Janissaires


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Les janissaires (en turc « Yeniçeri », littéralement « nouvelle milice ») sont, à l'apogée de l'Empire ottoman, l'élite de l'infanterie. Les janissaires étaient redoutés car ils maniaient aussi bien le mousquet que le sabre. Le haut commandement militaire et politique de l’Empire Ottoman est essentiellement basé sur ce corps des janissaires. Le conseil du sultan ou diwan est principalement composé de janissaires. Le grand vizir, Premier ministre de l’Empire, est un janissaire. La mosquée de Soliman à Istanbul fut construite par Mimar Sinan, janissaire d’origine arménienne, qui s’inspira de la basilique Sainte Sophie de Constantin.

Sommaire

Histoire

Créé en 1329 par Orhan, le deuxième sultan ottoman, le corps des janissaires était exclusivement composé d'enfants chrétiens, soit prisonniers de guerre, soit réquisitionnés dans les tribus à raison d'un fils sur cinq. Cette pratique était appelée devchirmé du turc devsirme ("cueillette" en turc). Les janissaires pouvaient donc être issus de familles grecques, bulgares, serbes, russes, ukrainiennes, roumaines, albanaises, bosniaques, hongroises, arméniennes ou géorgiennes. La création de ce corps d'armée janissaire répond aux ambiguïtés concernant l'application de la charia et les réalités de la conquête ottomane amorcée sous Orhan. Si la charia interdit la réduction en esclavage d'enfants et d'hommes musulmans, les esclaves chrétiens, capturés très jeunes, formés et islamisés contournent le problème dogmatique. Les janissaires ont donc le statut d'esclaves. Entièrement consacrés à la vie militaire, ils n’ont pas le droit de se marier.

L'armée ottomane, héritière des traditions militaires turco-mongoles, ne possédait pas d'infanterie. Les janissaires formèrent donc l'épine dorsale de l'armée et prouvèrent leur valeur, notamment à la bataille de Nicopolis en 1396 contre la croisade hongroise.

Ce recrutement permettait à l'Empire de renforcer son armée tout en affaiblissant ses sujets chrétiens potentiellement insoumis. Ce faisant, les Ottomans prenaient de gros risques qui leur coûteront très cher par la suite. L'exemple parfait fut le cas de Gjergj Kastrioti, dit le Skanderbeg (héros national albanais) qui, haut gradé de l'armée turque mais issu de famille albanaise, réussit à rassembler tous les janissaires albanais au sein de l'armée turque, et tint tête aux Ottomans durant plus de 25 ans. Par la suite, les Albanais payèrent cher cette résistance lors de la reprise de Krujë (capitale de l'Albanie à l'époque) par les Ottomans. Les Ottomans obligèrent par la force la plupart des Albanais à devenir des musulmans, même s'ils n'arrivèrent jamais à convertir tous les Albanais (les Albanais, catholiques et orthodoxes avant la conquête ottomane, sont aujourd'hui musulmans à 70 %).

Un contre-exemple serait Vlad III l'Empaleur Dracula qui massacra des milliers de Turcs pour, dit-on, se venger de son passage dans cette milice.

Mehmed pacha Sokolović serait un exemple intermédiaire, il fut l'un des plus important des grands vizirs, il servit entre autres Soliman le Magnifique. En même temps, il n'oublia pas ses origines serbes. En 1557, il fit don au peuple serbe en influençant considérablement la décision du sultan de rétablir le patriarcat de Peć, au Kosovo, restituant ainsi son autocéphalie à l'Église orthodoxe serbe. Son propre cousin, Makarije Sokolović, fut nommé patriarche. Par là il participa à la préservation de l'identité serbe.

Janissaires grecs, par Jean-Léon Gérôme, peinture de 1865.

Les janissaires acquirent rapidement un rôle de « garde prétorienne », avec les implications politiques afférentes, notamment dans les crises de succession. Ils devinrent un pouvoir au sein de la cour du sultan, et les réformes décidées par celui-ci ne touchaient jamais leurs privilèges. À partir du XVIe siècle, l’histoire des janissaires est une suite de révoltes, assassinats et renversements de vizirs, aghas, et même de sultans : Bayezid II (1512), Mourad III (1595), Osman II (1622), Ibrahim Ier (1648), Mustafa II (1774), Selim III (1807) et Mustafa IV (1808).

Structure du corps des janissaires

L’oçak (corps) des janissaires fait partie des Kapı Kulari (esclaves de la Porte), c’est-à-dire de l’armée impériale directement placée sous les ordres du sultan. Il se compose de soldats enlevés très jeunes à leurs parents non-musulmans (le devşirme) et élevés dans des écoles dans le but de les former aussi bien à la religion musulmane qu’aux pratiques administratives de l’empire. Les plus courageux et costauds sont recrutés pour les ortas (pelotons ou compagnies) combattantes tandis que les autres suivent une carrière administrative. L’oçak est placé sous le commandement de l’aga des janissaires (l’un des personnages les plus importants de l’empire). Il est composé de trois « régiments » ou « sections » : le ceemat (assemblée), le bölük (division) et le segmen (dresseurs de chiens) qui contiennent un nombre disparate de compagnies (ortas) dont certaines sont totalement dévouées à l'administration de l'empire et ne comptent aucun combattant. Les ortas de janissaires sont initialement de petites unités de quelques dizaines de soldats. En fait, aucune règle ne régit leur composition qui varie énormément d'une orta à l'autre et d'une époque à l'autre[Note 1]. Certaines d’entre elles sont spécialisées (escorte du train, maîtres chiens, veneurs…) mais la majorité d’entre elles sont des unités combattantes assurant de plus en plus souvent le rôle de garnisons dans les provinces reculées de l’empire.

Le postulant janissaire doit s'inscrire sur un registre pour incorporer la milice des janissaires du lieu où il vit. Ce corps est ouvert à tous les renégats (chrétiens convertis à l'islam) et pas seulement à ceux issus du devchirmé. Il peut quitter le corps en théorie quand il le souhaite et y revient tout aussi librement. De fait, les janissaires paraissent s'organiser comme une sorte de mafia contrôlant beaucoup d'aspects de la vie locale (commerce, police, administration ...) où chaque membre peut compter sur le soutien des autres pour survire souvent au crochet et aux dépens des populations locales.

Armement et équipement

Le janissaire est habillé d’un grand caftan qui ne correspond pas à l’idée qu’on peut se faire d’un uniforme ; sa couleur pouvait varier au sein d’une unité (on trouve principalement le rouge, bien que le bleu et parfois le vert soient également courants, mais le jaune est réservé aux troupes de la garde). Le couvre-chef caractéristique (la fameuse couronne de cuivre dotée d’un vaste bonnet blanc retombant sur la nuque) tend à se raréfier au profit d’une simple toque de laine lors des actions militaires ; le but principal du couvre-chef était de pavoiser et d’arborer les grandes plumes offertes par les supérieurs en récompense d’une action d’éclat ou pour avoir rapporté un certain nombre de têtes adverses coupées.

Le janissaire remplace peu à peu l'arc composite hérité des armées turques traditionnelles par un mousquet long et lourd adapté au tir de précision plutôt qu’au tir de salve. La cadence est lente et l’efficacité en bataille repose sur un feu précis appuyé par des défenses légères comme des levées de terres ou des armes d’hast (hallebardes, pertuisanes, lances) plantées dans le sol. Il porte généralement un sabre plutôt qu’une épée pour les combats au corps à corps ; les armes longues comme la lance et les pertuisanes tendent à se raréfier. Le pistolet fait son apparition au sein de l’armée ottomane à partir de la campagne de 1664, mais ne sera jamais d’un usage courant [Note 2]. Les sipahis, les cavaliers du sultan, sont censés les suivre à la bataille afin de les protéger de l’action des cavaleries adverses, car les janissaires ne portent pas de piques contrairement aux soldats occidentaux.

Tactique

Les janissaires combattent comme des guerriers féroces à la redoutable efficacité, que ce soit à l’arc, au mousquet ou au sabre. Ils peuvent être aussi bien employés dans les escarmouches lors des sièges qu’à mener un assaut sur des retranchements adverses. En revanche, ils refusent le recours aux tirs de salves et l’usage de la pique en masse qui les rabaisserait au rang d’automates. Ils sont rompus aux marches forcées et ne rechignent jamais à entreprendre des travaux de sapeurs, ce qui confèrent aux Ottomans un véritable avantage stratégique sur les armées occidentales[Note 3].

Lors des batailles, les armées ottomanes se déploient traditionnellement sur trois lignes parallèles d'infanterie avec les sipahis sur chaque ailes. Les janissaires occupent généralement la troisième et dernière ligne. Les deux premières (principalement composées d'azabs et autres irréguliers) ont pour but de désorganiser et de fatiguer l'adversaire. Lorsque ce dernier arrive devant la ligne des janissaires, il essuie un feu précis de leurs canons et de leur puissants mousquets qui, bien souvent, ne lui permet pas de se réorganiser. Une simple charge de cette armée pléthorique fini par le démoraliser.

Cependant, l'armée ottomane possède de nombreux points faibles: Si elle se déplace très rapidement durant les mouvements stratégiques, une fois déployée et face à l'adversaire, ses capacités de manœuvre sont considérablement réduites [Note 4]. De plus, ses troupes sont incapables d'arrêter un adversaire déterminé. Lorsque ce dernier arrive à garder sa cohésion il peut transpercer les trois lignes de défense ottomane et s'assurer la victoire. Il faut rajouter à cela une incapacité du corps à se réformer et à adopter d'autres méthodes de combat. À la fin du XVIIe siècle et après deux siècles d'efficacité, le modèle tactique ottoman s'effondre face aux troupes occidentales désormais entrainées à garder leur cohésion durant les manœuvre et appliquant des techniques et combat, mais surtout du matériel de combat, nettement plus moderne[Note 5].

Révoltes des janissaires

La fin des janissaires

Le sultan Mahmud II décide de se débarrasser de ce corps de plus en plus encombrant. Le 16 juin 1826, il donne le signal en faisant déployer l’étendard sacré du prophète de l'islam Mahomet. La masse populaire, préparée par les oulémas, se précipite en renfort de l’armée. Les janissaires sont massacrés à coups de boulets, incendiés dans leurs casernes (plus de 8.000 morts), et égorgés dans les rues. Les jours suivants, des commissions militaires passent les rescapés par les armes, à Istanbul et dans les provinces. Sur un effectif de 140.000, 20.000 seront bannis, les autres étant, en majorité, massacrés ou exécutés (120 000 morts).

L'héritage ottoman des armées modernes

Les autres armées européennes s'inspirèrent ou copièrent plusieurs innovations élaborées au sein des armées ottomanes en général et du corps des janissaires en particulier:

  • Les fanfares militaires : Les troupes ottomanes furent les premières en Europe à ce doter de fanfares militaires (mehterhane) composées d'un nombre variable d'ensembles. Un ensemble se composait d’un tambour, de timbales, d’une clarinette, d’une trompette et de cymbales[Note 6]; par exemple, la fanfare personnelle du sultan (mehter) était composée de 9 ensembles[Source 1]. Certaines fanfares pouvaient être entièrement montées sur des chevaux, des chameaux ou des dromadaires[Source 1] (notamment les gros tambours). [Note 7].
  • Les techniques de siège modernes : Les troupes ottomanes furent les premières à employer un système de tranchées pour approcher les places fortes assiégées. Cette technique consistait à creuser de larges et profondes tranchées en zigzag pour progresser vers les murailles de la place assiégée[Source 2]. Elle fut amplement améliorée au cours des siècles pour aboutir au système préconisé par le maréchal Vauban.[Note 3]
  • L'hygiène des camps militaires : Tous les chroniqueurs contemporains s'accordent à dire que les camps militaires turcs étaient particulièrement bien tenus et organisés surtout pour des troupes comptant énormément de bêtes (chevaux et animaux de bât)[Source 3]. Leur hygiène était de bien meilleure qualité que celle des armées occidentales qui perdaient beaucoup d'hommes à cause des maladies provoquées par la promiscuité et le manque d'hygiène. [Note 3]

Quelques remarques

  • Les janissaires furent présents en Algérie où, par mariage avec des femmes indigènes, ils donnèrent naissance à la communauté des Kouloughlis (du turc Köl o?ul : fils d'esclave).

Voir aussi

Autres armées d'esclaves : Le principe d’armées composées d’esclaves fut pratiqué ailleurs dans les territoires à domination musulmane, sous d’autres noms :

  • les Mamelouks en Égypte, esclaves turcs qui renversent leur sultan en 1250 et prennent sa place. Ils seront massacrés par le vice-roi d’Égypte Méhémet-Ali en 1811.
  • les Esclavons de l’Andalus, d’origine slave (d’où le mot français « esclave »).
  • les Ghurides en Inde, qui fonderont la dynastie des « Rois-Esclaves » de Delhi.

Unités de l'armée ottomane

Références

Ouvrages

  • Jean-Pierre Bois, Les guerres en Europes, 1492-1792. Édition Belin SUP, collection Histoire, 1993. ISBN 2-7011-1456-X
  • Robert Mantran, Histoire de l’Empire Ottoman. Éditions Fayard, 1998. ISBN 2-213-01956-8
  • Claire Gantet, Guerre, paix et construction des États 1618-1714. Éditions du Seuil dans la collection nouvelle histoire des relations internationales, tome 2.
  • John Childs, Atlas des Guerres, la guerre au XVIIe siècle. Éditions Autrement.
  • (en) David Nicolle et Christa Hook, The janissaries. Éditions Osprey, Elite Series no 58, Grande-Bretagne 1995. ISBN 1-85532-413-X
  • (en) David Nicolle et Angus Mc Bride, Armies ot the ottoman turks, 1300-1774. Édition Osprey, Men-at-arms Series no 140, Grande-Bretagne 1983. ISBN 0-85045-511-1

Pages internet

Commentaires

Notes :

  1. le nombre de janissaires au sein d'une orta ayant tendance à augmenter au cours de l'histoire de l'empire ottoman
  2. sauf chez les cavaliers
  3. a , b  et c Contrairement au soldat occidental qui juge les travaux manuels dégradants voir humiliants, les soldats ottomans et les janissaires en particuliers sont habitués à les pratiquer. Cela facilite grandement la mise en œuvre de travaux de toutes sortes sans avoir recours à du personnel extérieur à l'armée comme c'est le cas dans les armées occidentales. Cela confère un avantage stratégique souvent déterminant aux armées ottomanes
  4. pas d'unités ou de structure subtactique comme les bataillons ou les compagnies de soldats habitués à manœuvrer ensemble durant la bataille
  5. La bataille de Saint-Gothard en 1664 est la première où la modernité des armées occidentales prend le pas sur les troupes ottomanes. Mais c'est surtout à partir de la fin du XVIIe siècle et l'utilisation de la baïonnette que la suprématie des tactiques occidentales s'impose outrageusement.
  6. Le | "chapeau chinois" de la fanfare de la légion étrangère s'inspire directement des instruments de musique ottomans
  7. Des représentations musicales inspirées de ces fanfares militaires ottomanes ont encore lieu pour les touristes devant les portes du palais de Topkapı ou du musée militaire. CF : Mehter

Sources :

  1. a  et b Nicolle, The janissaries, p. 31-32.
  2. Nicolle, Armies of the ottoman Turks, pages 19-20
  3. Mantran, p. 204-205
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