Bataille de l’eau lourde

Bataille de l'eau lourde

L'usine hydroélectrique de Vemork dans les années 2000. L'eau lourde était produite dans un bâtiment aujourd'hui détruit, qui était situé devant le bâtiment actuel.

Le terme « bataille de l'eau lourde » désigne cinq opérations militaires successives menées par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale afin de détruire une usine productrice d'eau lourde en Norvège, dans le cadre de la course à la bombe.

Sommaire

Opérations

L’opération française

En février 1940, Joliot-Curie et Kowarski sont prêts pour une expérience décisive. La France détient alors un stock d'uranium obtenu dès 1939 par Joliot, mais elle ne possède que quelques grammes d'eau lourde, (oxyde de deutérium), indispensable en grande quantité pour jouer le rôle de « ralentisseur » dans l'expérience que les deux savants ont imaginée.

La Société norvégienne d'azote a réussi à fabriquer dans son usine hydro-électrique de Vemork (commune de Tinn, Comté de Telemark), situé à 120 km à l'ouest d'Oslo, dans la Norvège encore neutre, 185 kg de ce précieux liquide, qui constitue l'unique stock mondial.

Raoul Dautry, ministre français de l'Armement confie alors au Deuxième Bureau, à la veille de l’invasion de la Norvège par les Nazis dont le but principal est de s'emparer de ce stock, la très délicate mission de prendre les Allemands de vitesse et de rapatrier le stock mondial d'eau lourde.

Au début du mois de mars, le commandant Perruche, chef du service des Renseignements envoie d'abord un officier de réserve du service des Poudres : M. Allier, pour négocier l'achat du stock auprès de la Société d'azote norvégienne. Cette dernière, farouchement opposée aux Allemands, cédera gratuitement — en prêt — l'intégralité de l'eau lourde (encore utilisée au Canada, elle sera payée après la guerre). Trois agents sont alors dépêchés en hâte à la légation française de Stockholm, le capitaine Muller, le lieutenant Knall-Demars et le lieutenant Mossé.

Ils vont avoir la mission difficile de déjouer la surveillance des services de renseignements allemands déjà sur place, et de rapatrier ce stock le plus discrètement et le plus rapidement possible, alors que toutes les voies de communication sont contrôlées par les Nazis et que chaque liste de passagers est scrupuleusement surveillée.

Le lieutenant Knall-Demars relate ces moments cruciaux de la « Première Bataille de l’eau lourde » :

« Fin février 1940, le commandant Perruche, chef des services de Renseignements, me convoque et m'apprend qu'au retour d'une mission que je dois accomplir en Finlande, je serai chargé de ramener en France, à travers l'Europe en guerre, de précieux colis. Début mars, je suis à Stockholm, en route vers la Finlande où la bataille fait rage. Tout est organisé pour partir le soir même en avion dès la tombée de la nuit car l'aérodrome d'Åbo où je dois atterrir est constamment bombardé pendant la journée. Il faut néanmoins maintenir à tout prix la liaison avec Helsinki et je compte effectuer en chemin de fer le parcours d'Åbo à Helsinki. Le train est souvent bombardé ou mitraillé, mais d'après les derniers renseignements que je viens d'obtenir, l'aérodrome d'Helsinki est inutilisable.


À midi, le commandant de Fleurieu, accompagné d'un autre militaire de notre légation me transmet l'ordre reçu du S. R. d'abandonner ma mission en Finlande. Je me rends immédiatement à Oslo, où je prends contact avec M. Allier que je rencontre furtivement à son hôtel, et que je rencontrerai ensuite dans le pavillon du jardin de la Légation de France, ordinairement utilisé par le service consulaire mais qui, pour la circonstance, a été mis à notre disposition.
Dans la nuit du 9 au 10 mars, l'eau lourde est entreposée dans ce pavillon à quelques dizaines de mètres de la légation du Reich. Tour à tour, nous montons la garde auprès de nos bidons avec le capitaine Muller et le lieutenant Thiry du poste d'Oslo, pendant que M. Allier rédige les termes de ses accords. J'émets l'idée aussitôt approuvée par M. Allier d'emballer les bidons dans des valises et dans des sacs postaux. Cela permettra des manipulations rapides à l'occasion des différents transferts et déroutera les services allemands, qui, alertés, doivent à tout prix s'emparer de notre chargement.
Pendant la journée, nous restons terrés dans notre pavillon et je prends pour règle de ne sortir qu'à une heure avancée de la nuit pour les contacts indispensables relatifs à l'organisation du voyage. Grâce à ma connaissance des pays scandinaves et à mes relations dans les milieux touristiques européens, je suis chargé de l'organisation de notre voyage dont j'assume la responsabilité et que je prépare avec soin dans ses moindres détails. Pour limiter les risques, nous décidons avec M. Allier de nous scinder en deux équipes, qui emprunteront les itinéraires suivants : la moitié de l'eau lourde sera transportée sous la sauvegarde de M. Allier, assisté par le lieutenant Mossé sur le parcours Oslo-Édimbourg. Je me chargerai de l'autre moitié, assisté par le capitaine Muller, sur l'itinéraire Oslo-Stavanger-Perth, qui sera effectué entièrement en avion, car nous ne voulons pas affronter les risques d'un transport par la route jusqu'à Stavanger. Ces deux itinéraires nous éviteront, d'autre part, de longer les côtes de l'Allemagne.
Au cours des nuits qui vont précéder notre départ, je prends contact avec mon ami, Erling Heide, directeur de la compagnie de navigation aérienne Der norske Luftfartselkap, résistant norvégien, qui fut par la suite déporté en Allemagne. Je contacte également Swerre Andersen dont je suis le chef, aux Wagons-lits, et qui m'est entièrement dévoué. C'est grâce à ces deux hommes que je parviens :

  • à obtenir des places sous des noms d'emprunt dans des avions complets, car le service des Renseignements a abandonné la solution du transport par contre-torpilleur,
  • à fléchir les pilotes qui refusaient pour la sécurité du vol de prendre des passagers en surcharge,
  • et à réserver ostensiblement des places sur des lignes que nous n'emprunterons pas, afin de dérouter les services allemands qui disposent en Norvège d'un nombre incalculable d'agents.


Il faut, en effet, se rendre compte que nous nous trouvons à la veille de l'invasion de la Norvège, que tous les moyens de transport sont pris d'assaut et que la prudence nous interdit de réserver nos places à l'avance.
Le 12 mars, la première équipe s'envole pour l'Écosse. Je suis sur le terrain pour m'assurer de ce départ. Le 13 mars, assisté par le capitaine Muller, je m'envole en emportant la seconde moitié de l'eau lourde, à destination de Stavanger. L'avion qui transporte des volontaires américains venant de Finlande ne figure pas sur les horaires des voyageurs. Cet appareil est en limite de charge, je fais enlever des sièges pour diminuer le poids. Nous décollons. Il fait un froid intense et nous survolons des contrées glacées pendant tout le parcours. L'avion n'est pas chauffé. M. Allier m'a dit avant son départ que le point de congélation du liquide contenu dans nos bidons était supérieur à celui de l'eau, et que ce liquide « deviendrait inutilisable s'il gelait »[1]. Tour à tour, nous nous asseyons sur tous les bidons, et tentons de les réchauffer avec nos mains. C'est seulement au moment où nous atterrissons que mon ami Erling Heide téléphone d'Oslo pour donner l'ordre de nous embarquer sur un avion britannique. À peine avons-nous quitté Stavanger à destination de Perth que nous rencontrons un bombardier allemand suivant la côte de Norvège en direction nord-sud.

Notre appareil, un Lockheed commercial, ne possède pas d'armes à bord, et nous sommes prêts à défoncer nos bidons afin que ceux-ci ne puissent être récupérés par nos ennemis, car nous ne nous trouvons pas cette fois sur un appareil neutre. À l'altitude où s'effectue notre traversée, il y a heureusement ce jour-là de gros nuages, le pilote britannique pique, et nous dirige rapidement vers eux pour nous soustraire à la vue du bombardier, et bientôt nous atterrissons à Perth. La suite du voyage est sans histoire, le 13 mars départ de Perth en chemin de fer pour Londres, où nous retrouvons la première équipe qui, pour des raisons de sécurité, nous précédera de 24 heures à Paris. »

En février 1942, les Alliés apprennent que les Allemands essayent de mettre au point une bombe atomique. Pour réaliser ce projet, les spécialistes considèrent qu'il est indispensable de disposer d'oxyde de deutérium, plus connu sous le nom d'eau lourde. Il s'avère justement que les Allemands en continuent la production dans l'usine hydro-électrique de Vemork.

Un agent norvégien, sur place, informe les autorités britanniques de l'évolution de la situation. La décision est prise de faire détruire l'usine par un commando.

L'opération britannique

Articles détaillés : Opération Freshman et Opération Grouse.

Le 19 octobre 1942, quatre parachutistes norvégiens formés par la Special Operations Executive en Écosse rejoignent l'agent local afin de préparer l'arrivée d'un commando britannique constitué de personnel du génie de la 1re division aéroportée britannique.

Le 19 novembre, deux planeurs tentent un atterrissage dans la zone de l'usine. Le premier qui a rompu son câble parvient à se poser en détresse. Les survivants sont fusillés par les Allemands. Le second s'écrase avec son avion remorqueur contre une montagne.

Les Allemands renforcent leur défense. Les quatre parachutistes norvégiens et leur agent local se cachent tout l'hiver dans une hutte.

L'opération norvégienne

Article détaillé : Opération Gunnerside.

En février 1943, six autres parachutistes norvégiens sont largués dans la zone, portant l'effectif du groupe à onze hommes. Le 27 février, neuf parachutistes parviennent à s'infiltrer en escaladant la montagne et atteignent l'usine. Ils réussissent à placer leurs charges et à détruire des parties vitales de l'usine.

L'opération aérienne

En novembre 1943, la production d'eau lourde, bien que fortement ralentie, a repris. Les Alliés en sont informés et font bombarder l'usine par l'aviation. Le résultat n'est guère probant ; la proximité des montagnes ne facilite pas l'approche des bombardiers. Le raid des bombardiers fut un échec, en effet, de nombreux morts civils furent à déplorer.

L'opération finale

En février 1944, les Allemands décident de transférer par mer le stock d'eau lourde en Allemagne. Deux des parachutistes norvégiens restés sur place font sauter le bateau avec son chargement, sur le lac Tinnsjå. Les recherches de l'Allemagne pour concevoir la bombe atomique seront définitivement endiguées.

Agents SOE norvégiens impliqués

L'agent infiltré dans l'usine
Einar Skinnarland
L'équipe Grouse/Swallow
Jens Anton Poulsson
Arne Kjelstrup
Knut Haugland
Claus Helberg
L'équipe Gunnerside
Joachim Rønneberg
Knut Haukelid
Fredrik Kayser
Kasper Idland
Hans Storhaug
Birger Strømsheim
Leif Tronstad, planificateur au Royaume Uni
L'équipe du lac Tinnsjø
Knut Haukelid « Bonzo »
Rolf Sørlie, résistant local
Einar Skinnarland, opérateur radio
Gunnar Syverstad, assistant laboratoire de l'usine
Kjell Nielsen, ingénieur responsable du transport de l'usine
« Larsen », ingénieur usine sénior
Knut Lier-Hansen, qui procura une voiture et un chauffeur[2].

Notes et références

  1. En fait, les seuls risques encourus avec le gel sont, comme avec n'importe quel récipient contenant de l'eau, la rupture du récipient, car la glace d'eau lourde, comme celle d'eau ordinaire, prend plus de place que le liquide. Les propriétés spécifiques de l'eau lourde, ayant à voir avec la structure du noyau de l'atome, sont totalement indépendantes de l'état physique dans laquelle elle se trouve.
  2. Source : Capitaine Knut Haukelid, L'Épopée de l'eau lourde, éditions de l'Élan, 1948, p. 188.

Voir aussi

Filmographie

Liens internes

Liens externes

  • Les vrais héros de Télémark, documentaire de la BBC en 3 parties, présenté par Ray Mears, 2003. Voir détails.
  • Knut Haukelid, Skis Against the Atom. Voir détails.
  • Portail de la Seconde Guerre mondiale Portail de la Seconde Guerre mondiale
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