Mouvement agrarien

Mouvement agrarien

Agrarisme

L'agrarisme est à la fois une idéologie et un mouvement social rural européen du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Son objectif était la défense des intérêts agraires et des populations rurales. Le terme d'agrarisme est véritablement apparu dans l'historiographie française en 1968 avec l'ouvrage Les agrariens français de Méline à Pisani de Pierre Barral.

Par analogie, le terme a pu désigner, par la suite et ailleurs qu'en Europe, des mouvements sociaux ou politiques orientés vers le monde rural (voir par exemple la constitution du Mexique de 1917).

Sommaire

Caractéristiques générales de l'agrarisme

Un mouvement agrarien est un mouvement a priori interclassiste (des travailleurs journaliers jusqu'aux châtelains), organisé autour de réseaux d'associations et doté d'un véritable programme agrarien de défense des campagnes. Les agrariens ont souvent utilisé des techniques pacifiques de lobbying auprès des parlements, rendu possible par la structuration du mouvement autour d'importantes structures (le BdL allemand engagea des agents permanents pour diffuser ses idées).

L'agrarisme n'est ni du libéralisme ni du socialisme. En effet, il s'est construit en réaction à une double conjoncture de modernisation de l'agriculture et d'affaissement des prix agricoles (entre 1873 et 1895). Mais l'agrarisme est aussi tombé dans un anti-capitalisme parfois primaire, notamment à cause de son mépris pour la ville, et dans un antisémitisme parfois explicite et virulent, jouant un rôle dans la diffusion du cliché du Juif comme homme d'argent et ennemi des campagnes.

Genèse et résultats de l'agrarisme

On peut entrevoir les prémices de l'agrarisme dès le début du XIXe siècle, puisant ses origines dans une représentation valorisante du monde rural: romantisme, roman paysan (par exemple La Mare au diable de George Sand en 1846), contes et légendes, développement d'un folklore revendiquant des identités propres à la ruralité... De plus , l'« esprit de clocher » et les communautés de village du début du siècle ont constitué un terrain favorable au succès ultérieurs des syndicats agricoles.

Alors que les sociétés rurales semblaient atteindre un certain point d'équilibre dans la deuxième moitié du XIXe siècle, des questions non résolues subsistaient toutefois, notamment celles des prix (avec les tarifs douaniers et la crise des prix agricoles entre 1873 et 1895), du crédit agricole (nombreux endettements...) et de la professionnalisation agricole.

Durant les années 1880, les résultats furent très modestes, les États n'ayant proposé qu'une cumulation progressive de faibles hausses des taxes de douane, notamment dans le cadre des renégociations des accords bilatéraux qui préoccupaient les agrariens. À partir du premier congrès européen d'agriculture (surnommé par certains « l'Internationale Verte ») en 1889, qui permet une plus grande sensibilisation, on peut noter de plus fortes pressions des mouvements agrariens. Les débats sont néanmoins très techniques, autour des accords de commerce et des conditions et conséquences de la modernisation de l'agriculture. C'est dans ce contexte que sont adoptées en France les deuxièmes tarifs Méline en 1892, affectant les produits allemands. Toutefois, cette hausse globale des tarifs douaniers (généralement moins de 30% de la valeur des produits) dans la plupart des pays (sauf l'Espagne) n'est apparue massive que pour les débats de l'époque. En effet, ils sont largement inférieurs à ceux qui existaient dans les années 1820, lorsqu'ils pouvaient doubler voire tripler la valeur des produits.

Les autres axes de réflexion ont conduit à la création de caisses agricoles (caisses de secours mutuel Raiffeisen dès 1854 en Allemagne; loi de novembre 1894 autorisant les caisses locales de crédit agricole, puis régionales en 1899 en France...) et à la mise sur pied d'enseignements agricoles (notamment le système français).

Le mouvement agrarien a permis un regain d'intérêt pour le monde rural qui s'est par exemple traduit en France par la création en 1881 d'un ministère de l'agriculture (séparé alors de celui du commerce) et en 1884 à la création rapide de nombreux syndicats agricoles dès la promulgation de la loi autorisant les syndicats (une telle rapidité prouvant l'existence d'une importante réflexion préalable). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces syndicats étaient globalement des initiatives bourgeoises mais qui ont emporté avec elles toute la société rurale, prenant ainsi le relais du clientélisme châtelain.

On ne peut toutefois pas réduire les politiques rurales à de simples questions pragmatiques. En France notamment, les lois Méline vont aussi dans le sens d'une républicanisation des sociétés rurales en affirmant le maintien de la petite exploitation. Il s'agit bel et bien du pendant idéologique de l'agrarisme, qui a d'ailleurs su jouer un rôle important dans la politisation des campagnes grâce aux associations et aux syndicats. Cela ne s'est toutefois pas passé sans arrière-pensées politiques de la part des élites bourgeoises qui ont généralement impulsé le mouvement, notamment dans le cas de la concurrence française entre la SAF et la SNEA (voir plus loin). Ces impulsions des élites, notamment des citadins qui ont un attachement sentimental et/ou patrimonial dans les campagnes, tendent à montrer que l'agrarisme est sans doute plus une vision idéalisée du monde rural depuis l'extérieur, qui s'est notamment construite grâce à l'opposition des sociétés de faubourgs et de banlieues industrielles.

Le mouvement agrarien a évidemment des héritages dans les mouvements et idéologies rurales et agricoles du monde entier, mais on peut probablement évaluer la fin de l'agrarisme français lors de la chute du gouvernement de Vichy, qui avait repris pour son compte les images valorisantes du monde rural, notamment pour des besoins propagandistes[1].

Les organisations agrariennes selon les pays

L'influence importante des histoires nationales conduit à une différenciation des mouvements agrariens selon les pays.

Allemagne

L'Allemagne a connu un agrarisme de masse, centralisé autour de deux organisations agrariennes: la Bund der Landwirte (BdL), organisation conservatrice créée en 1893, et la Fédération des cercles paysans chrétiens allemands, organisation catholique créée en 1900 pour regrouper les différents cercles qui se développaient au niveau des Land (dès 1862 pour la Westphalie dominée par la grande exploitation rurale avec la Westfälischer Bauernverein; en 1881 en Silésie; en 1882 pour la Rhénanie des petites exploitations dominantes; en 1895 en Bavière), lesquels regroupaient déjà des cercles locaux organisés à l'échelle du village. Ces regroupements ascendants ont ensuite permis une coordination nationale du mouvement agrarien allemand. Le besoin de créer de telles organisations s'était fait sentir après les difficultés induites sur les produits agricoles allemands par l'adoption en France des tarifs Méline de 1892, ainsi par les accords Caprivi signés avec l’Autriche-Hongrie, la Roumanie et la Russie, donnant à ces Etats des tarifs douaniers préférentiels.

Le développement a été très important pour les deux organisations, si l'on considère l'évolution du nombre d'adhérents:

Date 1893 1901 1907 1913
Adhérents du BdL 170 000 250 000 290 000 330 000
Adhérents des cercles catholiques 85 000 200 000 350 000 NC

(NB: le chiffre de 1893 pour les cercles catholiques est un évaluation du total des différents cercles avant leur réunion)'

Angleterre

Espagne

En 1881, est créée l'Association des Agriculteurs d'Espagne (AAE, Asociación de Agricultures de España) mais elle reste si élitaire et confidentielle (517 membres en 1888, 738 en 1914) qu'elle suspend la publication de son bulletin en 1889. L'absence de cohésion sociale autour de l'AAE s'explique en partie par la concurrence d'organisations plus anciennes telles que la Société valencienne pour l'agriculture, ou l'Institut catalan de Saint Isidore qui réunit en Catalogne quatre fois plus de membres que l'AAE sur tout le pays! La crise viticole de 1886-1887 permet à l'AAE de faire preuve d'une certaine capacité en faisant circuler une pétition pour un retour au protectionnisme recueillant 20 000 signatures. Mais ce regain ne fut que provisoire puisque l'AAE fut confrontée à la création de la Liga Agraria durant l'été 1887, ainsi que celle des chambres d'agriculture.

À partir de 1902 et jusqu'en 1914, l'AAE renonce à sa tentative de maillage du territoire et se constitue comme un groupe de pression dominé par des ingénieurs agronomes et des journalistes spécialisés, avec la complicité du ministère de l'agriculture. Cet agrarisme est donc corporatiste et élitaire, ce qui explique notamment le fait que l'Espagne soit le seul pays européen à refuser le protectionnisme dans les années 1880-1890, à cause du désir de l'AAE et de l'État de maintenir le pays dans une stratégie conquérante.

L'agrarisme n'obtient qu'un réel succès en Espagne qu'à travers le corporatisme confessionnel, avec une forte implantation dans les régions de petites exploitations rurales (Vieille-Castille, Galice, Aragon, Pays basque, Pays de Valence). Le clergé y apparaît comme l'instance la plus organisée pour la structuration d'un agrarisme constructif.

France

La France peut, comme l'Allemagne, se prévaloir d'un mouvement de masse, mais on note une rivalité importante entre les deux organisations agrariennes en place. La Société des Agriculteurs de France (SAF) fut créée la première, en 1867, transposant au niveau national les sociétés agricoles plus locales qui existaient déjà dans les années 1840, avec comme grand avantage de bénéficier de la protection de l'État, Napoléon III ayant approuvé les statuts de la SAF. Il s'agissait au départ d'une société élitaire aux effectifs limités (1854 membres seulement au départ, 3553 en 1878), dont le siège était situé rue d'Athènes (rive droite de la Seine à Paris) et dont le premier président fut Édouard Drouyn de Lhuys, ancien ministre des affaires étrangères. Après la chute du Second Empire en 1870, la SAF s'est érigée en contre-pouvoir anti-républicain et s'est efforcée d'augmenter ses effectifs, notamment en se précipitant dans le vote sur la loi syndicale de 1884, pour attirer vers elle les populations villageoises en parrainant de nombreux syndicats agricoles, lesquels se constitueront des unions régionales puis une union nationale en 1886 (Union centrale des syndicats agricoles de France).

Entre temps, la Société nationale d'encouragement à l'agriculture (SNEA) avait été fondée en 1880, sous l'impulsion de Gambetta, pour constituer un contre-poids républicain face à l'influence de la SAF. La SNEA se structure au début à l'échelle départementale puis constitue une Fédération des syndicats républicains en 1910, qui siégeait symboliquement sur l'autre rive de la Seine, boulevard Saint-Germain. Le mouvement eut ensuite tendance, un peu avant 1914, à s'organiser sectoriellement, puis à fonder, après 1918, des associations spécialisées selon les secteurs économiques. Tous les mouvements initiés par la SNEA (coopérations, syndicats, caisses de crédit...) se sont regroupés en 1912 au sein de la Fédération nationale de la mutualité et de la coopération agricole.

La concurrence a été vive entre la SAF (association de personnes) et la SNEA (association d'intérêts), avec des efforts d'enracinement de part et d'autre, à tel point que beaucoup de villages possédaient des syndicats des deux bords à la veille de la première guerre mondiale. L'efficacité de ce double associationnisme rural a créé un maillage dense de syndicats, comme le prouve l'évolution des chiffres:

Date 1884 1890 1900 1910 1914 1930
Nombre de syndicaux 5 648 2 069 4948 6 667 14 968
Nombre d'adhérents NC 234 234 512 794 813 038 1 029 727 1 910 538

Italie

L'agrarisme italien est caractérisé par une plus importante politisation avec la Ligue de Défense Agraire (Liga di Difesa Agraria) créée en 1885, s'éloignant donc du principe interclassiste de l'agrarisme. Cette ligue regroupait les propriétaires en réaction à la Leghe di resistenza créée un an plus tôt, c'est-à-dire un syndicat de classe des ouvriers agricoles du sud du pays (les braccianti), dont les grèves de 1882 et de 1884-1885 revendiquaient notamment une réforme agraire et la défense des journaliers. Une Fédération nationale des travailleurs de la terre (la Federterra), d'aspiration socialiste, vit le jour en 1901, radicalisant le mouvement à gauche.

Lors de la montée du fascisme, en 1920-1922, les agrariens soutiennent, y compris financièrement, les squadristes qui répriment violemment les braccianti.

Voir aussi

Bibliographie

  • David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2006.
  • Corinne Marache et René Bourrigaud, « Vers la structuration du monde agricole », in Jean-Marc Moriceau (dir.), Les campagnes dans les évolutions sociales et politiques en Europe, des années 1830 à la fin des années 1920, SEDES/CNED , 2005. ISBN 2-718-19464-2
  • Robert O. Paxton, Le temps des chemises vertes, Paris, Seuil, 1997, 314p.

Liens externes

Notes et références

  1. Christian Faure, Le Projet culturel de Vichy, Folklore et révolution nationale 1940-1944, coédition Presses Universitaires de Lyon - éditions du CNRS, 1989, 336p
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