Antonin Artaud
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Antonin Artaud
Nom de naissance Antoine Marie Joseph Artaud
Activités Théoricien du théâtre, poète, écrivain, essayiste
Naissance 4 septembre 1896
Marseille, France
Décès 4 mars 1948 (à 51 ans)
Ivry-sur-Seine, France
Langue d'écriture français
Mouvement a fréquenté les surréalistes, fonde le théâtre de la cruauté
Genres théâtre, poésie, récit
Œuvres principales
  • Le Pèse-Nerfs (1925)
  • Le Théâtre et son double (1938)

Antonin Artaud, né Antoine Marie Joseph Artaud, à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 4 septembre 1896 et mort à Ivry-sur-Seine le 4 mars 1948, est un poète, romancier, acteur, dessinateur et théoricien du théâtre français.

Inventeur du concept du « théâtre de la cruauté »  dans Le Théâtre et son Double, Artaud aura tenté de transformer de fond en comble la littérature, le théâtre et le cinéma. Par la poésie, la mise en scène, la drogue, les pèlerinages, le dessin et la radio, chacune de ces activités a été un outil entre ses mains, « un moyen pour atteindre un peu de la réalité qui le fuit »[1].

Souffrant de maux de tête chroniques depuis son adolescence, qu'il combattra par de constantes injections de médications diverses, la présence de la douleur influera sur ses relations comme sur sa création. Il sera interné en asile près de neuf années durant, subissant de fréquentes séries d'électrochocs.

Sommaire

Biographie

Les débuts

Antonin Artaud est issu d'une famille bourgeoise aisée. Son père, Antoine Roi, est capitaine au long cours, et sa mère, Euphrasie Nalpas, est originaire d'Izmir (Turquie). S'il connaît une petite enfance choyée dont il garde des souvenirs de tendresse, de chaleur, elle est cependant perturbée par des troubles nerveux que l'on attribue à une heredo syphilis, syphilis héréditaire, et subira 20 ans de traitements à base d'arsenic, de bismuth et mercure[2]. Seuls les séjours dans la patrie de sa mère, avec sa grand-mère, le soulagent. La douleur physique ne le quitte plus malgré des séjours répétés en maison de santé, sauf lorsqu'il prendra du Laudanum pour la sédation de ses douleurs physiques et d'angoisse. À huit ans, il perd une petite sœur âgée de huit mois. Ce premier contact avec la mort l'affecte profondément. À dix ans, il manque se noyer. Il gardera de cet accident la phobie de l'eau. Son éducation religieuse chez les pères maristes lui apportera une forte connaissance de la théologie catholique que l'on retrouve dans l'esthétique de son œuvre. Il manifeste un goût pour le grec, le latin et l'histoire ancienne. À quatorze ans, il découvre Charles Baudelaire.

En 1920, il arrive à Paris et se met à écrire. Son premier recueil est refusé en 1923 par Jacques Rivière, directeur de la NRF, et une correspondance commence entre eux. Artaud lui explique que son écriture est une lutte contre la pensée qui l'abandonne, le néant qui l'envahit. Rivière publie la correspondance dans la NRF.

En 1923, il publie, à compte d'auteur et sous le pseudonyme d'Eno Dailor, le premier numéro de la revue « Bilboquet », une feuille composée d'une introduction et de deux poèmes : « Toutes les revues sont les esclaves d'une manière de penser, et, par le fait, elles méprisent la pensée.[…] Nous paraîtrons quand nous aurons quelque chose à dire »[3].

En 1924, André Breton confie au poète la direction de la Centrale du bureau des recherches surréalistes. Au cours de cette période, il écrit des scénarios de films et des poèmes en prose, et plusieurs textes sont publiés dans La Révolution surréaliste, l'organe du groupe surréaliste. Le 10 décembre 1926, au cours d'une réunion du groupe, l'adhésion au Parti communiste français est envisagée. Artaud refuse et quitte le groupe, pensant que la révolution doit être spirituelle, et non politique.

Artaud et le théâtre

Du Théâtre de l'Œuvre au Théâtre Jarry

La citation ci-dessous est extraite d'un article (L'Evolution du décor) paru dans la revue Comedia du 19 avril 1924, dans lequel Artaud expose autant qu'il annonce sa vision du théâtre tel qu'il devra être et tel qu'il entend la réaliser. Mais soutiens et moyens lui feront constamment défaut, l'empêchant de mettre en œuvre sa conception d'un « théâtre total ».

En 1920, il rencontre Lugné-Poë, directeur du Théâtre de l'Œuvre, connu pour son entêtement à représenter les œuvres d'auteurs peu connus comme Maurice Maeterlinck, Alfred Jarry, Oscar Wilde, Henrik Ibsen, à rebours du théâtre sclérosé depuis le Second Empire (vaudeville bourgeois, mélodrame des chaumières, tragédie d'antiquités...). Engagé, Artaud révèle de grandes capacités d'acteur (« Beau comme une vague, émouvant comme une catastrophe... »)[4] et d'homme à tout faire : il crée les décors et les costumes pour La vie est un songe de Calderón de la Barca.

Max Jacob lui suggère d'aller voir Charles Dullin qui vient de créer le Théâtre de l'Atelier et reprend les rénovations entreprises par Jacques Copeau en 1913 (« invention » du metteur en scène, « re »-création de LA troupe de théâtre, refus de l'emploi, décor au strict service de la dramaturgie) que la Première Guerre mondiale a interrompues. « On a l'impression en écoutant l'enseignement de Dullin qu'on retrouve de vieux secrets et toute une mystique oubliée de la mise en scène »[5]. Il rencontre chez Dullin une comédienne d'origine roumaine, Génica Athanasiou, qui va partager sa vie de 1922 à 1927.

En 1923, il quitte Dullin pour la compagnie de Georges et Ludmilla Pitoëff installée à la Comédie des Champs-Élysées. Puis avec Roger Vitrac, Robert Aron et l'aide matérielle du Dr René Allendy, psychiatre et psychanalyste, qui le soigne, il fonde le Théâtre Alfred Jarry et définit une conception nouvelle de l'art dramatique dans le manifeste publié aussitôt : « Si nous faisons du théâtre ce n'est pas pour jouer des pièces mais pour arriver à ce que tout ce qu'il y a d'obscur dans l'esprit, d'enfoui, d'irrévélé se manifeste en une sorte de projection matérielle. »[réf. incomplète] (1926).

Le Théâtre Alfred Jarry présentera quatre séries de spectacles : Les Mystères de l'amour de Vitrac, Ventre brûlé ou la Mère folle d'Artaud et Gigogne de Max Robur (pseudonyme de Robert Aron), Le Songe d'August Strindberg perturbé par les surréalistes (juin 1927), le troisième acte du Partage de midi de Paul Claudel joué contre la volonté de l'auteur qu'Artaud qualifie publiquement d'« infâme traître ». Il s'ensuit une brouille avec Jean Paulhan et la reconsidération des surréalistes (janvier 1928). Victor ou les enfants au pouvoir de Vitrac sera la dernière représentation (décembre 1928).

Le théâtre de la cruauté

Quelques mois plus tard, Roger Vitrac quitte le Théâtre Alfred Jarry et confie la mise en scène de sa pièce Le Coup de Trafalgar à Marcel Herrand. Artaud accuse Vitrac de trahison : « Entre le surréalisme gratuit mais poétique des Mystères de l'amour et la satire explicite d'une pièce de boulevard ordinaire, Roger Vitrac n'a pas su choisir ; et sa pièce sent le parisianisme, l'actualité, le boulevard. [...] La pièce porte la peine d'appartenir à un système et à un monde condamné, et elle doit disparaître avec ce monde »[réf. nécessaire].

Mais Artaud, qui mène de front ses activités littéraires, cinématographiques et théâtrales, a déjà la tête ailleurs. En 1931, il assiste à un spectacle du Théâtre Balinais présenté dans le cadre de l'Exposition coloniale et fait part à Louis Jouvet de la forte impression ressentie : « ... de la quasi inutilité de la parole qui n'est plus le véhicule mais le point de suture de la pensée, [...] de la nécessité pour le théâtre de chercher à représenter quelques-uns des côtés étranges des constructions de l'inconscient, [...] tout cela est comblé, satisfait, représenté, et au-delà par les surprenantes réalisations du Théâtre Balinais qui est un beau camouflet au Théâtre tel que nous le concevons »[réf. nécessaire].

Poursuivant sa quête d'un théâtre du rêve et du grotesque, du risque et de la mise en danger, Artaud écrit successivement deux manifestes du Théâtre de la Cruauté : « Sans un élément de cruauté à la base de tout spectacle, le théâtre n'est pas possible. Dans l'état de dégénérescence où nous sommes c'est par la peau qu'on fera rentrer la métaphysique dans les esprits. » (1932).
Sa première réalisation, Les Cenci, jouée dans des décors et des costumes de Balthus, est un échec. Par son refus de la passivité du public, Artaud voulait le placer dans un « bain constant de lumière, d'images, de mouvement et de bruits »[réf. nécessaire], comme la diffusion par haut-parleurs du bourdon de la cathédrale d'Amiens. Il cherchait à créer chez le spectateur un état d'hallucination et de peur, à le « confronter à une action, mais sans conséquences pratiques »[réf. nécessaire] ; l'image d'un crime étant, pour l'esprit, « infiniment plus redoutable que ce même crime réalisé »[réf. nécessaire]. La pièce est retirée de l'affiche après 17 représentations (1935).

Le 6 avril 1938, paraît un recueil de textes sous le titre Le Théâtre et son double dont Le Théâtre et la peste, texte d'une conférence littéralement incarnée, plus que prononcée, Artaud jouant les dernières convulsions d'un pestiféré devant une assistance atterrée puis hilare[6].

Artaud et le cinéma

À la question « Quel genre de films aimez-vous ? » posée par le cinéaste René Clair[7], Antonin Artaud répond : « J'aime le cinéma. J'aime n'importe quel genre de films. Mais tous les genres de films sont encore à créer. Je crois que le cinéma ne peut admettre qu'un certain genre de films : celui seul où tous les moyens d'action sensuelle du cinéma auront été utilisés. »

Déçu par le théâtre qui ne lui propose que de petits rôles, Artaud espère du cinéma une carrière d'une autre envergure. « Au cinéma l'acteur n'est qu'un signe vivant. Il est à lui seul toute la scène, la pensée de l'auteur. »[réf. nécessaire] Il s'adresse alors à son cousin Louis Nalpas, directeur artistique de la Société des Cinéromans, qui lui obtient un rôle dans Surcouf, le roi des corsaires de Luitz-Morat et dans Fait divers, un court-métrage de Claude Autant-Lara, tourné en mars 1924, dans lequel il interprète « Monsieur 2 », l'amant étranglé au ralenti par le mari. Toujours par l'intermédiaire de son cousin, Artaud rencontre Abel Gance avec qui il sympathise au grand étonnement de l'entourage du cinéaste réputé d'accès difficile. Pour son film Napoléon en préparation, Abel Gance lui promet le rôle de Marat[8].

René Clair : « Quel genre de films aimeriez-vous voir créé ? »

Artaud : « Je réclame des films fantasmagoriques, des films poétiques, au sens dense, philosophique du mot, des films psychiques. Ce qui n'exclut ni la psychologie, ni l'amour, ni le déballage d'aucun des sentiments de l'homme. Mais des films où soit opérée une trituration, une remalaxation des choses du cœur et de l'esprit afin de leur conférer la vertu cinématographique qui est à chercher. »

Artaud commence à écrire des scénarios dans lesquels il essaie de « rejoindre le cinéma avec la réalité intime du cerveau ». Ainsi Dix-huit secondes propose de dérouler sur l'écran les images qui défilent dans l'esprit d'un homme, frappé d'une « maladie bizarre », durant les dix-huit secondes précédant son suicide.

À la fin de l'année 1927, apprenant la préparation du film La Chute de la maison Usher de Jean Epstein, Artaud propose à Abel Gance de jouer le rôle de Roderick Usher : « Je n'ai pas beaucoup de prétentions au monde mais j'ai celle de comprendre Edgar Poe et d'être moi-même un type dans le genre de Maître Usher. Si je n'ai pas ce personnage dans la peau, personne ne l'a. Je le réalise physiquement et psychiquement. Ma vie est celle d'Usher et de sa sinistre masure. J'ai la pestilence dans l'âme de mes nerfs et j'en souffre »[réf. nécessaire]. Après quelques essais, Artaud ne sera pas retenu pour cause de « suracuité de son interprétation ».

La même année, Artaud justifie auprès des surréalistes sa participation au tournage du film de Léon Poirier, Verdun, visions d'histoire, au motif que ce « n'est pas un film patriotique, fait pour l'exaltation des plus ignobles vertus civiques, mais un film de gauche pour inspirer l'horreur de la guerre aux masses conscientes et organisées. Je ne compose plus avec l'existence. Je méprise plus encore le bien que le mal. L'héroïsme me fait chier, la moralité me fait chier »[réf. nécessaire].

De la dizaine de scénarios écrits et proposés, un seul sera tourné : La Coquille et le Clergyman par Germaine Dulac. Extrait du scénario : « Du fin fond de sa bouche entr'ouverte, de l'entre-deux de ses cils se dégagent comme des fumées miroitantes qui toutes se ramassent dans un coin de l'écran, formant comme un décor de ville, ou des paysages extrêmement lumineux. La tête finit par disparaitre entièrement et des maisons, des paysages, des villes se poursuivent, se nouant et se dénouant, forment dans une sorte de firmament inouï de célestes lagunes, des grottes aux stalactites incandescentes et sous ces grottes, entre ces nuées, au milieu de ces lagunes on voit la silhouette du navire qui passe et repasse noir sur le fond blanc des villes, blanc sur ces décors de visions qui tournent soudainement au noir »[réf. nécessaire].

Engagé en même temps par Carl Theodor Dreyer pour son film La Passion de Jeanne d'Arc, Artaud délaisse le rôle du clergyman qui lui était dévolu et ne suit que par intermittence la réalisation de La Coquille. Le soir de la première projection au Studio des Ursulines, le 9 février 1928, les surréalistes venus en groupe à la séance manifestent bruyamment leur désapprobation[9].

Dès lors, la magie du cinéma n'existe plus pour lui. Il poursuit malgré tout une carrière d'acteur, pour subvenir à ses besoins. L'avènement du parlant le détourne de cette « machine à l'œil buté » à laquelle il oppose « un théâtre de sang qui à chaque représentation aura fait gagner corporellement quelque chose »[réf. nécessaire].

En 1933, dans un article La Vieillesse précoce du cinéma, il en écrit l'éloge funèbre : « Le monde cinématographique est un monde mort, illusoire et tronçonné. Le monde du cinéma est un monde clos, sans relation avec l'existence. »

En 1935, il apparaît deux ultimes fois dans Lucrèce Borgia d'Abel Gance et dans Kœnigsmark de Maurice Tourneur.

Antonin Artaud aura tourné dans plus d'une vingtaine de films (voir la liste en fin d'article), sans jamais avoir obtenu le moindre premier rôle ni même un second rôle d'importance.

Séjours en hôpital psychiatrique

La chapelle Paraire à Rodez (avril 2008), dernier vestige de l'asile d'aliénés où Artaud a été interné de février 1943 à mai 1946. Elle abrite aujourd'hui un « espace Antonin Artaud ».

En 1936, Artaud part pour le Mexique et se rend à cheval chez les Tarahumaras pour être initié aux rites du soleil et du peyotl. Il se rend à Bruxelles en vue de fiançailles avec Cécile Schramm. Lors d'une conférence avec son futur beau-père, directeur des tramways de Bruxelles, il fait ce que les psychiatres appellent un barrage et se met à décliner brutalement sur les effets de la masturbation chez les pères jésuites. Rupture des fiançailles[10].

Le 23 septembre 1937, Antonin Artaud est arrêté à Dublin pour vagabondage et trouble de l'ordre public. Le 29, il est embarqué de force sur un paquebot américain faisant escale au Havre. Dès son arrivée, le lendemain, Artaud est remis directement aux autorités françaises qui le conduisent à l'Hôpital général, entravé dans une camisole de force. On le place dans le service des aliénés. Jugé violent, dangereux pour lui-même et pour les autres et souffrant d'hallucinations et d'idées de persécution[11], il est transféré sous placement d'office à l'hôpital psychiatrique Les Quatre-Mares de Sotteville-les-Rouen. Artaud racontera plus tard qu'à bord du bateau, on a voulu l'assassiner[12].

Ce n'est qu'en décembre que sa mère, avec l'aide de Jean Paulhan, apprendra l'endroit de son internement, et après trois mois de démarches, elle obtient le transfert, le 1er avril 1942[13], au centre psychiatrique Sainte-Anne à Paris.
Artaud refuse toute visite y compris de sa famille. Selon Roger Blin[réf. incomplète], Jacques Lacan[14] l'aurait déclaré « définitivement fixé, perdu pour la littérature ». Le certificat de quinzaine du 15 avril indique : « Prétentions littéraires peut-être justifiées dans la limite où le délire peut servir d'inspiration. À maintenir »[15].

Le 22 février 1939, Artaud est transféré à l'hôpital de Ville-Évrard (près de Neuilly-sur-Marne, Seine-Saint-Denis). Le certificat de transfert porte l'indication « graphorée »[16]. A la demande de la mère d'Artaud, qui a entendu parler d'un nouveau traitement à l'électricité, Artaud est présenté au Docteur Rondepierre. Un essai de traitement à l'électrochoc tourne court. Les malades connaissent effectivement alors de graves carences alimentaires qui peuvent rendre difficile l'application de ce traitement[17] .

En novembre 1942, Robert Desnos prend contact avec le docteur Gaston Ferdière, ami de longue date des surréalistes et médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Rodez (Aveyron), situé en zone « non-occupée » où la pénurie alimentaire y semble moins sévère. Mais les hôpitaux psychiatriques subissent les mêmes, sinon pire, restrictions que l'ensemble de la population[18]. Les démarches aboutissent et Artaud est transféré le 22 janvier 1943. Il y subira alors cinquante-huit électrochocs[19],[20]. Dans le documentaire Artaud cité : Atrocité d'André S. Labarthe, le commentaire parle de 58 électrochocs (à 26 minutes 7 secondes).

Antonin Artaud sort de l'asile de Rodez le 26 mai 1946.

Les dernières années

Ses amis, Arthur Adamov, Marthe Robert et Jean Paulhan obtiennent qu'il sorte de l'asile de Rodez, le 26 mai 1946. Il retourne à Paris où il vivra encore deux ans. Le 13 janvier 1947, le Théâtre du Vieux-Colombier est assailli par neuf cents personnes du Tout-Paris littéraire et artistique, d'André Gide à André Breton. Dans un silence d'outre-tombe, de 21 heures à minuit, « Artaud le Momo » ressuscite. Gide : « Jamais encore Antonin Artaud m'avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d'expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie »[21].

Durant cette période, il est hébergé dans une clinique d'Ivry-sur-Seine, mais libre de ses mouvements. Il y écrit sur plus de quatre cents cahiers d'écolier, et dessine des autoportraits et des portraits de ses amis à la mine de plomb et craies de couleurs. En novembre 1947, il enregistre pour la radio Pour en finir avec le Jugement de Dieu avec la participation de Maria Casarès, Paule Thévenin et Roger Blin. Programmé pour le 1er février 1948, la diffusion en est interdite par le directeur de la Radiodiffusion française. À la suite de diverses réactions suscitées par son interdiction, sa diffusion est proposée à un public restreint composé de journalistes, d'artistes et d'écrivains. Maurice Nadeau : « J'approuve Guilly quand il trouve scandaleuse l'émission d'Antonin Artaud et je me réjouis de ce scandale. Ne nous répétait-on pas sur tous les tons que dans l'état de décadence où nous sommes, rien ne saurait plus scandaliser ? Qu'un poète par sa seule voix y parvienne, redonne un certain crédit aux mots »[réf. nécessaire]. Le texte fera l'objet d'une publication posthume en avril 1948[22] et éditée sous forme de CD par Sub Rosa puis André Dimanche. La même année, Artaud publie "Van Gogh le suicidé de la société", où il affirme que le peintre n'était pas fou et s'en prend violemment aux psychiatres.

Atteint d'un cancer du rectum diagnostiqué trop tard, Antonin Artaud meurt le matin du 4 mars 1948, probablement victime d'une surdose accidentelle d'hydrate de chloral, produit dont il connaissait mal l'usage. On l'a retrouvé recroquevillé au pied de son lit. Artaud avait convenu avec les éditions Gallimard de la publication de ses œuvres complètes, tâche qui fut menée pendant près de quarante ans par Paule Thévenin. Sur l'un de ses cahiers de brouillon, on a pu lire ses dernières phrases : « De continuer à / faire de moi / cet envoûté éternel / etc. etc. »[réf. incomplète].

Il est enterré au cimetière Saint-Pierre à Marseille.

Hypnotisé par sa propre misère, où il a vu celle de l'humanité entière, Artaud a rejeté avec violence les refuges de la foi et de l'art. Il a voulu incarner ce mal, en vivre la totale passion, pour trouver, au cœur du néant, l'extase. Cri de la chair souffrante et de l'esprit aliéné en un homme qui se veut tel, voilà le témoignage de ce précurseur du théâtre de l'absurde (Eugène Ionesco et Samuel Beckett) et de la cérémonie (Michel de Ghelderode, Jean Genet).

Esthétique et pensée

Surréalisme et anti-surréalisme

L'esthétique d'Artaud se construit constamment en rapport au surréalisme, d'abord en s'en inspirant, puis en le rejetant (notamment sous la forme que lui donne André Breton).

André Breton, dans son premier Manifeste du surréalisme (1924), mentionne Artaud en passant, sans lui accorder une importance particulière[23]. Le second Manifeste (1930) arrive après la rupture d'Artaud avec les surréalistes, et Breton lui adresse une critique sévère, quoiqu'esthétiquement peu développée (ses griefs sont surtout d'ordre personnel). Il dénonce notamment le fait que l'« idéal en tant qu'homme de théâtre » d'« organiser des spectacles qui pussent rivaliser en beauté avec les rafles de police » était « naturellement celui de M. Artaud »[24].

Ce jugement qui paraissait irrévocable est corrigé par André Breton après l'hospitalisation d'Artaud : dans l'Avertissement pour la réédition du second manifeste (1946), Breton dit n'avoir plus aucun tort à compter à Desnos et Artaud, à cause des « événements »[25] (Desnos est mort en camp de concentration depuis, et Artaud passe plusieurs mois en psychiatrie à subir des électrochocs). Pure politesse peut-être ; reste que Breton, dans des entretiens publiés en 1952, reconnaît à Artaud une profonde influence sur la démarche surréaliste. Il dit également de lui qu'il était « en plus grand conflit que nous tous avec la vie »[26].

Pour Jean-Pierre Le Goff, la démarche surréaliste est essentiellement ambivalente, « marquée à ses deux pôles par les figures d'André Breton et Antonin Artaud »[27]. Ces deux visions du surréalisme sont comme opposées et complémentaires à la fois. Breton cherchait essentiellement la beauté et l'émerveillement dans la vie (renouvelant en cela d'une certaine manière l'idéal platonicien du Banquet), il souhaitait dompter au moyen de l'art « l'altérité inquiétante » de l'inconscient, centrant sa pensée sur la « dynamique positive de l'Eros » aboutissant à la révolution.

Artaud rompt avec cette vision de la poésie et de la vie, expliquant dans son texte « À la grande nuit ou le bluff surréaliste » qu'« ils [les surréalistes] aiment autant la vie que je la méprise »[28]. La rage d'exister d'Artaud n'est pas caractérisée par la capacité de s'émerveiller, mais au contraire par la souffrance et l'angoisse incurables. Cela se ressent dans son esthétique littéraire : Artaud déclare dans Le Pèse-nerfs que « toute l'écriture est de la cochonnerie »[29]. Artaud s'éloigne ainsi irrémédiablement de tout platonisme en art[30].

Œuvres

Écrits

  • Tric Trac du Ciel, illustré de gravures sur bois par Élie Lascaux, Paris, Simon, 1923
  • L'Ombilic des limbes, Gallimard, NRF, Paris, 1925
  • Le Pèse-nerfs, Leibovitz, Paris, 1925
  • La Coquille et le Clergyman, scénario
  • L'Art et la Mort, Denoël, Paris, 1929
  • Le Moine (de Lewis), traduction et adaptation, Denoël & Steele, Paris, 1931
  • Héliogabale ou l'Anarchiste couronné, Denoël & Steele, Paris, 1934
  • Les Nouvelles Révélations de l'être, Denoël, Paris, 1937
  • Le Théâtre et son double, Gallimard, Paris, 1938
  • Révolte Contre La Poésie, Editions du Pirate, Paris, MXXVIM Rodez, 1943
  • D'un voyage au pays des Tarahumaras, Éditions de la revue Fontaine, Paris, 1945
  • Van Gogh, le suicidé de la société, K éditeur, Paris, 1947
  • Artaud le Mômo, Bordas, Paris, 1947
  • Ci-gît, précédé de la Culture indienne, K éditeur, Paris, 1947
  • Pour en finir avec le jugement de Dieu, K éditeur, Paris, 1948
  • Les Cenci, in Œuvres complètes, Gallimard, 1964
  • 50 Dessins pour assassiner la magie, Gallimard, Paris, 2004
  • Artaud Œuvres, choix de textes par Evelyne Grossman dans l'édition Thévenin des Œuvres complètes, Gallimard, Quarto, Paris, 2004
  • Cahier d'Ivry, janvier 1948, fac-similé, Gallimard, Paris, 2006
  • Nouveaux Écrits de Rodez, Gallimard, L'Imaginaire, Paris, 2006

Documents sonores

Filmographie comme acteur

Sur Antonin Artaud

Éléments bibliographiques

  • André Bonneton, Le Naufrage prophétique d'Antonin Artaud, Lefebvre Éditeur, Paris 1962.
  • Michel Camus, Antonin artaud, une autre langue du corps, éd. Opales, 1996, (ISBN 978-2-908799-24-8).
  • Jean-Philippe Cazier, Antonin Artaud in Aux sources de la pensée de Gilles Deleuze, Éditions Sils Maria/Vrin, 2005.
  • Serge Chamchinov, Antonin Artaud : Kabhar Enti – Kathar Esti, Wolfenbüttel, 2007.
  • Jacques Chazaud, À propos du passage d'A. Artaud à Ville-Evrard, l'état actuel du dossier, avec des inédits, dans l'"Evolution psychiatrique", no 52, 4, 1987, p. 937-947.
  • Laurent Danchin et André Roumieux, Artaud et l'asile, 2 tomes, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.
  • Raphaël Denys, Le Testament d'Artaud, Gallimard, L'Infini, 2005.
  • Jacques Derrida, « La parole soufflée », in L'écriture et la différence, Seuil, 1967.
  • Jacques Derrida, « Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation », in L'écriture et la différence, Seuil, 1967.
  • Jacques Derrida, Artaud le Moma, Galilée, 2002.
  • Evelyne Grossman, Artaud, l’aliéné authentique, Farrago / Léo Scheer, Tours, 2003.
  • Evelyne Grossman, « Chronologie » dans Artaud Œuvres, Gallimard, Quarto, Paris, 2004.
  • Simon Harel, Vies et morts d’Antonin Artaud : le séjour à Rodez, Longueuil, Éditions du Préambule, coll. « L’Univers des discours », 1990, 343 p.
  • Simon Harel, L’écriture réparatrice. Le défaut autobiographique : Leiris, Crevel, Artaud, Montréal, XYZ, coll. « Théorie et littérature », 1994, 231 p.
  • Alain Marc, « La Cruauté et le cri », « Le Cri Artaud » et de multiples pages in Écrire le cri, Sade, Bataille, Maïakovski…, préface de Pierre Bourgeade, l’Écarlate, 2000 (ISBN 9782910142049)
  • Florence de Mèredieu, Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris, Paris, Blusson, 1984, nouvelle édition augmentée, 2008.
  • Florence de Mèredieu, Antonin Artaud, Voyages, Paris, Blusson, 1992.
  • Florence de Mèredieu, Antonin Artaud, de l'ange, Paris, Blusson, 1992.
  • Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, Paris, Blusson, 1996.
  • Florence de Mèredieu, C'était Antonin Artaud, Biographie, Fayard, 2006.
  • Florence de Mèredieu, La Chine d'Antonin Artaud / Le Japon d'Antonin Artaud, Paris, Blusson, 2006.
  • Florence de Mèredieu, L'Affaire Artaud, journal ethnographique, Paris, Fayard, 2009.
  • Alain Milon, L'écriture de soi : ce lointain intérieur. Autour de l'hospitalité littéraire d'A. Artaud, La Versanne, Encre Marine, 2005.
  • Alain Milon, La Fêlure du cri : violence et écriture, Paris, Les Belles Lettres, Coll. Encre marine, 2010.
  • Anaïs Nin, Je suis le plus malade des surréalistes – Nouvelle où Antonin Artaud apparaît sous les traits du personnage Pierre, dans La Cloche de verre.
  • Christian Niquaise, Antonin Artaud : Les Livres, L'Instant perpétuel, Rouen, 2003. (ISBN 978-2-905598-79-0)
  • Jacques Prevel, En compagnie d'Antonin Artaud, suivi de Poèmes, Flammarion, 1994.
  • Paule Thévenin, Antonin Artaud, ce désespéré qui vous parle, éditions du Seuil, Prix France Culture. (ISBN 978-2-02-012845-2)
  • Paule Thévenin, Antonin Artaud, fin de l'ère chrétienne, texte inachevé, Éditions Lignes-Léo Scheer, 2006. (ISBN 978-2-7561-0060-9)
  • Richard Kitaeff, "Artaud, la tension et le rêve", Spectacle du Monde, janvier 2007, pp. 82-85.
  • Jacob Rogozinski, Guérir la vie, la passion d'Antonin Artaud, éditions du Cerf, Paris février 2011. (ISBN 978-2-204-09253-1)

Filmographie

  • Artaud cité : Atrocité, réalisateur André S. Labarthe, 47 min, 2000, production A.M.I.P. / France 3, collection « Un siècle d'écrivains »
  • En compagnie d'Antonin Artaud, réalisateur Gérard Mordillat, 1993, scénario d'après Jacques Prevel par G. Mordillat et Jérôme Prieur, Arte éditions
  • La Véritable Histoire d'Artaud le Mômo, réalisateurs Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, 2 h 50 min, 1993, Arte éditions
  • Tumulte aux Ursulines, réalisateurs Alexandre Deschamps, Nicolas Droin et Laurent Navarri, 15 min, 2007, entretien Alain Virmaux et Prosper Hillairet au Studio des Ursulines
  • Matricule 262 602, réalisateurs Nicolas Droin et Alexandre Deschamps, 40 min, 2009, entretien d'Alain Virmaux et André Roumieux dans l’hôpital de Ville-Évrard.

Notes et références

  1. André S. Labarthe, entretien avec Évelyne Grossman dans "Europe" n° 873-874, 80e année, janvier-février 2002, page 235.
  2. Antonin Artaud, L'homme et sa douleur, André Gassiot et Frédéric Raffaitin, du 12 février 2010 à 18.13 minutes
  3. Evelyne Grossman, Chronologie d'Antonin Artaud, in Artaud Œuvres, Gallimard, Quarto, Paris, 2004, p. 43
  4. Lettre de Simone Breton à Denise Naville du 3 octobre 1924 in Henri Béhar, André Breton, le grand indésirable, Fayard 2005.
  5. Lettre à Max Jacob.[réf. incomplète]
  6. {{Témoignage d'Anaïs Ninin Journal (1931-1934), Stock,1969, p.208-209}}.
  7. Dans le cadre d'une enquête pour la revue Théâtre et Comoedia illustré de mars 1923.[réf. incomplète]
  8. Une photo (d'Artaud en Marat), est reproduite dans Les Surréalistes de Philippe Audoin, Le Seuil, 1973, p. 54
  9. André S. Labarthe donne crédit à Germaine Dulac, « une femme de métier », d'avoir été fidèle « à la lettre » au scénario, mais Artaud en attendait de la « vigueur », de « l'humour », du « jaillissement »..., Entretien avec Évelyne Grossman dans "Europe", op. cité, page 232 et suivantes.
  10. Antonin Artaud, L'homme et sa douleur, André Gassiot et Frédéric Raffaitin, à 51 minutes
  11. « [Il] dit qu'on lui présente des mets empoisonnés, qu'on lui envoie des gaz dans sa cellule, qu'on lui met des chats sur la figure, voit des hommes noirs près de lui, se croit traqué par la Police,... », extrait du Certificat du 13 octobre 1937, établi par le docteur R. avant le transfert aux Quatre-Mares, et reproduit dans Grossman, op. cité, p. 847.
  12. Certificat du 16 octobre 1937, établi par le docteur U. de l'hôpital des Quatre-Mares, et reproduit dans Grossman, op. cité, p. 847.
  13. Antonin Artaud, L'homme et sa douleur, André Gassiot et Frédéric Raffaitin, à 55.21 minutes
  14. Le docteur L. de Van Gogh, le suicidé de la société.
  15. Certificat du docteur N. de Sainte-Anne, reproduit dans Grossman, op. cité, p. 847.
  16. Certificat de transfert du 22 février, établi par le docteur L. de Sainte-Anne, reproduit dans Grossman, op. cité, p. 847.
  17. Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, Blusson, Paris, 1996 ; C'était Antonin Artaud, Paris, Fayard, 2006 et L'Affaire Artaud, Paris, Fayard 2009
  18. Selon les propos de Patrick Coupechoux, auteur de Un monde de fous, dans l'émission de radio Concordance des temps, diffusée sur France Culture le 30 juin 2007[réf. incomplète].
  19. Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud,opus cité. André Roumieux, Artaud et l'Asile, Paris Séguier, 1996; Florence de Mèredieu,C'était Antonin Artaud, Fayard, 2009
  20. Antonin Artaud, L'homme et sa douleur, André Gassiot et Frédéric Raffaitin, entretien avec son médecin, Gaston Ferdière à 1 heure et 04 minutes
  21. André Gide, dans Combat, 19 mars 1948, après la mort d’Artaud, cité dans : Antonin Artaud, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Quarto/Gallimard, 2004, p. 1191.
  22. L'œuvre sera diffusée, pour la première fois, sur France Culture en 1973.
  23. André Breton, Manifestes du surréalisme, Gallimard (Folio essais), 1973, p. 27.
  24. Id., p. 84.
  25. Id., p. 64.
  26. André Breton, Entretiens avec André Parinaud, 1952.
  27. Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte, 2006, p. 347.
  28. Cité ibid.
  29. Cité id., p. 348.
  30. « Platon critique l'écriture comme corps. Artaud comme l'effacement du corps, du geste vivant qui n'a lieu qu'une fois. » (Jacques Derrida, L'écriture et la différence, Seuil (Points-Essais), 1967, pp. 363-364).

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