Roman populaire


Roman populaire

Le roman populaire désigne des romans qui rencontrent un vaste lectorat, en usant de recettes littéraires simples et éprouvées. Pour ce genre, Michel Ragon a préféré la formule de littérature de diffusion populaire, dite aussi « culture du pauvre » (Richard Hoggart), pour bien la distinguer de la littérature d'expression populaire (voir en bibliogr., p. 15), qui correspond à d'autres œuvres.

Considéré tantôt comme méprisant, tantôt comme positif, le terme recouvre des œuvres d'une grande variété : romans policiers, d'aventures, historiques, régionaux, d'amour, etc. Le point commun est de présenter une histoire selon une chronologie simple, avec des personnages bien identifiés, et où l'intrigue, ou l'action, primera sur les considérations de style. La morale est souvent empreinte de bons sentiments, de « bon sens populaire », voire de manichéisme.

Le roman populaire est parfois désigné sous le terme générique de paralittérature.

Les œuvres d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue ou de Georges Simenon, entre autres, sont classées parmi les plus grandes réussites du roman populaire.

Sommaire

Histoire

Origines

L'expression de romancier populaire serait apparue pour la première fois en 1843 dans la presse socialiste pour faire l'éloge d’Eugène Sue, auteur des Mystères de Paris (1842-1843). Le terme désigne l’auteur d'une littérature destinée au peuple - aux masses, diront bien vite ses détracteurs. D’autres auteurs, qui s'ignoraient "populaires", ont précédé Sue : ils s'appellent Paul de Kock, Auguste Ricard ou Marie Aycard.

Issue de la Monarchie de Juillet, cette forme littéraire, appelée aussi feuilleton-roman puis roman-feuilleton se développe sous le Second Empire et, surtout, la Troisième République. Avec les Mystères de Paris, Sue a créé des archétypes qui seront abondamment réutilisés : l'innocence persécutée, le redresseur de torts. Ce héros rédempteur poursuit sa carrière dans le roman historique - avec Alexandre Dumas, Paul Féval et le vicomte Alexis Ponson du Terrail, auteurs de quelques-unes des plus belles pages du roman de cape et d'épée. En parallèle, le roman d’aventure croît rapidement durant le Second Empire avec des auteurs tels Gustave Aimard ou Gabriel Ferry, puis Louis Noir, le frère de Victor Noir.

Le genre se démocratise définitivement dans les années 1860-1880 avec une diminution forte des coûts de production de la presse, donc du prix du vente. Le roman populaire est partout. Certains journaux publient jusqu'à trois feuilletons quotidiens. C'est l'époque où triomphent les romans de l'erreur judiciaire, drames de familles écartelées par un destin impitoyable. L'émotion fait recette. Il faut faire « pleurer Margot » ou être Aimé de son concierge (titre d’un roman d'Eugène Chavette). Le roman pour Margot est aussi, un temps, appelé roman de la portière. À cette époque apparaissent aussi le roman policier, celui de science-fiction, bientôt d'espionnage.

Les fictions échevelées des premiers romans populaires laissent progressivement la place à un réalisme social moins épique, plus proche du mélodrame.

1880-1900 : le premier âge d'or

L'apogée des romans de la victime

  • C’est l'avènement d'auteurs comme Xavier de Montépin, dont la Porteuse de pain a connu de nombreuses rééditions, Jules Mary (Deux Innocents, Roger-la-Honte, La Pocharde - enfants perdus, orphelins, filles-mères, alcooliques, forçats innocents abondent dans son œuvre), Émile Richebourg (Les Deux Berceaux, La Petite Mionne- son thème favori est le rapt ou l'échange d'enfants, combiné avec l'adultère), Georges Ohnet, pseudonyme de Georges Hénot, auteur notamment du Maître de forges, ou Pierre Decourcelle (Les Deux Gosses) - au succès aussi impressionnant qu'éphémère. Sous leur impulsion, l'on assiste à une floraison impressionnante de romans croix de ma mère et/ou de romans de la victime qui mettent en scène des héros entraînés dans un engrenage fatal de circonstances impitoyables. Boucs émissaires idéaux, ils purgent une peine longue et douloureuse pour des crimes qu'ils n'ont pas commis en attendant leur réhabilitation.
  • Ces romans de la victime, pour larmoyants qu'ils soient, traduisent aussi une réalité sociale douloureuse. S'ils se posent parfois en moralisateurs, les romanciers permettent aussi la prise de conscience de problèmes sociaux réels : la réhabilitation progressive de la fille-mère doit beaucoup à Jules Mary ou Émile Richebourg.

Apparition d'éditeurs populaires

En fin de siècle, l'engouement est à son apogée. Apparaissent des éditeurs spécialisés : Rouff, un des plus prolifiques, Fayard, qui lance en 1905 Le Livre populaire, Tallandier (Le Livre national rouge en 1909), Ferenczi dont la série du Petit Livre (vendu souvent à 40 centimes), créée en 1912, ne s'arrêta qu'en 1964 après plus de 2000 numéros ! La Maison de la bonne presse crée une Collection des Romans populaires à 20 centimes en 1912 avec comme auteurs Pierre l'Ermite, René d'Anjou et Delly. L'époque voit s'affirmer l'autonomie des genres (dûment identifiés par les éditeurs) et triompher le roman sentimental. L'alphabétisation féminine a, peu à peu, rattrapé l'alphabétisation masculine. Les éditeurs s'adressent à un public qui s'élargit et dont les femmes sont progressivement les principales destinataires.

Presse et roman populaire

Les éditeurs de journaux ont très largement profité de l'avènement du roman populaire. Jusqu'en 1920, l'édition originale est presque toujours précédée, accompagnée ou suivie d'une publication en épisodes dans la presse nationale ou régionale. Pour la presse, cette période (1860-1920) représente un âge d'or révolu. Ainsi, en 1914, quatre journaux nationaux tirent à plus d'un million d'exemplaires: Le Matin, Le Petit Parisien (1 450 000 exemplaires !), Le Petit Journal, symbole et précurseur de la presse populaire à grand tirage apparu en 1863, et Le Journal. Ces journaux accordent une grande place aux faits divers, thème prisé des romanciers populaires – qui ont souvent suivi des affaires criminelles comme journalistes, à l’image de Gaston Leroux, avocat de formation, qui fit toute sa carrière au Matin, d'abord comme journaliste puis grand reporter (1894 à 1908) et enfin feuilletoniste jusqu'en 1927. Gustave Le Rouge, chef de service au Petit Parisien, en fut congédié pour avoir inventé un fait divers. Jules Mary écrit Le Boucher de Meudon d'après les Mémoires de Pranzini, le boucher assassin. L’union de la presse et du roman populaire est d’abord un succès économique. En 1865 Le Petit Journal élève son tirage à 282 060 exemplaires pour La Résurrection de Rocambole. En 1867, le Dernier Mot de Rocambole augmente le tirage de La Petite Presse dès le premier jour à 100 000 exemplaires. Émile Richebourg accepte la publication des Deux Berceaux dans La Petite République, ce qui sauva la fortune de Gambetta, dont le journal mourait faute de lecteurs.

1900-1940 : déclin

Mais, après 1920, le lecteur semble saturé et accorde de moins en moins d'importance au feuilleton, bientôt distancé par le cinéma, d’autant plus que la presse, à force de propagande durant la Grande Guerre, a perdu de nombreux lecteurs.

Enfin, avec l'avènement du genre sentimental, le roman populaire, de moins en moins créatif et de plus en plus stéréotypé et répétitif, perd peu à peu son public. D'une certaine manière, le roman populaire du XIXe siècle, déjà moribond durant les Années folles, expire après 1945, date à laquelle les principaux éditeurs détruisent les stocks d'invendus. Quelques rééditions de textes au succès confirmé ne peuvent enrayer le déclin.

De 1945 à nos jours : mélange des genres

Après guerre, le roman populaire renaît de ses cendres sous d’autres formes, avec des romans de genres (science-fiction, aventure, policier, espionnage, sentimental...) au format de poche qui continuent d’assurer son succès. La spécificité de la littérature populaire tend à s’estomper. De nouveaux genres fluctuent entre le statut de littérature populaire et la reconnaissance d’un public plus lettré. Le roman policier ou le science-fiction témoignent ainsi d’une grande vitalité, conquérant un public bien plus diversifié que celui que ciblaient les éditeurs comme Rouff ou Tallandier. La collection Série noire conquiert rapidement ses lettres de noblesse. La série des San Antonio échappe à toute classification tandis que les romans d’Albert Simonin (Touchez pas au grisbi !, 1953, Le cave se rebiffe, 1954, Grisbi or not grisbi, 1955) tiennent autant de l’exercice de style argotique que de l’intrigue policière.

  • Le roman de guerre ou d’espionnage s’illustre principalement avec l’immense succès de la série de Gérard de Villiers, SAS, à l’idéologie empreinte de racisme et de misogynie[1].
  • L’éditeur Harlequin s’impose comme un leader mondial, proposant en France comme ailleurs, des traductions de textes à succès d’origine américaine.
  • La bande dessinée sort progressivement du rayon jeunesse où elle fut longtemps cantonnée, notamment à partir des années 1970, pour conquérir un plus large public, avec des formes (récits, mise en page, thèmes) constamment renouvelées.
  • La littérature pour la jeunesse se développe fortement. Aux rééditions d’auteurs du XIXe siècle (Paul d'Ivoi, Jules Verne…) s’ajoutent de nouveaux textes à succès : le Club des Cinq d’Enid Blyton ou encore Fantômette (hommage féminin à Fantômas), de Georges Chaulet.

Postérité

Alors que Balzac ou Stendhal sont aujourd'hui plus célébrés encore qu'ils ne le furent de leur vivant, la quasi-totalité des auteurs à succès du XIXe siècle est désormais oubliée. Les œuvres de Richebourg ou d'Ohnet, si célèbres en leur temps, ne sont guère lues que par des chercheurs universitaires. À l'exception de quelques auteurs, les rééditions se font rares. Cependant, certains romans populaires continuent de faire l'objet de nombreuses adaptations, au cinéma, puis à la télévision, où ils peuvent se prévaloir de succès renouvelés.

Le roman populaire à l'écran

Édition

  • Paul Féval, Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Alexandre Dumas... ont souvent été réédités en Livre de poche.
  • Alexandre Dumas est le premier romancier populaire à avoir connu la consécration d'une édition critique dans la Bibliothèque de la Pléiade (1962). Georges Simenon l'y a rejoint en 2003.
  • Avec la collection Bouquins, Francis Lacassin a peu à peu réédité de nombreux romans populaires, assortis de notices très détaillées.
  • Le succès d'un film ou d'un feuilleton est souvent l'occasion d'une réédition.

Quelques faits quelques dates

Genres

À savoir

  • Rocambole, le héros de Ponson du Terrail, a donné son patronyme à l’adjectif rocambolesque.
  • En écrivant, La Cape et l'épée en 1875, Amédée Achard a généralisé une expression due à ce même Ponson du Terrail qui donne le nom générique d'un genre dont l’intrigue se déroule principalement entre le XVe et le XVIIIe siècle.
  • On s'énerve parfois de croiser un Zigomar, sans se douter qu'il s'agit d'un personnage de Léon Sazie.

Origines et mythe

  • Le roman populaire suit la tradition des littératures orales à qui il a emprunté les thèmes, les techniques de récit et… le public !
  • La première romancière populaire est sans doute Schéhérazade qui, dans les Les Mille et Une Nuits, pour susciter l'intérêt de Shariar, est tenue de reprendre quotidiennement le fil de son feuilleton.
  • La Bibliothèque bleue de Troyes est une collection de petites brochures disparates dont la diffusion fut assurée, dans la France rurale et souvent illettrée, depuis le début du XVIIe siècle jusqu'au milieu du XIXe.

La littérature industrielle

  • En septembre 1839, dans La Revue des Deux Mondes, Sainte-Beuve fustige la « littérature industrielle ». Vision prémonitoire !
  • Émile Richebourg gagna 1 500 000 francs or.
  • À ses débuts dans un obscur journal, Jules Mary gagne huit francs par mois. Mais il progresse vite : ses premiers romans au Moniteur universel lui rapportent cent fois plus. Au Petit Journal, on lui verse ensuite 30 000 francs or annuels. Il s'achète un hôtel particulier, boulevard Malesherbes. Il est fait officier de la Légion d'honneur en 1913. Enfin, on le paye trois francs la ligne, lui qui utilise une « écurie » de nègres payés royalement trente centimes la ligne.
  • Le premier volume de Fantômas, sorti le 15 février 1911, est tiré à des centaines de milliers d'exemplaires. 31 autres volumes... mensuels suivront.
  • Pierre Decourcelle, écrivain millionnaire, est un véritable industriel du best-seller qui accumule les succès, pour lesquels il mobilise une vaste « écurie » de nègres (jusqu'à soixante personnes). Non content d'être publié en feuilleton, ce romancier avisé fait éditer ses ouvrages, les adapte à la scène puis au cinéma en créant sa propre société cinématographique.
  • Le prix reste un argument déterminant. Le lancement de nouvelles collections ou séries fait l'objet d'offres promotionnelles sur le ou les premiers volumes (15 ou 35 centimes au lieu des 65 habituels par exemple). Livrés à un rythme hebdomadaire, les fascicules illustrés bénéficient, pour chaque premier numéro, d'un tirage exceptionnel (500 000 exemplaires) et parfois d'une distribution gratuite. Tous les éditeurs insistent sur la pagination de leurs publications (Tallandier : "le volume de 448 pages, paraissant le 25 de chaque mois, 3 fr. 50") et le nombre de lignes ("chaque volume contenant un ouvrage complet - 30000 lignes de lecture"). Fayard, vante ainsi le lancement de Chaste et flétrie (on appréciera l’oxymore) dans sa collection le livre populaire : « L'œuvre magistrale de Charles Mérouvel, le grand romancier populaire, comprend près de HUIT CENTS PAGES DE TEXTE COMPACT TRENTE-TROIS MILLE SEPT CENTS LIGNES correspondant à 50 000 lignes de journal UN MILLION CINQ CENT DIX-HUIT MILLE LETTRES. Elle a été donnée sans qu'il en manque un mot, et pour 65 centimes, dans le premier volume de notre série LE LIVRE POPULAIRE. Jamais pareil effort n'a été fait en librairie, tant au point de vue du bon marché qu'à celui de l'importance de l'œuvre donnée. »
  • La collection doit être un motif de fierté et chaque volume édité est riche en signes distinctifs. Tranches identiques (rouges pour les femmes et bleues pour les hommes chez Tallandier), illustrations assurées par un même dessinateur (Gino Starace chez Fayard).

Bibliographie

Études savantes

  • Marc Angenot, Le Roman populaire, recherches en paralittérature, Montréal, Presse de l'Université du Québec, 1975 (ISBN 0-7770-0119-5).
  • Daniel Couégnas, Introduction à la paralittérature, Paris, Seuil, 1992 (ISBN 2-02-013555-8).
  • Francis Lacassin, À la recherche de l'empire caché : mythologie du roman populaire, Paris, Julliard, 1991 (ISBN 2-260-00688-4).
  • Yves Olivier-Martin, Histoire du roman populaire en France : de 1840 à 1980, Paris, Albin-Michel, 1980 (ISBN 2-226-00869-1).
  • Lise Quéffelec, Le Roman-feuilleton français au XIXe siècle, 1989, PUF, coll. « Que sais-je ? » n° 2466, Paris.
  • Michel Ragon, Histoire de la littérature prolétarienne de langue française : littérature ouvrière, littérature paysanne, littérature d'expression populaire, Paris, Librairie générale française, 1986 (1e éd. 1974) (ISBN 2-253-11506-1).
  • Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien : lecteurs et lectures populaires à la belle-époque, Paris, Le Chemin Vert, 1984 (ISBN 2-02-040434-6).
  • Daniel Compère,Dictionnaire du roman populaire francophone, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007 (ISBN 2-84736-269-X).

Articles

  • Pierre Brochon, La littérature populaire et son public, in Communications, 1961, vol.1, n°1, pp. 70-80. Lire sur Persée

Notes et références

  1. (fr) Érik Neveu : L’Idéologie dans le roman d’espionnage, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1985

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes


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