Allobroges

Allobroges

Les Allobroges sont un Peuple gaulois situé entre l'Isère, le Rhône et les Alpes. Ils passaient dans l'Antiquité pour de grands guerriers.

Sommaire

Étymologie

Selon X. Delamare[1], *allobrog signifierait étranger ou exilé. Le nom est composé des racines allo- (autre) et brogi- (pays), soit : (le peuple) venu d'autres pays. Courageux combattants, ces peuples celtes se seraient installés dans les Alpes du Nord au début du IIIe siècle av. J.‑C.. Les auteurs antiques grecs les ont appelés Allobriges.

Allobroges et Allobrogie

Territoire des Allobroges

Le territoire des Allobroges s'étendait sur la plus grande partie des pays qui seront nommés plus tard la Sapaudia (ce « pays des sapins » deviendra la Savoie) et au nord de l'Isère. Mais, à l'est, dans les montagnes alpines, des peuples indépendants, les Ceutrons, occupaient la Vallée de la Tarentaise et la haute vallée de l'Arve et les Médulles occupaient la vallée de l'Arc. Au sud, l'Isère (puis le Doux, en rive droite du Rhône) marquerait leur frontière avec la cité de Valence.

L'Allobrogie[2] habituellement considérée par les historiens comme habitée par un peuple homogène est, en réalité, constituée de nombreux territoires séparés par des frontières indiquées par des toponymes gaulois qui existent encore aujourd'hui. Les Allobroges, comme bien d'autres peuples gaulois, sont, eux aussi, une « confédération ». De fait, les Romains donnèrent, par commodité ou ignorance, le nom d'Allobroges à l'ensemble des peuples gaulois vivant dans la civitate (cité) de Vienne, à l'ouest et au sud de la Sapaudia. Ces peuplades étaient en fait un mélange de diverses tribus peut-être originaires de la culture de la Marne. Ces pseudo-Allobroges adoptèrent Vienne comme capitale et se fédérèrent. L'ensemble de l'Allobrogie est donc usuellement définie comme le territoire correspondant en grande partie aux actuels départements de la Savoie, de la Haute-Savoie et de l'Isère.

Les Allobroges étaient réputés être de bons guerriers, dont certains furent des mercenaires pendant des siècles — les Gésates, bien connus en Gaule cisalpine où ils vinrent aider les Gaulois à résister aux Romains. Ils combattirent nus à la bataille de Télamon qui marqua la fin de la Gaule cisalpine indépendante[3]. Après la conquête de l'Allobrogie par les Romains en -121, les Allobroges n'acceptèrent pas la présence de l'envahisseur romain et surtout leurs impôts ; ils menèrent plusieurs révoltes (-77, -61, -43).

Tout comme plus tard les Savoyards, les Allobroges ne jouissaient pas d'une réputation très sympathique[4]. Ainsi, selon le Larousse, « C'est un Allobroge » « s'emploie comme nom propre ou commun pour désigner un homme grossier, barbare, d'un esprit lourd et inculte. » L'ouvrage précise que cette locution remonte loin, « puisqu'on la trouve déjà chez les Latins et que Juvénal nous rapporte qu'un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait Cicéron de la sorte : Rufus qui toties Ciceronem Allobroga dixit (VII, 214), est l'une des expressions dont Voltaire se sert le plus souvent pour injurier ses adversaires littéraires : « de très mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d'Allobroge, ont pourtant réussi. »[5]

Les Allobroges vus par les auteurs antiques

Divers témoignages décrivent les Allobroges comme un des peuples parmi les plus riches et les plus puissants de la Gaule, avec une population nombreuse. Ils labouraient avec une charrue grossière et cultivaient un froment réputé, mais aussi le seigle et la vigne. Ils pratiquaient l'élevage et fabriquaient du fromage, exploitaient leurs vastes forêts, et extrayaient des minerais. Ils contrôlaient une partie de la vallée du Rhône (Viennois) et se trouvaient au débouché de toutes les voies qui traversaient les Alpes, dont des voies internationales, sur lesquelles ils pratiquaient le péage.

Vers l'an -150, l'historien grec Polybe évoque le premier les Allobroges, à l'occasion du récit du passage des Alpes par l'armée du général Hannibal en -218, lorsqu'ils tentèrent en vain de lui barrer le passage[6] : Annibal ayant franchi les Pyrénées, pour se rendre en Italie au travers des Gaules, « passe le Rhône à une distance de quatre jours de marche au-dessus de son embouchure dans la Méditerranée. Il en remonte ensuite la rive gauche et arrive le quatrième jour dans un pays appelé Ile à cause de sa situation, et semblable pour la grandeur et la forme au delta du Nil, car les deux rivières, le Rhône et l'Isère, coulant chacune le long d'un de ses côtés, lui donnent une figure en pointe à leur confluent. Les habitants de ce pays étaient alors partagés entre deux frères. Annibal ayant pris parti pour l'aîné, ce prince fournit libéralement de provisions l'armée carthaginoise et distribua aux soldats des armes neuves, ainsi que des vêtements et des chaussures pour les mettre en état de passer les montagnes. Enfin, et ce fut là son plus grand service, il forma avec ses troupes l'arrière-garde des Carthaginois qui craignaient d'être attaqués pendant leur passage sur le territoire des Gaulois appelés Allobroges; et il assura ainsi leur marche jusqu'à l'entrée des Alpes. Annibal, ayant pendant dix jours marché le long de la rivière et parcouru un espace d'environ 800 stades[7], commença à gravir les Alpes. Tant qu'il avait cheminé en plaine, les divers chefs des Allobroges, redoutant sa cavalerie et les barbares qui l'escortaient, s'étaient tenus à distance; mais quand ces derniers l'eurent quitté et que l'armée carthaginoise se fut engagée dans des passages difficiles, ces mêmes chefs, réunis en grand nombre, prirent position sur la route que devait parcourir Annibal, et cherchèrent à arrêter sa marche. Obligé d'en venir aux mains avec eux, Annibal finit par triompher; la plus grande partie des Allobroges fut détruite, et le reste regagna ses demeures en déroute. »

Tite-Live rapporte que les habitations, dans les montagnes, étaient informes, placées sur les rochers, que les mulets et le bétail étaient engourdis par le froid et que les hommes étaient velus et sans soin. Il fait, peut-être là, référence à la haute vallée de la Maurienne ou de la Tarentaise.

Pline et Strabon évoquent les marmottes, lièvres, chevreuils, cerfs, chamois, bouquetins et chevaux sauvages. Pline rapporte aussi que le blé de trois mois est connu dans toutes les Alpes, et que le fromage « vatusique » des Ceutrons est célèbre à Rome, que les vaches, malgré leur petite taille, donnent beaucoup de lait et que les bœufs sont attelés par la tête et non par le cou. (Aimé Bocquet, La Savoie des origines à l'an mil).

La culture des Allobroges

Sous l'influence de la civilisation romaine, la langue celtique disparut peu à peu et fut remplacée par le latin populaire que parlaient les marchands et les soldats romains.

Même après la conquête romaine, les Allobroges ont continué à cultiver leur particularités - modes de vie adaptés à la montagne, croyances, cérémonials religieux, organisation sociale hiérarchisée, artisanat — tout en s'adaptant aux coutumes des conquérants romains, montrant une intelligence et des talents artistiques affirmés, que l'on retrouve dans les divers objets découverts : statues et statuettes, maquettes, outils et bijoux.

Parmi les pièces et constructions remarquables :

  • des statuettes de « type étrusque » (second âge du fer) trouvées à Menthon-Saint-Bernard ;
  • une statue en bois d'un guerrier « héroïsé » (100-50 av. J.-C.) trouvée sur les bords du lac Léman à Genève ;
  • des armes, des armes et des vases nombreux sur tout le territoire de l'Allobrogie fortement occupé;
  • un vase en céramique en forme de lapin (Ie siècle) trouvé dans une tombe à Voiron ;
  • l'aqueduc d'Albens (Ie siècle) ;
  • les thermes de Boutae (Annecy) (Ie siècle) et ses entrepôts dont un de 2 000 m2 (à l'emplacement de l'ancienne caserne Galtier) ;
  • le sanctuaire de Châteauneuf-les-Boissons (Ie siècle).
  • En 2005, lors des travaux préparatoires au chantier de la future autoroute française A41, a été découvert au pied du Mont Sion, un site gallo-romain composé de dix temples et d'une enceinte sacrée.

Les sépultures

La redécouverte de la culture des Allobroges remonte en 1818 lors de la première fouille d'une tombe gauloise trouvée en Savoie. La tombe à char de Verna apporta également beaucoup d'informations importantes.


Le monnayage allobroge

Les études récentes concluent à l'attribution d'une grande partie du monnayage d'argent gaulois de la moyenne vallée du Rhône aux Allobroges. Ces séries sont frappées entre -115 et -43.

Il s'agit :

- Des monnaies "au buste de cheval", en caractères nord-italique IALIKOVESI ou KASIOS.

- Des monnaies "au Bouquetin avec Apollon".

- Des monnaies "au cheval libre galopant" avec caractères nord-italique IAZVS ou VOL en caractères latins[8]

- Des monnaies "à l'hippocampe" avec légendes MACO au droit et ADII au revers[9].

- Des monnaies "au cavalier" avec au droit une tête casquée de Rome et au revers un cavalier, avec des légendes très différentes (déformations de la légende ROMA ou des noms de chefs allobroges).

- L'atelier monétaire de Lyon, créé en -43, émet des quinaires romains d'argent comparables aux dernières monnaies gauloises.

Les dépôts cultuels

  • Ste-Blandine :
  • Larina : L'oppidum de Larina (Hière-sur-Amby, Isère) et la faille de la Chuire, qui a laissé un lot important de mobilier archéologique, lié à des cérémonies festives (banquet).

La conquête romaine

Les Allobroges furent longtemps des rebelles à l'autorité romaine et la conquête du territoire des Allobroges par les Romains se fit en plusieurs étapes entre -122 et 60 avant J.-C. :

Au IIe siècle av. J.‑C., les Romains ayant conquis en -125 une partie de la Gaule, au nord de Marseille[10], commencèrent à remonter le long de la vallée de Rhône, pour y étendre leur conquête. Les Allobroges se sentant menacés s'allièrent aux Arvernes et à d'autres tribus gauloises pour arrêter les Romains. Mais les troupes gauloises furent battues à Vindalium, près de la Durance, où le général romain Gnaeus Domitius Ahenobarbus les effraya avec une troupe d'éléphants chargés d'hommes armés et les mit en déroute en l'an -122.

En -121, les Allobroges, alliés aux Salluviens et aux Arvernes, se levèrent de nouveau en masse contre les Romains alliés aux Eduens. Une première bataille est gagnée par le proconsul Cneius Domitius dans un combat livré à Vindalium (près d'Avignon). Une deuxième bataille, lors de laquelle les Eduens sont alliés des Allobroges, des Salluviens et des Arvernes est livrée au confluent du Rhône et de l'Isère. La victoire romaine du proconsul Fabius Maximus, permit aux Romains la conquête du pays des Allobroges, et son incorporation à la province romaine de la Narbonnaise. Le succès du consul Fabius Maximus lui vaudra alors le surnom de « Allobrogicus »[11].

Après la victoire de Fabius Maximus, les Allobroges furent désormais soumis aux Romains, et leur territoire forma le premier noyau de la Province transalpine — Provincia ulterior ou Gallia ulterior —, qui comprenait tous les peuples gaulois dans la dépendance de Rome au delà des Alpes. De -113 à -107, les Cimbres et des Teutons, auxquels se joignirent quelques tribus Helvètes menacent les territoires allobroges. Le consul Lucius Cassius est vaincu par les Tigurins en l'an 107 av. J.-C, dans un combat qui a lieu vers la frontière des Allobroges. Le consul et son lieutenant sont tués et leurs soldats sont forcés de passer sous le joug[12].

Les Romains écrasant le pays de lourds impôts, en -69, une délégation des Allobroges se rend à Rome pour se plaindre du gouverneur Fonteius, défendu par Cicéron. En -63, une délégation va de nouveau se plaindre à Rome. Elle manque d'être impliquée dans la conjuration de Catilina, mais dénonce les conjurés au Sénat romain.

En -62/-61, les Allobroges se révoltent dans l'avant-pays viennois et avec à leur tête le chef Catugnatos (du gaulois catu, combat) reprennent les armes. S'opposant aux légions de Manlius Lentinus, il mena probablement les combats autour de l'Isère, mais il fut à son tour battu en un lieu nommé Solo, lieu proche de Ventia. Il faudrait probablement interpréter ces lieux comme étant l'oppidum du Malpas à Soyons, situé en face de Valence (Ventia/Valentia). Voir Bataille de Solonion.

Les Allobroges sont présentés par César comme « nouvellement soumis » en -58 (César, BG, I, 6). César les incite à fournir du blé aux Helvètes, une fois renvoyés dans leurs foyers[13]. Toutefois, les Allobroges ne soutiendront pas la révolte de Vercingétorix en -52, levant même des troupes afin de protéger les frontières de la "Provincia" (la province de Narbonnaise).

L'Allobrogie romaine

Devenus Viennois à l'époque romaine, les Allobroges peuplèrent la colonie de Vienne, qui fut une des villes les plus fastueuses de l'Occident romain[14]. De riches familles patriciennes romaines vinrent s'établir dans ce nouveau territoire romain et le pays se couvrit de villas couvertes en tuiles, de camps romains, de temples aux colonnes de marbre, de routes pavées sillonnées par les chars, de ponts de pierre, de monuments.

Le territoire était émaillé de grands domaines ruraux où purent prospérer des agglomérations commerçantes et industrieuses comme Boutae (Annecy), Augusta (Aoste), Aquae (Aix-les-Bains), Romilia (Rumilly) ou Genua (Genève).

Vers la fin de l'empire romain, au IVe siècle, le vieux pays des Allobroges, commença à s'appeler Sapaudia (pays des sapins), d'où ont dérivé les noms de Sabaudia, puis Savogia, Savoye, puis enfin Savoie.

Au Ve siècle, la province de Vienne et la Sapaudia subirent, comme le reste de la Gaule, la pression puis l'invasion des grandes tribus barbares, en commençant par les Burgondes.

Notes et références

  1. X. Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, Collection des Hespérides, 2008
  2. Allobrogie et Allobroges. Archéologie et toponymie.
  3. Polybe, Histoire Générale II, 6
  4. Savoyard : paysan grossier, ramoneur, employé comme injure au XIXe siècle », (Dictionnaire de langue Française de Paul Robert, Paris 1989).
  5. Larousse sélection, tome3, 1969, publié par sélection du Reader's Digest.
  6. Archives de Genève
  7. 150 kilomètres
  8. Selon Cn. Pompéius Voluntilus, aristocrate gaulois ayant rallié Pompée.
  9. MACO suggère un emprunt aux oboles de Marseille
  10. Tite-Live, Epitome LX. - Velleius Paterculus, I, c. 15. - Ammien Marcellin, XV, c. 12. - Diodore de Sicile, Frag. ap. Valesium, p. 376.
  11. Tite-Live, Epitome LXI- Velleius Paterculus, I, c. 15 et II, c. 10.- Tacite, Ann. IV, c. 25.- Strabon, IV, c. 1, § 11. - Pline, Hist nat., VII, c. 51. - P. Mela, II, c. 5. - Appien, De rebus gall., § 12. - Valère Max, VI, c. 9 et IX, c. 6. - Eutrope, I, c. 4. - Orose, V, c. 13 et 14. - Florus, III, c. 2. - Julius Obseq. De prodigiis, c. 27. - Solin, Polyhistor. c. 8.
  12. Tite-Live, Epitome LXV. - J. César, De bello gallico, I, c. 7 et 12.- Strabon, IV, c. 3 et VIII, c. 2. - Velleius Paterculus, II, c. 8 et 12.- Florus, III, c. 3. - Orose, V, c. 15. - Jul. Obseq. De prodigiis, c. 35.- Eutrope, V, c. 1. - Plutarque, Vie de Marius, c. 11.
  13. César, BG, I, 28.
  14. Strabon, Géographie, IV, I, 11

Bibliographie

  • X. Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, Collection des Hespérides, 2008.
  • F. Perrin, Un dépôt d'objets gaulois à Larina, DARA,1990.
  • Collectif, Les Allobroges, Musée Dauphinois, Infolio éditions, 2002.

Voir aussi


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