Troisieme Guerre punique


Troisieme Guerre punique

Troisième Guerre punique

Troisième Guerre punique
Vitrine 3e guerre punique.jpg
Vitrine du Musée national de Carthage présentant des vestiges du siège avec, entre autres items, boulet, épée, pointes de flèches et balles destinées aux frondes
Informations générales
Date 149-146
Lieu Carthage
Issue Victoire romaine décisive et destruction de Carthage
Belligérants
République romaine Carthage
Commandants
Scipion Émilien Hasdrubal le Boétharque
Forces en présence
40 000 90 000
Pertes
17 000 62 000
Guerres puniques
Batailles
Carthage

La Troisième Guerre punique est la dernière phase d'un conflit qui oppose pendant plus d'un siècle Rome et Carthage et qui se solde, à l'issue d'une courte campagne et d'un long siège, par la destruction de la cité punique. En dépit des destructions matérielles, dont celles de la capitale qui est rasée, la civilisation carthaginoise ne disparaît pas pour autant et nombre d'éléments de celle-ci ont été intégrés à la civilisation de l'Afrique romaine.

Sommaire

Forces en présence et question des origines

Forces en présence

En 149, Rome est la grande puissance méditerranéenne incontestée. De plus, la conjoncture économique lui est favorable[1]. Le royaume numide lui donne par ailleurs un sérieux appui en Afrique du Nord : son souverain Massinissa est un fidèle allié depuis 206, date des premiers contacts amicaux avec Scipion Émilien[2]. Quant à Carthage, elle est une puissance aux abois et son empire appartient au passé. Certes, la mer y joue toujours un rôle important mais la chôra punique en Afrique du Nord se réduit du fait des empiètements successifs du roi numide[3]. À la veille du conflit, elle apparaît donc isolée, sans alliés, sans réserves capables d'aider à soutenir un siège, même si la ville abrite des espaces non construits ainsi qu'un dispositif d'enceinte qui fut pour beaucoup dans la durée du siège. Trois lignes de défense protégent la cité du côté de l'isthme, un fossé, une palissade et un mur doté de tours ainsi que d'écuries pour les chevaux et les éléphants de guerre[4],[5]. La cité possède également une flotte de 500 navires et pouvait tirer bénéfice des nouvelles installations de ses ports : le port circulaire, dont l'îlot de l'amirauté, et les cales de radoub installées sur l'îlot et tout autour de l'anneau constituant le port militaire.

Historiographie : point sur la question

Cette guerre a été plus provoquée, selon Claude Nicolet, par les craintes romaines d'avoir à affronter à nouveau les Carthaginois que par des menaces réelles, même si la vitalité nouvelle de la capitale punique au milieu du IIe siècle, en particulier économique, n'est sans doute pas étrangère à la décision d'en finir une fois pour toutes. Carthage pouvait en effet apparaître comme un danger[6]. Selon Serge Lancel, la santé économique de la cité dans son dernier demi-siècle d'existence doit être soulignée[7], cette santé pouvant apparaître comme une menace pour les milieux d'affaires italiens[8].

Cependant, certains historiens, dont Hédi Slim, voient dans la Troisième Guerre punique la volonté des Romains de stopper la progression de Massinissa, une puissance montante en Afrique du Nord, autrement plus dangereuse que la vieille cité aux abois[9]. Cette thèse est contredite par certains auteurs qui mettent en avant les menaces qui pèsent sur la construction territoriale numide du fait de la mort de Massinissa en 148[6]. D'autres encore y voient un « crime gratuit »[10].

Yann Le Bohec avance pour sa part un faisceau d'éléments : la Kreigschuldfrage présente des caractères spécifiques, au cœur desquelles les motivations de Rome tiennent une place considérable. Les explications basées sur l'impérialisme sont écartées du fait de l'absence d'exploitation après la défaite punique ; de même pour l'explication selon la thèse du crime gratuit. Le motif psychologique, la peur d'un ennemi[11] héréditaire, a joué un rôle selon lui. L'économie rentre aussi en compte, même si la figue de Caton est aussi un argument stratégique[12], tout comme la fin du remboursement des contributions à Rome. L'argument militaire et stratégique ne doit pas non plus être négligé, les incertitudes de l'après-Massinissa représentant un danger pour Rome dans tous les cas de figure car elles induisent un bouleversement de l'équilibre régional. Dernier élément de réponse, la politique : l'équilibre politique à Carthage, partagé un temps entre pro-numides et pro-romains, avait vu émerger une nouvelle faction souhaitant rester indépendante des deux. Ce mouvement s'intègre dans un mouvement méditerranéen plus général selon Gilbert Charles-Picard[13],[14].

Origines lointaines

Dernier acte d'un antagonisme de plus d'un siècle

Le conflit intervient après les deux conflits antérieurs, qui se sont soldés par le repli de Carthage surtout, en 202, par la défaite de Zama qui met fin à la Deuxième Guerre punique. Des conditions de paix très dures sont imposées au vaincu en 201[15] : la cité punique perd tous ses territoires hors d'Afrique, Rome lui laissant son autonomie ainsi que le droit de garnison ; Carthage voit sa flotte de guerre réduite à dix navires, ainsi se voit interdire de posséder des unités d'éléphants de guerre ; le droit de faire la guerre est désormais soumis à l'autorisation du vainqueur. En outre, le vaincu doit payer une indemnité de 10 000 talents et livrer des otages[16].

Après la Deuxième Guerre punique, des ambassades romaines se rendent fréquemment à Carthage pour contrôler la politique mise en œuvre et surtout arbitrer les innombrables conflits qui l'opposent à son voisin numide. En effet, selon, les termes du traité signé avec Rome, la cité punique ne peut les régler de son propre chef.

Jusqu'en 167, les arbitrages rendus par Rome dans les conflits entre le roi Massinissa et Carthage sont favorables à la vaincue de 202[17]. L'année précédente, la bataille de Pydna avait signifié la défaite du roi Persée de Macédoine, cet événement constituant un détonateur pour en finir avec Carthage qui ne peut de fait plus compter sur une alliance avec le roi hellénistique[18]. Après 167, Massinissa est encouragé dans ses actions visant à s'emparer de territoires carthaginois par la bienveillance romaine suscitée par la fidélité du roi numide dans son alliance avec eux et du nouveau contexte méditerranéen.

Vers 153-152, Caton l'Ancien fait partie de l'une de ces ambassades envoyées à Carthage. La vitalité économique de Carthage le persuade que la cité africaine représente une menace pour Rome[19]. C'est à partir de ce moment qu'il aurait ponctué toutes ses interventions au Sénat, quelles qu'en aient été le sujet, par ces mots restés célébres : Delenda est Carthago« Il faut détruire Carthage »[20]. Pour frapper l'esprit de ses collègues, Caton aurait présenté un jour une figue fraîche à la Curie, affirmant qu'elle avait été cueillie trois jours plus tôt à Carthage ; Rome ne pouvait selon lui se permettre d'avoir un tel ennemi à ses portes[21],[22]. Malgré l'existence d'un parti prônant le statu quo au Sénat, c'est le parti belliciste, dominant dans la classe populaire romaine, qui l'emporte par l'élection au consulat de Scipion Émilien[6].

Origines proches

Le véritable prétexte pour mener cette guerre est la contre-attaque des Carthaginois sur Massinissa. Les Romains leur reprochent d'avoir violé le traité de paix de 201, qui interdit à Carthage toute action militaire sans l'aval de Rome.

Carthage avait retrouvé une certaine prospérité économique entre 200 et 149 et achevé en 151 de rembourser les indemnités de guerre prévues par le traité. Cependant, elle n'avait pu reconstituer ni une flotte de guerre ni une armée d'importance. En dépit de cette restriction, durant cette période, la ville entreprend plusieurs travaux d'envergure comme l'urbanisation du flanc sud de la colline de Byrsa et les aménagements des lagunes connues sous le nom de ports puniques dans leur dernier état, au cours du dernier demi-siècle de l'existence de la cité punique[23]. Cette prospérité est à relier à une orientation vers des ressources lucratives, commerce et agriculture, Serge Lancel y voyant là « la revanche ordinaire des vaincus »[24]. Les fouilles effectuées dans le cadre de la campagne internationale de l'Unesco, « Pour sauver Carthage », ont permis de démontrer la vitalité de la cité à cette époque. Moins de dix ans après le second conflit, elle avait ainsi proposé de rembourser les indemnités de façon anticipée, ce qui avait été refusé par Rome[25],[26].

Portrait du roi numide Massinissa (représentation contemporaine)

En 153, Massinissa s'empare des Grandes plaines (moyenne vallée de la Medjerda) et de la région de Makthar[27]. Cet ultime empiètement de Massinissa excède Carthage, qui ne peut espérer un arbitrage romain équitable, et doit se résoudre à répondre par la guerre[28]. Face à la menace, les Carthaginois mobilisent, Rome demandant donc la dissolution des armées puniques. Une ambassade menée à Carthage par les fils de Massinissa, Micipsa et Gulussa, échoue et, en 150, Massinissa envahit le territoire de Carthage et installe le siège devant la place forte d'Oroscopa[29]. Carthage envoie en réaction, sans la permission de Rome, une armée de 25 000 ou 50 000 hommes menée par Hasdrubal le Boétharque, qui est finalement écrasée[27]. Une trêve avec le roi numide échoue et une nouvelle défaite s'abat sur Carthage. À ce moment, il est décidé de condamner à mort les généraux vaincus qui s'enfuient pour sauver leur vie[30].

Le Sénat romain, aux mains du parti de Caton, saisit l'occasion de la rupture du traité de 201 et décide la guerre sans la déclarer toutefois immédiatement.

Utique, vieille cité rivale de Carthage fondée en 1101, se range aux côtés de Rome pour des raisons économiques et après une analyse du rapport de forces selon Yann Le Bohec[31] ; cette alliance conforte les Romains qui déclarent la guerre. Rome prépare le terrain en envoyant leurs consuls avec des troupes en Sicile (80 000 hommes) ainsi que des quinquérèmes au printemps 149. Carthage, ayant eu vent de cette mobilisation, demande des précisions et envoie une ambassade à Rome pour faire acte de soumission[32]. Le Sénat romain, sans rien afficher de ses intentions, exigea 300 otages à livrer en Sicile sous une trentaine de jours. Carthage s'en remet à la discrétion du peuple romain et livre les otages issus de « bonnes familles »[33]. Les consuls déclarent qu'ils feront connaître la suite de leurs intentions en Afrique.

Déroulement

Consuls

Plan général de la Carthage punique, théâtre final des opérations

Rome ne fait toutefois connaître ses intentions que peu à peu. La guerre décidée par le Sénat romain consiste donc en une courte campagne destinée à amener les troupes romaines à pied d'œuvre pour le siège de Carthage qui dure trois ans ; il est mené finalement à bien par Publius Cornelius Scipio, ce qui lui vaut le surnom de « Second Africain » (Africanus minor), le premier étant Scipion l'Africain.

Conduite par des généraux romains incapables[34] et à la surprise générale, du fait du désarmement préalable imposé à la cité punique, la guerre dure trois ans (de 149 à 146). Les premiers généraux romains avaient en effet largement sous-estimés la capacité de résistance des Carthaginois.

L'armée romaine passe la mer sans résistance. Arrivés à Utique en 149, la cité devient le quartier général du corps expéditionnaire après s'être placée sous la protection de Rome[28]. Les consuls Manius Manilius et Lucius Marcius Censorinus lancent un nouvel ultimatum lourd de conséquences, car il s'agit du désarmement de Carthage, qui s'exécute. Au printemps 149, la cité est désarmée : armes individuelles, balistes et catapultes sont convoyées jusqu'à Utique[35],[33]. Suite à cela, les consuls foent part des véritables intentions romaines : disparition de la ville en tant que cité maritime et commerçante. Les Carthaginois doivent abandonner la ville pour s'installer à l'intérieur de terres, à l'endroit qui leur conviendrait, et y mener une vie agricole[28],[36] :

« Quittez Carthage, transférez vos habitations en quelque lieu que vous voudrez pourvu que ce soit à quatre-vingt stades [environ 15 kilomètres] de la mer. Car nous sommes résolus à détruire votre ville[37]. »

Face à ces exigences, selon Hédi Dridi, « les Carthaginois n'avaient d'autre choix que de se battre, car quitter leur ville revenait à renier leur passé et leur identité »[28]. Outre une nouvelle vocation de « colonie agricole de Rome » (Serge Lancel), cette destruction était aussi un séisme religieux et sacré, avec une destruction des temples et des nécropoles[38]. Les habitants se décident alors à une résistance désespérée : elle réagit aux nouvelles en molestant les Italiens, certains membres de l'oligarchie, les ambassadeurs[30], ainsi que les partisans de la paix avec Rome[39].

Pendant qu'elle se prépare au choc avec les forces romaines, le Sénat carthaginois décréte l'état de guerre ainsi que la mobilisation économique générale. Il fait libérer les esclaves pour les enrôler et fait fabriquer des armes dans des quantités inédites[40], l'effort de guerre étant intense. Les cheveux des femmes sont ainsi transformés en cordages, une flotte est construite avec les poutres des maisons et les bijoux fondus[41]. Le Sénat rappelle en outre Hasdrubal le Boétharque[30].

Après un premier assaut, les consuls s'installent pour le siège dans deux camps, l'un pour barrer l'isthme et faire face aux fortifications carthaginoises, l'autre sur le rivage[40]. Dès l'été 149, Manilius tente une attaque par la triple défense barrant l'isthme[42]. Pour sa part le consul Censorinus tente de prendre Carthage à revers par la voie maritime, s'installant sur le rivage de l'actuel lac de Tunis, au pied des murs de la cité[30]. La fin de l'année vpit une brêche ouverte par les Romains mais celle-ci ne parvient pas à être exploitée, les assiégeants ne pouvant s'y maintenir. Le consul déplace donc son camp à proximité de l'embouchure des ports, un cordon naturel appelé taenia qui constitue la base de départ de l'assaut[43].

Une armée punique de 80 000 hommes se regroupe à l'intérieur du pays, au camp de Néphéris, afin d'assurer la défense extérieure de la cité sous le commandement du Boétharque en harcelant les troupes ennemies, contrariant leurs communications avec les nombreuses cités passées de leur côté, parmi lesquelles Hadrumète, Thapsus et Acholla. À l'intérieur des murs de Carthage, la défense était assurée par un autre Hasdrubal, petit-fils de Massinissa. Manilius, désireux de détruire le nœud de résistance punique de Néphéris, échappe au désastre du fait de l'action de Scipion Émilien[44].

Les habitants tentent par tous les moyens de dégager la ville, la participation à l'effort de guerre étant important. L'année 148 voit un répit pour la cité assiégée : c'est d'abord la mort du vieux roi Massinissa, dont l'exécuteur testamentaire est Scipion Émilien, lequel partage le pouvoir entre les trois fils légitimes du vieux roi[45]. Ensuite, de nouveaux chefs sont nommés à la tête de l'armée romaine, Lucius Calpurnius Piso et Lucius Hostilius Mancinus, qui changent de stratégie, décidant d'isoler les assiégés de leurs alliés[30]. Même si le premier échoue devant les actuelles Kélibia et Bizerte, Carthage voit des défections dans son camp[46].

Scipion Émilien et l'offensive finale

Scipion Émilien, consul pour l'année 147, est de retour au printemps, avec Polybe dans sa suite, et rétablit de peu une situation romaine tendue du fait d'un échec de Mancinus, qui avait tenté un débarquement vers l'actuel village de Sidi Bou Saïd ou l'actuelle ville de La Marsa. Un nouveau débarquement avec 4 000 soldats réussit à l'actuel Djebel Khaoui, mais l'avantage ne parvient pas à être exploité[47] car jugé trop risqué vu la nature du terrain : des jardins séparés par des murets et des haies et pourvus de dispositif d'irrigation[48].

Vue de la zone des ports puniques en 1942, le camp romain d'où partit l'offensive finale était situé à proximité du port rectangulaire

Carthage est isolée par un dispositif construit en vingt jours sur terre[49], le port punique quant à lui étant bloqué par une digue[50]. Le blocus complique dramatiquement la situation de la cité où la famine se répand. Appien relate qu'Hasdrubal le Boétharque — qui avait remplacé l'autre Hasdrubal pour la défense de la ville suite à l'assassinat de ce dernier — procède à des exécutions cruelles de Romains[51]. La flotte punique parvient toutefois à sortir du port par une nouvelle issue pour le port militaire, sans doute percée dans la muraille donnant sur la mer, mais l'incompétence de l'amiral carthaginois la fait échouer durant l'été 147[52] car l'avantage de la surprise n'a pas été exploité[53]. Dans la foulée, Scipion prend l'avant-port de Carthage durant l'hiver 147-146[54], espace qui sert à installer des machines de guerre détruites par les défenseurs qui ne parviennent cependant pas à déloger les assaillants[55].

Remblais romains surplombant les ruines du quartier Hannibal de Byrsa

Dans le même temps, l'armée de Néphéris et les alliés maures et libyens de Carthage sont successivement battus, en partie du fait de l'aide du roi numide Gulussa[56]. Scipion Émilien demande par l’evocatio l'aide des dieux de la cité punique[57]. L'assaut final de Scipion part du quartier des ports[58] au début du printemps 146[54], plus précisément en mars-avril : Hasdrubal fait incendier en conséquence les entrepôts du port marchand, proche du camp romain[59]. Cependant, Scipion s'empare du port militaire, à une encablure de l'agora, prend cette place où un temple d'Apollon est pillé[54] et fait incendier les docks du quai oriental du port de commerce à la veille de l'assaut final contre la colline de Byrsa[60],[61], espace où des dizaines de milliers d'habitants se sont réfugiés[62]. Par la suite, les troupes de Scipion Émilien investissent la ville maison par maison, le conflit dégénérant en combat de rue[34]. Devant la difficulté et la résistance acharnée provenant des immeubles de six étages bordant les rues menant à la citadelle[63], le chef romain décide d'incendier la ville[64]. Le récit d'Appien est émaillé de descriptions de scènes d'horreur qui ne peuvent pas procéder seulement du poncif littéraire[65],[66].

Une délégation demande grâce à Scipion après une semaine de combats, 50 000 Puniques sauvant ainsi leur vie mais pas leur liberté[67]. Un certain nombre de Carthaginois se retranchent toutefois dans le temple d'Eshmoun dans la citadelle, un chiffre se montant à environ 1 000 selon Serge Lancel. La citadelle est finalement investie : Hasdrubal le Boétharque, sa famille et quelques combattants se barricadent dans le temple au sommet de la colline[68]. Hasdrubal va demander secrètement grâce à Scipion, élément étonnant si on compare ce dernier acte à ceux qui furent les siens durant le conflit. Son épouse, apprenant la nouvelle, monte sur la terrasse du temple et demande à Scipion de punir son mari. Elle fait allumer un bûcher et se jette dans les flammes avec ses enfants[69] et le millier de combattants resté avec elle, non sans une dernière invective au général romain[70] :

« Je ne te souhaite, ô Romain, que toutes prospérités car tu ne fais qu'user des droits de la guerre. Mais je prie les Dieux de Carthage et toi-même de punir, comme il se doit, Hasdrubal, qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants[71]. »

La page punique de l'histoire de la cité se tourne finalement sur ce qui est qualifié de « premier génocide »[72] par Ben Kiernan[73] dont nous avons des traces tant écrites qu'archéologiques, par les fosses communes trouvées par le père Delattre sur le flanc de la colline de Byrsa et contenant des cadavres entassés à la hâte[74].

Carthage est détruite et brûle pendant dix jours[75], incendie qui arrache des larmes au général vainqueur, craignant un semblable sort funeste pour sa patrie[76]. La cité est rasée la même année que Corinthe. Scipion Émilien en « consacre » le territoire, ouvrant la voie à la création de la province d'Afrique limitée à la Fossa regia. Son emplacement est maudit[77] et on a longtemps affirmé que du sel y aurait été rituellement déversé pour stériliser le sol : cependant le salage complet du site de Carthage, souvent professé, reste une légende[69]. Le sol est en fait dédié aux divinités chtoniennes et à Jupiter et la cité pillée par les soldats en soif de pillage[78]. Les cités africaines alliées à Rome reçoivent l'autonomie interne et l'ancien territoire de la chôra punique devint ager publicus loué à des Romains contre rétribution ou laissés aux Libyens en échange de tribut[79].

Legs et résurrection ultérieure de Carthage

Les ruines du quartier Hannibal avec les piles de fondation du forum romain à l'arrière-plan

La grande cité africaine « entrait dans la nuit » selon les termes de Serge Lancel[80]. Le vainqueur fait envoyer des œuvres d'art de la cité en Italie et en offre les bibliothèques aux princes numides. La frontière du territoire de l'ancienne cité punique est matérialisée par la Fossa regia, qui n'est pas exploité outre mesure, Theodor Mommsen évoquant une Rome « gardant le cadavre »[81].

Plan de la Colonia Iulia Karthago augustéenne ; l'angle tronqué traduit l'emprise de la centuriation de la Colonia Iunonia Karthago

Dès 123 toutefois, Caius Sempronius Gracchus propose, pour sa perte, d'établir 5 000 colons romains sur l'ancien site de Carthage, la fondation prenant le nom de Colonia Iunonia Karthago. Repris par Jules César, le projet est réalisé par l'empereur Auguste à partir de 29 sous le nom de Colonia Iulia Karthago à partir du point topographique représenté par la colline de Byrsa, qui devient après des travaux de nivellement l'emplacement du forum[82]. La propagande impériale, dont l’Énéide, interprète l'événement comme signe de réconciliation et de retour de la concorde[34]. Avec la Carthage romaine était fondée (refondée) l'une des plus brillantes cités de l'empire appelée à prospérer jusqu'aux invasions vandales voire arabes.

Cependant, la civilisation punique ne s'éteint pas avec la destruction, un certain nombre de cités ayant pris fait et cause pour Rome. De plus, cette civilisation avait largement pénétré les populations locales d'origine libyennes[6]. Elle perdure également dans de multiples domaines : il suffit de citer la langue, des inscriptions étant encore gravées en punique deux siècles après la chute de Carthage[83] ; la langue est encore parlée à l'époque de saint Augustin, sans doute dans les campagnes reculées[84]. La religion est également le canal de cette survie, avec le poids de Saturne (interpretatio romana de Ba'al Hammon) et de Junon Caelestis (Tanit) dans le panthéon de l'Afrique romaine[85], y compris jusqu'au IVe siècle ap. J.-C. Dans un autre domaine, on doit noter la présence pendant au moins deux siècles, dans certaines cités, de l'institution du suffétat voire d'autres institutions d'origine punique comme les rabs[86].

L'historien Gabriel Camps a pu écrire que « l'Afrique ne fut jamais autant punique qu'après le saccage de 146 »[87]. La date de 146 correspond au début de la période dite « néo-punique ».

Références

  1. Yann Le Bohec, Histoire militaire des guerres puniques. 264-146 avant J.-C., éd. du Rocher, Monaco, 2003, p. 284
  2. Serge Lancel, Carthage, éd. Cérès, Tunis, 1999, p. 531
  3. Appien, VIII, 12, 84[réf. incomplète]
  4. Appien, VIII, 14, 95[réf. incomplète] doit être complétée par les investigations archéologiques du général Duval au milieu du XXe siècle.
  5. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 284-286
  6. a , b , c  et d Claude Nicolet [sous la dir. de], Rome et la conquête du monde méditerranéen, tome 2 « Genèse d'un empire », éd. PUF, Paris, 1989, p. 626
  7. Serge Lancel, op. cit., pp. 540-541
  8. Serge Lancel, op. cit., p. 549
  9. Hédi Slim et Nicolas Fauqué, La Tunisie antique. De Hannibal à saint Augustin, éd. Mengès, Paris, 2001, p. 93
  10. (fr) Fabien Limonier, « Rome et la destruction de Carthage : un crime gratuit », Revue des études anciennes, vol. 101, n°3-4, 1999, pp. 405-411
  11. Yann Le Bohec, op. cit., p. 277
  12. Yann Le Bohec, op. cit., p. 279
  13. L'arrivée au pouvoir des Gracches procèderait du même mouvement.
  14. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 280-281
  15. Claude Nicolet [sous la dir. de], op. cit., p. 622
  16. Claude Nicolet [sous la dir. de], op. cit., pp. 622-623
  17. Claude Nicolet [sous la dir. de], op. cit., p. 623
  18. Serge Lancel, op. cit., p. 552
  19. Appien, Libyca, 69
  20. Florus, Histoire romaine, II, 15
  21. Appien, Libyca, 69
  22. Plutarque, Caton l'Ancien, 26
  23. Serge Lancel, op. cit., p. 540
  24. Serge Lancel, op. cit., p. 541
  25. Maria Giulia Amadasi Guzzo, Carthage, éd. PUF, Paris, 2007, p. 56
  26. Tite-Live, XXXVI, 4, 7[réf. incomplète]
  27. a  et b Yann Le Bohec, op. cit., p. 292
  28. a , b , c  et d Hédi Dridi, Carthage et le monde punique, éd. Les Belles Lettres, Paris, 2006, p. 56
  29. Appien, Libyca, 70
  30. a , b , c , d  et e Hédi Dridi, op. cit., p. 57
  31. Yann Le Bohec, op. cit., p. 294
  32. Polybe, XXXVI, 1, 4[réf. incomplète]
  33. a  et b Claude Nicolet [sous la dir. de], op. cit., p. 624
  34. a , b  et c Claude Nicolet [sous la dir. de], op. cit., p. 625
  35. Polybe, XXXV, 6[réf. incomplète]
  36. Appien, Punica, 74-92
  37. Appien, Libyca, 81, cité par François Decret, Carthage ou l’empire de la mer, éd. Seuil (coll. Points histoire), Paris, 1977, p. 222
  38. Serge Lancel, op. cit., pp. 554-555
  39. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 295-296
  40. a  et b Yann Le Bohec, op. cit., p. 296
  41. Madeleine Hours-Miédan, Carthage, éd. PUF, Paris, 1982, p. 47
  42. Serge Lancel, op. cit., pp. 558-559
  43. Serge Lancel, op. cit., p. 562
  44. Yann Le Bohec, op. cit., p. 299
  45. Serge Lancel, op. cit., p. 563
  46. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 300-301
  47. Yann Le Bohec, op. cit., p. 303
  48. Serge Lancel, op. cit., p. 566
  49. Appien, VIII, 18, 119[réf. incomplète]
  50. Appien, VIII, 18, 119-120[réf. incomplète]
  51. Appien, VIII, 18, 118[réf. incomplète]
  52. Yann Le Bohec, op. cit., p. 308
  53. Serge Lancel, op. cit., p. 568
  54. a , b  et c Hédi Dridi, op. cit., p. 58
  55. Serge Lancel, op. cit., pp. 568-569
  56. Serge Lancel, op. cit., p. 569
  57. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 309-310
  58. M'hamed Hassine Fantar, p. 127[réf. incomplète]
  59. Serge Lancel, op. cit., p. 570
  60. François Decret, op. cit., p. 65
  61. Serge Lancel, op. cit., p. 241
  62. Serge Lancel, op. cit., p. 570
  63. Serge Lancel, op. cit., p. 571
  64. Yann Le Bohec, op. cit., pp. 310-311
  65. Serge Lancel, op. cit., pp. 571-572
  66. Appien, Libyca, 129
  67. Hédi Dridi, op. cit., pp. 58-59
  68. Yann Le Bohec, op. cit., p. 311
  69. a  et b Hédi Dridi, op. cit., p. 59
  70. Appien, VIII, 19, 131[réf. incomplète]
  71. Madeleine Hours-Miédan, op. cit., p. 50
  72. Ben Kiernan, « Le premier génocide. Carthage 146 A.C. », Diogène, n°203 (2003/3), pp. 32-48 (ISBN 9782130539940)
  73. Ben Kiernan est professeur à l'Université Yale et spécialiste du génocide cambodgien.
  74. Serge Lancel, op. cit., p. 572
  75. Diodore, XXXII, 24[réf. incomplète]
  76. Serge Lancel, op. cit., p. 573
  77. Appien, Libyca, 134
  78. Yann Le Bohec, op. cit., p. 313
  79. Yann Le Bohec, op. cit., p. 314
  80. Serge Lancel, op. cit., p. 574
  81. Serge Lancel, op. cit., p. 577
  82. Serge Lancel, op. cit., pp. 577-578
  83. Hédi Dridi, op. cit., p. 60
  84. Serge Lancel, op. cit., p. 588
  85. Serge Lancel, op. cit., pp. 580-586
  86. Serge Lancel, op. cit., p. 579
  87. Hédi Slim et Nicolas Fauqué, op. cit, p. 94

Bibliographie

  • Maria Giulia Amadasi Guzzo, Carthage, éd. PUF, Paris, 2007 (ISBN 9782130539629)
  • Azedine Beschaouch, La légende de Carthage, éd. Découvertes Gallimard, Paris, 1993 (ISBN 2070532127)
  • François Decret, Carthage ou l’empire de la mer, éd. du Seuil (coll. Points histoire), Paris, 1977 (ISBN 2020047128)
  • Hédi Dridi, Carthage et le monde punique, éd. Les Belles Lettres, Paris, 2006 (ISBN 2251410333) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • M'hamed Hassine Fantar, Carthage la cité punique, éd. Cérès, Tunis, 1995 (ISBN 9973220196)
  • M'hamed Hassine Fantar, Carthage. Approche d’une civilisation, éd. Alif, Tunis, 1993
  • Stéphane Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, 8 vol., éd. Hachette, Paris, 1913-1929 (lire en ligne)
  • Madeleine Hours-Miédan, Carthage, éd. PUF, Paris, 1982 (ISBN 2130374891)
  • Serge Lancel, Carthage, éd. Cérès, Tunis, 1999 (ISBN 9973194209) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Yann Le Bohec, Histoire militaire des guerres puniques. 264-146 avant J.-C., éd. du Rocher, Monaco, 2003 (ISBN 2268021475) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Édouard Lipinski [sous la dir. de], Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, éd. Brépols, Paris, 1992 (ISBN 2503500331)
  • Claude Nicolet [sous la dir. de], Rome et la conquête du monde méditerranéen, tome 2 « Genèse d'un empire », éd. PUF, Paris, 1989 (deuxième édition) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Gilbert et Colette Picard, La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal, éd. Hachette, Paris, 1958
  • Hédi Slim et Nicolas Fauqué, La Tunisie antique. De Hannibal à saint Augustin, éd. Mengès, Paris, 2001 (ISBN 285620421X)
  • Collectif, Carthage. L’histoire, sa trace et son écho, éd. Association française d’action artistique, Paris, 1995 (ISBN 9973220269)

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