Ali Pacha De Janina

Ali Pacha de Janina

Ali Pacha de Janina
d'après Louis Dupré (1825)

Ali Pacha de Janina Tepelena (1741 ou 1744 - 1822) fut le gouverneur de la région de l'Épire pour le compte de l'Empire ottoman. Il tenta de se rendre indépendant au début du XIXe siècle.

De nombreuses légendes entourent son histoire. Il fut d'ailleurs le premier à les diffuser, voire à les inventer afin d'accroître la terreur qu'il inspirait. Ali lui-même avait conté ses exploits au Consul de France aux Îles Ioniennes, Julien Bessières. Ses histoires ont été ensuite reprises et amplifiées par Alexandre Dumas pour sa collection de nouvelles Les Crimes célèbres. La fin d'Ali Pacha apparaît aussi de façon romancée dans Le Comte de Monte-Cristo.


Sommaire

Biographie

Il naquit à Tepeleni, petite ville du Sud de l'Albanie. Son grand-père Moktar serait mort, les armes à la main, lors de l'expédition des Ottomans contre Corfou en 1716. On sait que la mort de son père, Véli, ruina en grande partie la famille. Ali aurait alors rejoint une bande de brigands qui se réclamaient klephtes. On lui attribue divers exploits jusqu'à son arrestation par le pacha de Berat. Il réussit cependant à échapper à tout châtiment en entrant au service de celui-ci. Il semblerait que le pacha de Berat ait refusé d'accepter Ali de Tepeleni comme gendre. Celui-ci passa alors au service d'un ennemi du pacha de Berat, le Pacha de Delvino. Ali épousa une fille de ce dernier. Elle lui donna deux fils qui ont survécu jusqu'à l'âge d'homme : Moktar et Véli.
Il ne tarda pas à intriguer contre son beau-père et le dénonça auprès de la Porte. Il espérait, après l'exécution de celui-ci, hériter de son pachalık. Ce ne fut pas le cas, mais, vers 1787, Constantinople nomma Ali de Tepeleni dervenci-paşa (grand prévôt des routes) pour toute la Thessalie. Il eut le droit de lever quatre mille hommes pour lutter contre les klephtes albanais ou chrétiens. Ancien klephte lui-même, il en connaissait toutes les habitudes. Ceux qu'il ne fit pas massacrer, il les fit entrer à son service. Le Sultan récompensa une telle réussite et nomma Ali, pacha (paşa en turc) de Trikala, en Thessalie.

Pacha de Janina

Ali Pacha de Janina

Ali est alors suffisamment influent et armé pour tourner sans risque ses regards vers le pachalık voisin, celui de Janina dont il ne fit qu'une bouchée. Ce sandjak était dirigé par Mahmoud, un vieux pacha trop faible pour résister. La façon dont il s'empara de Janina est une des histoires qu'on lui attribue, ou qu'il s'attribuait. Les klephtes qui lui obéissaient lui furent d'une grande aide. Il leur fournit armes et munitions et les lâcha sur les terres de Mahmoud. On n'y parla bientôt plus que de leurs brigandages et des dévastations qu'ils occasionnaient. Les impôts ne rentraient plus, quelle que fût la pression exercée par les collecteurs de Mahmoud. Tout avait déjà été pillé par les hommes d'Ali. Le peu qui était soutiré à une population pressurée de toutes parts était dérobé sur les chemins empruntés par les collecteurs pour rentrer à Janina, ou entre celle-ci et Istanbul, mais toujours hors du territoire contrôlé par Ali. Le Divan ne pouvait que comparer les situations des deux provinces voisines. D'un côté, un pachalık calme, bien géré et rapportant des sommes considérables, de l'autre, un pachalık en proie à l'agitation et ne produisant plus une piastre. Le Sultan ordonna donc à son pacha Ali d'aller aider son autre pacha Mahmoud. Ali se contenta de faire entrer ses troupes dans Janina. Comme par miracle, les exactions cessèrent. Un ordre d'Ali Pacha avait suffi à faire remonter ses klephtes dans leur montagnes. Il s'agissait maintenant de convaincre la Porte que la région serait bien mieux gérée si elle était confiée à Ali. Mahmoud lui-même l'aurait suggéré. Ou alors, il ne fut pas très difficile à Ali de convaincre Mahmoud.

Ali raconta que pour donner plus de poids à ses prétentions, il aurait décidé, avec l'accord de Mahmoud qui ne pouvait qu'acquiescer, qu'il fallait consulter la population locale pour savoir si elle voulait être dirigée par l'un ou par l'autre. Ce plébiscite est peut-être une invention qu'Ali Pacha aurait faite pour plaire à M. Bessières, car il espérait le soutien de Bonaparte au moment où il rencontra le consul français. Il voulut lui faire croire qu'il avait, lui aussi, des idées démocratiques. Ali dit qu'il fit ensuite envoyer le résultat du scrutin à Istanbul et se fit ainsi reconnaître pacha de Jannina. Aucun document n'atteste qu'une consultation populaire a vraiment eu lieu, mais il est certain que si elle a eu lieu, le résultat était favorable à Ali quand il fut envoyé à la Porte. Cet épisode, ou son récit, est assez caractéristique des légendes entourant Ali Pacha.

À partir du moment où il gouverna Janina, Ali de Tepeleni devint le puissant Ali Pacha. Son fils aîné, Moktar, devint pacha de Trikala. Ali devint alors de plus en plus influent. Son voisin, le pacha de Berat, tenta alors de l'affaiblir en suscitant une révolte des Souliotes contre lui. Ali Pacha envoya deux expéditions militaires contre cette confédération armée de clans épirotes chrétiens orthodoxes. Mais toutes les tentatives pour pénétrer dans le massif du Souli se soldèrent par des échecs (1792-1793). Il se tourna alors vers Arta qu'il conquit en 1796.

En 1797, Bonaparte s'empara de Venise. Le Traité de Campo-Formio donnait les possessions vénitiennes en mer Ionienne à la France, y compris Parga et Prévéza en Épire. Ali Pacha chercha d'abord à se concilier les bonnes grâces de ses nouveaux voisins français. Mais, en 1798, la campagne d'Égypte créa des tensions dans les relations franco-turques. Ali Pacha crut pouvoir en profiter. Il s'empara de Prévéza et de Parga. Il les perdit lorsque l'Empire ottoman et la France signèrent la paix. Il ne conserva que quelques-uns de ses prisonniers français (plutôt des déserteurs qui avaient à craindre d'un retour), qu'il chargea d'organiser ses troupes.

Apogée

Ali Pacha à la chasse
par Louis Dupré (1825)

Il repartit en guerre contre les Souliotes qu'il réduisit finalement par la faim (1802). Son prestige s'accrut. Il écrasa ensuite une coalition des beys rebelles du sud de l'Albanie (1804). En 1809, toute l'Épire, le Sud de l'Albanie, la moitié occidentale de la Macédoine, la plus grande partie de la Livadie (l'ancienne Phocide), l'Acarnanie, le sandjak de Trikala, et les régions d'Arta et de Prévéza lui obéissaient. Il étendit son influence sur le Péloponnèse, où son second fils Véli obtint le pachalık de Morée. Ali Pacha gouvernait alors près de deux millions de sujets et avait une troupe régulière estimée à dix ou douze mille hommes, sans compter tous les irréguliers, klephtes et autres qui lui obéissaient.
Dès lors il devint intéressant pour les puissances européennes qui voyaient en lui un allié potentiel en cas de tentative de conquête d'un Empire ottoman que tout le monde pensait moribond. Napoléon avait nommé François Pouqueville consul general auprès d'Ali Pacha en 1806. Quant aux Britanniques, il envoyèrent le colonel d'artillerie William Martin Leake en tant que conseiller ou instructeur militaire entre 1804 et 1810. Leake était aussi chargé de faire des relevés de toutes les fortifications ottomanes. Pouqueville et Leake ont laissé des descriptions détaillées de la région et du gouvernement d'Ali Pacha. Le plus célèbre récit concernant Ali Pacha reste la lettre que Lord Byron envoya à sa mère le 12 novembre 1809. Il venait d'être reçu avec le plus grand respect et la plus grande déférence possible par le pacha de Janina, preuve de plus que celui-ci cherchait à se concilier les bonnes grâces de l'Occident. Lord Byron ne tarit pas d'éloges sur Ali Pacha dans cette lettre. Il en donne aussi une description détaillée où il expose leur relation ambigüe. Ali Pacha mesurait autour d'un mètre soixante-cinq, était gras, mais pas gros. Il avait le visage rond et les yeux bleus.
De ses relations chaleureuses avec les Britanniques, Ali Pacha ne retira finalement que la possession de Parga (mais sans la population, qui préféra s'exiler par mer à Corfou après avoir brulé ses morts). La façon dont il obtînt cette ville fait partie des faits avérés qui donnent corps à toutes les histoires rapportant sa ruse et sa rapacité. Les Britanniques firent l'inventaire de la ville qui fut estimée à £ 500.000. Ali Pacha savait que les habitants voulaient quitter la ville, mais ne pouvaient pas emporter grand-chose sur leurs bateaux de pêche. Les morts ayant été oubliés dans l'inventaire, Ali Pacha les prit en otage. Il négocia avec les habitants la crémation ou l'exhumation en vue d'emporter les ossements. Les habitants durent lui laisser leur argenterie et or sous peine de voir leurs ancêtres profanés. Une fois le départ en cours, Ali Pacha fit valoir aux britanniques que sans population Parga ne valait plus autant, et fit descendre la somme à £ 150.000. Il paya cette somme, en grande partie avec l'argenterie et les bijoux des habitants, et prit ainsi possession, à très bon marché, d'un port et de deux forteresses sur lesquelles il avait toujours eu des vues.

Velléités d'indépendance

Ali Pacha se crut alors assez puissant, et assez soutenu par l'Occident pour tenter d'affirmer son indépendance vis à vis du pouvoir ottoman. Il commit cependant une erreur. Les assassins qu'il avait envoyés contre un de ses ennemis, Ismaël Bey, réfugié à Istanbul, échouèrent dans leur tentative. Ils furent arrêtés, torturés, et reconnurent avoir été envoyés par Ali Pacha. L'un d'entre eux connaissaient certains secrets de son maître. Un firman (décret) fut envoyé à Ali Pacha le révoquant de ses charges s'il ne venait pas s'expliquer devant le Sultan à Istanbul. Ce voyage ne pouvait avoir qu'une issue pour Ali Pacha : la mort. Il choisit la révolte ouverte. Une partie des hommes à son service étaient des klephtes. Ces irréguliers utilisaient le brigandage au détriment des caravanes de marchands pour lutter contre le pouvoir ottoman, redistribuant parfois une partie de leur butin aux villageois pressurés d'impôts, afin de gagner leur soutien. Ils agissaient en relation avec la Philiki Etairia, une société secrète fondée par Alexandre Ypsilanti, basée à Odessa en Russie, et visant à renverser le pouvoir absolu du Sultan et à promouvoir l'indépendance des peuples balkaniques. Ali Pacha semblait épouser ainsi la cause grecque, et son aide fut décisive au début de la guerre d'indépendance grecque. Il fut mis au courant de tous les projets insurrectionnels et révolutionnaires.

Mais il s'empressa de tout révéler au Sultan afin de se faire pardonner sa première trahison et de rentrer dans les bonnes grâces du souverain ottoman. Trahis à leur tour, les Grecs qui avaient d'abord combattu aux côtés de ses troupes l'abandonnèrent, ainsi qu'une partie de ses troupes musulmanes (formés surtout d'Albanais). Il se retrouva seul face aux soldats ottomans commandés par son ennemi Ismaël Bey, devenu Ismaël Pacha depuis que le Sultan lui avait accordé les terres d'Ali Pacha. Ismaël venait conquérir ce qui venait de lui être attribué, et Ali Pacha n'avait plus grand monde à lui opposer. Pire encore, une partie de ses troupes passa au service d'Ismaël Pacha.

Défaite et fin

Ce qui aurait pu être une campagne difficile se résuma alors au siège de Janina. Bien fortifiée et bien pourvue en stocks alimentaires et en munitions, la ville pouvait tenir longtemps. Ali Pacha résista pendant quelques mois, mais il dut se réfugier dans son palais fortifié sur l'île au milieu du lac de Janina. Il fut à son tour victime d'une ruse, comme celles qu'il affectionnait. Le nouveau commandant des troupes ottomanes était Khursit Pacha, pacha de Morée depuis la disgrâce de Véli, fils d'Ali Pacha qui perdit son pachalık en même temps que son père. Khursit fit croire à Ali que le Sultan venait d'envoyer un firman de pardon, en échange de sa reddition. Ali Pacha laissa entrer la délégation chargée de lui apporter le firman. Lorsqu'il comprit qu'il n'avait affaire qu'à des sicaires, il se défendit les armes à la main jusqu'à la mort. Sa tête fut ensuite coupée, exposée trois jours à Janina puis momifiée et envoyée à Istanbul où elle fut à nouveau exposée.

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