Théorie de la séduction

Théorie de la séduction

La théorie de la séduction a été formulée par Sigmund Freud dans ses "Études sur l'hystérie" [1] et concernait la genèse de cette affection. À partir de sa clinique et des récits associatifs de ses patientes – il s'agissait essentiellement de femmes souffrant d'hystérie mais pas exclusivement –, il pensait qu'elles avaient été victimes de séduction (aujourd'hui on dirait "abus") de la part d'un adulte. C'est cette séduction traité psychiquement par refoulement et révélé par un évènement, généralement mineur et dans l'adolescence qui serait à l'origine des troubles, notamment sous forme de conversion. Cet après coup faisait revenir le premier évènement à la conscience, le sexualisait à la faveur de la puberté et le rendait ainsi traumatique. L'exemple du cas d'Emma Eckstein est le plus illustratif de cette vision. Le père de la psychanalyse concevait cette théorie comme la "source du Nil" (caput Nili) de la névrose. C'est dans une lettre à Wilhelm Fliess[2] datant de septembre 1897 qu'il la remit en question en parlant de l'abandon de sa neurotica (cf. l'article hystérie). Il est habituel de considérer que cet abandon représente l'un des moments fondateurs de la construction de la théorie psychanalytique et de l'abandon du modèle neurologique basée sur le schème : "traumatisme = affection". On parlera dès lors de métapsychologie.

Sommaire

L’abandon de la théorie de la séduction

La restriction de la théorie de la séduction à la psychopathologie, la dislocation et le démembrement des registres temporel, topique et traductif ont amorcé cet abandon consacré par la répudiation de cette théorie par Freud lui-même, qui l'a considérée comme appartenant à une période révolue. Cet abandon ou sabordage est-il une autocensure ? S'il l'est, de quelle censure s'agit-il ?

Les données tirées de l'expérience psychanalytique étaient une suite d'incestes, de viols et d'agressions sexuelles brutales, à l'ombre très respectée des familles bourgeoises de Vienne au tournant du XXe siècle.

Pendant son séjour à Paris et en suivant les cours de Jean-Martin Charcot sur l'hystérie, du 3 octobre 1885 au 28 février 1886, Freud a suivi les conférences et assisté aux autopsies de Brouardel à la morgue de Paris sur des cas de viol et d'assassinat d'enfants ou de violence sexuelle accompagnée de violence physique[3].

Le séjour de Freud à Paris a peut-être été d'une plus grande importance historique dans la genèse de la psychanalyse que lui-même ne le pensait ou ne voulait l'admettre. Il y fut un témoin de première main des traumatismes sexuels réels éprouvés lors de l'enfance, qui sont autant de "preuves" sur lesquelles il a édifié sa thèse de 1896 où des traumatismes sexuels réels éprouvés sont au cœur même de la maladie névrotique.

A l'encontre de cet abandon, vient une curieuse phrase tirée de la préface de Freud au livre du capitaine John Gregory Bourke "Scatologic Rites of All Nations" : (à propos de Brouardel)

  • "[…] Il avait l'habitude de nous montrer par le matériel post-mortem qui était à la morgue, combien de choses méritaient d'être connues par les médecins, mais que la science préférait ignorer" [4].

À cette époque, un "attentat à la pudeur" était un viol sans pénétration dont les victimes étaient des enfants pauvres, surtout des petites filles, trois raisons nécessaires et suffisantes pour ignorer (dans la signification anglaise de ne pas vouloir savoir), et la littérature médico-légale en était pleine, comme l'atteste "L'étude médico-légale sur les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants" d’Ambroise Tardieu[réf. nécessaire].

Il s'agissait de maltraitance exercée le plus souvent sur des personnes des plus démunies (femmes et enfants pauvres) par des personnes en position d'autorité (père, mère, maître d'école ou patron).

  • "[…] un excellent et parfait honnête homme, père de famille, justement honoré et absolument incapable d'une action infamante, s'était laissé prendre dans un traquenard de ce genre. Cet homme avait été accusé d'avoir tenté de violer une petite fille. L'enfant et sa famille étaient pauvres, de condition très modeste et pour cette raison même, cupides aux yeux de Fournier" (op. cit. 1984, p. 62).

En suivant les conférences et les autopsies de Brouardel sur le corps d'enfants, morts, victimes de sévices, souvent des mains d'un parent, Freud aurait pu voir et savoir des choses que "la science préférait ignorer" et aurait pu avoir le sentiment de toucher l'intouchable et de nommer l'innommable.

Le séjour de Freud à Paris (1885-1886) lui a peut-être inspiré l'élaboration de la théorie de la séduction, mais il a aussi contribué en partie à son abandon pour éviter le scandale qu'elle provoquerait. Freud hésitait, dans sa définition de l'abus sexuel entre un excès d'activités sexuelles et une agression sexuelle, impressionné par ce qu'il avait vu lors des démonstrations de Brouardel à la morgue de Paris.

Freud incluait dans l'abus sexuel, entendu comme excès d'activité sexuelle, toute sexualité déviée de sa fonction procréatrice, comme la masturbation, le coït interrompu par retrait avant l'éjaculation et le rapport sexuel avec préservatif. Il incluait dans l'abus sexuel, entendu comme agression sexuelle, toute violence sexuelle accompagnée de violence physique ou morale, ceci allant d'une contrainte physique ou morale sur une personne à un rapport sexuel fortuit ou indésiré dans le cas de la pédophilie, du viol et de l'inceste.

Ces trois cas de figure ont en commun le rapport bourreau-victime par la contrainte physique ou morale. La différence est dans l'âge et la proximité ou la familiarité dans les structures de parenté.

De retour à Vienne, entre 1894 et 1900, Freud trouvait en Wilhelm Fliess un ami intime, un confident, un collaborateur et un contradicteur. Freud connaissait et admirait Fliess depuis 1887.

Les errements et erreurs de l'ami Wilhelm Fliess

Wilhelm Fliess partageait les idées de Freud sur l'importance de la sexualité (masturbation, coït interrompu et utilisation des préservatifs) dans l'étiologie de ce que l'on appelait les "névroses actuelles", c'est-à-dire manifestes et agissantes, comme la neurasthénie et des symptômes d'angoisse. Les deux hommes étaient persuadés que les problèmes sexuels, particulièrement la masturbation, jouaient un rôle-clef dans le déclenchement des maladies névrotiques. Ils étaient aussi persuadés des déplacements qui intervenaient dans ces maladies, déplacements physiques vers le nez chez Fliess (médecin oto-rhino-laryngologiste) et déplacements psychologiques chez Freud, c'est-à-dire la substitution de quelque chose d'inoffensif au problème réel et douloureux, pour canaliser l'angoisse en oblitérant le chemin vers sa source effective.

L'intérêt de Fliess se limitait aux symptômes physiques et à une étiologie physique, tandis que celui de Freud s'orientait vers les névroses obsessionnelles dans les symptômes psychologiques et une étiologie psychologique. À cette époque, la "névrose" était un concept qui devait surtout distinguer une maladie psychique organique d'une maladie "psychogénlétique". Le cas d'Emma Eckstein est à ce titre significatif : elle souffrait d'hystérie et ses troubles ne pouvaient donc être rattachés à une cause somatique. Fliess, comme médecin oto-rhino-laryngologiste, reliait, lui, directement la sexualité au nez et écrivait :

  • "[…] Les femmes qui se masturbent souffrent généralement de dysménorrhée. Elles ne peuvent être guéries que par une opération sur le nez, si elles renoncent à cette mauvaise habitude" [5].

Freud était tiraillé entre cette scandaleuse hystérie honnie de sa corporation, son envie de trouver une cause organique à la névrose et son amitié avec Fliess. L'approche de ce dernier permettait, pensait Freud, de faire le lien entre somatique et psychologique. Ce n'est qu'après l'opération d'Emma Eckstein, l'une de ses premières analysée qu'il en prit conscience. L'opération ne fut pas une réussite et cette femme porta des séquelles jusqu'à sa mort en 1924. Pour des symptômes de menstruations irrégulières et douloureuses et parce qu'elle disait se masturber parfois, Emma Eckstein fut défigurée et souffrit d'atroces douleurs à la suite d'une opération pratiquée par Fliess, opération chirurgicale que Freud eut de la peine à reconnaître comme ratée et inopportune (cf. à ce sujet son rêve de L'injection faite à Irma. Emma Ekstein est malgré tout devenue psychanalyste elle-même.

Freud attribuait à l'hystérie les réactions fortes de cette femme contre cette opération. L'histoire de la théorie de la séduction élaborée par Freud, son rapport avec l'opération d'Emma Eckstein et l'abandon de cette théorie par Freud sont intimement liés à l'histoire de la relation entre Fliess et Freud.

Après son séjour à Paris (1885-1886) et de retour à Vienne, Freud rencontra en 1887 Fliess qui exerça sur Freud une grande influence émotionnelle, intellectuelle et scientifique pendant les années qui suivirent. Pour l'oto-rhino-laryngologiste, les problèmes sexuels sont de l'ordre du nez et il tenait tant à cette théorie qu'il présenta un article médical sur la "névrose réflexe nasale" au 12e Congrès de Médecine Interne à Wiesbaden en juin 1893.

Freud, dans la correspondance qui s'ensuivit, lui rétorqua qu'on ne peut négliger l'étiologie sexuelle. Fliess suivit l'avis de Freud et admit l'abus sexuel qui demeurait principalement la masturbation. Emma Eckstein en fit les frais.

Progressivement, la prépondérance chez Freud du facteur psychologique (à la fois dans l'étiologie et la thérapie) devait exclure une étroite collaboration avec Fliess. Freud s'embarquait dans un nouveau type de recherche et y trouve un grand nombre d'agressions sexuelles. Ce qui fit basculer sa définition de l'abus sexuel d'un excès de sexualité à une agression sexuelle.

Freud était sur la piste de quelque chose de beaucoup plus important, les "séductions" infantiles, et découvrait que Katharina, la fille de l'aubergiste, avait été victime à treize ou quatorze ans d'un attentat sexuel commis par son père. La face cachée de l'histoire d'Emma Eckstein était une agression sexuelle subite à 13 ans dans une boutique. L'analyse a révélé un autre souvenir d'agression sexuelle survenue plus tôt vers l'âge de 8 ans. Freud conclut à un souvenir suscitant un affect que n'avait pas suscité l'incident lui-même. Entre-temps, les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une nouvelle compréhension des faits remémorés. Il a fait remarquer qu'un souvenir refoulé s'était transformé en traumatisme seulement après-coup. Freud se servit du cas d'Emma Eckstein pour expliquer le refoulement.

La position théorique de Freud était que les symptômes hystériques de la période de latence après 8 ans ou lors de l'adolescence représentent presque invariablement les effets d'une agression sexuelle subie plus tôt dans la petite enfance.

Freud subissait lui-même, après coup, l'effet de son séjour à la morgue de Paris avec Brouardel. Il fut convaincu que les souvenirs d'Emma Eckstein étaient réels et se rapportaient à quelque chose qui s'était effectivement produit et se préoccupa de la nature des premiers événements réels ainsi que des traumatismes et de leurs effets sur la vie émotionnelle ultérieure de la victime. La nouvelle théorie fut exposée publiquement pour la première fois le 30 mars 1896 dans un article intitulé "L'Hérédité et l'étiologie des névroses" dans la "Revue Neurologique", périodique français, en hommage à Charcot et à ses disciples. Les mots "psychanalyse" et "psychonévrose" y sont mentionnés pour la première fois.

Freud a présenté, en allemand, un nouvel article encore plus percutant "Bemerkungen über die Abwehrneuropsychosen" ou "Nouvelles remarques sur les psychoses de défense" Il note que les filles sont plus souvent victimes d'agressions sexuelles. Mais, pendant cette période, Fliess prenait une tout autre direction et cette divergence est importante dans le renoncement de Freud à sa théorie de la séduction.

Freud a acquis la certitude que l'auteur des attentats sexuels sur de jeunes enfants (essentiellement des petites filles) était le père et qu'en aucun cas il ne fallait “accuser” le “père” (lettre publiée à Fliess du 21 septembre 1897 avec les italiques de Freud lui-même). Les italiques montrent la nécessité de blâmer la victime pour disculper le bourreau. Pour cela, il faudrait déplacer les souvenirs vers les fantasmes et parler de séduction où c'est la victime qui provoque les attaques sexuelles du bourreau. Le plus souvent, cette victime était une femme ou une petite fille et le bourreau était son père.

Le gibier levé par Freud était trop gros ou l'idée novatrice était trop nouvelle pour avoir l'adhésion de Wilhem Fliess et de Joseph Breuer, deux hommes très importants pour Freud, son ami et son maître.

De plus, le scandale des "histoires sales" était trop grand pour inciter à renoncer. Les agressions sexuelles décrites par Freud dans les textes de 1896 devinrent "fantasmes d'enfants" ou "mensonges de femmes hystériques" et les attaques brutales des "excès de tendresse parentale". L'abandon de la théorie de la séduction pourrait s'illustrer par un changement de réponse: de "Que t'a-t-on fait, pauvre enfant" à "En voilà assez avec tes histoires sales".

Sándor Ferenczi (1873-1933) fut l'ami et le disciple le plus proche de Freud. Contrairement à Freud, Ferenczi s'obstinait à croire en la véracité des histoires d'attentat sexuel survenus dans l'enfance plutôt que de les rejeter comme fantasmes d'enfants ou mensonges de femmes hystériques.

Ce qui lui a coûté l'amitié de Freud et l'ostracisme de la part des analystes importants de l'époque jusqu'à la fin de ses jours. Ferenczi explique qu'au désir de tendresse et d'affection de l'enfant répond le besoin chez l'adulte d'une gratification sexuelle à tout prix. Ce qui se traduit par un double langage de la tendresse et de la passion dans la confusion entre l'enfant et les adultes.

En d'autres termes, à une demande d'affection et de tendresse chez l'enfant, l'adulte répond par la sexualité des activités génitales. Alors, l'agression réside dans le quiproquo d'une réponse inattendue et indésirée à la demande. L'agression est aussi dans la contrainte physique et morale.

En tant qu'attentat et rapport de forces, la séduction est une forme de haine plutôt que d'amour. Cette séduction est généralement accompagnée de violence dans le viol et donne à l'enfant l'idée d'un lien entre la sexualité et la violence, provoquant ainsi chez l'enfant des effets désastreux de honte et de culpabilité et dans sa capacité d'aimer plus tard ainsi que dans sa sexualité sous des formes perverties.

Finalement, à la théorie de la séduction délaissée, Freud a substitué le complexe d'Œdipe dans lequel la "séduction" de l'attentat réel s'est déplacée vers un fantasme d'inceste, cette fois mère-fils plutôt que père-fille. Ainsi, Freud s'éloigna de la brutale réalité sociale dont il fut un témoin privilégié à la morgue de Paris, en suivant les conférences et les autopsies de Brouardel et en lisant les écrits de Fournier, de Tardieu et la littérature médico-légale.

Conclusion

En renonçant – au moins apparemment et officiellement – à sa "théorie de la séduction", Freud a renoncé à accuser le père (comme il a écrit à Fliess dans la lettre du 21 septembre 1897 avec les italiques de Freud lui-même). Alors, il fallait blâmer la victime et faire porter l'odieux aux femmes et aux enfants pour cause de provocation aux attaques sexuelles.

Débarrassée de l'emprise de la sexualité victorienne, la théorie de la séduction revit dans le traumatisme à deux temps, principiel du Trouble de stress post-traumatique, avec le syndrome psychotraumatique et l'affect d'André Green du border line des états-limites.

Liens internes

Notes et références

  1. Sigmund Freud et Joseph Breuer, Études sur l'hystérie, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2002 (ISBN 2130530699) 
  2. Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, 2006 (ISBN 2130549950) 
  3. Jeffrey Moussaieff Masson, Le réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction, Paris, Aubier, 1984, p. pp. 35-72 
  4. (op. cit. 1984, p. 52)
  5. (op. cit. 1984, p. 75)

Bibliographie


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