Euthyphron


Euthyphron
Première page de l'Euthyphron, édition princeps d'Henri Estienne, 1578

L’Euthyphron (ou Sur la Piété) est un dialogue de Platon. Il appartient à la série dite des « Premiers Dialogues », composés à l’époque où l’auteur était encore jeune et qui ont en général la vertu pour objet. La date de la rédaction exacte reste cependant incertaine, les commentateurs la faisant varier de 399, juste avant le procès de Socrate, à 395 av. J.-C., quelques années après sa mort.

Sommaire

Cadre dramatique

Socrate est attaqué en graphè, procès public intenté au nom de la communauté toute entière, et non en privé. D'emblée, Socrate tourne en dérision la suffisance de celui qui croit savoir quelque chose, et sa distance moqueuse face au devin se marque dès le début de leur discussion.

Personnages

Euthyphron est un personnage obscur mais semblant avoir réellement existé, comme il est de règle chez les personnages mis en scène par Platon. Les faits rapportés dans le dialogue qui porte son nom sont sans doute eux-mêmes exacts, et bien connus par les Athéniens de l’époque : en tant que devin réputé intraitable dans le domaine de la droiture et de la piété, il aurait traduit son propre père en justice pour avoir laissé mourir au fond d’une fosse un de ses ouvriers, lequel venait par ailleurs d’assassiner quelqu’un. Il est difficile de dire si cet Euthyphron correspond au personnage du même nom présent dans le Cratyle, mais rien ne semble a priori y faire objection.

Date de l’action

Le dialogue est censé se dérouler en 399 av. J.-C., plus précisément entre l’accusation portée par Mélétos contre Socrate et le procès proprement dit de ce dernier.

Le dialogue : définir la piété

L’Euthyphron traite de la nature de la piété mais n’apporte aucune conclusion définitive à ce sujet.

Scène introductive

Socrate vient d’apprendre qu’il fait l’objet d’une accusation de la part d’un certain Mélétos, un jeune opportuniste lui reprochant de corrompre la jeunesse par ses discours et ses idées subversives, notamment en matière de religion.

Se rendant au Portique royal d’Athènes pour y être entendu par l’archonte-roi, il croise Euthyphron, lequel s’étonne de le voir là. Après lui avoir conté sa mésaventure en l’agrémentant de compliments ironiques à l’adresse de Mélétos, Socrate s’enquiert à son tour de la raison pour laquelle Euthyphron se rend au même endroit que lui.

C’est, lui répond-il, qu’il s’apprête à commettre un acte d’une grande piété. Il vient en effet porter une accusation contre son propre père. Un des ouvriers de leur famille, travaillant sur leurs champs à Naxos, avait un soir trop bu et a commis l’irréparable sur un autre ouvrier en lui coupant la gorge. Le père d’Euthyphron a alors fait lier les pieds et les mains du criminel, avant de le jeter dans une fosse, le temps d’envoyer quelqu’un auprès des responsables religieux afin d’apprendre ce qu’il convenait de faire. Avant que leur avis ne lui parvint, le fautif avait malheureusement déjà trouvé la mort, emporté par le froid et la faim.

Socrate se réjouit de ces circonstances : si Euthyphron agit comme il le fait avec tant de détermination, c’est assurément qu’il a une vision claire et précise de ce qui est pieux et de ce qui ne l’est pas. Sans quoi, il n’oserait pas porter une accusation aussi grave contre son père. Il le prie donc instamment de l’éclairer sur la nature de la piété, afin que Mélétos ne puisse plus l’accuser d’en manquer lui-même.

Première définition d’Euthyphron : c’est de poursuivre toute personne ayant commis une faute

Ne comprenant pas immédiatement la requête de Socrate, qui lui avait pourtant bien précisé qu’il voulait une définition de la piété en général, Euthyphron lui propose une première réponse bien trop étroite : être pieux, c’est selon lui « poursuivre tout criminel qui a commis un meurtre, dérobé des objets sacrés, ou fait tout autre faute du même genre, qu’il soit votre père ou votre mère ou tout autre ».

Et la meilleure preuve, ajoute-t-il, n’est-elle pas que les dieux agissent tout comme lui, Cronos ayant castré son père Ouranos avant d’être lui-même réduit à l’impuissance par son fils Zeus ?

Mais Socrate, en homme rationnel, n’accorde que peu d’importance à tous ces « contes », et prie Euthyphron de bien vouloir donner une idée plus générale de ce qu’est, selon lui, la piété.

Deuxième définition d’Euthyphron : c’est ce qui est cher aux dieux

Ayant cette fois saisi où Socrate voulait en venir, Euthyphron répond que « ce qui est cher aux dieux est pieux, et ce qui ne leur est pas cher est impie ».

Mais, objecte Socrate, les dieux ne sont-ils pas constamment en train de se quereller sur de nombreux sujets ? Dès lors, ce qui est cher à un dieu peut ne pas être cher à un autre. Les mêmes choses pourraient alors être pieuses et impies, ce qui prouve que la définition proposée est mauvaise.

Troisième définition d’Euthyphron : c’est ce qui plaît à tous les dieux

A l’invitation de Socrate, Euthyphron est alors amené à modifier légèrement sa définition : ce qui est cher à tous les dieux est pieux, et ce qui leur est odieux à tous est impie. Quant aux choses chères à certains dieux et odieuses à d’autres, elles sont à la fois pieuses et impies ou bien ni l’une ni l’autre.

Socrate n’est toujours pas satisfait par cette définition un peu bancale, et amène une remarque subtile qu’il explique longuement. Selon Euthyphron, le pieux est ce qui est aimé des dieux. Or, ce n'est pas parce qu'une chose est conduite qu'on la conduit, mais bien parce qu'on la conduit qu'elle est conduite. De même, c'est n'est pas parce qu'une chose est aimée des dieux que les dieux l'aiment, mais bien parce que les dieux l'aiment qu'elle est aimée des dieux. Par ailleurs, Euthyphron avait défini le pieux comme ce qui est aimé des dieux. Or, si le pieux d'une part est ce qui est aimé des dieux, et si, d'autre part, ce qui est aimé des dieux l'est parce que les dieux l'aiment, alors le pieux est pieux simplement parce que les dieux l'aiment. Or c'est parce qu'il est pieux que les dieux aiment le pieux, et non pas parce que les dieux l'aiment que le pieux est pieux.

Dès lors, on ne peut définir la piété comme ce qui est cher aux dieux : il s’agit tout au plus d’une caractéristique accidentelle de cette vertu, mais pas de ce qui fait son essence.

Sommé de revoir à nouveau sa définition, Euthyphron s’avoue perdu : Socrate traite les idées de son interlocuteur d’une telle façon qu’elles ne restent pas en place.

Quatrième définition : c’est la partie de la justice qui concerne le soin dû aux dieux

Socrate intervient alors pour sortir Euthyphron de l’embarras. Il ne fait aucun doute, en premier lieu, que tout ce qui est pieux est juste. On ne peut en revanche affirmer que tout ce qui est juste relève forcément de la piété.

Il semble donc incontestable que la piété soit une partie de la notion plus large de justice. Mais de quelle partie s’agit-il ?

Euthyphron répond qu’il s’agit de la partie de la justice « qui concerne les soins dus aux dieux, et que ce qui regarde les soins que les hommes se rendent entre eux forme la partie qui reste de la justice ».

Intéressé par cette idée, Socrate est cependant gêné par le concept de « soins ». Lorsqu’un esclave prodigue des soins à son maître, ou un cavalier à son cheval, c’est toujours en vue de bénéficier à celui qui en fait l’objet, d’une façon ou d’une autre. Or quels bénéfices les dieux retirent-ils de la piété des hommes ? En deviennent-ils meilleurs, ou cela leur permet-il de produire quelque chose ?

Retour à la première définition et abandon

Embarrassé encore une fois, Euthyphron s’en sort en revenant sur une de ses précédentes définitions, à savoir que la piété consiste à dire et faire ce qui est agréable aux dieux, en priant et en sacrifiant. Or Socrate a déjà démontré la fausseté de cette idée, et estime que le mieux est de reprendre la discussion depuis le début.

Ayant mieux à faire que de se ridiculiser à nouveau, Euthyphron s’excuse vaguement et prend congé de Socrate, laissant le dialogue inabouti.

Portée philosophique

En ce qui concerne la question de la piété, le lecteur n’est laissé qu’avec un début de réponse à la question initialement posée : elle est, pense Euthyphron, une partie du juste. Mais quelle partie, et comment la définir plus précisément ? On ne parvient pas à répondre à cette question. Peut-être la question est-elle mal posée? Peut-être la piété n'est-elle pas, comme l'affirme Euthyphron, une partie de la justice, mais la justice même?

La portée philosophique de l'Euthyphron se déploie néanmoins sur un autre plan: c'est du mode de vie philosophique dont il est question. En ce sens, L’Euthyphron forme en quelque sorte un prologue ou un appendice à l’Apologie de Socrate. En effet, un des soucis de Platon ici, tout comme dans l’Apologie, est d'illustrer et de défendre le mode de vie philosophique par opposition à un mode de vie non-philosophique (ici illustré par Euthyphron qui va jusqu'à accuser son père au nom de la piété alors que lui-même ne sait pas ce qu'est la piété).

Dans l'Euthyphron, l'Ousía est démontrée comme l'essence[1], c'est-à-dire la nature invariable et stable. Il est important de connaître l'emploi fait par Platon de ce concept, puisque la philosophie aristotélicienne entretient un rapport critique diversement interprétable avec le platonisme.

Le but du dialogue n’était sans doute pas de répondre complètement à la question de la piété, mais de fournir au lecteur un modèle exemplaire de discussion socratique, afin de l’encourager à continuer lui-même la recherche philosophique en usant des mêmes méthodes de raisonnement.

Autres dialogues autour de la condamnation de Socrate

  • Théétète : Socrate, à la fin du dialogue, doit se rendre au portique de l'Archonte-roi qui juge les affaires de religion.
  • Euthyphron : dialogue près du Portique royal, juste avant le passage de Socrate devant l'Archonte-roi.
  • Apologie de Socrate : procès, discours et condamnation de Socrate.
  • Criton : Socrate, en prison, refuse de s'évader.
  • Phédon : exécution de Socrate.

Références

  1. 5c, où il est question de la piété, thème du dialogue

Bibliographie

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Éditions
  • Platon (commentaires Alain Complido), Euthyphron, Ellipses Marketing, coll. « Philo-textes », 1998 (ISBN 2729867112).
  • Platon, Premiers dialogues, GF-Flammarion (no 129), 1993 (ISBN 2080701290).
  • Platon, Œuvres complètes, t. I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1940 (ISBN 2070104508).
  • Platon, Eutyphron, traduction et commentaire in Jean-Yves Chateau, Philosophie et religion. Platon, Eutyphron, Vrin, « Tradition de la pensée classique », 2000 (ISBN 978-2-7116-1767-8).
Commentaires

Voir aussi

Articles connexes

Lien externe


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