Gustave Guillaume


Gustave Guillaume
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Gustave Guillaume (1883-1960), linguiste français, est l’auteur d’une théorie originale du langage humain aujourd’hui connue sous le nom de psychomécanique du langage.

Remarqué en 1909 par le grand comparatiste Antoine Meillet qui, après avoir suivi l’enseignement de Ferdinand de Saussure de 1881 à 1891, lui succéda à l’École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne, Guillaume acquerra à travers l’enseignement de Meillet (1909-1919) une solide formation en linguistique historique et en grammaire comparée. Il tentera par la suite d’appliquer à l’étude du signifié en synchronie la méthode d’analyse de la grammaire comparée.

S’inspirant d’une démarche explicative visant à reconstituer dans une perspective diachronique les conditions nécessaires permettant de rendre compte de correspondances phonétiques systématiques observables entre langues apparentées, Guillaume développera une méthode d’analyse visant à expliquer, en synchronie cette fois, les variations dont le signifié des mots et des morphèmes peut être l’objet dans une même langue. À un rapport systématique au sein duquel une condition unique nécessaire et ses conséquences variées sont vues séparées par un long intervalle de temps historique, Guillaume substituera un rapport systématique opposant en synchronie le plan de la langue – le langage puissanciel, en puissance, in posse[1] – au plan du discours – le langage effectif – plans que sépare un bref intervalle de temps opératif, les quelques millièmes de secondes que requiert le passage de la langue au discours.

Sommaire

Théorie

Temps opératif et temps puissanciel

Article détaillé : cinétisme.

Après trois courts essais parus entre 1911 et 1913, Guillaume publie en 1919 son premier ouvrage, consacré à une étude détaillée des emplois de l'article en français moderne et à travers laquelle sont relevés et finement analysés les nombreux effets de sens que l’article est susceptible de produire. Il ne parvient pas encore alors à décrire le système de l’article – il lui faudra encore vingt ans pour le reconstituer – mais il aperçoit déjà la nécessité de distinguer deux états d’existence du substantif, à savoir l’état puissanciel sous lequel il se présente avant emploi et l’état effectif sous lequel il est observable après emploi.

L’article est vu dans ces conditions comme le signe explicitant la transition du substantif de son état puissanciel à son état effectif. Guillaume en vient ainsi à poser le premier principe d’analyse de la théorie du langage qu’il va progressivement édifier, à savoir la distinction, partout nécessaire, des deux plans du langage que sont la langue – langage puissanciel – et le discours – langage effectif – et la nécessité d’une opération de pensée permettant le passage d’un état à l’autre du langage.

C’est précisément cette nécessité de faire intervenir dans l’analyse du langage le paramètre du temps, du temps opératif, que viendra mettre en lumière son second et principal ouvrage, Temps et verbe[2] (1929) Cet ouvrage est consacré à la représentation linguistique du temps exprimée par le verbe. Modes et temps verbaux forment alors un système auquel Guillaume donnera le nom de chronogénèse, système permettant au locuteur de situer de diverses manières la durée d’un procès, représenté en position de contenu, dans le temps d’univers, représenté en position de contenant. La chronogénèse correspond ainsi à une opération de pensée qui, comme toute opération, requiert du temps pour se matérialiser (un temps très bref). Le temps opératif porteur de la chronogénèse, symbolisé par un axe longitudinal, peut alors être intercepté en divers points de son développement. Chaque interception, selon qu’elle survient plus ou moins tôt ou tard dans le temps opératif, livrera une représentation plus ou moins particularisée du temps d’univers – une chronothèse – correspondant au mode verbal. À l’intérieur de chaque mode verbal, s’opposent les uns aux autres un nombre variable de temps verbaux, dont la valeur est déterminée en fonction de la position qu’ils y occupent. Le système de l’aspect, auquel est redevable en français l’opposition des formes simples et composées du verbe, repose également sur un jeu de positions systématiques, tout procès pouvant être représenté en intériorité de durée (aspect immanent[3] : boire ; boit ; buvait ; etc.) ou en extériorité de durée (aspect transcendant[4] : avoir bu ; a bu ; avait bu ; etc.).

Articles détaillés : Temps (grammaire) et verbe.

La partie du discours dénommée « verbe » apparaîtra dans ces conditions comme un système de systèmes, mis à la disposition du sujet parlant et lui permettant, chaque fois que la formation d’une phrase le requiert, de construire le contenu de signification d’un verbe. À partir de cette découverte majeure, Guillaume tentera d’analyser la façon dont divers types de mots sont construits lors d’un acte de langage, c’est-à-dire de reconstituer les divers psychosystèmes qui en conditionnent la construction.

Mouvement et interception de mouvement (ou « saisie ») vont progressivement devenir dans la théorie linguistique de Guillaume les deux paramètres essentiels à la reconstitution de tout système et la technique d’analyse à laquelle ils donnent lieu sera désignée par l’auteur linguistique de position. L’acte de langage, à travers lequel le locuteur parvient à donner une forme linguistique à un certain contenu de visée de discours, correspond à une activité complexe dont le déroulement dans le temps opératif est également représentable par un axe longitudinal qui peut être intercepté en divers points de son développement. Une interception précoce de l’acte de langage livrera l’élément formateur de mot – saisie radicale – et son interception tardive et finale la phrase – saisie phrastique. Entre ces deux interceptions extrêmes de l’acte de langage, surviendra l’interception moyenne du mot – saisie lexicale. Contrairement aux saisies radicale et finale, qui sont fixes, la saisie moyenne est historiquement mobile. Elle peut survenir au voisinage immédiat de la saisie radicale, auquel cas le mot prendra la forme d’un caractère monosyllabique. Elle peut survenir au voisinage de la saisie phrastique, livrant alors le mot-phrase des langues polysynthétiques. Elle peut enfin survenir à des distances variables de ces deux saisies extrêmes de l’acte de langage et produire une grande diversité de formes de mot. Il n’est pas deux langues, aux yeux de Guillaume, qui aient exactement la même façon de bâtir le mot.

Exemple de « mouvement psychosystématique » appliqué aux pronoms[5].

Idéogénèse et morphogénèse : vers une théorie générale du mot

De 1938 jusqu’à la fin de son enseignement, Guillaume consacrera une part de plus en plus importante de ses recherches à l’édification d’une théorie générale du mot, à laquelle il donnera dans les dernières années le nom de théorie des aires glossogéniques du langage. Il s’attachera non seulement à décrire la variation dont la structure du mot est l’objet à travers les langues mais surtout à démontrer le lien nécessaire de filiation entre les divers états de mots. Aux yeux de Guillaume, les mots construits que l’on peut observer au plan du discours résultent tous de procès de construction effectués par le sujet parlant lors d’un acte de langage sous l’impulsion d’une visée de discours. Et ces procès de construction sont prévus au plan de la langue à travers les divers psychosystèmes qu’elle regroupe, la langue étant elle-même un système de systèmes. Dans le cas des langues indo-européennes, la construction d’un mot s’opère en deux temps. Elle met en cause d’une part la genèse de son signifié de nature lexicale – opération d’idéogénèse – et la genèse de son signifié de nature grammaticale – opération de morphogénèse, chacune de ces opérations requérant pour se matérialiser du temps opératif peut être interceptée en divers moments de son développement. La seconde opération de pensée a pour effet la saisie de la matière lexicale à travers une série de formes contribuant à la définition d’une partie du discours.

Cependant, comme le découvrira assez tôt Guillaume, les conditions opératives présidant à la genèse d’un mot dans une langue indo-européenne ne sont pas, loin s’en faut, universelles et ce sont les conditions de variation de la genèse du mot à travers les diverses typologies linguistiques que vise à expliquer sa théorie des aires glossogéniques du langage. À travers les réflexions qui accompagneront le développement de cette théorie générale du mot, Guillaume mettra en lumière le rapport étroit qui lie, dans toute langue, le mot (la morphologie) et la phrase (la syntaxe), la forme du mot, dans toute langue, se présentant conditionnante à l’endroit de la phrase. L’importance qu’il a accordée au cours de sa vie de chercheur à l’étude du mot obéit ainsi à un principe méthodologique en vertu duquel une théorie bien faite de la phrase n’a de chance d’être réussie que dans le prolongement d’une théorie bien faite du mot.

Postérité - Le fonds Gustave Guillaume

Guillaume eut l’heureuse idée, pour la postérité, de conserver tous les textes préparatoires aux conférences hebdomadaires qu’il prononça de 1938 à 1960 à l’École Pratique des Hautes Étude de la Sorbonne. Certaines années, le linguiste prononçait deux, voire trois conférences par semaine. Le texte de ces conférences, auquel il convient d’ajouter un ensemble très varié de notes de recherche, d’essais et de mémoires, totalisent plus de 60 000 feuillets manuscrits déposés en 1960 et conservés depuis au Fonds Gustave Guillaume de l’Université Laval à Québec. En 1971, Roch Valin, légataire testamentaire des manuscrits de Guillaume, entreprend la publication de ses conférences dans une collection d’ouvrages intitulée Leçons de linguistique de Gustave Guillaume. Dix-sept ouvrages ont paru à ce jour dans cette collection et il faudra une dizaine d’autres ouvrages pour en terminer l’édition. Une seconde collection d’ouvrages, destinée à la publication des essais et des mémoires du linguiste, a vu le jour en 2003. Trois ouvrages ont paru dans cette nouvelle collection portant l’intitulé général Essais et mémoires de Gustave Guillaume.

Le site du fonds Gustave Guillaume propose une bibliographie détaillée de l’œuvre publiée de Gustave Guillaume de même qu’une bibliographie d’articles et ouvrages inspirés de sa théorie. Un premier ouvrage d’introduction à la linguistique guillaumienne a paru en anglais sous l’intitulé : Language in the Mind (Walter Hirtle, McGill-Queen’s University Press, Montréal 2007). La parution d’un ouvrage d’introduction à la théorie linguistique de Guillaume (Ronald Lowe, Presses de l’Université Laval) sous l’intitulé Introduction à la psychomécanique du langage I : Psychosystématique du nom est prévue pour le premier trimestre de 2008.

Notes et références

  1. Voir les trois temps qu'il distingue au cours des quelques secondes du temps opératif : in posse, in fieri et in esse dans l'article sur la psychomécanique
  2. Gustave Guillaume, Temps et verbe. Théorie des aspects, des modes et des temps suivi de L'architectonique du temps dans les langues classiques, Honoré Champion, Paris, 1984 (original 1929), ISBN 2 85203 129 9.
  3. aspect non-accompli
  4. aspect accompli
  5. Olivier Soutet, La syntaxe du français, PUF, 1989, ISBN 2 13 045687 1

Annexes

Articles connexes

Liens externes

Bibliographie

  • Gustave Guillaume, Temps et verbe. Théorie des aspects, des modes et des temps suivi de L'architectonique du temps dans les langues classiques, Honoré Champion, Paris, 1984 (original 1929), ISBN 2 85203 129 9.
  • Guy Colmant, La psycho-systématique de Gustave Guillaume, Le Langage et l'Homme, janvier 1969 : 242-246

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