Chaim Soutine

Chaïm Soutine

Chaïm Soutine est un peintre français né en Biélorussie — dans le village de Smilovitchi, près de Minsk — en 1893[1]. Il est mort à Paris, le 9 août 1943.

Il a développé précocement une vision et une technique de peinture très particulières en utilisant, non sans raffinement, une palette de couleurs flamboyantes dans un expressionnisme violent et tourmenté.

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Biographie

Portrait de Chaïm Soutine par Amedeo Modigliani, 1916

Peu expansif, introverti et secret, Chaïm Soutine n’a tenu aucun journal et n’a laissé que peu de lettres. Les photographies le représentant sont rares. Le peu que nous sachions de lui provient de ceux qui l’ont côtoyé et des femmes qui ont partagé sa vie. « Soutine resta une énigme impossible à déchiffrer jusqu’à la fin. Ses toiles sont les seules clefs véritables qui ouvrent la voie de cet homme déroutant.[2] »

L'enfance

Chaïm Soutine naît dans une famille juive orthodoxe d’origine lituanienne de Smilovitch, un shtetl de quatre cents habitants en Biélorussie. Les conditions de vie étant pénibles pour les Juifs sous l’empire russe, il y passe une enfance pauvre, dans les traditions et les principes religieux du Talmud. Son père gagne sa vie comme raccommodeur chez un tailleur. Chaïm (héb. « vie ») est le dixième d’onze enfants. Timide, il se livre peu. Le jeune garçon préfère dessiner au détriment de ses études, souvent des portraits de personnes croisées ou côtoyées. La tradition rabbinique étant très hostile à la représentation de l’homme, le jeune homme est souvent puni. En 1902, il part travailler comme apprenti chez son beau-frère, tailleur à Minsk. Là-bas, à partir de 1907, il prend des cours de dessin avec un ami qui partage la même passion, Michel Kikoine.

Il est un jour violemment battu par le fils d’un homme dont il réalisait le portrait. La mère de Chaïm porte plainte, obtient gain de cause et perçoit une vingtaine de roubles en dédommagement. En 1909, cet argent permet au jeune Soutine de partir en compagnie de Kikoine, pour Vilna. Les deux amis sont accueillis chez le docteur Rafelkes et trouvent un emploi de retoucheurs chez un photographe (il fait la connaissance de Deborah Melnik, une aspirante cantatrice qu’il retrouvera plus tard à Paris).

En 1910, les deux compères sont admis à l’école des Beaux-Arts après avoir passé l’examen d’entrée. Là, un trio se forme avec la rencontre de Pinchus Krémègne. Les conversations tournent autour de la capitale de la France où, dit-on, de nombreux artistes, venus de tous horizons, créent un art totalement nouveau.

Voyant là l’occasion de s’émanciper, Krémègne part le premier pour Paris bientôt suivi par Kikoïne en 1912. Soutine espère fermement les rejoindre. Devant ce désir irrépressible, Le docteur Rafelkes finance son voyage.

En partant, Chaïm rompt avec son entourage et son passé. De ses travaux réalisés jusque-là, il n’emporte ni ne laisse aucune trace.

Paris

Krémègne l’accueille à Paris, le 13 juillet 1913 et l’emmène à la « La Ruche », une cité d’artistes du quartier du Montparnasse. Il y a là de nombreux peintres étrangers — que l’on désignera bientôt comme l’École de Paris ou l’École juive. Dès son installation, il court au musée du Louvre découvrir ce qu’il ne connaît que par les gravures vues à l’école des Beaux-Arts de Vilna. Faute de ne pouvoir récupérer l’atelier que Chagall vient de quitter, il partage celui de ses deux compatriotes retrouvés. Quelque temps après, il s’inscrit à l’École nationale des Beaux-Arts où Kikoïne est élève. Pour subsister, il travaille de nuit comme porteur à la gare Montparnasse. C'est à cette époque qu'il ressent les premières douleurs stomacales ; symptômes consécutifs à des années de privations. Par ailleurs, il est obsédé par les souvenirs morbides de souffrances et de pauvreté de son enfance. Il se voit toujours traqué par la misère et tente de se pendre pour en finir. Il est sauvé in extremis par son ami Krémègne. Ces souffrances intérieures, aussi bien physiques que psychiques, lui provoquent une telle tension nerveuse qu’un ulcère gastrique ne tarde pas à se déclarer.

La Grande Guerre

Le samedi 2 août 1914, l’ordre de mobilisation générale est donné. Soutine se porte volontaire et creuse des tranchées, en tant que terrassier. Il est cependant rapidement réformé à cause de son fragile état de santé. Recensé comme Russe, il obtient de la préfecture de police du 15e arrondissement un permis de séjour au titre de réfugié.

Solitaire, il se tient à l’écart de toutes tendances artistiques et s’installe à la cité Falguière. C’est là que le sculpteur Jacques Lipchitz lui présente Amedeo Modigliani — également réformé car atteint de tuberculose. Modigliani, son aîné de dix ans, lui voue une réelle affection. Si bien, qu’il devient son ami et son mentor.

Ne mangeant presque jamais à leur faim, ils s’adonnent à la boisson, vont voir les prostituées. Soutine se partage entre les ateliers de ses amis de « La Ruche » et de Falguière, se rend souvent à Livry-Gargan où Kikoïne vit avec sa femme. Là bas, il se perd dans les chemins à la recherche d’un paysage qui l’inspire. Il ne supporte pas d’être observé pendant son travail, retirant la toile du chevalet dès que quelqu’un approche.

Modigliani le présente à son marchand, Léopold Zborowski qui, à la vue de son travail, n’hésite pas à le prendre sous son aile. En 1918, Modigliani doit partir se soigner à Vence, dans le midi de la France, et demande à Soutine de le rejoindre.

Soutine rentre à Paris en octobre 1919. Un ancien voisin d’atelier de la cité Falguière, Pierre Brune, lui écrit de Céret, dans les Pyrénées-Orientales et l’invite à venir s’y installer. Soutine, qui a du mal à se faire à la vie parisienne où les étrangers sont dévisagés avec agressivité, accepte avec enthousiasme. Zborowski lui paie le voyage.

Céret

Portrait de Soutine par Modigliani, 1916

À Céret, il retrouve le peintre Pierre Brune. Michel Kikoine vient le voir pendant quelques mois. Fin janvier 1920, il apprend la mort de Modigliani[3]. Ébranlé par la disparition de son ami, il cesse de boire et observe les recommandations des médecins pour s’alimenter. Il est cependant trop tard pour son ulcère. Ombrageux, colérique et sauvage, il vit à l’écart de la communauté artistique. Pendant près de deux ans, il peint énormément. En été 1920, Zborowski vient chercher près de deux cents toiles. Ensuite, Soutine fait de fréquents déplacements entre Céret et Cagnes-sur-Mer jusqu’en 1922.

À cette époque, l’arrivée d’un riche collectionneur américain, le docteur Albert Coombs Barnes, met le Paris artistique en émoi. Celui-ci désire réunir une collection d’œuvres contemporaines pour sa fondation à Philadelphie. Zborowski réussit à lui vendre une soixantaine de toiles peintes à Céret, assurant ainsi la renommée de Soutine. Paul Guillaume, l’un des grands marchands d’art parisiens écrit : « Un jour que j’étais allé voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquais, dans un coin de l’atelier, une œuvre qui, sur-le-champ, m’enthousiasma. C’était un Soutine et cela représentait un pâtissier. Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre. Je l’achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi […] Le plaisir spontané qu’il éprouva devant cette toile devait décider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus…[4] »

Soutine part pour Cagnes-sur-Mer où il peint une série de paysages aux couleurs lumineuses. Hanté par des questions de formes et de couleurs, souvent insatisfait de son travail, Soutine renie et brûle un grand nombre de toiles peintes à Céret au cours d’accès de désespoir. La région ne lui plaît pas et en avise son marchand pour revenir à Paris en 1924.

Désormais, il vit confortablement, soigne sa mise, se perfectionne dans la langue française en lisant beaucoup et se passionne pour la musique de Bach. Il habite prés du parc Montsouris et loue un atelier spacieux. Il revoit Deborah Melnick, connue à Vilna, et entame une brève liaison. Le couple est déjà séparé quand Deborah met au monde une fille en juin 1925. Soutine refuse de reconnaître l’enfant.

Il ne cesse de peindre. Ces animaux écorchés ou éventrés qu’il prend comme modèle sont les visions de son enfance qui caractériseront une bonne part de sa peinture, comme la série des carcasses de bœufs et celle de volailles. Les voisins, horrifiés par les cadavres d’animaux qu’il conserve dans son atelier, se plaignent des odeurs qui émanent de son atelier.

Quant à Zborowski, le marchand a désormais pignon sur rue grâce à la notoriété des œuvres de Soutine et Modigliani. Souvent, il récupère les toiles lacérées que le peintre a jugées mauvaises pour les faire restaurer — ce qui met Soutine hors de lui lorsqu’il s’en aperçoit.

En juin 1927, le peintre ne se montre pas au vernissage de la première exposition de ses œuvres. Hostile à ce genre de manifestation, il y en aura très peu de son vivant. Il séjourne souvent dans la maison louée par Zborowski au Blanc, dans l’Indre et dans la propriété de Marcellin et Madeleine Castaing à Lèves, près de Chartres. Il s’est lié d’amitié avec le couple, grand amateur d’art, lors d’une cure à Châtelguyon, en 1928. Les Castaing ont de nombreuses relations comme Blaise Cendrars, Erik Satie, Henry Miller.
Ses tableaux sont maintenant présents dans de prestigieuses collections. En 1929, il peint la série des arbres à Vence lorsque survient la crise économique aux États-Unis. Les acheteurs américains se font rares. La crise gagne l’Europe. En 1932, Zborowski est ruiné. En mars[Quand ?], à 43 ans, il meurt d’une crise cardiaque. Soutine réserve alors sa production aux Castaing. En 1935, vingt de ses tableaux sont exposés à Chicago. En 1937, Paris organise une exposition au Petit Palais. Cette année-là, il rencontre Gerda Groth, réfugiée juive allemande qui a fui le régime nazi. Quand la guerre éclate, ils partent ensemble dans l’Yonne à Civry-sur-Serein, en été 1939.

La Seconde Guerre mondiale

Le 15 mai 1940, Gerda est arrêtée et envoyée, en tant que ressortissante allemande, au camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Libérée sur intervention elle se cache à Carcassonne jusqu’à la fin de la guerre. Elle ne reverra jamais plus Soutine.

Sous Vichy, les Juifs ont l’obligation de se faire recenser. Soutine, traqué, mène une vie clandestine, retournant souvent à Paris pour se faire soigner. Bien que conscient du danger qu’il encourt, il ne semble pas avoir fait les démarches nécessaires pour fuir la France. Suite à une délation, il se réfugie à Champigny-sur-Veude, près de Tours en Indre-et-Loire, avec sa nouvelle liaison, Marie-Berthe Aurenche, ancienne compagne de Max Ernst. Malgré ses crampes d’estomac de plus en plus fréquentes, il peint un certain nombre de paysages. Bientôt, son ulcère s’aggrave. Le 31 juillet 1943 au matin, il est fiévreux et doit être hospitalisé. Avant d’être transporté, il se rend à son atelier et brûle ses toiles. À l’hôpital de Chinon, son état est jugé critique : une hémorragie interne est diagnostiquée. Il faut l’opérer. On le dirige vers une clinique parisienne du 16e arrondissement. Les contrôles de la France occupée doivent être évités et le voyage se révèle plus long que prévu. Opéré dès son arrivée, le 7 août, il meurt deux jours après. Son enterrement a lieu le 11 août à Paris, au cimetière du Montparnasse, dans une concession appartenant à la famille Aurenche. Rien ne fut gravé sur la tombe avant la fin de la guerre. Dix-sept ans après, en 1960, Marie-Berthe Aurenche se suicide et est enterrée à son côté.

Malgré des interruptions plus ou moins longues, Chaïm Soutine aura beaucoup peint et beaucoup détruit jusqu’à la fin de sa vie.

Bibliographie

  • Clarisse Nicoïdski, Soutine ou la profanation, Jean-Claude Lattès, 1993.
  • Daniel Klébaner, Soutine. Le tourment flamboyant, éd. Somogy, 2000.
  • Maurice Tuchman, Esti Dunow et Klaus Perls, Soutine. Catalogue Raisonné, édition trilingue : français, anglais et allemand, Berlin, Taschen, 2001.
  • Esti Dunow, Chaïm Soutine - Céret 1919-1922 - Musée d’art moderne de Céret, Céret, 2000, (ISBN 2901298311)

DVD

  • Chaïm Soutine, documentaire écrit par Valérie Firla et Murielle Levy, réalisé par Valérie Firla, couleur 169, 52 min, les Productions du Golem, éd. Réunion des musées nationaux, paru le 1e mars 2008[5].

Anecdotes

  • Soutine peignait sur de très vieilles toiles qu’il grattait avant de s’en servir. Même si Soutine était reconnu internationalement et vivait plutôt confortablement, Madeleine Castaing se chargea souvent de lui procurer ce genre de support.
  • Il avait la manie de racheter ses anciennes toiles pour les retravailler ou les détruire.
  • Il se rendit par trois fois à Amsterdam pour aller au Rijksmuseum où il restait fasciné pendant des heures devant les toiles de Rembrandt à qui il vouait une admiration sans bornes. Gustave Courbet l’influença aussi et il montra de l’intérêt pour la peinture de Georges Rouault.
  • Avec 22 tableaux de Soutine, la collection Jean Walter et Paul Guillaume, visible au Musée de l'Orangerie à Paris, est la plus importante d’Europe. (Voir Lien externe ci-dessous)
  • Une rose baptisée Chaim Soutine ®, a été créée par Georges Delbard, horticulteur dans l’Allier.
  • Le 7 février 2005, Le Pâtissier de Cagnes, peint en 1922 a atteint l’enchère record de 5 048 millions de livres (7 344 840 €) chez Christie's à Londres.
  • Dans un roman "Groom" publié en 2003, l'écrivain François Vallejo évoque la figure et quelques oeuvres de Chaïm Soutine pendant la période de la seconde guerre mondiale à Paris.

Article connexe

Notes et références

  1. Le peintre ignorait le jour et le mois de sa naissance. Ceux qui l’on côtoyé (la secrétaire de Zborowski, marchand de Soutine ou Waldemar George, critique d’art), avancent qu’il disait être né en 1894 ; telle, Marie-Berthe Aurenche, la dernière femme avec qui il vécu, rédigea le faire-part de décès en précisant l’âge de sa mort à 49 ans. Cependant, il est convenu de citer l’année 1893, établie le 9 juin 1913, pour son immatriculation au Service des étrangers de la préfecture de police de Paris. (Maïthé Vallès-Bled, catalogue de l’exposition Soutine du musée de Chartres, 1989.)
  2. Soutine, Alfred Werner, traduit de l’Anglais par Marie-Odile Probst, éd. Cercle d’Art, Paris, 1986.
  3. Jeanne Hébuterne, sa compagne de 22 ans, enceinte de leur deuxième enfant, se suicide au lendemain de sa mort en se jetant du cinquième étage de l’appartement de ses parents.
  4. Premier article sur Soutine dans le numéro de janvier 1923 de la revue, Les Arts à Paris.
  5. Diffusé sur France 3 Sud le samedi 26 janvier 2008.

Liens externes

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