais été nommé au Mans préfet de la Sarthe ».

1814-1821 : Après l'empire

En 1814 il travaille à Vies de Haydn, Mozart et Métastase, ainsi que Histoire de la peinture en Italie, puis à Rome, Naples et Florence publiée en 1817 où s'affirme son talent littéraire. En novembre 1817, il est à Milan avec sa sœur. Il entreprend une Vie de Napoléon à partir de février 1818 pour répondre aux ouvrages de Madame de Staël.

Matilde Viscontini Dembowski, son grand amour malheureux

En mars 1818, son ami Giuseppe Vismara, lui présente Matilde Dembowski. Son admiration pour celle qu'il appelle Métilde le paralyse de timidité et de maladresse : « Je n'ai jamais eu le talent de séduire qu'envers les femmes que je n'aimais pas du tout. Dès que j'aime, je deviens timide et vous pouvez en juger par le décontenancement dont je suis auprès de vous »[3]. Dans un premier temps Matilde se montre touchée par cette adoration silencieuse. Mais subitement, elle se refroidit, probablement parce que sa cousine, Francesca Traversi, aurait dépeint Stendhal comme un séducteur[4]. Au printemps 1819 Stendhal ruine tous ses espoirs en suivant , sous un déguisement, Matilde qui était allée voir ses fils à Volterra. Elle ne le lui pardonnera pas, malgré ses nombreuses lettres d'excuses et n'acceptera de le revoir que sous certaines conditions très strictes.
Le 10 août, ayant appris le décès de son père il part pour Grenoble, puis rejoint Paris jusqu'en octobre. Fin décembre, de retour à Milan, il commence De l'amour, pour exprimer tout ce que lui fait éprouver Matilde, véritable essai de psychologie, dans lequel il expose sa théorie de la « cristallisation ». En 1821 éclate une révolution dans le Piémont contre l'occupant Autrichien. Parce qu'il est accusé de sympathie pour le carbonarisme – affection particulièrement ressentie dans la nouvelle Vanina Vanini – il est expulsé de Milan par l'administration autrichienne. Il se voit obligé de quitter Matilde qu'il aime pour regagner Paris qu'il n'aime pas.

1821-1834 : l'essor littéraire

Giuditta Pasta, dont il fréquente le salon

Fin juin 1821, il est de retour à Paris, presque ruiné après le décès de son père, déprimé par ses adieux à Matilde : « Je quittais Milan pour Paris le … juin 1821, avec une somme de 3500 Francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans d’intimité, une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi. »[5] Pour l’oublier, il fréquente assidument ses amis Adolphe de Mareste et Joseph Lingay, puis Prosper Mérimée. Il passe ses soirées à l’opéra ou dans les salons d’Antoine Destutt de Tracy et Giuditta Pasta, cantatrice Italienne (il s’installe dans le même immeuble qu’elle). Plus tard il fréquente le cénacle d’Etienne-Jean Delécluze. Il fait un séjour à Londres, il écrit des articles pour des journaux anglais. En 1822 il publie dans l’indifférence générale, De l'amour, dont il vient de récupérer le manuscrit égaré pendant plus d'un an. Il prend ardemment la défense du Romantisme avec Racine et Shakespeare en 1823. Son talent très éclectique l'amène à publier une Vie de Rossini en 1823, qui le fera connaître, et Promenades dans Rome en 1829.

En 1827, il publie son premier roman, Armance, mal compris et mal reçu, dont le thème, l’impuissance, lui est fourni par le roman de son amie Claire de Duras, Olivier, ou le secret. Pendant les journées de Juillet, il se consacre à la correction de son second roman, Le Rouge et le Noir qui paraîtra en novembre 1830.

Le comte Molé, ministre de Louis-Philippe, le nomme consul à Trieste. Ses idées libérales y déplaisent à Metternich, et il est nommé en 1831 à Civitavecchia, où il rédige les Souvenirs d'égotisme et le roman inachevé Lucien Leuwen.

1834-1842 : dernières œuvres, derniers voyages

Tombe de Stendhal au cimetière de Montmartre

À Civitavecchia, il s'ennuie et part voyager. Un congé de 1836 à 1839 lui permet de rentrer à Paris. Il ne réussit pas à terminer les œuvres qu'il commence (Souvenirs d'égotisme, Vie de Henry Brulard, Lucien Leuwen...). Après avoir achevé son dernier chef-d'œuvre, La Chartreuse de Parme, en 1839, il meurt dans la nuit du 22 au 23 mars 1842 après une seconde crise d'apoplexie. Sa dépouille est inhumée au cimetière de Montmartre à Paris. Il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur par Guizot.

Pseudonymes

Avant de signer Stendhal[6], il a utilisé d'autres noms de plume, tels : Louis Alexandre Bombet[7], ou Anastase de Serpière[8]. Seule L'Histoire de la peinture (1817) fut publiée sous son vrai nom. À partir de Rome, Naples, Florence (septembre 1817) c'est sous le pseudonyme de «  M. de Stendhal, officier de cavalerie » qu'il publia ses œuvres[9]. Ce nom de plume est inspiré d'une ville d'Allemagne « Stendal », lieu de naissance de l'historien d'art et archéologue renommé à l'époque Johann Joachim Winckelmann, mais surtout proche de l'endroit où Stendhal vécut en 1807-1808 un moment de grande passion avec Wilhelmine de Grisheim. Ayant ajouté un H pour germaniser encore le nom, il souhaitait que l'on prononce « Standhal »[10].
Il use aussi de très nombreux pseudonymes dans ses œuvres intimes et sa correspondance : Dominique, le plus intime, mais aussi Don Flegme, Giorgio Vasari, William Crocodile, Poverino… etc. L’un de ses correspondants, Prosper Mérimée, dira « Jamais il n’écrivait une lettre sans signer d’un nom supposé »[11]. Manière de se cacher, de se méfier du langage en tant que convention sociale ou désir d’être un autre : « Je porterais un masque avec plaisir ; je changerais de nom avec délices. (…) mon souverain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond, et de me promener ainsi dans Paris. »[12] Par ailleurs, il change aussi les noms des personnes dont il parle dans ses lettres et journaux, afin, qu’en cas de publication, il ne soient pas reconnu, ou par simple goût du cryptage et du jeu. Avancer masqué lui permet d’être vrai[13].

Les romans de Stendhal

L'œuvre de Stendhal consiste aussi bien en des textes autobiographiques (Vie de Henry Brulard par exemple) que dans des romans qui comptent parmi les plus beaux dans la littérature française : Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen, La Chartreuse de Parme. Ce dernier roman fut salué à sa première publication par un éloge d'Honoré de Balzac, autre maître du roman réaliste dont Stendhal lui-même se déclara heureusement surpris.

« Cet article étonnant, (...) je l'ai lu, (...) en éclatant de rire. Toutes les fois que j'arrivais à une louange un peu forte (...) je voyais la mine que feraient mes amis en le lisant[14]. »

Le Rouge et le Noir

Le Rouge et le Noir (1830) est le premier grand roman de Stendhal. Il est le premier roman à lier de façon si subtile la description de la réalité sociale de son temps et l’action romanesque selon Erich Auerbach dans sa célèbre étude Mimesis. Julien Sorel, le héros principal du livre, est le pur produit de son époque en un certain sens, le héros d'une France révoltée et révolutionnaire[15]. Littéralement ivre d’ambition à cause de la lecture du Mémorial de Sainte-Hélène de Napoléon et conscient que depuis la Révolution c’est le mérite et non plus la naissance seule qui compte, il rêve de devenir lui-même un nouveau Bonaparte. Le projet de ce roman dut être soumis à Paul-Louis Courier que Stendhal tenait pour le meilleur écrivain français contemporain. Un écho des difficultés rencontrées par le pamphlétaire en Touraine est d'ailleurs perceptible à travers le personnage Saint-Giraud qui apparaît au chapitre premier de la seconde partie du roman. Quand Courier fut assassiné, Stendhal soupçonna des mobiles politiques à ce forfait jamais élucidé. On y touve une description très précise dans ce roman et dans celui de " vie de Henry Brulard" de l'Hôtel de Castries que l'auteur fréquenta[16]

La Chartreuse de Parme

Cette œuvre majeure, qui lui valut la célébrité, fut publiée en deux volumes en mars 1839. Balzac la considérait comme un chef-d'œuvre et écrivit en mars 1839 son admiration à l'auteur pour la « superbe et vraie description de bataille que je rêvais pour les Scènes de la vie militaire »[17]. Dans un premier article de l'éphémère Revue parisienne, en 1840, il parle du « récent chef-d'œuvre » de M. Beyle, terminant par ces mots : « Je regarde l'auteur de La Chartreuse de Parme comme un des meilleurs écrivains de notre époque » et dans le troisième et dernier numéro se trouve le grand texte qui fait du roman de Stendhal le chef-d'œuvre senti comme classique dès sa parution, comme l'archétype du genre « roman » [18]. Refondu en 1842 peu avant la mort de Stendhal, il prit de fait un tour plus « balzacien » : mais c'est le texte d’origine, plus purement stendhalien, qui s'est imposé de nos jours.

Cependant, l’œuvre sera, jusqu’au début du XXe siècle, relativement inconnue en dehors de quelques cercles d’esthètes, de critiques littéraires, ou de personnalités visionnaires (Nietzsche), ce que Stendhal semblait appeler de ses vœux, dédicaçant son roman To the Happy Few.

Lucien Leuwen

Lucien Leuwen est le deuxième grand roman de Stendhal, écrit en 1834, après le Rouge et le Noir. Ce roman est demeuré inachevé.

Lucien Leuwen, jeune polytechnicien, est chassé de son école car il est soupçonné d’être un saint-simonien. Son père, richissime homme d’affaires parisien, lui permet de devenir lieutenant, ce qui l’amène à partir pour Nancy.

Le réalisme chez Stendhal

Stendhal n'a pas seulement « appliqué » une certaine esthétique réaliste : il l'a pensée d’abord. Le réalisme de Stendhal c’est aussi la volonté de faire du roman un « miroir » c’est-à-dire un simple reflet de la réalité sociale et politique d’une époque dans toute sa dureté. Stendhal a d'ailleurs écrit que « le roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ».

Dans Racine et Shakespeare, il assigne pour devoir à l'art romantique de faire un art qui sera en adéquation avec les goûts et tendances des peuples. Le réalisme de Stendhal c’est d’abord la volonté de peindre des faits capables d’intéresser ses contemporains (Monarchie de juillet dans Lucien Leuwen, Restauration dans Le Rouge et le Noir, défaite et retour des Autrichiens dans La Chartreuse de Parme).

En revanche, Stendhal dépeint avec un grand souci de réalisme psychologique, les sentiments des personnages principaux. Il s’inspire même souvent des théories relatives à l’amour de son traité De l’amour et essaie de faire œuvre de psychologue rigoureux.

Son ami de longue date Prosper Mérimée le considérait comme un remarquable observateur du cœur humain[19]. Et les sentiments amoureux sont dépeints avec beaucoup de soin : le narrateur expose longuement la naissance de la passion amoureuse et ses péripéties, que ce soit entre Mme de Rênal et Julien, Julien et Mathilde de La Mole, Lucien Leuwen et Mme de Chasteller ou Fabrice et Clélia.

Le réalisme dans la peinture des mœurs et de la société

Le Rouge et le Noir et Lucien Leuwen sont une peinture acerbe de la société sous la Restauration, comme l'indique le sous-titre du roman Le Rouge et le Noir : « Chronique de 1830 ». Lucien Leuwen est le vaste tableau de la Monarchie de juillet. La Chartreuse de Parme est une peinture des mœurs politiques dans les Monarchies italiennes du XIXe siècle. Ces romans sont donc politiques non par la présence de longues réflexions politiques (Stendhal qui s'est toujours refusé à l'« oratoire »[20] rejette un tel procédé et le compare à « un coup de pistolet au milieu d'un concert » dans Le Rouge et le Noir[21]) mais par la peinture des faits.

Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme sont aussi des critiques acerbes de la position subordonnée de la femme : voir l’interprétation féministe par Simone de Beauvoir des romans de Stendhal (in Le Deuxième Sexe).

La peinture des mœurs chez Stendhal ne se veut jamais impartiale mais critique : elle n’est pas motivée par une volonté sociologique mais par le souci de faire tomber les faux-semblants et de montrer « la vérité, l’âpre vérité » (exergue du premier livre de Le Rouge et le Noir) de la société de son temps.

Malgré son souci de réalisme, il n’y a pas de descriptions détaillées de la réalité matérielle. Le narrateur, qui se méfie de la description, décrit à peine les lieux. La description de Verrières au tout début du roman prend juste une page[22] et sert d’introduction à une critique acerbe des habitants. On ne sait rien non plus de l’Hôtel de la Mole (Le Rouge et le Noir) ni de Milan ou bien du Château du Marquis Del Dongo (La Chartreuse de Parme). Car la peinture des lieux est « fonctionnelle ». Le narrateur décrit le monde uniquement dans la mesure où c’est nécessaire à la compréhension de l’action. Si la prison de Fabrice est décrite avec soin c'est qu'elle constitue un lieu essentiel pour l’action de La Chartreuse de Parme.

Appartenant plutôt à une tendance modérée du romantisme (par opposition au romantisme flamboyant représenté par Victor Hugo), le narrateur, qui a affirmé, dans Vie de Henry Brulard abhorrer la description matérielle, lui préférant des éléments descriptifs[23], décrit à peine les personnages : on ne sait quasiment rien des toilettes de Mme de Rênal, de Mathilde ni des tenues de Julien, Lucien Leuwen ou Fabrice, juste la couleur des cheveux et quelques détails sur leur aspect, mentionnés très brièvement. Ainsi, Mathilde de La Mole est « extrêmement blonde et fort bien faite », et Julien « pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi beaux ».

Mais la peinture de la réalité matérielle se fait aussi discrète à cause des particularités du roman stendhalien. Ainsi, le thème de l’argent est souvent lié à des personnages secondaires ou détestables (M. de Rênal, le Marquis Del Dongo) : l’attention du lecteur se tourne plutôt vers les protagonistes principaux qui sont bien loin de tels soucis (Fabrice, Mme de Rênal, Lucien Leuwen). Le roman stendhalien avance rapidement, alors que la description crée une pause dans la narration.

L’autre limite du « réalisme » de Stendhal tient au romanesque, qui traverse tous ses romans. Le héros stendhalien est une figure romanesque. Le personnage de Julien est intelligent, ambitieux jusqu’à la folie, et nourrit une haine profonde pour ses contemporains. Fabrice est un jeune homme exalté et passionné. Lucien Leuwen est idéaliste et bien fait de sa personne. Ces personnages ont souvent à peine 20 ans.

En outre, la politique dans La Chartreuse de Parme est nettement moins importante que dans Le Rouge et le Noir et Lucien Leuwen. C’est surtout l’histoire qui joue un rôle (Waterloo, arrivée des troupes françaises à Milan en 1796). Et encore elle est inséparable de l’action du roman. La Chartreuse de Parme a un caractère romanesque nettement plus prononcé que les deux autres grands romans (voir les personnages de la Duchesse Sanseverina ou de Clélia). Le réalisme stendhalien se limite donc aux personnages secondaires (les personnages prévisibles) et non à ses personnages principaux, les personnages vrais, qui échappent à la description[24], ce qui ne sera pas le cas chez Zola.

Réalisme subjectif chez Stendhal

Mais le réalisme chez Stendhal se fait aussi réalisme subjectif sans que cela soit une contradiction. Par réalisme subjectif on entend un des procédés fondamentaux de la conduite du récit chez Stendhal. Georges Blin[25], dans Stendhal et les problèmes du Roman, est un de ceux qui mirent en avant ce procédé. Stendhal pense que chacun est enfermé dans sa subjectivité et ne peut percevoir le monde que dans les limites de son regard[26].

La grande originalité de Stendhal est l’usage important de la « focalisation interne » (pour reprendre la terminologie de Gérard Genette) pour raconter les événements. Les événements sont vus en grande partie par les protagonistes voire par un seul d'entre eux. Stendhal refuse donc le point de vue du narrateur omniscient mais pratique la « restriction de champ ». Dans Le Rouge et le Noir et dans Lucien Leuwen les événements sont vus dans le rayon de Julien Sorel et Lucien. Dans La Chartreuse de Parme le narrateur a reconnu le droit de regard des autres personnages (Clélia, Mosca, Sanseverina) mais Fabrice Del Dongo garde le foyer principal (la scène de la bataille de Waterloo est vue exclusivement par ses yeux). On peut donc parler d’une restriction de champ chez Stendhal (Blin). Stendhal a en effet coupé ses récits de « monologues intérieurs » et a ramené le roman à la biographie du héros. Les trois grands romans commencent par la jeunesse du héros ou même avant (cf. La Chartreuse de Parme) et finissent avec sa mort (cf. Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme).

Première conséquence de la restriction du champ : les descriptions sont brèves chez Stendhal. Elles sont l’œuvre d’un narrateur extérieur qui voit l’aspect des personnages du dehors ou bien d’un narrateur qui observe la nature. Un tel narrateur est incompatible avec la « restriction du champ » et il joue donc un rôle secondaire chez Stendhal.

Le choix de la restriction du champ explique aussi que certains personnages apparaissent ou disparaissent aussi rapidement au fil de l’action (comme le Comte de La Mole dans Le Rouge et le Noir et Rassi dans La Chartreuse de Parme) car tout est vu par les yeux d’un personnage central.

Troisième conséquence du recours à la restriction de champ : les événements se dévoilent graduellement. Les héros de Stendhal sont souvent un peu étonnés de ce qu’ils voient et n’en comprennent le sens que progressivement. Ce n’est que peu à peu que Julien comprend pourquoi Mlle de La Mole apparaît un jour en vêtement de deuil alors que personne ne vient de mourir autour d’elle. Il découvrira ultérieurement qu’elle porte le deuil d’un ancêtre mort au XVIe siècle.

L’œuvre autobiographique

Stendhal par Félix Vallotton.

L’œuvre de Stendhal est profondément autobiographique. Même ses romans tant ils sont inspirés par sa propre vie mais aussi parce qu’ils constituent une autobiographie idéale de Stendhal. Julien Sorel, Lucien Leuwen et Fabrice Del Dongo sont ce que Stendhal aurait rêvé d’être.

Les œuvres autobiographiques de Stendhal sont de trois natures. D’une part Stendhal a tenu pendant de très longues années un journal où il raconte au fur et à mesure les événements de sa vie. On pourrait parler d’une prise sur le vif de sa propre vie. D’autre part Stendhal a rédigé deux autres grandes œuvres autobiographiques : la Vie de Henry Brulard et Souvenirs d'égotisme. Elles poursuivent le même projet que le Journal mais aussi que celui des Confessions de Rousseau : mieux se connaître soi-même. Cependant elles se distinguent du Journal car elles ont été écrites a posteriori. Enfin, l’autobiographie prend une forme bien particulière chez Stendhal : il aimait écrire sur la marge de ses livres (et même de ses romans mais de manière cryptique) ou sur des vêtements (par exemple sur une ceinture comme dans la Vie de Henry Brulard).

L'œuvre autobiographique de Stendhal ne se distingue pas tant par son projet (Rousseau poursuivait le même) que par l’importance qu’elle prend. Elle s’exprime aussi bien par des romans que par des autobiographies. Même la critique d'art chez Stendhal se fait autobiographie.

La conception stendhalienne de l'art

Le critique d’art

Stendhal ne fut pas seulement un romancier et un autobiographe, mais également un fin critique d’art dont la réflexion esthétique influença le travail romanesque (tout particulièrement avec sa théorie du beau idéal), ainsi que l'appréciation des arts plastiques et de la musique. Citons Histoire de la Peinture en Italie, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, Mémoires d'un touriste.

Vrai spécialiste, faux dilettante

Féru d'art lyrique, amoureux de l'Italie, comme en témoignent ses écrits, c'est lui qui fit connaître Rossini à Paris et en France. Des travaux de la deuxième moitié du XXe siècle ont fait apparaître sa compétence en matière picturale et musicale, sa familiarité avec ses peintres, sa vaste expérience du monde de la musique de son temps aussi bien instrumentale que lyrique, allemande ou italienne. Mais il était surtout un véritable spécialiste de l'opéra italien et de la peinture italienne. Bien qu'il se présentât comme un dilettante, on lui doit des analyses très fines de Rossini et Mozart. Il a saisi la mélancolie de Léonard de Vinci, le clair obscur du Corrège, ou la violence michelangelesque[27].

Les principes de sa critique

Sa critique cohérente repose sur l'Expression, qui destitue les formes arrêtées et le Beau antique, la Modernité qui implique l'invention artistique pour un public en constante évolution, et la subordination du Beau à l'opinion seule, l'Utile qui donne du plaisir réel à une société, à des individus, et le dilettantisme qui repose sur la pure émotion du critique[28]. Stendhal fonde ainsi une critique historique (l'art étant l'expression d'une époque), et revendique le droit à la subjectivité ; il admet la convergence des arts et leur importance selon qu'ils procurent ou non du plaisir physique, qu'ils ouvrent l'esprit à la liberté de l'imaginaire et qu'ils suscitent la passion (principe de base). Stendhal est un critique d'art qui marque une étape importante dans l'intelligence de tous les arts[29].

Le Stendhal Club

En 2011, Charles Dantzig a recréé le Stendhal Club, composé de douze membres, quatre membres fondateurs, quatre membres français et quatre membres étrangers. Le premier numéro de la Revue du Stendhal Club paraîtra en mars 2012[30].

Œuvres

La Chartreuse de Parme, page de titre.

Œuvres posthumes

Hommages

L'université de Grenoble III (Lettres, Arts, Langues, Sciences du Langage et Communication) porte son nom.

Annexes

Notes et références

  1. Stendhal, Vie de Henri Brulard, publiée à titre posthume en 1890
  2. Sandrine Fillipetti, Stendhal, Gallimard, 2009, coll. Folio Biographies
  3. Stendhal, Lettre à Matilde du 7 juin 1819, De l'amour, Gallimard 1980
  4. De l'amour, Gallimard, 1980
  5. Souvenirs d'égotisme, Gallimard 1983, coll Folio, p40
  6. cité aussi sous la forme Stendalis dans la notice de la BnF
  7. L'année Stendhal, Volume 4, Klincksieck, 224 p.  p. 203 : Louis, Alexandre, André, César Bombet, pour signer des traductions de critiques musicales sur Haydn, Mozart et Métastase en 1814
  8. Marie-Rose Corredor,Yves Ansel, Stendhal à Cosmopolis, ELLUG, 2007, 366 p. (ISBN 9782843101038)  p. 37
  9. Biographie sur studyrama
  10. René Servoise, « Stendhal et l'Europe »
  11. Cité par Mariella Di Maio dans la préface a Aux âmes sensibles, Lettres choisies, Gallimard 2011, col Folio, p19
  12. Souvenirs d'égotisme, Gallimard 1983, Coll Folio, p70
  13. « Or, avant tout, je veux être vrai. » Souvenirs d'égotisme, Gallimard 1983, Coll Folio, p87
  14. Correspondance, Paris, Le Divan, 1954 t.X, p. 288
  15. Prosper Duvergier de Hauranne, Michel Crouzet 1996, p. 14
  16. René Servoise, Julien Sorel à l'Hôtel de Castrie, dans les Cahiers de la Rotonde, n°16, Paris, 1995, p.141-156, 8 fig.
  17. Prosper Duvergier de Hauranne,Michel Crouzet 1996, p. 24
  18. Prosper Duvergier de Hauranne, Michel Crouzet 1996, p. 26-27
  19. Prosper Duvergier de Hauranne,Michel Crouzet 1996, p. 333
  20. Prosper Duvergier de Hauranne, Michel Crouzet 1996, p. 47
  21. Le Rouge et le Noir - Livre Second - Chapitre XXII
  22. Marie de Gandt 1998, p. 67
  23. Stendhal et le romantisme  p. 97
  24. Marie de Gandt 1998, p. 80
  25. (1917-??) Professeur au Collège de France
  26. Marie de Gandt 1998, p. 75
  27. Philippe Berthier, Stendhal et ses peintres italiens, Genève, Droz, 1977, et Francis Claudon, L’Idée et l'Influence de la musique chez quelques romantiques français et notamment Stendhal, Université de Lille, 1965.
  28. Michel Crouzet, Dictionnaire des Littératures de langue française, t. 3, p 211, et Michel Crouzet, Stendhal et l'italianité, José Corti, 1982.
  29. Michel Crouzet, Dictionnaire des Littératures de langue française, Op. cit.
  30. Le Nouvel Observateur, « Charles Dantzig : “Nous voulons rendre Stendhal aux amoureux” », juin 2011.

Bibliographie

  • Paul Léautaud : Préface aux plus belles pages de Stendhal . Paris. 1908
  • Charles Bellanger, Notes stendhaliennes. Paris. 1948
  • Léon Blum, Stendhal et le beylisme. Paris. 1914
  • Maurice David, Stendhal sa vie son œuvre, Éditions de la Nouvelle Revue Critique, Paris, 1931
  • Jean Prévost : La Création chez Stendhal. Marseille 1942. réédition Gallimard 1975
  • Alain, Stendhal, Paris, PUF, 1948. Aussi dans Alain, Les Arts et les Dieux, La Pléiade, 1958, pp. 745–817. Alain a relu Stendhal toute sa vie.
  • Maurice Bardèche : Stendhal romancier, Paris, La Table ronde, 1947, réédition 1983.
  • Georges Blin : Stendhal et les problèmes du roman. Éditions José Corti.1954 ,(sur les rapports de l'esthétique de Stendhal avec son œuvre romanesque.)
  • Stendhal (Henri Beyle), Écoles italiennes de Peinture, t. 1 École de Florence - École Romaine - École de Mantoue - École de Crémone, 2 École de Parme - École de Venise - École de Bologne, 3 École de Bologne, Le Divan, 1932, 420 p.  Établissement du texte et préface par Henri Martineau. À ce propos voir écoles italiennes de peinture.

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