Physiognomonie
Étude de proportion de différents visages par Albrecht Dürer
Illustration extraite d'un manuel de physiognomonie du XIXe siècle.

La physiognomonie est une méthode fondée sur l'idée que l'observation de l'apparence physique d'une personne, et principalement les traits de son visage, peut donner un aperçu de son caractère ou de sa personnalité. Voici la définition du plus célèbre physiognomoniste, Johann Kaspar Lavater :

« La physionomie humaine est pour moi, dans l’acception la plus large du mot, l’extérieur, la surface de l’homme en repos ou en mouvement, soit qu’on l’observe lui-même, soit qu’on n’ait devant les yeux que son image. La physiognomonie est la science, la connaissance du rapport qui lie l’extérieur à l’intérieur, la surface visible à ce qu’elle couvre d’invisible. Dans une acception étroite, on entend par physionomie l’air, les traits du visage, et par physiognomonie la connaissance des traits du visage et de leur signification. »

Vraie ou stupide, la physiognomonie ? Une anecdote racontée par Cicéron ne permet pas d'en décider. Zopyre, un mage syrien qui, selon Aristote, aurait prédit à Socrate une mort violente, "faisait profession de discerner les moeurs des hommes et leur naturel d'après leur corps, leurs yeux, leur visage, leur front". Or, face à Socrate, il aurait déduit qu'il avait affaire à un homme "stupide et abruti", et aurait même ajouté : porté sur les femmes. Sur ce, Alcibiade aurait éclaté de rire. Le même Zopyre aurait attribué à Socrate une multitude de vices. Socrate le défendit contre les railleurs en disant : "les vices étaient bien là, mais j'en ai triomphé par la raison"[1].

La physiognomonie connut son essor au XIXe siècle, en particulier avec les thèses du criminologue Cesare Lombroso, portées dans son ouvrage L'Homme criminel (ce qui vaut encore à cette théorie d'être parfois appelée le lombrosianisme). Dénuée de méthodologie scientifique, cette pseudo-science est un élément du mouvement de racisme scientifique qui s'est développé au cours du XIXe siècle.

Cette théorie permit notamment l'avènement d'une école positiviste italienne, qui visait à « mettre la science au service de l’ordre social[2] ». Cette théorie a été profondément critiquée par le corps médical, des philosophes, ainsi que par des juristes.

Sommaire

Principes de la physiognomonie

Illustration tirée de The Physiognomist's Own Book de 1841

La physiognomonie a ses racines dans un fait psychologique : nous tendons parfois, de façon irréfléchie, à supposer à quelqu'un un caractère, et ce simplement à partir de l'observation de son physique. Par exemple, quelqu'un de rond évoquera une douceur morale, etc. La physiognomonie a essayé de fonder scientifiquement cette expérience, en dégageant d'abord des régularités, et, à partir de là, des lois.

Mais en cherchant les causes dans l'objet du jugement (i.e par la constitution d'une science) et non dans le jugement subjectif (i.e dans la psychologie), elle se condamnait à de nombreuses apories d'un point de vue scientifique, et à l'impossibilité de dégager de telles lois.

L'idée principale de la physiognomonie est qu'une mesure des différents angles (par exemple la saillie du menton), de la forme (une tête "carrée" ou plus "ovale"), des imperfections (la fameuse « bosse des maths » par exemple) permettait de déduire la personnalité d'un individu. La mesure permet la mathématisation des données, qui à son tour permet de prétendre à une certaine objectivité. Mais cette théorie se fondait sur des critères totalement subjectifs, bien qu'on se soit efforcé de poser des rapports quantitatifs (un angle de plus de 45° entre l'axe de la mâchoire et l'axe du nez étant significatif, par exemple, d'un comportement agressif).

En ceci la physiognomonie montrait qu'elle voulait se constituer comme science, selon les canons du XIXe siècle : à partir de l'observation de cas, elle voulait dégager par mathématisation puis par induction des lois universelles, en procédant d'une manière analogue à l'astronomie, et en voulant imiter les succès de Newton.

Historique

Les rapports entre l'aspect d'un individu et son caractère ont fait l'objet de remarques dès l'Antiquité[3], comme en témoignent certains vieux poèmes grecs. Les premières allusions à une théorie de la physiognomonie apparaissent au Ve siècle av. J.-C. à Athènes, où un certain Zopyre passait pour expert en la matière. Pythagore, que l'on regarde parfois comme l'instigateur de la physiognomonie, repoussa un jour un dénommé Cylon qui désirait devenir son adepte, simplement parce que le penseur lisait sur sa figure un signe de mauvais caractère[4].

Hippocrate (460 av. J.-C. - vers 370 av. J.-C.), médecin grec, divisa l’humain en « gras » et en « maigre », et élabore la théorie des quatre humeurs. Une combinaison des quatre éléments (eau, feu, air, terre) aux quatre qualités physiques (froid, chaud, sec, humide) influant sur les « humeurs » (sang, bile, pituite, atrabile). Galien (131 – 201), médecin grec, élabore la théorie de quatre complexions ou quatre tempéraments d’après la théorie des humeurs d’Hippocrate. Le colérique ou bilieux (bile rouge ou jaune), le sanguin (le sang), le flegmatique (la pituite), le mélancolique (la bile noire). Cette « classification » est encore utilisée au XIXe siècle.

Aristote fait souvent référence à la littérature concernant les rapports entre l'apparence et le caractère. Aristote était visiblement lui-même favorable à ces idées, comme en témoigne un passage de ses Premiers Analytiques (vers 350 av. J.-C.)[5] :

« Il sera possible de déduire le caractère d'après les traits du visage, pour peu que l'on accepte que le corps comme l'âme ensemble sont changées par les affections naturelles : je dis naturelles, car bien que par l'étude de la musique un homme altère son âme, il ne s'agit pas là d'une affection que nous recevons comme naturelle : lorsque je parle d'émotions naturelles, je fais allusion aux passions et aux désirs. Si donc cela est admis et qu'en outre, à chaque changement est associé un signe spécifique, et qu'enfin l'on puisse assigner affection et signe en propre à chaque espèce animale, nous serons capables de déduire le caractère d'après les traits du visage. »

Un koala mangeant de l'eucalyptus : cela a-t-il affecté sa physionomie ?

Bien que ce passage soit délicat à traduire, Aristote semble faire allusion ici à des caractéristiques naturelles d'expression faciale propres à chaque animal, dont il suggère qu'elles peuvent s'analyser en termes de correspondance— par exemple, la dilection du koala pour les feuilles d'eucalyptus.

Le premier traité systématique de physiognomonie qui nous soit parvenu est un opuscule intitulé Physiognomica, attribué à Aristote (mais qui est plus probablement une œuvre du Lycée)[6]. L'ouvrage comprend deux parties, dont on pense qu'elles formaient à l'origine deux traités séparés : la première partie, qui passe en revue les arguments tirés d'observations de la nature et des caractères attribués aux races humaines, se concentre sur les différents aspects du comportement humain ; la seconde partie est consacrée au comportement animal, et divise le règne animal en caractères « mâles » et « femelles ». À partir de ces caractères sont dressées des correspondances entre la forme du corps humain et le caractère.

Les principaux ouvrages postérieurs à Aristote traitant de physiognomonie sont :

La popularité de la physiognomonie vient de ce qu'un livre très populaire au Moyen Âge en traite : le Le secret des secrets. L'original est arabe (Xe siècle), mais le livre est attribué à Aristote. Il a été traduit en latin vers 1145 par Jean de Séville et, dans une version longue, par Philippe de Tripoli vers 1243, puis en français.

"Quant les cheveulx sont plains et souefz, l’omme est courtois, debonnaire et a froit cervel. Quant l’omme a les cheveulz aspres et espéz, il segnefie qu’il est fol et nice. Et quant il a grant quantité de poil au ventre et en la poitrine, saches qu’il a tres bonne et tres merveilleuse complection et singuliere nature, et tient moult en son cuer la villenie. S’il a les cheveulx noirs, il aime raison et justice et s’il les a roux, il est fol, se courouce de legier ; et s’il les a de couleur moienne entre noire et rousse, il est preudomme et aime paix. Qui a les yeulx grans, il est envieux, sans vergoingne, parresceux et sans obeïssance et s’ilz sont moiens et qu’ilz aient la couleur entre noire et jaune, il est de bon entendement, courtois et leal, et qui a les yeulx longz et estendus et long visage, tel homme est malicieux et mauvais, et qui a les yeulx samblables a yeulx d’asne qui tousjours regardent contre terre, il est fol et de dure nature et mauvaise."

Un des premiers ouvrages médiévaux sur la physiognomonie vient de Michel Scot (mort en 1232). Son livre s'appelle Physionomia et il figure dans le célèbre grimoire le Grand Albert. Pierre d'Abano (1250-1318) a écrit un Liber compilationis phisionomie. On doit à Michel Savonarole un Speculum physionomiae (vers 1450)[7]. À la même date : Roland l'Écrivain, Reductorium phisionomie[8].

La Renaissance voit de grands livres avec de grands auteurs. Jérôme Cardan donne un De metoposcopia (1558, 1ère éd. 1658, trad. : De la métoposcopie, Paris, Aux amateurs de livres, 1990, VIII-225 p.[1], sur les aspects du front. Jean-Baptiste Della Porta écrit un De humana physiognomia (1586, trad. : De la phisionomie humaine, 1655, 1665).

Aux XVI° et XVIIe siècle, chiromancie et physiognomie sont associées, par exemple chez Bartolomeo Coclès (Della Rocca) (Chyromantiae ac physionomie Anastasis, 1504, trad. 1560 : Le Compendion et brief enseignement de physiognomie et chiromancie), Jean d'Indagine (Introductiones apotelesmaticae in chyromantiam, physiognomiam, astrologiam naturalem, complexiones hominum naturas planetarum, 1522, trad. : La chiromancie et physiognomonie par le regard des membres de l'homme, 1662), Jean Belot (Instruction familière et très facile pour apprendre les sciences de chiromancie et physiognomie, 1619), Martin Cureau de la Chambre (L'art de connoitre les hommes, 1660). Kaspar Lavater rendra la physiognomonie indépendante (Physiognomische Fragmente, 1775-1778).

En 1746, le peintre Charles Lebrun remet en l'honneur la physiognomonie zoologique, qui compare visage humain et face animale ou insiste sur les traits animaux de la face humaine (Lettres philosophiques sur les physionomies, 1746).

Le traité le plus célèbre de physiognomonie, en Occident, a été écrit par Johann Kaspar Lavater : Physiognomische Fragmente (1775-1778, 4 vol., traduction : Physiognomonie ou l'art de connaître les hommes, 1806-1809)[9].

La physiognomonie a été renouvelée par Louis Corman, dans Quinze leçons de morphopsychologie (1937). Il parle de "morphopsychologie", mais on reste dans la physiognomonie. Il adopte des principes nouveaux.

La physiognomonie contre le crime

Une théorie critiquée

Déjà de son temps, du manque de preuves objectives et de piliers solides, la physiognomonie ne faisait pas l'unanimité.

Critique de la philosophie : Hegel

Dans la Phénoménologie de l'esprit (1807), Hegel se livre à une critique de la physiognomonie, en citant plusieurs fois Georg Christoph Lichtenberg, auteur du livre Über Physiognomonik (Göttingen, 1788).

Hegel reproche à la physiognomonie de chercher la conscience de soi là où elle ne peut pas être, à savoir dans le sensible, dans le corporel, autrement dit, ses manifestations extérieures. Or, il n'y a pas de stricte équivalence nécessaire entre la conscience et ses manifestations :

« Il s'agit certes d'une expression, mais en même temps aussi uniquement en tant que signe, si bien que ce à quoi ressemble ce qui exprime le contenu exprimé est parfaitement indifférent à ce dernier. Certes, dans cette apparition phénoménale, l'intérieur est un Invisible visible, mais sans être rattaché à elle ; il peut tout aussi bien être dans un autre phénomène, qu'un autre intérieur peut être dans le même phénomène. Lichtenberg a donc raison de dire : quand bien même le physiognomoniste mettrait un jour la main sur l'homme, il suffirait à celui-ci d'une seule brave petite décision pour se rendre de nouveau incompréhensible pendant des millénaires. »

— Phénoménologie de l'esprit, Aubier, 1991, trad. Lefebvre, p. 228

Le corps n'est que le signe de l'âme : par conséquent, la manifestation est arbitraire. Il peut renvoyer à tout et à son contraire, ce qui rend impossible tout constitution d'une science s'efforçant de dégager des lois universelles. L'âme n'est pas réductible à ses manifestations corporelles : l'intérieur, c'est-à-dire la conscience de soi, n'est pas et ne sera jamais visible. C'est pourquoi :

  • un même état de la conscience peut avoir des manifestations diverses : l'intérieur peut tout aussi bien être dans un autre phénomène ;
  • deux états différents de la conscience peuvent avoir la même manifestation : un autre intérieur peut être dans le même phénomène.

Ce jeu arbitraire entre l'intérieur et son phénomène (c'est-à-dire ce qui en apparaît) interdit la constitution d'une science, dans la mesure où celle-ci essaye au contraire de montrer des corrélations entre chaque état de la conscience et chacun de ses phénomènes. Ces corrélations ne peuvent pas exister, et ce en vertu de la seule nature de la conscience, qui est d'être un phénomène intérieur, qui entretient avec son phénomène une relation indifférente, c'est-à-dire arbitraire.

Critiques scientifiques

Aujourd'hui la prétention scientifique de la physiognomonie est peu défendable.

Le caractère d'une personne n'est en effet pas déductible du seul aspect physique de la personne, mais dépend de nombreux facteurs externes : expériences, éducation, ...

On a montré que les variations génétiques sont beaucoup plus importantes qu'on ne l'avait cru jusqu'ici. Le codage responsable de synthèses protéiques déterminées quant à leur qualité et/ou leur quantité s'avère ainsi extrêmement individuel, conférant à chacun des caractéristiques propres du point de vue biochimique, physiologique, morphologique et psychologique. Ces caractéristiques sont de type probabiliste, l'individu « aura tendance » par exemple, à sécréter plus d'insuline, à être plus avide de sucre, plus porté à présenter un certain trait de tempérament ou de caractère, etc. Il ne sera absolument pas déterminé par ce fait : on a montré par exemple que certains syndromes somatiques ou psychopathologiques quand ils existent chez un individu se retrouvent plus fréquemment présents chez son éventuel jumeau monozygote que chez son éventuel jumeau dizygote. Les caractéristiques morphologiques se comportent de la même façon. Ces liens sont plutôt théoriques et devraient faire l'objet de recherches approfondies, sans négliger l'énorme influence du milieu et sans doute de la liberté individuelle qui rendraient compte du fait qu'il existe une forte minorité de jumeaux monozygotes dont l'un exprimera la tendance considérée alors que l'autre parviendra à s'en dégager.

Bibliographie

Textes

  • Johann Kaspar Lavater, L’Art de connaître les hommes par la physionomie (1775-1778), trad., Paris, Depélafoi, libraire, rue de Grands Augustins, n° 21, 1820.
  • Louis Corman, Nouveau manuel de morphopsychologie, Stock, Paris, 1977.
  • Le père Goriot de Honoré de Balzac (1835) qui offre l'application de la physiognomonie à travers notamment Madame Vauquer (caractère malsain confirmé par son portrait physique diatribe.)

Études

  • Lynn Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, The Macmillan Company, 1929 ss.
  • Ysabeau Alexandre, Lavater et Gall : physiognomonie et phrénologie, rendues intelligibles pour tout le monde..., Garnier frères (Paris), 1909

Notes et références

  1. Cicéron, Du destin, V, 10 ; Tusculanes, IV, 37, 80.
  2. Yves Mayaud (dir.), Édouard Tillet, Rép. pen. Dalloz, « Histoire des doctrines pénales », juin 2002, 29 p.
  3. R. Foerster, Scriptores physiognomonici graeci et latini, Leipzig, 1893, 2 vol.
  4. Christop Riedweg, Pythagoras: His Life,Teaching, and Influence (2005), Ithaca.
  5. Premiers Analytiques, 2.27.
  6. The Works of Aristotle, édi. W. D. Ross, Oxford, 1913, p. 805 sq.
  7. Anne Denieul-Cormier, "La très ancienne physiognomie et Michel Savonarole", La biologie médiévale, 14, 1956.
  8. Jean Servier (dir.), Dictionnaire critique de l'ésotérisme, PUF, 1998, p. 431.
  9. Kaspar Lavater, Physiognomonie (1775-1778), L'Âge d'homme, 1979.

Voir aussi

Articles connexes

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Œuvres des auteurs défendant cette théorie

  • [PDF]Cesare Lombroso (trad. Régnier et Bournet), L’homme criminel. Étude anthropologique et psychiatrique., Paris, Félix Alcan, 1887 [lire en ligne] 
  • Enrico Ferri (trad. Léon Terrien), Sociologie criminelle, Paris, Félix Alcan, 1887 [lire en ligne] 
  • Johann Kaspar Lavater, L'Art de connaître les hommes par la physionomie, Paris, Depélafoi, 1820 
  • Johann Kaspar Lavater, Physiognomische Fragmente, Weidmanns Erben und Reich, und Heinrich Steiner und Compagnie, 1775-1778 [lire en ligne]
    Collections patrimoniales numérisées par le service commun de documentation des universités de Strasbourg.
     

Auteurs ayant contribué à cette théorie

Doctrines liées

  • Chiromancie : art divinatoire des lignes et monts de la main
  • Phrénologie : étude de la forme des crânes
  • Métoscopie : art divinatoire des rides du front

Liens externes

  • [2] histoire de la physiognomonie (morphopsychologie)

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