Province romaine
Carte des provinces de l'Empire romain en 116.

Les provinces sous la Rome antique désignent des subdivisions territoriales hors d'Italie.

Elles apparaissent pendant les guerres puniques, au moment où la République romaine s'étend hors de la péninsule italienne, et le nombre de provinces romaines ne cesse alors d'augmenter. À la fin de la République comme sous le Haut Empire, les provinces sont les plus grandes divisions administratives du territoire. Leur nombre atteint la quarantaine sous les Sévères. Dioclétien, sous la tétrarchie, réforme profondément l'administration territoriale de l'Empire, en multipliant le nombre de provinces et en créant une entité supérieure aux provinces, les diocèses.

Sommaire

Étymologie

Le terme provincia (pl. provinciae) désigne au début de la république romaine le domaine de responsabilité que le Sénat romain attribue à un magistrat romain, (un consul ou un préteur) détenteur de l'imperium, ce qui couvre des domaines variés : conduite d'une campagne militaire contre un ennemi désigné en Italie puis hors d'Italie, juridiction civile du préteur urbain, tâche administrative comme la surveillance des forêts et des voies de transhumance. Pour les provinciae qui concernent un territoire extérieur à l'Italie, où il faut faire la guerre ou qu'il faut gouverner, le mot provincia par un glissement progessif de sens vient à désigner ce territoire lui-même[1].

La provincia ne peut donc être qu'une circonscription réduite : les gouverneurs de provinces exercent chacun leur imperium sur leur province ; ils ne peuvent amener leur armée dans une autre province[2], à moins d'en recevoir l'ordre. Ils ne doivent surtout pas conduire leurs troupes sur le sol italien.

Sous la République romaine

À partir de 227 av. J.-C., le terme provincia prend le sens d'un commandement hors de l'Italie puis celui de la possession de territoires hors de la péninsule. Les provinces sont organisées en vertu d'une Lex provincialis, proposée par le général romain victorieux.

Dans un premier temps, le gouvernement est attribué à un préteur élu par le peuple romain, pour un an. Ensuite sont nommés gouverneurs des magistrats sortis de charge, pour lesquels sont créées les promagistratures : propréteurs et proconsuls. En 81 av. J.-C., Sylla restreint les gouvernements provinciaux aux seuls promagistrats, tandis que le nombre de préteurs, et dont de propréteur est relevé à 8[3].

La fonction n'est pas rémunérée, mais elle rapporte néanmoins de l'argent, notamment par les cadeaux des notables de la province, spontannés ou sollicités (concussion). Des abus sont commis et donnent lieu à des procès comme celui des Siciliens contre Verrès, ou à des révoltes comme en Asie.

Liste des provinces créées sous la République

Sous la République romaine, les provinces sont soit gouvernées par des propréteurs, soit par des proconsuls. Certaines provinces provinces comme l'Asie et l'Afrique particulièrement riches sont très convoitées. L'attribution relève de l'autorité du Sénat, qui procède le plus souvent par tirage au sort. À partir de 123 av. J.-C., les provinces consulaires devaient être tirées au sort avant l'élection, pour prévenir toute manoeuvre politique[4]. Ainsi Cicéron se vit attribuer pour son proconsulat la Macédoine, qu'il céda à son collègue consul, puis la Cilicie.

Création Nom de la province Histoire
241 av. J.-C. Sicile La Sicile tombe aux mains des Romains lors de la première guerre punique et devient la première province romaine.
227 av. J.-C. Corse-Sardaigne Création d"un préteur pour administrer ces deux îles, que Carthage cède à Rome en 234 av. J.-C. après la guerre des mercenaires.
197 av. J.-C. Hispanie citérieure Après la victoire romaine sur Carthage lors de la deuxième Guerre punique, les territoires ibériques conquis par Scipion l'Africain sont divisés en deux provinces.
Hispanie ultérieure
167 av. J.-C. Illyrie Après les guerres d'Illyrie au IIIe siècle av. J.‑C., la région est finalement conquise pendant la troisième Guerre macédonienne. Cependant il faut encore une centaine d'années afin que les Illyriens de la côte et les tribus dalmatiennes soient finalement soumis.
146 av. J.-C. Macédoine Suite à la quatrième guerre macédonienne, l'ancien royaume antigonide de Macédoine devient une province romaine.
146 av. J.-C. Afrique proconsulaire La province est créé après la troisième guerre punique, l'année où Carthage est rasée par Scipion Émilien.
129 av. J.-C. Asie proconsulaire La région de Pamphylie est donnée par les Romains au royaume de Pergame en 188 av. J.-C. En 133 av. J.-C., Attale III de Pergame lègue à Rome ses terres qui deviennent province romaine. Marc Antoine cède en partie la Pamphylie au Galate Amyntas et elle ne redevient province romaine qu'à la mort de celui-ci.
Pamphylie
102 av. J.-C. Cilicie Au IIe siècle av. J.‑C., la Cilicie devient un bastion de pirates, et pour contrer cette menace, Rome en fait une de ses provinces. Cependant, les pirates ne sont éliminés qu'en 67 av. J.-C., après une campagne de Pompée.
96 av. J.-C. Cyrénaïque La Cyrénaïque est léguée par Ptolémée Apion à Rome. L'île de Crète lui sera adjoint en 67 av. J.-C., puis détachée par Jules César, à nouveau réunie par Marc Antoine avant de la céder en partie à Cléopâtre VI, les deux provinces sont définitivement réunies après Actium[5],[6],[7].
81 av. J.-C. Gaule cisalpine Ses terres sont romaines depuis plus d'un siècle mais la province n'est créée qu'en 81 av. J.-C., puis incluse en 43/42 av. J.-C. dans l'Italie (région à statut spécial), dont elles forme les regiones X et XI.
74 av. J.-C. Bithynie-Pont Nicomède IV lègue à Rome par testament son royaume reconstitué quelques années plus tôt grâce aux légions romaines.
70 av. J.-C. Gaule narbonnaise La conquête commence en 120 av. J.-C. mais la province ne reçoit cependant son statut officiel qu'après le passage de Pompée dans les années 70 avant notre ère[8].
67 av. J.-C. Crète La Crète est annexée entre 67 et 63 av. J.-C., et est associée à la Cyrénaïque. Jules César la sépare de la Cyrénaïque puis Marc Antoine réunit à nouveau les deux régions avant de céder quelques années plus tard une partie de l'île à Cléopâtre VI. Après Actium, les deux provinces sont définitivement réunies[5],[6],[7].
64 av. J.-C. Syrie Ancien royaume séleucide, annexé par Pompée, lors des guerres contre Mithridate VI.
58 av. J.-C. Chypre Caton le Jeune conquiert l'île sur le royaume lagide d’Égypte, puis elle est confiée à Cléopâtre VI par Marc Antoine. Elle redevient romaine après Actium.
51 av. J.-C. Gaule transalpine Conquêtes de Jules César pendant la Guerre des Gaules.
46 av. J.-C. Africa Nova Province éphémère, créée par Jules César et à nouveau rattachée à l'Afrique proconsulaire par Auguste. Elle couvre la partie occidentale de la province d'Afrique ainsi qu'une partie de la Numidie.
30 av. J.-C. Égypte Royaume des Ptolémées, annexé par Auguste suite à la bataille d'Actium et à la mort de Cléopâtre VI.

Haut Empire romain

Sous le Principat d'Auguste, le 16 janvier 27 av. J.-C., les provinces sont partagées entre l'empereur et le Sénat, en provinces impériales (provinciæ Cæsaris) et provinces sénatoriales (provinciæ Senatus et populi).

Au fil des conquêtes territoriales et des découpages des provinces, les nouvelles provinces sont réparties entre ces deux autorités. Le Sénat se voit traditionnellement attribuer les provinces pacifiées anciennement, ce qui ménage ses prérogatives. L'empereur, détenteur du pouvoir militaire (imperium majus) se réserve les provinces situées aux frontières de l'Empire qui nécessitent la présence des légions. Il arrive plusieurs fois que des provinces changent d'attribution : ainsi la Bétique, d'abord confiée à l'empereur, est rétrocédée au peuple romain vers 16/13 av. J.-C.

Provinces du peuple romain (dites « sénatoriales »)

Les provinces qu'Auguste ne s'attribue pas en 27 av. J.-C. sont souvent appelées « sénatoriales », car de fait leur gestion dépend essentiellement du Sénat. L'appellation officielle et appropriée est en réalité celle de « provinces du peuple romain », le Sénat ne représentant que l'élite de l'ensemble des citoyens. En 27 av. J.-C. ces provinces sont pacifiées, dépourvues de légions, leur sécurité étant assurée par le glacis des nouvelles provinces impériales. Seule l'Afrique fait exception, gardant une légion dans la province d'Afrique proconsulaire.

Les gouverneurs des provinces du peuple romain sont des promagistrats (c'est-à-dire d'anciens magistrats supérieurs, toujours sénateurs) nommés pour un an par le Sénat et portant le titre de proconsul ou de propréteur. L'attribution de ces provinces se fait par tirage au sort au Sénat. La plupart des provinces du peuple romain ont à leur tête un propréteur, mais l'Afrique — appelée « Afrique proconsulaire » — et l'Asie — appelée « Asie proconsulaire » —, plus riches, sont gouvernées par un proconsul. Le prestige de ces deux provinces, ainsi que les grandes possibilités d'enrichissement qu'elles représentent, en faisaient des postes de fin de carrière par excellence : le gouvernement de l'Afrique ou de l'Asie s'obtient en général une quinzaine d'années après le consulat, et il s'agit du sommet de la carrière d'un sénateur, avec la préfecture de la Ville.

Le gouverneur est aidé par un ou plusieurs legatus pro praetore (légat pro-préteur) de rang questorien (c'est-à-dire des sénateurs, nommés eux aussi par le Sénat). L'empereur désigne néanmoins des procurateurs dans ces provinces, pour la gestion de ses domaines personnels, la perception de certains impôts et la direction des mines. Les revenus fiscaux de ces provinces, fort prospères pour la plupart, alimentent le trésor du Sénat, l'ærarium Saturni, ce qui pour Auguste contribue encore à se concilier le Sénat.

Liste des provinces sénatoriales

À la mort d'Auguste (en 14) :

La Lycie est incorporée à l'Empire romain par l'empereur Claude en 43 et réunie avec la Pamphylie. Cette nouvelle province devient sénatoriale.

La province de Thrace est créée en 46 lorsque le dernier royaume thrace indépendant est annexé à la mort du roi Roemetalkès III. D'abord confiée à des procurateurs gouverneurs, et donc « province sénatoriale », la province de Thrace est ensuite confiée à des légats prétoriens.

La province de Bithynie-Pont devient province impériale en 135.

Septime Sévère divise la province d'Afrique proconsulaire et créé la Numidie, province impériale.

À l'avènement de Septime Sévère (en 193) :

Provinces impériales

Ces dernières, mal soumises ou situées aux frontières de l'Empire, possédent des garnisons ou des armées complètes, et les gouverneurs (les « légats d'Auguste ») y représentent l'empereur. L'attribution des provinces aux divers légats se fait selon le bon vouloir de l'empereur, mais respecte néanmoins certaines règles :

  • Le mandat du gouverneur n'a pas de durée définie, et l'empereur peut l'abréger ou le prolonger à sa guise. On observe cependant que la durée habituelle à la tête d'une province est de trois ans.
  • Dans les provinces les plus importantes, en particulier dans les plus riches ou dans celles qui disposent de troupes importantes, le légat d'Auguste est en général un sénateur et porte le titre de légat propréteur (legatus Augusti pro praetore). En général, les provinces peu ou pas militarisées, ou ne disposant que d'une seule légion, sont gouvernées par un légat propréteur de rang prétorien (c'est le cas dans les trois provinces des Gaules ou en Lusitanie), tandis que les provinces disposant de deux légions ou plus sont gouvernées par un légat propréteur de rang consulaire (c'est le cas dans les deux provinces de Germanie ou dans les Pannonies).
  • Les provinces de petite taille, considérées comme moins importantes et moins romanisées, qui ne comptent pas de légions mais uniquement des corps auxiliaires, sont gouvernées par un chevalier, portant jusque sous Claude le titre de préfet, et par la suite celui de procurateur ou praeses. Ces provinces sont donc dites de rang procuratorien ou équestre (c'est par le cas pour la Norique ou la Rhétie, du moins pendant la plus grande partie du Haut-Empire). Contrairement aux sénateurs, le préfet ou procurateur équestre ne possède pas le ius gladii (droit de vie et de mort sur des citoyens romains), sauf autorisation de l'empereur.
  • L'Égypte représente un cas à part : depuis Actium (31 av. J.-C.), elle est considérée comme un domaine personnel de l'empereur. Elle est gouvernée par un préfet de rang équestre (préfet d'Égypte), à la fois gouverneur et commandant en chef des légions. Les sénateurs sont interdits d'accès à l'Égypte.
  • Il arrive fréquemment que des provinces impériales changent de rang, en particulier au gré des besoins militaires : ainsi le Norique, province procuratorienne, devient province prétorienne à une légion en 169, sous le règne de Marc-Aurèle.

Liste des provinces impériales

À la mort d'Auguste (en 14) :

À l'avènement de Septime Sévère (en 193) :

Aménagement du territoire

Le découpage administratif des provinces se complète par l’organisation des réseaux indispensables pour les communications : tracé de nouvelles voies romaines, création sous Auguste d’un réseau de poste impériale (cursus publicus). Enfin, les empereurs aménagent ces territoires par de nombreuses fondations de colonies.

Créations de nouvelles provinces

La création de nouvelles provinces peut se faire de deux manières : par conquête (par exemple celle de la Bretagne à partir du règne de Claude et par démembrement de provinces existantes (par exemple le démembrement de la Mésie sous Domitien).

Après Septime Sévère, il n'y a plus de création de province par conquête, les créations se font par démembrement de provinces existantes. Ainsi Septime Sévère scinde en deux les provinces qui ont les armées les plus puissantes (trois légions) : la Syrie et la Bretagne. Il crée également les provinces d'Osrhoene (195) et de Mésopotamie (198) à la suite des expéditions militaires qu'il conduit en Orient et qui l'amenent à prendre la capitale des Parthes, Ctésiphon, le 28 janvier 198.

Antiquité tardive

Dioclétien procède à une division des provinces sur l'échelle de tout l'Empire vers 303. Par exemple la Gaule lyonnaise est divisée (en deux étapes) en quatre provinces (les Lyonnaises I, II, puis III et IV), la Gaule belgique l'est en deux provinces (I et II). Ce nouveau système entraîne une augmentation notable du nombre des provinces romaines : près de 120 au Ve siècle

Réorganisation du système provincial au Bas-Empire

Le système des provinces sénatoriales et impériales forme un cadre administratif relativement léger, où les cités provinciales jouissent d'une autonomie assez large. Suffisant lorsque la pax romana règne, il se révèle problématique lors de la crise du troisième siècle : la fiscalité et le ravitaillement des troupes doivent augmenter leur rendement, et d'autre part les représentants du Sénat ne montrent pas, à quelques exceptions près, l'ardeur et la compétence militaire attendue face aux barbares. Comme bien des réformes romaines, l'évolution est pragmatique et progressive :

  • Gallien (260-268) limite de plus en plus l’accès des sénateurs aux postes de légat de province impériale, et leur enlève le commandement des légions. Les legati Augusti, proconsuls ou propréteurs, sont de plus en plus remplacés par des vice praeses, de rang équestre.
  • En 275, Tacite, nommé empereur par le Sénat romain, inverse la tendance et redonne aux sénateurs le droit de diriger des provinces impériales comme proconsul.
  • En 282, Carus reprend la politique de Gallien excluant les sénateurs des gouvernements provinciaux.

Dioclétien procède à une réorganisation complète du système provincial :

  • Il sépare complètement l'administration civile, confiée à un gouverneur civil, et le commandement militaire, attribué à un dux ou à un comes, tous deux dépendants de l'empereur et non plus du Sénat.
  • Il subdivise les provinces en unités plus petites, doublant presque leur nombre qui dépasse 100.
  • Le système administratif de Dioclétien est enfin organisé selon un schéma à trois niveaux :
    • Au niveau le plus bas, les provinces.
    • Au niveau intermédiaire, les diocèses, au nombre de 12, regroupant les provinces.
    • Au niveau supérieur, les préfectures du prétoire, au nombre de 4, regroupement de diocèses.
  • L'administration impériale se rapproche du terrain, au prix d'une explosion du nombre de ses fonctionnaires.
  • Les provinces sont confiées, pour ce qui concerne l'administration civile, soit à un consulaire (sénateur ancien consul), soit à un praeses (chevalier). Quelques provinces sont sous l'autorité d'un corrector de rang moindre. Quelques unes conservent une administration essentiellement militaire, les fonctions de comes ou de dux et de praeses étant confondues. Enfin, trois provinces (l'Afrique, l'Asie et l'Achaïe) sont laissées sous une administration proconsulaire dépendant du Sénat : à ce titre, elles sont de fait situées en dehors des diocèses. Rome quant à elle (avec ses environs immédiats) reste sous l'autorité du préfet de la Ville, sénateur de rang consulaire.

Notes et références

  1. Nicolet 1978, p. 910-911
  2. Lintott, Andrew, The Constitution of the Roman Republic, 1999, Oxford University Press, pp.101-102
  3. Nicolet 1978, p. 912
  4. Nicolet 1978, p. 913
  5. a et b (en) Theocharis E. Detorakis, History of Crete, Iraklion, 1994, p. 87.
  6. a et b Jean Tulard, Histoire de la Crète, PUF, 1979, p. 88.
  7. a et b Claude Lepelley, Rome et l'intégration de l'Empire, t. 2 Approches régionales du Haut-Empire romain, Nouvelle Clio.
  8. Frédéric Hurlet et Anne Daguet-Gagey, Art. Province (Rome), in Jean Leclant dir. Dictionnaire de l’Antiquité, PUF, Paris, 2005, collection Quadrige, 2464 pages, (ISBN 2-13-055018-5)..

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Bibliographie

  • Claude Nicolet, Rome et la conquête du monde méditerranéen 264–27 av. J.-C., PUF, coll. « Nouvelle Clio, l'Histoire et ses problèmes », 1978, 940 p. (ISBN 2-13-035850-0) 

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