Philippe Descola


Philippe Descola

Philippe Descola, né en 1949 à Paris, est un anthropologue français. Ses recherches de terrain en Amazonie équatorienne, auprès des Jivaros Achuar, ont fait de lui une des grandes figures américanistes de l'anthropologie. À partir de la critique du dualisme Nature/Culture, il entreprend une analyse comparative des modes de socialisation de la nature et des schèmes intégrateurs de la pratique : identification, relation et figuration.


Sommaire

Biographie

Philippe Descola est un ancien élève de philosophie de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Dans le cadre d'une thèse de doctorat d’ethnologie entrepris à l’École pratique des hautes études (6e section), sous la direction Claude Lévi-Strauss, il est chargé de mission au CNRS et effectue son travail terrain chez les Jivaro Achuar en Équateur, en compagnie d'Anne-Christine Taylor.

En 1987 il devient maître de conférences à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, puis directeur d'études, en 1989. En juin 2000, il obtient la chaire d'Anthropologie de la nature au Collège de France, succédant à Françoise Héritier.Il est en 2010 directeur du laboratoire d'anthropologie sociale (LAS).

Il a reçu différentes reconnaissance au court de sa carrière, dont en juin 1996, la médaille d'argent du CNRS pour ses travaux sur les usages et les connaissances de la nature dans les sociétés tribales.

Terrain ethnographique

De septembre 1976 à septembre 1979, Philippe Descola vit au contact quasi continu des Jivaro Achuar, dans le haut bassin équatorien du Rio Pastana. De cette expérience ethnographique, il tire la matière de sa thèse intitulée, La nature domestique. Symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar, soutenue en 1983 et publiée en 1986.
S'intégrant dans les débats anthropologiques de la fin des années 1970 entre symbolisme et matérialisme, cette thèse analyse successivement, la manière dont les Achuar identifient les êtres de la nature et les types de relations qu'ils entretiennent avec eux.
Dans une première partie, Philippe Descola montre comment la "nature", pour les Achuar, s'émancipe du seul ordre taxinomique, en se voyant attribuer des caractéristiques "humaines" : « Les hommes et la plupart des plantes, des animaux et des météores sont des personnes (aents) dotées d'une âme (wakan) et d'une vie autonome » (1986 : 120). Par la capacité qu'ont les âmes d'échanger dans des situations particulières, les humains et non-humains forment un continuum. Les mythes Achuar disent entre autres choses comment à l'origine tous les êtres avaient une apparence humaine, celle des "personnes complètes" (penke aents). Perdant celle-ci dans les circonstances du mythe, plantes et animaux n'en gardent pas moins, pour les Achuar, une sociabilité ordonnée selon les mêmes règles que celles qui régissent leur propre vie sociale. « L'anthropomorphisation des plantes et des animaux [est] tout autant la manifestation d'une pensée mythique qu'un code métaphorique servant à traduire une forme de "savoir populaire" » (1986 : 125).
Dans une seconde partie, adoptant une perspective strictement méthodologique, Philippe Descola distingue une série de mondes qui encadrent les pratiques que les Achuar exercent envers les êtres avec lesquels ils sont en contact : la maison, le jardin, la forêt et la rivière. Unité minimale de la société Achuar, la maison est le «modèle d'articulation des coordonnées du monde et segment terminal d'un continuum nature/culture, la matrice spatiale de plusieurs systèmes de conjonction et disjonction, le point d'ancrage de la sociabilité inter- et intra- maisonnée» (1986 : 168). Si les hommes réalisent l'essartage, le jardin est cependant un espace par destination quasi exclusivement féminin. Les femmes assument l'essentiel de l'activité horticole mêlant des actes techniques de plantation, de désherbage et de récolte, avec des actes magiques, au premier rang desquels viennent les chants incantatoires (anent) destinés à l'esprit tutélaire des jardins, Nunkui, à l'âme des plantes (wakan), aux charmes (nantar) et aux auxiliaire de Nunkui. Le sang joue un rôle prépondérant dans ces pratiques symboliques et établit avec Nunkui et des plantes telles que le manioc une relation de consanguinité.
Ce travail de terrain offre ainsi l'essentiel de la matière ethnographique qui permettra à Philippe Descola de proposer un schème particulier d'identification et de relation aux non-humains, en redéfinissant le concept délaissé d'animisme .

Principal axe de recherche

Philippe Descola, Par dela nature et culture maitrier.jpg

Dans ses recherches, Descola entend dépasser le dualisme qui oppose nature et culture en montrant que la nature est elle-même une production sociale, et que les quatre modes d’identification qu’il a distingués et redéfinis (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ont un fort référentiel commun anthropocentrique. Ainsi, l’opposition nature/culture ne fait plus sens, explique-t-il, car relevant d'une pure convention sociale. Il propose alors en vertu de ces propositions de constituer ce qu’il nomme une « écologie des relations ».

Il s'agit d'une anthropologie non dualiste, en ce sens qu’elle ne sépare pas en deux domaines ontologiques distincts humains et non-humains, une anthropologie donc qui s’intéresse aux relations entre humains et non-humains autant qu'à celles entre humains.

Descola effectue toutefois lui même une double dichotomie, mais basée cette fois sur deux critères {physicalité/psychisme} et {identité/différenciation}, distinguant ainsi quatre « modes d’identification » parmi les sociétés humaines, qui sont le totémisme, l’animisme, l'analogisme et le naturalisme : ainsi les modes d’identification sont-ils des manières de définir des frontières entre soi et autrui.

Naturalisme occidental ou le système des quatre ontologies

Le naturalisme, dit-il, c’est « simplement la croyance que la nature existe, autrement dit que certaines entités doivent leur existence et leur développement à un principe étranger aux effets de la volonté humaine. Typique des cosmologies occidentales depuis Platon et Aristote, le naturalisme produit un domaine ontologique spécifique, un lieu d’ordre ou de nécessité où rien n’advient sans une cause, que cette cause soit référée à l’instance transcendante ou qu’elle soit immanente à la texture du monde. Dans la mesure où le naturalisme est le principe directeur de notre propre cosmologie et qu’il imbibe notre sens commun et notre principe scientifique, il est devenu pour nous un présupposé en quelque sorte « naturel » qui structure notre épistémologie et en particulier notre perception des autres modes d’identification »[1]. C’est-à-dire que notre naturalisme détermine notre point de vue, notre regard sur les autres et sur le monde.

Si notre société est naturaliste, d’autres sont animistes ou totémistes.

Animisme

Ainsi, l’animisme caractérise les sociétés pour lesquelles les attributs sociaux des non-humains permettent de catégoriser des relations ; les non-humains sont les termes d’une relation.

Totémisme

Le totémisme caractérise les sociétés pour lesquelles les discontinuités et identités entre non-humains permettent de penser celles entre les humains ; ainsi la différence des uns -des espèces entre elles- est synonyme de la différence des autres -des clans entre eux-. Pour ces sociétés il y a une identité à la fois dans l'intériorité et la physicalité des groupes d'humains et de 'leurs' correspondants non humains : le clan s'assimile alors à son totem, à la fois à son esprit et à ses attributs physiques. Les non-humains sont ainsi des signes, des témoignages, de la variété humaine.

Analogisme

L'analogisme se caractérise lui par une discontinuité à la fois des intériorités et des physicalités des humains et des non humains. Les sociétés où l'analogisme est présent, se caractériseront alors par des systèmes fortement dualistes.

Paradigme du naturalisme

Seule la société naturaliste (occidentale) produit cette frontière entre soi et autrui, en introduisant l’idée de «nature» qui sous-tend implicitement une représentation du monde basée sur une dichotomie entre nature et culture. La nature serait ce qui ne relève pas de la culture, ce qui ne relève pas des traits distinctifs de l’espèce humaine, et des savoirs et savoir-faire humains. Alors que cette nature (le monde physique) est fondamentalement universelle (les mêmes atomes fondent l'ensemble de l'univers, les mêmes lois et déterminismes fixent et s'appliquent à l'humain et au non humain), la culture différencie elle l'humain du non humain, mais également les sociétés humaines entre elles. Cette distinction occidentale, récente, résultat d’une histoire particulière, est inexistante dans certaines sociétés, et fonde la difficulté occidentale à appréhender ces dernières.

Autres thèmes de recherche

En outre, on peut citer comme thèmes de recherches :

  • Ethnologie des sociétés amérindiennes,
  • Anthropologie comparative des modes de socialisation de la nature,
  • Épistémologie et philosophie des sciences sociales,
  • Anthropologie cognitive,
  • Écologie symbolique.

Activités universitaires

Descola coordonne en outre au sein de l'EHESS le groupe de recherche sur les raisons de la pratique : invariants, universaux, diversité. Il fait partie notamment du comité de rédaction de la revue Tracés et il collabore au Journal de la société des américanistes.

Publications

Autres contributions
  • Michel Izard et Pierre Bonte (dir.), Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, rédaction par Marion Abélès, Philippe Descola, Jean-Pierre Digard, et al., Paris, Presses universitaires de France, 1991 ; dernière rééd. 2010.
  • avec Anne-Christine Taylor (dir.) La Remontée de l'Amazone. Anthropologie et histoire des sociétés amazoniennes, numéro spécial de la revue L'Homme, 126-128, avril-décembre 1993.
  • Philippe Descola, Claude Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle[PDF], (compte-rendu du colloque au Collège de France, 25 novembre 2008), Lettre du Collège de France, n°24, décembre 2008.

Notes et références

Voir aussi

Liens externes


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