Jugement (philosophie)


Jugement (philosophie)
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Jugement.
Singes comme critiques d'art, 1889, Gabriel von Max.

Le jugement désigne, en philosophie, une opération de connaissance, et non l'acte judiciaire de juger. Le terme de jugement est équivoque en philosophie, puisqu'il désigne tantôt (du point de vue psychologique) l'acte psychique par lequel nous affirmons, nions, etc., un contenu propositionnel, tantôt (du point de vue logique) ce contenu propositionnel lui-même.

Au XXIe siècle, c'est la première définition qui tend à s'imposer dans le langage courant.

Sommaire

Le jugement dans la philosophie classique

Illusion de Titchener : Les deux cercles orange sont de la même taille. Est-ce le jugement de mon esprit sur ce que je perçois qui me trompe, ou mes sens? Mais d'abord, est-ce sûr que je me trompe?

La définition traditionnelle du jugement considère celui-ci comme l'acte de prédiquer quelque chose de quelque chose: ainsi, dire « le chien est beau », c'est attribuer un prédicat, « la beauté », à un sujet, « le chien ». Cette définition classique est issue d'Aristote, et a été reprise notamment par Kant, pour qui le jugement est un acte de l'entendement par lequel celui-ci adjoint un concept à une intuition empirique (j'adjoins le concept de beauté à l'intuition empirique, c'est-à-dire, ici, à la sensation ou perception d'un chien). Dans cette mesure, un jugement est dit vrai lorsqu'il correspond avec le réel : si je dis « cet immeuble fait trois étages », ce jugement est vrai si l'immeuble fait effectivement trois étages, et non cinq.

L'exemple paradigmatique soumis à réflexion est celui des illusions d'optique : lorsqu'en voyant la figure à gauche (les deux cercles orange), je dis que « ces deux cercles sont de taille différentes », je me trompe. Pour interpréter cette "tromperie", les philosophes ont développé, depuis l'Antiquité, nombre de réflexions dont une position majoritaire s'est dégagée, soutenue par la philosophie classique (Descartes). Elle consiste à dire que la tromperie ou l'erreur ne proviendrait pas de la sensation elle-même, mais du jugement que l'esprit, ou l'entendement, porte sur ce qu'il perçoit. Ainsi, on ne se trompe pas si l'on dit que les cercles orange sont de même taille selon leur taille géométrique « réelle », et je ne me trompe pas non plus si je dis que ces même cercles orange sont de tailles différentes selon l'apparence phénoménale que je perçois, c'est-à-dire selon mon point de vue (voir l'étonnante théorie des simulacres de l'épicurisme).

C'est donc le problème du rapport du réel à l'apparence qui est soulevé. Or, de Platon, qui fait du monde sensible une « copie » ou « image » du monde intelligible, dotée, dans cette mesure, d'une certaine réalité ontologique, jusqu'à Kant, qui distingue entre les phénomènes (ce qui nous apparaît, l'« apparaître », et non l'apparence) et les noumènes, rares sont les philosophes qui ont ôté de façon intégrale toute consistance ontologique à ce qui nous apparaît. Kant distinguait en outre, dans la Critique de la raison pure, entre les jugements analytiques, a priori, et les jugements synthétiques. Parmi les jugements synthétiques, il distinguait à nouveau entre les jugements synthétiques a posteriori, ou empiriques, et les jugements synthétiques a priori. C'est d'ailleurs la dénégation de l'existence de ces derniers qui a fondé, au début du XXe siècle, les thèses centrales du positivisme logique du Cercle de Vienne (Carnap, etc.).

Le jugement de goût

Le jugement n'est toutefois pas toujours un jugement de connaissance: il peut aussi être, selon la Critique de la faculté de juger de Kant, un « jugement de goût ».

Jugements de faits et jugements de valeur

Article détaillé : Distinction faits-valeurs.

D'un point de vue épistémologique, on peut distinguer, en gros, deux types de jugements : les « jugements de faits » et les « jugements de valeur ». Le jugement de fait implique une observation neutre et objective. Le jugement de valeur implique une évaluation et une appréciation subjective:

Exemple de jugements de fait:

  • La portière de la voiture est mal fermée
  • Il pleut ce soir, etc.

Exemple de jugements de valeur:

  • « La plaisanterie musicale » est une des pièces les plus drôles de Mozart.
  • « Ce peintre n'a aucun talent » etc.

Il y a plusieurs manières de concevoir cette distinction entre jugements de faits et de valeur. On peut, comme le positivisme logique (Carnap, Alfred Ayer), la considérer comme une dichotomie: il y aurait d'un côté les jugements de fait, descriptifs et objectifs, et de l'autre les jugements de valeur, prescriptifs et subjectifs. Les énoncés scientifiques correspondraient alors à des jugements de fait, et les énoncés éthiques ou métaphysiques à des jugements de valeur. Mais on peut aussi atténuer cette dichotomie, en ne parlant plus que d'une distinction des faits et des valeurs: c'est la perspective prise par Hilary Putnam (2002), pour qui les faits et les valeurs sont imbriqués l'un dans l'autre. Dès lors, pour Putnam, la distinction fait-valeurs ne recoupe plus la distinction objectivité/subjectivité. Putnam s'appuie en particulier sur l'exemple des « concepts éthiques épais » (thick ethical concepts), qui mélangent aspects descriptifs et prescriptifs. Ce débat est décisif pour la possibilité d'adopter une perspective axiologiquement neutre, et pour la conception de l'objectivité que l'on se fait — à condition d'admettre une forme d'objectivité possible, quelle qu'elle soit, ce qui ne serait pas le cas d'un relativisme intégral, point de vue soutenu par Protagoras, l'adversaire sophiste de Platon.

Voir aussi

Notes et références



Wikimedia Foundation. 2010.

Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Jugement (philosophie) de Wikipédia en français (auteurs)

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Jugement de fait — Jugement (philosophie) Pour les articles homonymes, voir Jugement. Singe …   Wikipédia en Français

  • Jugement de valeur — Jugement (philosophie) Pour les articles homonymes, voir Jugement. Singe …   Wikipédia en Français

  • Jugement éthique — Jugement (philosophie) Pour les articles homonymes, voir Jugement. Singe …   Wikipédia en Français

  • JUGEMENT — Le jugement est l’acte de la pensée qui affirme ou nie, et qui ainsi pose le vrai; plus largement, c’est le point d’arrêt d’un problème, qui s’achève dans une décision. L’existence du jugement est donc au point de rencontre de multiples approches …   Encyclopédie Universelle

  • PHILOSOPHIE — Nul ne se demande «pourquoi des mathématiciens?», dès lors que les mathématiques sont reconnues comme science. Mais «pourquoi des philosophes?» ne revient pas à la question beaucoup plus classique «pourquoi la philosophie?» à laquelle il est… …   Encyclopédie Universelle

  • PHILOSOPHIE ANALYTIQUE — Des philosophes se sont dits et se disent encore analystes, à Cambridge, Lwow, Varsovie, Vienne, Prague, Oxford, Pittsburgh, Princeton... Avec l’appellation, ils ont en commun l’idée qu’un certain type d’analyse est philosophique, voire que la… …   Encyclopédie Universelle

  • Philosophie du Langage — Les Ménines de Diego Velázquez (1657). « Mais le rapport du langage à la peinture est un rapport infini (...) Ils sont irréductibles l un à l autre: on a beau dire ce qu on voit, ce qu on voit ne loge jamais dans ce qu on dit, et on a beau… …   Wikipédia en Français

  • Philosophie morale de Kant — Philosophie pratique de Kant La Philosophie pratique de Kant désigne l usage de la raison pratique, par contraste avec l usage de la raison théorique, qui faisait l objet de la Critique de la raison pure. Elle englobe ainsi aussi bien la… …   Wikipédia en Français

  • Philosophie de la laicite — Philosophie de la laïcité française La laïcité, c est à dire la sécularisation des institutions politiques, renvoie à l idée que des hommes capables d esprit critique sauront mieux vivre ensemble, débattre, discerner l intérêt général par delà… …   Wikipédia en Français

  • Philosophie de la laïcité — française La laïcité, c est à dire la sécularisation des institutions politiques, renvoie à l idée que des hommes capables d esprit critique sauront mieux vivre ensemble, débattre, discerner l intérêt général par delà leurs croyances et leurs… …   Wikipédia en Français


We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.