Antonomase

Antonomase

Une antonomase est une figure de style ou un trope, dans lequel un nom propre ou bien une périphrase énonçant sa qualité essentielle, est utilisé comme nom commun, ou inversement, quand un nom commun est employé pour signifier un nom propre[1],[2]. Certaines antonomases courantes finissent par se lexicaliser et figurent dans les dictionnaires usuels (« une poubelle », « une silhouette », « un don Juan », « un harpagon », « un bordeaux », « le roquefort », « le macadam » etc.).

Sommaire

Antonomase du nom propre

L’antonomase du nom propre, la seule vraie antonomase pour beaucoup de théoriciens, consiste à employer un nom propre pour signifier un nom commun. Selon le cas, ce type d'antonomase peut s'analyser comme une métaphore ou comme une métonymie.

On peut relier l'antonomase du nom propre à la synecdoque dans la mesure où l'individu portant le nom propre fait partie de l'ensemble évoqué (don Juan, par exemple, fait partie des séducteurs). Mais, en d'autres cas, le procédé relève plutôt de la métaphore comme dans : « l'Einstein de la Bourse de Paris ». Elle suppose une connaissance partagée des qualités essentielles des personnages ainsi véhiculée.

Contrairement à l’antonomase du nom commun qui tend à tomber en désuétude, l'antonomase du nom propre est relativement courante. La plupart du temps, le nom propre utilisé est celui d'une personne, que celle-ci soit réelle ou imaginaire comme dans watt, diesel, ampère où ces noms communs étaient tous des noms propres à l'origine (noms de savants, d'inventeurs, etc.). Il s'agit donc d'une antonomase par métonymie.

Là où un don Juan, un Tartuffe, un Harpagon, une Pénélope, un Apollon, un Brummell, un Staline, un Michel-Ange signifient respectivement : un séducteur, un hypocrite, un avare, une épouse fidèle et vertueuse, un bel homme, un élégant, un dictateur sanguinaire, un grand peintre, l'antonomase peut être analysée aussi bien comme une métaphore (tel séducteur peut être comparé à don Juan, etc.), que comme une métonymie (tel homme appartient au groupe des séducteurs, dont don Juan est le symbole). On retrouve ce procédé dans le langage courant argotique : « Ne fais pas ton de Funès ! » ou tout autre personnage, souvent dans l'entourage proche (« Ne fais pas ton Michel ! »), dont on veut moquer les défauts au travers de son interlocuteur.

Michel Le Guern estime que pour qu'un nom propre puisse servir d'antonomase, il faut que ce ne soit plus tout à fait un nom propre, et qu'on puisse y déceler des éléments de signification : où sont les Rossinis de notre époque ? signifie « où sont les compositeurs comparables à Rossini ? ». On notera dans cette antonomase par métonymie, la présence de l's du pluriel, et ce, malgré la majuscule.

Dès que l'antonomase du nom propre se lexicalise, la sensation d'avoir affaire à un nom commun domine peu à peu. La majuscule est conservée tant que le lien avec le nom propre originel est conscient. Dès lors que ce lien n'est plus conscient, le nom propre devient un véritable nom commun autonome, s'écrivant par conséquent sans majuscule.

  • Un mécène désigne un « généreux donateur protégeant les arts et les artistes », en souvenir de Mécène, général romain de l'époque de l'empereur Auguste, qui s'étant enrichi au cours de ses campagnes, s'était offert une villa somptueuse entourée d'artistes…
  • Une dugazon désigne un « mezzo-soprano léger, affecté aux emplois de soubrette », en souvenir de la chanteuse Dugazon qui marqua ce type d'emploi lyrique.
  • Un vandale, par antonomase du nom d'un peuple germanique qui envahit l'empire romain au Ve siècle, désigne un individu qui détruit tout.
  • Une mégère désigne une « femme violente et agressive », en référence au personnage de Mégère, l'une des trois furies, dans la mythologie grecque.
  • Une silhouette désigne une « figure vaguement esquissée », en souvenir des caricatures dessinées pour ridiculiser Étienne de Silhouette, contrôleur des impôts au XVIIIe siècle.
  • Une poubelle rappelle le nom du préfet de police de Paris, Eugène Poubelle, qui y généralisa l'usage de cet objet à des fins de salubrité publique.
  • Un mentor est originellement le nom du précepteur de Télémaque qui accompagna ce dernier dans son périple pour retrouver Ulysse, son père.

Quelques exemples d'antonomases du nom propre, contenant le mot « saint », et qui, en se lexicalisant ont perdu leur majuscule : un saint-bernard, un saint-émilion, un saint-honoré, le saint-nectaire.

Les marques déposées rentrent parfois dans le langage courant. Ceci constitue une variété d'antonomase de nom propre. On dit ainsi couramment : un kleenex (« mouchoir en papier »), un klaxon (« avertisseur sonore »), un frigidaire (« réfrigérateur »), du scotch (« bande adhésive »), un fax (« fac-similé »), un solex (« cyclomoteur »), une mobylette, un velux (« fenêtre de toit »), un karcher (« nettoyeur haute pression »), etc.

L’antonomase du nom propre pour un autre nom propre consiste à employer un nom propre pour signifier un autre nom propre. Ainsi « le Michel-Ange de l’art moderne » pourra désigner Pablo Picasso. Elle est soit considéré comme une variété d'antonomase de nom propre, soit comme une simple métaphore. Quand on dit « le Corse » pour désigner Napoléon Bonaparte, il ne s'agit plus d'une métaphore, mais d'une inclusion (Napoléon appartient réellement à l'ensemble des Corses) qui s'apparente à l'antonomase du nom commun et plus précisément, à l'antonomase d'excellence.

Antonomase du nom commun

L’antonomase du nom commun est parfois appelée antonomase inverse et consiste à employer un nom commun pour signifier un nom propre[3]. Par exemple, quand une marque commerciale est à l'origine un nom commun : « fumer des Gitanes ». En France, quand on évoque le général, tous ceux qui ont vécu de son vivant, mais qui ne sont pas morts, et quelques autres, comprennent immédiatement qu’il s’agit de Charles de Gaulle et le maréchal fait référence à Philippe Pétain. Le grand timonier est également compris par beaucoup comme désignant Mao Tsé Toung.

Plus spécifique, l’antonomase d'excellence utilise un nom commun pour désigner la « valeur superlative » dans le domaine où une personne s’est illustrée. Cette variété est presque toujours précédée de l'article défini singulier, et commence normalement par une majuscule : « le Poète » peut désigner Virgile, parce qu'il est considéré comme le plus grand des poètes. L’antonomase d’excellence est rare dans le langage contemporain, on y avait davantage recours dans la langue classique, ou classicisante du XIXe siècle et du début du XXe siècle. On peut l'y interpréter comme une marque de connivence, presque un snobisme : dire « l'Orateur » et attendre qu'on comprenne Démosthène, cela suppose que le lecteur sait qu'on donne à Démosthène la première place parmi les orateurs. L'inverse (« le Démosthène du parti socialiste ») est moins élitiste, parce qu'il est plus facile de trouver orateur à partir de Démosthène (au besoin, il suffit d'un dictionnaire) que l'inverse.

Les écrivains d'expression grecque ou latine utilisaient souvent ce procédé. Ainsi, l'expression latine propre à la scolastique magister dixit (« le maître l’a dit ») repose sur un tel présupposé : le maître représente ici Aristote. Il ne faut pas la confondre avec ipse dixit, « c'est lui qui l'a dit », traduction latine par Cicéron de la formule grecque αὐτὸς ἔφα autòs épha, de même sens, où lui doit être compris comme Pythagore.

Bien qu'elle prenne ordinairement la majuscule, l'antonomase d'excellence n'est pas un véritable nom propre, car elle est dérivée de la simple anaphore présentée au paragraphe précédent. Ce n'est que par un phénomène de lexicalisation que celle-ci peut finalement devenir un véritable surnom, c'est-à-dire une autre forme du nom propre. En latin urbs (« une ville ») désigne Rome par antonomase d’excellence[4].

Un certain nombre de noms propres sont cependant produits au moyen de l'antonomase du nom commun. Il existe de par le monde de nombreux arcs de triomphe (nom commun), mais pour un parisien, l'Arc de Triomphe (nom propre) ne peut désigner qu'un seul arc de triomphe, celui de la place de l'Étoile, à Paris. Il existe, à travers les divers mythes et religions du monde, une infinité de dieux (nom commun), mais pour un monothéiste, il n'y en a qu'un seul, simplement appelé Dieu (nom propre, sans déterminant).

Pour un historien, une période de prospérité succédant à une période de crise est souvent appelée une renaissance (nom commun), par exemple, la renaissance carolingienne au IXe siècle, mais lorsqu'on parle de la Renaissance (nom propre), cela désigne toujours la période de renouveau des arts qui suit le Moyen Âge.

Dans certain cas, l’antonomase peut porter à confusion comme par exemple The City, qui est utilisé pour désigner Londres, mais aussi New York.

Antonomase par périphrase ou pronomination

La dénomination par syntagme, dérivée d'une apposition dont le noyau syntaxique est sous-entendu, n’est pas une antonomase mais d'une ellipse ou une pronomination et s'apparente à une métonymie (l'accessoire se substitue à l'essentiel) :

  • « L'inventeur de la psychanalyse » désigne Sigmund Freud.
  • « L'Île de Beauté » est une métaphore figée pour désigner la Corse.
  • « Le Prince des orateurs » désigne Cicéron.
  • « Le Monstre des Carpates » désigne Dracula.
  • « La Mecque du cinéma » désigne Hollywood, c'est-à-dire la « ville-phare, où tout le monde est forcé d'aller un jour ». L'analogie entre « La Mecque, ville incontournable pour les pèlerins musulmans » et n'importe quelle ville pouvant dans un autre contexte jouer un rôle similaire, invite à analyser cette antonomase comme une métaphore.

Exemple

Les mots « auguste, Auguste » est un cas exemplaire qui permet à lui seul de résumer les types d’antonomases décrites.

Au départ, en latin, augustus est un adjectif, signifiant « majestueux, vénérable, solennel, divin ». En 27 av. J.-C., Octave, premier empereur romain, reçoit du Sénat le titre d’Imperator Caesar Augustus. Auguste sera désormais le nom sous lequel l’Histoire le retient. Si l’on accepte qu’un adjectif vaut ici pour un nom commun, on convient qu’on a affaire à une antonomase du nom commun pour un nom propre. Dès la fin du Ier siècle, le titre d’« auguste » est adopté par les empereurs romains. Il s’agit là d’une antonomase du nom propre pour un autre nom propre. À la fin du IIIe siècle, Dioclétien instaure le système de la tétrarchie : l’empire est gouverné par quatre empereurs, deux empereurs de premier plan, appelés « augustes », assistés de deux coempereurs, appelés « césars ». Le mot auguste, ainsi que le mot césar, devient un nom commun et nous voici en présence d’une antonomase du nom propre pour un nom commun.

Références

  1. Bernard Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, 1984
  2. Michèle Aquien, dictionnaire de poétique, 1993
  3. University of Hong Kong
  4. Pour un emploi contemporain de cette antonomase latine, voyez Bénédiction urbi et orbi

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie

Bibliographie des figures de style

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Bude Serie Latine », 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8) .
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique Françoise, Paris, A. Wechel, 1557 .
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain, 1816, 362 p.
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne
     
  • Pierre Fontanier, Les figures du discours, Paris, Flammarion, 1977 (ISBN 2-0808-1015-4) [lire en ligne] .
  • Patrick Bacry, Les figures de style : et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets », 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8) .
  • Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français », 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1) .
  • Catherine Fromilhague, Les figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », 2007 (ISBN 978-2-2003-5236-3) .
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui », 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6) .
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires », 1998 (ISBN 2-1304-9310-6) .
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin, 2001, 16 × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7) .
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9) .
  • Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Hendrik, Honoré Champion, 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6) .
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin, 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7) .



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