Situation politique en Afrique liberee (1942-1943)

Situation politique en Afrique libérée (1942-1943)

La situation politique en Afrique du nord, en 1942 et 1943, est complexe et instable. Après l'Opération Torch et le débarquement allié en novembre 1942, la partie d'Afrique du nord alors sous domination française vit une situation politique particulière. Alors que la campagne de Tunisie se poursuit, l'Afrique du nord libérée (Algérie française, Protectorat français du Maroc) voit les institutions du régime de Vichy maintenues durant plusieurs mois, d’abord sous l’autorité de l'amiral Darlan - capturé par les alliés et forcé de changer de camp - puis sous l’égide du général Henri Giraud, chef du Commandement civil et militaire d'Alger. Cette situation était qualifiée par Roosevelt de « Military expediencies ».[1] La situation se stabilise progressivement après la fusion des forces de résistance au sein du Comité français de la Libération nationale.

Sommaire

La situation de l'Afrique du Nord française le 8 novembre 1942

Le 8 novembre 1942, lors de l'Opération Torch, les chefs de l'Afrique du Nord française ont le choix entre 3 options: ou bien ils obéissent aux ordres qu'ils ont reçus de résister à tout envahisseur, ou bien ils donnent délibérément des ordres contraires aux consignes qu'ils ont eux-mêmes reçues, ou enfin, ils choisissent une attitude intermédiaire qui consiste à ne rien faire et à attendre des ordres plus précis de l'autorité supérieure [2].

Le 8 juin 1942, jour du débarquement américain, le général Juin est commandant en chef des forces françaises en Afrique du Nord. Il a succédé à ce poste au général Weygand en novembre 1941. le général Noguès est résident général au Maroc depuis 1936. L'amiral Esteva est résident général de France en Tunisie depuis le 26 juillet 1940. La situation est compliquée par le fait que Darlan, ancien vice-président du Conseil resté commandant en chef des forces militaires, se trouve par hasard à Alger où il est venu voir son fils gravement malade.

Capitulation d’Alger encerclé

À son quartier général d'Alger, le général Juin est prévenu des divers débarquements peu après minuit, alors que les troupes de son subordonné le général Mast, commandant de la place d'Alger et celles de la Résistance sous le commandement de José Aboulker[3], prenaient irrégulièrement le contrôle de la ville et conduisaient Darlan au quartier général de Juin[4]. De ce fait, la résistance opposée au débarquement américain par les troupes françaises est beaucoup plus faible dans le secteur d'Alger que dans les autres secteur, à Oran ou au Maroc où elles appliquent les ordres qui leur imposaient de se défendre contre toute attaque[4].

Au quartier général de Juin, ce dernier peut en référer à son supérieur hiérarchique Darlan sur qui repose par conséquent le poids de la décision[4]. Darlan soumis aux pressions du diplomate américain Robert Murphy, décide d'informer Pétain et de réfléchir ensuite[4], mais à l'aube, Juin et Darlan sont libérés par les gardes mobiles et c'est Murphy qui se retrouve prisonnier. Pour les observateurs américains, Juin semble désireux d'aider les alliés, mais il est tenu d'obéir à son supérieur et ordonne aux troupes françaises de maintenir « un contact élastique, sans agressivité ». Darlan a obtenu un contact avec Pétain qui lui a donné « toute sa confiance » et il peut donc agir sans en référer systématiquement au Maréchal[5]. Dans l'après-midi du 8 novembre, alors que les Anglo-américains ont encerclé Alger et bombardent le poste de commandement de Juin, Darlan autorise ce dernier à traiter avec les Alliés, mais pour la seule ville d'Alger[5].

Armistice forcé pour Oran et le Maroc

À partir de l'après-midi du 8 novembre à 17h35, le général Juin est déchargé de son autorité en dehors de la région d'Alger. Darlan charge le général Noguès de la défense du Maroc et le général Barré de celle de la Tunisie, tous deux dépendant directement de Vichy[6].

Au Maroc, la résidence de Noguès est encerclée par les troupes du général Béthouart qui est mis en difficulté par le fait que les Américains sont en retard sur l'horaire annoncé. Béthouart est arrêté au petit matin[7], et dès lors, les opérations sont menées sous la conduite de Noguès avec le concours de l'Amiral Michelier qui agissent pendant trois jours indépendamment de Juin pourtant resté le commandant en chef en titre[6]. Jusqu'au 10 novembre, les troupes françaises se battent pour résister au débarquement. Pendant ce temps, à Alger, le général Clark presse Darlan de signer un armistice pour l'ensemble de l'Afrique du Nord en traiter directement avec Giraud[8]. Le 10 novembre à midi, Darlan donne l'ordre à toutes les autorités nord-africaines et à l'Amirauté française de cesser le combat[8]. Désavoué par Pétain, Darlan annule son ordre d'arrêter les combats dans l'après-midi du 10 novembre, provoquant son arrestation par les Américains[8]. Pétain prend alors le commandement en chef des forces militaires[8]. Le 11 novembre, Michelier informe l'Amirauté à Vichy que devant le rapport de forces, le combat a cessé à 2h30[9]. Le matin du 8 novembre, Noguès négocie un cessez-le-feu avec Patton qui négocie les termes d'un armistice avec Michelier et Noguès[9]. C'est alors qu'intervient l'invasion de la zone libre. Au soir du 11 novembre, Noguès remet ses pouvoirs à Darlan[9].

Quant à Giraud, il avait annoncé sa fidélité à Darlan, en échange du commandement des forces terrestres et aériennes d’Afrique du nord.

Les quarante-cinq jours de Darlan

Darlan a exercé le pouvoir en Afrique du Nord à l'issue de l'opération Torch parce que les Américains ont estimé que c'était la moins mauvaise solution. Il n'allait évidemment pas de soi que l'homme des Protocoles de Paris (Voir l'article Régime de Vichy, collaboration militaire) qui symbolisait le degré de collaboration militaire le plus avancé des divers gouvernements de Vichy soit l'homme qui initie la collaboration de l'Afrique libérée avec la puissance américaine. Roosevelt doit préciser qu'il s'agit de « Military expediencies » c'est-à-dire d'expédients pour des raisons militaires et Eisenhower devra expliquer à ses chefs d'état-major que tous les Français, civils et militaires, y compris Giraud reconnaissent l'autorité de l'amiral[10].

Les accords Clark-Darlan

Dans son ordre de cessez-le-feu du 10 novembre, Darlan avait annoncé qu'il exerçait l'autorité en AFN (Afrique Française du Nord) au nom du Maréchal[11].

Le 13 novembre, les conjurés (Voir Putsch du 8 novembre 1942) déçus de n'être pas associés aux responsabilités qui se mettent en place conduisent Giraud chez Clark en présence de Mast et de Murphy. Le général Clark qui est prêt à reconnaître Giraud comme commandant en chef, reçoit également Noguès qui développe l'argumentation selon laquelle l'AFN reste attachée à la personne du Maréchal qui fait l'unanimité tant au sein de la population française que de la population indigène[12]. Sous l'influence de Juin, Noguès accepte finalement que Giraud soit associé à la combinaison. Juin et Noguès arrivent au compromis suivant: De Gaulle ne viendra pas en Afrique et Giraud se mettra aux ordres de Darlan et commandera au nom du Maréchal[12]. Ainsi, dans la soirée du 13 novembre, Noguès proclame à la radio qu'il remet ses pouvoirs à Darlan « au nom du Maréchal et en accord avec lui »[12]. Quant à Darlan, il informe la population que les Américains aideront les Français à assurer la défense de l'Afrique du Nord en ces termes: « Français et Musulmans, je compte sur votre entière discipline. Chacun à son poste. Vive le Maréchal, vive la France ! »[12].

Ce n'est que le 22 novembre qu'un texte ayant l'aval des Américains détermine les contours du nouveau pouvoirs[13]:

Dans le préambule, le texte reconnaît les forces françaises comme des alliés à part entière des Anglo-américains. L'intégrité de l'Empire colonial français est reconnu. Les deux premiers articles régissent la coopération entre les armées: Les armées françaises, sous commandement français assurent le maintien de l'ordre et la collaboration avec les armées alliées, et les navires de guerre sont ravitaillées en mazout par les Américains. L'article 3 stipule que le « personnel gouvernemental français est maintenu en place », ce qui signifie le maintien des hommes, des institutions et des lois de Vichy, alors que la France libre est totalement écartée[13].

Les Américains se sont octroyés quelques privilèges et prérogatives comme l'exemption d'impôts ou la possibilité d'exercer eux-mêmes l'administration dans les zones militaires fixées par eux[13].

Les accords stipulent également que les personnes arrêtées pour assistance au débarquement allié doivent être libérées (article 11) et que le taux du dollar est fixé à 75 F, au lieu 43,80 F aux accords de Cherchell.

Le 13 novembre, Darlan avait tenté de donner l'ordre à l'amiral Laborde de rallier Oran avec la flotte de Toulon, mais Laborde ne répond pas à cet ordre et préfère finalement saborder la flotte[14]. C'est un échec pour Darlan, compensé le 23 novembre par l'allégeance que fait le gouverneur général Pierre Boisson à l'administration Darlan à Alger, avec les territoires de l'AOF et la base vitale de Dakar[15].


Instauration d’un Haut-commissariat en Afrique et d’un Conseil Impérial

Invoquant l’acte constitutionnel n° 4 quater qui le faisait successeur du maréchal, Darlan s'était proclamé « Haut Commissaire de France en Afrique », « au nom du Maréchal empêché » dés le 14 novembre 1942. Il prend comme Haut-Commissaire adjoint le Général Bergeret, ancien ministre de l'Air de Pétain. Le 15 novembre, il avait nommé des « secrétaires » (ministres), dont deux résistants d’extrême droite et un banquier accommodant : Rigault à l’Intérieur, Lemaigre-Dubreuil aux relations avec les Américains, et Pose aux Finances.

Darlan recrute un peu plus tard, croyant ainsi se l’attacher, Henri d’Astier, assisté de l’abbé Cordier, comme Secrétaire-adjoint à l'Intèrieur, chef de la police. Il complète enfin son Haut-Commissariat par un « Conseil Impérial », comprenant, outre lui-même, Bergeret et Giraud, ainsi que les différents proconsuls, Noguès pour le Maroc, Châtel pour l’Algérie et, deux jours plus tard, Boisson pour l’A.O.F.

L'exercice du pouvoir par Darlan

Darlan était, à la différence de Weygand, un officier républicain doué d'un certain sens de l'adaptation qui lui avait permis d'être socialiste avec Blum et partisan de la Révolution nationale avec Pétain. Comme c'est en tant que successeur de ce dernier qu'il s'impose à Alger, il demeurera dans la droite ligne de la Révolution nationale en maintenant un vichysme sous contrôle américain, incluant les lois fondamentales sur l'exclusion des Juifs, sur les sociétés secrètes et sur la dissolution des partis politiques[16]. C'est au nom du Maréchal qu'il prend ses décisions en employant la formule « Nous, amiral de la flotte, haut-commissaire de France résident en Afrique agissant au nom du Maréchal »[16]. Le maintien de l'esprit de la Révolution Nationale ne pose guère de problèmes pour la population française d'Afrique du Nord qui lui est largement favorable « Pour bien des Français d'Afrique du Nord, dira Jacques Soustelle, si la Révolution nationale n'avait pas existé, il eût fallu l'inventer »[17].

Le 17 novembre, Roosevelt demande la libération de tous les antinazis et antifascistes maintenus prisonniers dans les camps d'internement ainsi que l'abrogation de toutes les mesures antisémites, mais Darlan ne revient pas sur l'abrogation du décret Crémieux et le rétablissement des droits politiques des Juifs [16]. Il consent cependant à la suppression de toute mesure vexatoire concernant les personnes et les biens, à la modification du numerus clausus dans certaines professions dans un sens favorable aux Juifs et à l'affirmation de la liberté d'envoyer ses enfants à l'école[16]. Le 5 décembre, il sera mis fin aux dispositions d'exclusion dans les professions libérales, mais les Juifs, exclus du premier ordre de mobilisation, ne sont pas bienvenus dans l'Armée. On imagine de créer pour eux des compagnies de pionniers où ils ne seraient pas amenés à porter les armes[16] [18]. Les Juifs qui veulent s'engager le font dans le corps franc du général de Monsabert créé le 25 novembre 1942[16]. La Légion française des combattants est maintenue, ses chefs sont nommés par le haut-commissaire. Le serment du SOL est aboli, mais ses membres restent actifs et agressifs, surtout à Oran[16].

Les officiers qui ont aidé les Alliés comme Montsabert, Mast, Jousse ou Barril sont mis en quarantaine par leur camarades fidèles au Maréchal et doivent chercher l'hospitalité dans les bureaux d'Eisenhower. C'est sous la pression des Américains que Béthouart est libéré et envoyé en mission aux États-Unis[16].

Les détenus politiques déportés par Vichy restent internés dans les camps de concentration du Sud. Au cours d'une conférence de presse tenue le 21 février 1943 sous l'administration Giraud, le général Bergeret, commissaire-général adjoint fera état de 7100 prisonniers politiques, le même chiffre qu'en novembre 1942[19].

Après l'invasion de la « zone libre » par l'Armée allemande, l'Armée d'Afrique dans son ensemble bascule du côté allié sans avoir eu besoin de se rallier à de Gaulle. Pendant six mois, elle dépendra d'abord de Darlan puis de Giraud. De toutes les forces françaises stationnées dans l'Empire, il ne reste plus que celles d'Indochine à rester sous l'autorité de Vichy. Le 19 novembre 1942, en Tunisie les troupes du général Barré ouvrent le feu contre les Allemands. Sur les 80 000 hommes de l'Armée d'Afrique, 15 000 laisseront leur vie en Tunisie. À ce moment, parmi les forces françaises combattant du côté des Alliés, elle pèse beaucoup plus lourd que les FFL qui convergent également vers la Tunisie, mais à l'Est, aux côtés des Britanniques[20].

L’opposition à Darlan

Bien qu’exclu de l’Opération Torch, de Gaulle a lancé le 8 novembre un appel à la rentrée en guerre de l’AFN aux cotés des Alliés[21]. Au lendemain du débarquement, il donne des consignes à tous ses partisans de ne pas se compromettre dans la « pétaudière algéroise »[22]. Le 16 novembre, il obtient de diffuser sur la BBC une mise au point affirmant que lui-même et le Comité national français « ne prennent aucune part et n'assument aucune responsabilité dans les négociations en cours en Afrique du Nord avec les délégués de Vichy... »[23]. Peu après, il envoie à Alger, en ignorant Darlan, le général François d'Astier de la Vigerie (frère d'Henri d'Astier), pour y établir des contacts[21]. il faut que s'exercent des pressions américaines pour que Darlan accepte de recevoir l'envoyé de de Gaulle en présence de Rigault, Bergeret et Giraud pour discuter de l'intégration des FFL dans l'effort de guerre allié[22].

Les représentants de la Résistance intérieure française s'expriment violemment dans la presse clandestine par la place prise par Darlan dans l'Afrique du Nord Libérée. Dans Combat, Henri Frenay parle d'injure au peuple français. Les trois grands mouvements de la Zone Sud, Combat, Franc-Tireur et Libération-Sud envoient une motion à Londres « demandant instamment que les destins nouveaux de l'AFN libérée soient remis au plus tôt au général de Gaulle »[22]. A Alger, le représentant de Combat est René Capitant, un professeur de droit. Les cadres du mouvement, ont participé au putsch du 8 novembre. La revue Combat diffusée presque ouvertement affiche son gaullisme tandis que le mouvement de jeunesse, les « Jeunes de Combat », développe la propagande gaulliste dans les lycées et sur les murs des villes. Une autre publication semi-clandestine Le Canard dissident s'en prend aussi à Darlan.

En Grande-Bretagne, l'opinion publique et la presse soutient de Gaulle. Même au sein du gouvernement, Anthony Eden, secrétaire du Foreign office et les membres de son cabinet cachent à peine leur sympathie pour de Gaulle[23]. Une motion déposée le 26 novembre à la Chambre des Communes condamne le recours aux « Quislings » et Churchill doit faire preuve de tout son talent oratoire pour convaincre les membres du Parlement réunis en comité secret le 10 décembre[23]. Aux États-Unis où la position de De Gaulle est moins solide, un certain nombre de contestataires critiquent la politique officielle: le maire de New-York La Guardia et de grands éditorialistes comme Walter Lippmann et Dorothy Thompson[23]. Roosevelt maintient sa politique en la qualifiant de « Military expediencies (terme traduit par René Gosset sous le titre d « Expédients provisoires ») [22].

Les accords Clark-Darlan ne faisaient pas état de l'aide des résistants du 8 novembre. Certains, dont les idées d'extrême-droite ne sont pas forcément très éloignées de celles de Darlan s'adaptent et se voient confier des responsabilités par Darlan: Giraud, Jacques Tarbé de Saint-Hardouin, Henri d'Astier de la Vigerie, Jean Rigault, alors que la majorité des 400 résistants du 8 novembre, entrent en opposition avec le nouveau régime et rejettent les accords qui font passer l'AFN sous tutelle américaine[24]. Le domicile de la famille Aboulker, 26, rue Michelet devient le PC de la rébellion[24].

Ces Résistants du 8 novembre obtiennent des armes de jeunes officiers anglais scandalisés par les accords avec Darlan. Leur groupe s’entraîne à Cherchell sous l’égide d’Henri d'Astier de la Vigerie. De ce groupe vont émerger deux unités, le "Special Detachment" provisoirement sous commandement anglais et le "Corps Franc d'Afrique" sous autorité française: Le 11 novembre 1942, le Corps franc d’Afrique est constitué, principalement avec des volontaires du 8 novembre. Les premiers engagements au Corps franc s’opèrent dans des domiciles privés, chez le professeur Henri Aboulker, au 26 rue Michelet, ainsi qu'au Service de répartition des Carburants, 7 rue Charras, grâce à l'aspirant Pauphilet, qui avait arrêté Juin et Darlan. Les membres du Corps Franc d’Afrique, à l'entrainement au Cap Matifouen attendant leur départ pour la Tunisie, passent leurs nuits à couvrir les murs d’Alger de graffitis, dont le plus modéré est « l’Amiral à la flotte », cependant que certains d'entre eux méditent en secret une solution plus radicale.[réf. nécessaire]

Les communistes d'Algérie, qui avaient refusé de participer au putsch du 8 novembre.[réf. nécessaire], se joignent à l’opposition pour réclamer la libération de leurs membres, internés dans des conditions abominables à Alger et dans les camps du Sud.

La Communauté juive réclame simultanément le retrait des lois d’exclusion frappant ses membres, et l’incorporation des soldats juifs dans les mêmes unités combattantes que les autres Français. Son principal porte-parole est alors le professeur Henri Aboulker, grand blessé de 14-18, dont l'appartement du 26 rue Michelet avait servi de Q.G. à la résistance jusqu'au débarquement: Il adresse une lettre à Darlan pour exiger le retrait des lois d'inspiration hitlérienne et le droit pour les soldats juifs d'aller au front, comme les autres Français.[25]

La succession de Darlan

Le meurtre de Darlan et sa succession

À la mi-décembre, les correspondants américains à Alger présentent ouvertement Darlan comme un tricheur entouré de fascistes qui constitue à lui seul un obstacle à tout regroupement français[23]. Darlan ne bénéficie plus que du seul appui des personnalités et officiers d'A.F.N. restés fidèles à Pétain.

C’est alors qu’un militaire de vingt ans, militant monarchiste, Fernand Bonnier de La Chapelle, désigné par un tirage au sort entre quatre frères d’armes, abat l'amiral, le 24 décembre 1942. Une fois désigné par le sort, il avait rencontré l’abbé Cordier, adjoint d’Henri d’Astier, qui lui donna l’absolution par avance, Bonnier s’introduit au Palais d’Été, et y abat Darlan, avant d’être immédiatement arrêté[26] [27]. Les membres du Conseil Impérial doivent trouver un successeur à Darlan qui a nommé Noguès pour lui succéder, mais Eisenhower fait savoir que seul Giraud est acceptable par l'Amérique. C’est ainsi que, le 26 décembre 1942, celui-ci est élu Haut Commissaire par le conseil impérial et prend à son tour pour adjoint le général Bergeret, ancien ministre de Pétain. Giraud adopta ensuite le titre de « Commandant en Chef civil et militaire »[28] [27].

Concernant Fernand Bonnier de la Chapelle, un procès sommaire est diligenté sans instruction devant une cour martiale illégalement constituée. Sur ordre de Giraud et de Bergeret, le jeune homme est condamné à mort et exécuté le 26 décembre[27]. Par la suite, Giraud fait rechercher les véritables commanditaires de l'attentat. La piste remonte à Henry d'Astier et Alfred Pose, tout deux monarchistes et membres du haut-commissariat, respectivement secrétaire adjoint chargé de l'intérieur et secrétaire général à l'économie[28]. L'émissaire de Churchill à Alger, Macmillan exige alors l'interruption de l'enquête pour arrêter l'anarchie qui règne en Afrique du Nord et menace les Alliés sur leurs arrières. Giraud signe alors une ordonnance de non-lieu[28].

Une manoeuvre monarchiste avortée

Si tout n'est pas connu sur les circonstances exactes de l'assassinat de Darlan, selon Jean-Louis Crémieux-Brilhac, il est avéré qu'un petit groupe de militants monarchistes dont Henri d'Astier et Alfred Pose avaient imaginé profiter de la vacance du pouvoir pour y pousser le comte de Paris, prétendant au trône de France que ses partisans avaient fait venir à Alger[27]. Le comte de Paris lui-même avait caressé l'espoir d'être appelé au pouvoir par le conseil d'empire si Darlan était écarté. Il se proposait alors de constituer un gouvernement unifié, dont de Gaulle aurait assuré la direction politique et Giraud la direction militaire, étant entendu qu’une fois la métropole délivrée, la France choisirait démocratiquement son régime[27].

Le 19 décembre, en se prononçant contre l'élimination politique de Darlan, le haut commandement américain avait mis fin aux espoirs des monarchistes et il est donc plausible que le petit groupe de conjurés locaux ait imaginé son élimination physique[27].

Les arrestations de résistants du 30 décembre

Le 30 décembre, Bergeret et Rigault, secrétaires aux affaires politiques dans le Haut-Commissariat ordonnent l'arrestation « à titre préventif » de douze personnalités ayant toutes été impliquées dans l'aide aux Alliès le 8 novembre : le docteur Fernand Morali, René Moatti, membre de Combat, le professeur Henri Aboulker et son fils José qui avait dirigé à Alger le putsch du 8 novembre et son neveu Raphaël, Pierre et Armand Alexandre, Jacques Brunel, Muscatelli, directeur de la sûreté générale, Esquerré, commissaire, André Achiary, directeur de la surveillance du territoire et enfin Bringard, directeur de la sécurité du Haut-Commissariat[28].

À part Fernand Morali, toutes ces personnalités sont gaullistes. Certaines d'entre elles sont expédiées dans le Sahara, à Adrar ou à Laghouat. Ils ne seront pas relâchés avant le 5 février. Lors d'une conférence de presse donnée devant des journalistes britanniques ou américains, Giraud justifie ces arrestations par la menace qui aurait pesé sur lui-même, Bergeret ainsi que sur Murphy[28]. De plus en plus, Giraud sera amené à s'expliquer devant la presse au sujet des prisonniers politiques, des camps et de la poursuite de la Révolution Nationale.

Le 10 janvier suivant, ce fut à Henri d’Astier et à l'abbé Cordier d’être arrêtés sur l’ordre de Rigault dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Darlan.

Giraud Haut-Commissaire

Le maintien du régime de Vichy par Giraud

Giraud reste dans la ligne fixée par Darlan. Bien que Pétain l'ait privé de la nationalité française un mois plus tôt, c'est toujours au nom du maréchal qu'il prend le pouvoir. Sous prétexte d'asseoir sa légitimité, il maintient la législation de Vichy. Les soldats juifs ne peuvent s'enrôler que dans les bataillons de pionniers, les prisonniers ne sont pas relâchés des camps dont les effectifs se gonflent d'éléments gaullistes et le personnel de l'administration reste ce qu'il était avant novembre[28].

Le 19 janvier 1943, Le gouverneur général de l'Algérie, Châtel, le plus compromis et le plus contesté de l'administration Darlan est remplacé par Peyrouton, résident général en Tunisie puis au Maroc avant-guerre et ministre de l'intérieur de Vichy à partir de septembre 1940. D'une façon générale, Giraud s'entoure d'une équipe d'hommes de droite, réactionnaires et pétainistes[28].

Tarbé de Saint-Hardouin, un diplomate qui avait fait partie du groupe ayant pris contact avec Murphy dans le courant de l'année 1942 pour préparer l'aide au débarquement allié[29] et dont Darlan avait fait son secrétaire aux Affaires Étrangères, adresse à tous les postes diplomatiques une note reprenant la justification invoquée par Darlan, en vertu de l’acte constitutionnel n° 4ter, et concluant que Giraud, en sa qualité de successeur de l’amiral, avait qualité pour diriger l’Empire « au nom du maréchal empêché ».

Giraud proclame que son but est uniquement militaire « Un seul but, la victoire ». Il suffirait pour lui d'un état-major léger de coordination militaire et financière s'appuyant sur les gouverneurs généraux. L'administration de la France au moment de sa future libération n'est qu'une question de maintien de l'ordre[30].

Giraud, de Gaulle et les Alliés

Charles de Gaulle (à droite) serrant la main de Henri Giraud, devant Roosevelt et Churchill.

Pendant ce temps, les dirigeants alliés, excédés des complications entraînées par la coexistence de 2 autorités françaises, exercèrent des pressions pour obtenir leur unification. Roosevelt et Churchill décidèrent alors de se réunir au Maroc (Voir Conférence de Casablanca (1943), dite aussi « Conférence d'Anfa ») où ils convoquèrent Giraud et de Gaulle. Le désaccord des deux généraux ne put qu’y être constaté, mais leurs revendications respectives furent clairement mises en parallèle[31].

Dès la mort de Darlan, de Gaulle avait proposé de lui-même cette fusion à Giraud, sous certaines conditions à débattre. C'était Giraud qui avait tardé à répondre, estimant que, son grade étant plus élevé, de Gaulle ne pouvait que se placer sous ses ordres. Cela aurait bien arrangé les Anglo-américains dont les préférences allaient à Giraud, non seulement en raison de sa docilité et des effectifs plus importants qu’il commandait, mais aussi, parce que Roosevelt était prévenu contre de Gaulle par les allégations de certains Français des États-Unis et par celles de ses diplomates, Leahy et Murphy accusant de « dictature » le chef de la France libre. Ils espéraient que de Gaulle serait enfin mis au pas, à l’intérieur d’une autorité unifiée. De Gaulle était prêt à négocier, mais sur un pied d’égalité, et à condition de constituer un gouvernement traitant librement avec les alliés, de rétablir les lois de la République, de libérer les résistants internés et d’écarter les hauts dignitaires vichystes.[31] [32].

Roosevelt et Churchill souhaitent se mettre en phase avec les opinions publiques de leurs pays respectifs qui comprennent mal que le chef de la France libre puisse être maintenu à l'écart et plus mal encore la persistance du régime de Vichy en Afrique[31]. En fait, Roosevelt accorde à Giraud un soutien discret, mais total en lui promettant d'équiper 11 divisions dont 3 motorisées et de lui fournir 800 avions[31]. Il signe également au nom des gouvernements américain et britannique un mémorandum secret reconnaissant à Giraud « le droit et le devoir de préserver sur le plan militaire, économique, financier et moral, tous les intérêts français ». Churchill refuse de le signer et demande la révision du texte[31].

D'autre part, les pressions exercées par les correspondants de guerre et la presse des pays alliés, dénonçant aux opinions anglaise et américaine le maintien du régime de Vichy sur les arrières du front de Tunisie, obligèrent les dirigeants alliés à exiger enfin de Giraud un effort de démocratisation.

Les premières concessions à la démocratie

Roosevelt qui soutient Giraud doit quand même composer avec l'opinion publique informée par la presse de ce qui se passe à Alger. Un peu après la conférence d'Anfa, il déclare que l'Amérique ne veut pas pour la France le retour d'« une caste militaire comme au Japon », ni d'un « Quisling »[33]. La question des prisonniers politiques est sur le devant de la scène depuis la conférence d'Anfa où un correspondant du New-York Times a l'occasion de visiter près de Casablanca le camp d'El-Ayasha où sont enfermés trois à quatre mille républicains espagnols,, des centaines de Polonais et de Juifs ainsi que tous ceux, en majorité gaullistes arrêtés pour atteinte à la sûreté de l'État[33]. Au moment du débarquement allié, près de 7000 Français et probablement autant d'étrangers sont détenus dans les camps d'AFN[33].

Les 27 députés communistes internés à la prison de Maison-Carrée près d'Alger et qui s'étaient adressés en vain à Eisenhower en décembre 1942, écrivent une lettre à Giraud 11 janvier 1943, et deux d'entre eux, François Billoux et Lucien Midol sont reçus par le nouveau haut-commissaire et obtiennent la libération sans conditions du groupe des 27 qui devient effective le 5 février[34]. Dés lors, le Parti communiste français opèrera un jeu de bascule entre de Gaulle auprès de qui ils ont envoyé un représentant, Fernand Grenier depuis le tout début de l'année 1943 et Giraud auprès de qui ils se font représenter par Henri Pourtalet dés le printemps 1943[34]. Staline avait reconnu la France combattante de de Gaulle en septembre 1942, mais il avait aussi su se montrer compréhensif vis-à-vis du « darlanisme » de Roosevelt: « En ce qui concerne Darlan, avait-il écrit à Churchill le 27 novembre 1942, il me semble que les Américains l'ont utilisé habilement, afin de faciliter l'occupation de l'Afrique du Nord et de l'Ouest. La diplomatie militaire doit savoir employer dans les buts de la guerre non seulement des Darlan, mais aussi le diable et son équipage »[35]

Le 21 février, Bergeret s'engage devant la presse alliée à relâcher tous les internés dans les trois semaines. Très vite, ce délai est allongé à deux mois. Exceptionnelles jusqu'en mars 1943, le rythme des libérations s'accélère sous la pression internationale[33].

L'arrivée de Jean Monnet

À partir de février 1943, un homme va jouer un rôle très important dans l'entourage de Giraud: c'est Jean Monnet, officiellement envoyé par Roosevelt comme représentant du bureau de répartition des armements, mais officieusement il devient également le conseiller politique de Giraud. Jean Monnet n'est pas gaulliste. Chargé de négocier en 1939 des contrats d'armements avec les États-unis, il n'avait pas voulu rester à Londres avec de Gaulle et il s'était installé aux États-unis où il avait participé à la mise en place de l'économie de guerre[36]. Sous l'influence de Monnet, la politique de Giraud va s'incurver, à la fois vers l'application des principes démocratiques et vers un rapprochement avec de Gaulle[36].

Le fait que Jean Monnet soit dans une position clé pour mettre en œuvre le réarmement de l'Armée d'Afrique facilite évidemment l'influence qu'il peut exercer dans le rétablissement de la démocratie, car c'est au sein de l'Armée que perdure le culte de Pétain et la nostalgie de Vichy. Ainsi, le 29 mars 1943, alors que dans tous les lieux publics d'Alger, l'effigie de Pétain est remplacé par le buste de Marianne, le général Prioux, major général des armées, de passage à Dakar, livre ainsi son interprétation aux officiers: « Jamais il n'a été dans la pensée du général Giraud de supprimer l'effigie du Maréchal. Nombreux sont ceux qui l'aident s'en iraient s'il en était ainsi... »[37].

De fait, le mois de mars voit la démission des collaborateurs de Giraud les plus attachées à la Révolution nationale, Bergeret, Rigault et Lemaigre-Dubreuil, qui n'acceptent pas les réformes démocratiques qui s'enchainent depuis la fin du mois de février[37]: Libération des douze « comploteurs gaullistes » à la fin février, dissolution du SOL et surtout l'ensemble du revirement annoncé dans le discours du 14 mars où Giraud proclame que « Le peuple français n'a pas accepté l'armistice » et que « la législation postérieure à l'armistice n'a pas de valeur légale »[38].

De fait, une série d'ordonnances parues au Journal Officiel du 18 mars 1943 rétablit le régime républicain. Le fonctionnement des diverses assemblées territoriales élues, assemblées municipales, conseils généraux, conseils de gouvernement de Tunisie et du Maroc, est rétabli. Les lois discriminatoires sont supprimées, les biens sont restitués aux Juifs, mais l'abolition du décret Crémieux est maintenue [37] et ne sera définitivement abrogée qu'en octobre 1943.

Selon Christine Levisse-Touzé, Juin approuve les efforts de Jean Monnet. Noguès félicite Giraud pour son discours du 14 mars[37]. Noguès, qui avait limité l'application des lois discriminatoires au Maroc, approuve aussi Giraud sur le maintien de l'abrogation du décret Crémieux, pour sauvegarder les intérêts des musulmans et conserver à l'AFN son statut traditionnel[37].

L'évolution du mois de mars levait, de fait un obstacle entre l'autorité d'Alger et le Comité national français de Londres qui avait exprimé ses conditions dans un mémorandum établi le 23 février. Une représentation réciproque est établie entre les deux autorités, par l’échange de deux missions : celle du Général Catroux à Alger, et celle du Général Bouscat à Londres[37].

Montée de l'influence de de Gaulle

Rivalités entre l'armée d'Afrique et les FFL

La campagne de Tunisie touche à sa fin en avril-mai. L'armée d'Afrique, qui dépend donc de Darlan puis de Giraud et qui a repris le combat le 19 novembre contre les forces de l'Axe a fourni l'essentiel de l'infanterie. Avec un matériel désuet, ses pertes sont très lourdes: 15 000 tués et blessés sur une armée de 80 000 hommes[20]. Les 20 000 hommes des Forces Françaises Libres venant de l'Égypte (Koenig) et du Tchad (Leclerc), d'abord intervenues pour ouvrir la ligne Mareth à la 8e Armée, avaient progressé vers le nord. La liaison entre les deux armées françaises s'effectue le 18 mars 1943 dans le sud tunisien, mais la division entre les deux armées reste durable: Lors du défilé du 20 mai, à Tunis, l'armée d'Afrique fait partie du cortège américain alors que les FFL défilent avec la VIIIe armée britannique[20].

Certains des anciens de l'armée d'Afrique cherchent à quitter leurs unités pour s'engager chez Koenig ou Leclerc[39]. Cette question des ralliements qualifiés de « débauchages » voire de « désertion » par les généraux de l'Armée d'Afrique a été la source de violents antagonismes entre les deux parties. Ces « milliers de ralliements individuels », ces « soldats courant la campagne pour rejoindre Larminat » qu'évoque de Gaulle dans un télégramme du 1er juin 1943[20] sont-ils le fait d'hommes qui n'ont pas confiance dans leurs chefs, ou sont-ils attirés par des promesses déraisonnables, point de vue défendu défendu par les giraudistes[39] ? Paxton laisse la question ouverte et note que finalement, le processus de fusion entre des deux armées s'effectue finalement sous « des auspices pétainistes » alors qu'on aurait pu penser que « les Français libres, tout fringants dans leurs équipements couverts de poussière, modernes en comparaison des archaïques uniformes de parade de l'Armée d'armistice, pourraient constituer la cellule mère de la nouvelle armée. »[39].

Au même moment, 300 marins du Richelieu, à son arrivée à New York, demandent à rejoindre les Forces Navales Françaises Libres, tandis que plusieurs vaisseaux marchands, tels le Ville d’Oran et l’Eridan réclament, à leur arrivée dans les ports alliés, leur rattachement à la France Combattante.

Appui à de Gaulle du Conseil National de la Résistance

De Gaulle, au nom de la « France combattante » substituée à la France Libre, considérait que son Comité de Londres représentait aussi la résistance intérieure. Le 14 mai, Jean moulin envoie au BCRA le texte d'un manifeste d'appui à De Gaulle qui devra être lu à la séance inaugurale du Conseil National de la Résistance (CNR et qui proclame: « le peuple de France n’admettra jamais la subordination du général de Gaulle au général Giraud, mais réclame l’installation rapide d’un gouvernement provisoire, sous la présidence du général de Gaulle, le général Giraud devant être le chef militaire. Quelle que soit l'issue des négociations, de Gaulle demeure pour nous, seul chef de la Résistance française. » Le télégramme était daté du 8 mai, de Gaulle le recevra le 15 mai et il sera immédiatement diffusé sur Radio-Brazzaville. Catroux le portera à la connaissance de Giraud le 17 mai»[40]. . La séance inaugurale du CNR aura lieu le 27 mai à Paris.

De Gaulle reçoit également l'appui d'Édouard Herriot apporté par Pierre Viénot le 12 mai[40].

Création du Comité français de la Libération nationale

Sous l'influence de Jean Monnet, le 17 mai, Giraud propose à de Gaulle « d'établir immédiatement notre union », mais il conditionne la formation d'un gouvernement provisoire dans le cadre de la Loi Tréveneuc, une vieille loi de 1875, jamais utilisée et qui prévoit qu'en cas de difficultés graves, la désignation d'un gouvernement provisoire pourrait se faire par une assemblée de délégués de conseillers généraux[40]. De Gaulle accepte l'invitation de Giraud le 25 mai, et arrive à Alger le 30 mai[40].

Entre le 17 et le 25 mai, de Gaulle aura mis en œuvre un nouveau train de réformes démocratiques: Abrogations de lois restreignant la liberté individuelle, suppression de la Charte du travail avec retour à la loi du 21 mars 1884 pour le fonctionnement des syndicats, abolition des conseils consultatifs auprès des administrations et enfin, le 28 mai, abolition des lois de Vichy sur la presse[40].

Le 30 mai, de Gaulle atterrit à Boufarik, et non à Maison Blanche. Mais la discrétion imposée par Giraud à sa venue échoue, car, lorsque de Gaulle se rend au monument aux morts situé au centre d’Alger, il y est accueilli par une imposante manifestation organisée par René Capitant. Les permissionnaires de la force L de Leclerc ont également été convoqués pour faire une haie d'honneur et prévenir tout risque d'attentat[40].

Dès le lendemain les négociations commencent par une conférence réunissant Giraud, Monnet, le général Georges d'une part, René Massigli, André Philip, Catroux et de Gaulle d'autre part. De Gaulle demande la constitution d’un vrai gouvernement et le départ de Boisson, Noguès et Peyrouton, ce que refuse Giraud. Mais il advient que Peyrouton propose sa démission directement à de Gaulle, qui l'accepte sans consulter Giraud[40]. Ce dernier, ulcéré, soupçonnant de Gaulle de préparer un coup d'état, nomme le 2 juin, à des postes clés (sécurité et information), deux ennemis personnels de Gaulle, l’amiral Muselier et André Labarthe[41]. Il règne alors à Alger une atmosphère de guerre civile[41]. Giraud est alors poussé à la résistance par Robert Murphy le diplomate américain toujours en poste à Alger[42]. Noguès, à son tour, démissionne de sa fonction de Résident général au Maroc, le 2 juin.

Jean Monnet souligne l'urgence à créer le Comité français de libération nationale et c’est dans ces conditions qu’une autorité française unifiée est enfin constituée le 3 juin sous le nom de « Comité français de la Libération nationale » (CFLN). Ses deux co-présidents en étaient Giraud et de Gaulle[41]. Deux commissaires gaullistes (André Philip, à l’Intérieur et Massigli aux Affaires Étrangères) y participaient, ainsi que deux commissaires giraudistes (Jean Monnet à l’Armement et le général Georges, comme commissaire d’État)[41].

Après de nouvelles négociations de Gaulle obtint enfin le remplacement de tous les chefs de Territoires compromis: Noguès est remplacé par Gabriel Puaux à la tête du protectorat marocain. En Algérie, c'est Catroux qui devient Gouverneur général. Jean Helleu est placé à la tête des territoires sous mandat du Levant, et en Tunisie, c'est le général Mast qui est choisi. la mise à la retraite de Bergeret est décidée au vote par cinq voix contre trois. Jean Monnet conclura « Il était clair, dés cet instant, que sur la plupart des problèmes comme celui-ci, où l'avenir et le passé seraient confrontés, Giraud se trouverait en minorité. »[41]. En effet, parmi les partisans théoriques de Giraud, Georges ne représente rien et Monnet, René Mayer et Maurice Couve de Murville sont plus soucieux d'un statut raisonnable d'union que des prérogatives du commandant en chef[42].

Un pouvoir unique est donc placé à la tête de l’Empire français, et de Gaulle, venu presque seul à Alger, va, en quelques mois, en prendre la tête malgré une armée et une administration hostiles, et en dépit de toutes les pressions anglo-américaines. Lorsqu'il est question de subordonner le pouvoir militaire au pouvoir civil, Giraud qui entend bien cumuler la coprésidence du pouvoir exécutif avec les pouvoirs d'un général en chef relevant du seul commandement allié, s'oppose à ce que la question soit posée. De Gaulle menace de se retirer. Le 19 juin Eisenhower tente de faire passer la position de Roosevelt en enjoignant aux deux présidents du CLFN de maintenir l'organisation militaire antérieure. . Les membres du CLFN réagissent alors en faisant bloc autour de de Gaulle[42].

Dés le 31 juillet 1943,de Gaulle a gagné la « bataille d'Alger »: La répartition des compétences désormais admise fait qu'il dirige les débats et qu'il dirige les affaires civiles et de politique générale, Giraud se contentant de cosigner les ordonnances et les décrets. En automne, Giraud n'ayant pas avisé en temps utile le Comité et de Gaulle des opérations militaires qu'il engage en Corse, un remaniement le cantonne dans les seules attributions de commandant en chef[42].

Le 22 octobre 1943, un an après le débarquement anglo-américain, le décret Crémieux est rétabli et les juifs d’Algérie redeviennent Français[18].

Bibliographie

Reportages

  • René Pierre Gosset, Expédients provisoires, Paris, Fasquelle, 1945.
  • Melvin K. Whiteleather (War correspondant), Main street's new neigbors, Chapt.11, African episode extraordinary, J.B. Lippincot, Philadelphie & New York, 1945.

Ouvrages scientifiques

  • Yves Maxime Danan, La vie politique à Alger de 1940 à 1944, Paris, L.G.D.J., 1963.
  • Robert Paxton, L'Armée de Vichy - Le corps des officiers français 1940-1944, éd. en anglais 1966 ; édition française (trad. Pierre de Longuemar) Tallandier, 2004, 588 p. (ISBN 2847341390) ; rééd. Le Seuil, coll. « Points-Histoire », 2006, (postface de Claude d’Abzac-Epezy) 567 p. (ISBN 2020679884)
  • Henri Michel, Darlan, Hachette, Paris, 1993.
  • Romain Durand, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, L'Harmattan, Paris, 1999.
  • Christine Levisse-Touzé, L'Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Paris, Albin Michel, 1998.
  • Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France Libre, Paris, Gallimard, 1997.
  • Jacques Cantier, L'Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002.
  • José Aboulker et Christine Levisse-Touzé, « 8 novembre 1942 : les armées américaine et anglaise prennent Alger en quinze heures », Paris, Espoir, n° 133, 2002.
  • Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d'Algérie. 1940-1945, de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, Éditions La Découverte, Paris 2002.

Mémoires des principaux protagonistes

  • Général de Gaulle, Mémoires de Guerre, 2 vol., 1- L’appel et 2- L’unité, Livre de Poche, Paris, 1999.
  • Général Giraud, Un seul but : la victoire, Alger 1942-1944, Paris, Julliard, 1949.

Références

  1. Christine Levisse-Touzé, L'Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, Paris, Albin Michel, 1998, chapitres 9-10-11
  2. Robert Paxton, L'Armée de Vichy - Le corps des officiers français 1940-1944, éd. en anglais 1966 ; édition française Le Seuil, coll. « Points-Histoire », 2006, p.371-372
  3. José Aboulker, Ordre de la Libération. Consulté le 16 novembre 2008
  4. a , b , c  et d Paxton, p.373-374
  5. a  et b Levisse-Touzé, p.243-245
  6. a  et b Paxton, p.377-381
  7. Levisse-Touzé, p.246
  8. a , b , c  et d Levisse-Touzé, p.252-255
  9. a , b  et c Levisse-Touzé, p.255-257
  10. Levisse-Touzé, p.261
  11. Levisse-Touzé, p.252
  12. a , b , c  et d Levisse-Touzé, p.258-259
  13. a , b  et c Levisse-Touzé, p.262-264
  14. Levisse-Touzé, p.274
  15. Paxton, p.414
  16. a , b , c , d , e , f , g  et h Levisse-Touzé, p.268-271
  17. cité par Levisse-Touzé, p.271
  18. a  et b Benjamin Stora, « L’abolition, puis le rétablissement du décret Crémieux », 18 octobre 2007, Ligue des droits de l'Homme, section de Toulon. Consulté le 25 avril 2008
  19. Levisse-Touzé, p.298
  20. a , b , c  et d Christian Bachelier, « La nouvelle armée française », dans La France des années noires, Tome 2, Éd. du Seuil, 1993, p. 220-223
  21. a  et b Levisse-Touzé, p.260
  22. a , b , c  et d Levisse-Touzé, p.275-276
  23. a , b , c , d  et e Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger dans La France des années noires, Tome 2, Éditions du Seuil, 1993, p.186-188
  24. a  et b Levisse-Touzé, p.263
  25. Levisse-Touzé p.270
  26. Levisse-Touzé, p.276-277
  27. a , b , c , d , e  et f Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger p.188-189
  28. a , b , c , d , e , f  et g Levisse-Touzé, p.278-282
  29. Levisse-Touzé, p.218-221
  30. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger, p.192-194
  31. a , b , c , d  et e Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger, p.190-192
  32. Levisse-Touzé, p.282-284
  33. a , b , c  et d Levisse-Touzé, p.294-300
  34. a  et b Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, Ramsay 1980, p.331-333
  35. Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, Ramsay 1980, p.301-303
  36. a  et b Levisse-Touzé, p.300-303
  37. a , b , c , d , e  et f Levisse-Touzé, p.304-307
  38. Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger p.194-195
  39. a , b  et c Paxton, p.444-446
  40. a , b , c , d , e , f  et g Levisse-Touzé, p.308-314
  41. a , b , c , d  et e Levisse-Touzé, p.315-317
  42. a , b , c  et d Crémieux-Brilhac, Jeux et enjeux d'Alger p.203-205
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