Francophonie en Vallée d'Aoste


Francophonie en Vallée d'Aoste
Bilinguisme franco-italien sur la façade de la mairie d'Aoste

La langue française et la langue italienne sont sur un pied d'égalité[1] dans la région italienne de la Vallée d'Aoste à tous niveaux et dans tous les domaines, excepté la justice. La Vallée d'Aoste représente le seul régime de bilinguisme d'Italie visant à ne pas créer des communautés linguistiques séparées, grâce à un système d'apprentissage scolaire égalitaire (la même quantité d'heures d'apprentissage est consacrée aux deux langues, le choix de la langue d'enseignement des autres matières est confié à la discrétion du professeur). Chaque Valdôtain est supposé connaître les deux langues, ce qui constitue la réalité, avec des déséquilibres, surtout en faveur de l'italien, sans pourtant que se vérifie jamais une situation de monolinguisme.

Très peu de personnes ont aujourd'hui le français standard comme langue maternelle au Val d'Aoste. Dans la plus petite des régions italiennes, où se concentrent les plus hauts sommets européens, le français historiquement a toujours occupé une position prédominante par rapport au patois valdôtain du groupe Francoprovençal.

Or cette langue française jouissait jadis d'une position très forte, et de nos jours, la région est officiellement bilingue, même s'il s'agit plus d'une affirmation identitaire que d'une réalité. Ce processus est dû sans doute d'une part à l'attachement des Valdôtains pour leur patois, et d'autre part aux médias italiens et aux petites dimensions de la région.

De toute façon, le français joue encore un rôle primaire dans l'activité politique (surtout dans les rapports bilatéraux avec les régions limitrophes francophones, entre autres dans le cadre des projets Interreg) et chez les intellectuels valdôtains et dans les milieux culturels en général.

La signalisation routière est presque parfaitement bilingue, avec des déséquilibres parfois en faveur de l'une, parfois de l'autre langue.

Les Valdôtains ont donc aujourd'hui l'italien comme langue maternelle, mais tous connaissent le français au moins au niveau moyen. Pour les autochtones la langue maternelle est le francoprovençal. Pour certaines familles, appartenant surtout à l'élite intellectuelle et politique aostoise, la langue maternelle et de tous les jours est le français.

Sommaire

Histoire de la langue française en Vallée d'Aoste

Aoste

Le français est devenu la langue officielle de la Vallée d'Aoste après la promulgation de l'« Édit de Rivoli » par Emmanuel-Philibert Ier de Savoie le 22 septembre 1561.

« Ayant toujours et de tout tems esté la langue françoise en nostre pais et duché d’Aoste plus commune et generale que point d’aultre et ayant le peuple et sujects dudict pais adverti et accoustumé de parler ladicte langue plus aisement que tout aultre..à cette cause avons voulu par ces présentes dire et déclarer, disons et declarons nostre vouloir estre resolument que audict pais et duché d’Aouste nulle personne quelle qu’elle soit ait à user tant ès procedures et actes de justice que à tout contracts , instruments enquestes et aultres semblables choses, d’aultre langue que françoise à peine de nullité desdicts contracts et procedures... » [2]

Région historiquement francoprovençale (ou arpitane) au sein des États de Savoie puis du royaume de Piémont-Sardaigne, la Vallée d'Aoste ne suivit pas le sort de la Savoie et de Nice, qui furent soumises à plébiscite et annexées à la France en 1860, et resta au sein du nouvel État unitaire italien. Dès lors le Val d'Aoste n'a cessé de lutter contre les attaques faites à sa culture. La période fasciste fut particulièrement violente avec une politique d' "italianisation" systématique.

L'émigration des Valdôtains de souche, notamment vers la France, surtout vers Paris[3], et vers Genève (où encore aujourd'hui sont présentes des communautés d'immigrés), unie à l'immigration de Vénitiens et de Calabrais soutenue par le régime fasciste et par l'installation de l'industrie sidérurgique Cogne et l'exploitation des mines de fer à Cogne et de charbon à La Thuile, l'interdiction de la langue française et la fermeture des écoles de hameau contribuèrent à bouleverser durablement cette société montagnarde isolée. Tous les toponymes furent italianisés (Morgex en Valdigna d'Aosta, Chamois en Camosio, Champorcher en Campo Laris, etc.). Un projet similaire pour les patronymes fut arrêté avec la libération de l'Italie et la chute du fascisme. Le français étant banni, la population se rabattit sur la pratique orale du francoprovençal, tolérée par les autorités. Le français était enseigné en cachette, dans la plupart des cas par les curés.

En réaction à ces mesures autoritaires, se constitua un courant de résistance culturel, animé par un jeune juriste, Émile Chanoux. Ce dernier, à la tête de la « Ligue valdôtaine pour la protection de la langue française dans la Vallée d'Aoste » mena une action systématique en faveur de la défense du français (voir, par exemple, les Écrits). Des revendications linguistiques bientôt concomitantes à des revendications fédéralistes.

Plaque en souvenir du centenaire de la première réunion de la Ligue Valdôtaine (place Émile Chanoux, à Aoste)

Réfugié en France, Chanoux retourne au Val d'Aoste en 1943, participe à la conférence de Chivasso, au cours de laquelle il précise sa vision politique d'une région valdôtaine sous le régime d'une constitution italienne à la suisse. Il est arrêté le 18 mai 1944 par les autorités fascistes et meurt dans la nuit.

Sensible à la question linguistique, Charles de Gaulle avait envisagé un moment l'annexion du Val d'Aoste à la France, encouragé en cela par un courant favorable au rattachement à la France important parmi les Valdôtains, qui accueillirent le Général français à Aoste. Cependant, l'opposition farouche des Américains, doublé par les difficultés saisonnières de passage entre la France et la vallée (les tunnels n'existant pas, la communication auraient été exclue pendant au moins 4 mois par an), conduisirent à l'abandon de ce projet. De Gaulle obtint cependant l'assurance d'un régime d'autonomie pour la vallée[réf. nécessaire].

L'après-guerre a permis un retour officiel du français avec le statut d'autonomie. Les années 1960 et 1970 avec le développement industriel et touristique ont accéléré la modernisation de la région.

Le sondage linguistique

Panneau bilingues de signalisation routière à Signayes

Il y a une dizaine d'année, la Fondation Émile Chanoux a lancé le projet d'un sondage linguistique[4] auprès de la population valdôtaine pour définir la pratique des langues dans cette région-carrefour multilingue. Les résultats ont montré une suprématie de l'italien par exemple comme langue maternelle, suivi par le francoprovençal, le français, et d'autres langues et patois.

Toutefois, une analyse menée par des professeurs de l'Université de Turin ont montré une fiabilité incomplète de ce sondage. Dans beaucoup de cas, en effet, se posaient des problèmes telle l'ignorance des personnes interrogées de notions comme la langue maternelle, ce qui a faussé les réponses aux questionnaires, par le fait par exemple d'entendre par langue maternelle la langue qu'on entend le plus souvent à la télévision, ou la langue d'État. Par conséquent, il en résulte que des vallées fortement patoisantes, comme celle de Cogne, sont à majorité italophone, ce qui est faux.

Il est donc assez difficile de dresser un profil linguistique de la Vallée d'Aoste, surtout en tenant compte du fait que rarement l'expression de l'identité culturelle et ethnique est strictement liée à la langue parlée, comme c'est le cas de l'allemand au Haut-Adige.

Bilinguisme

En 1900, le francoprovençal était la langue maternelle de 92% de la population de la vallée.

Carte d'identité bilingue italien-français

La connaissance du français et de l'italien est obligatoire pour travailler dans le secteur public, bien que l'italien soit plus diffusé comme langue de tous les jours, surtout à Aoste et dans les agglomérations majeures. Le patois francoprovençal est dominant dans les vallées latérales et dans certains domaines, tels que l'élevage et l'agriculture, plus strictement liés à la réalité locale.

Le français est aujourd'hui langue seconde, mais n'est pas langue maternelle ou langue de communication publique de la population, mis à part dans certains domaines. La vie sociale se déroule en italien, et plus rarement en français à Aoste, et en Valdôtain dans le reste de la Vallée.

L'adoption du français comme langue minoritaire de l'État italien, par la loi nationale n°482 reflète la volonté d'harmoniser les dispositions nationales avec l'esprit des accords internationaux sur lesquels se fonde la pratique du bilinguisme au Val d'Aoste après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sur cette base, le choix de l'usage du français ou de l'italien dans les rapports avec l'administration publique est libre, par conséquent le recrutement de personnel est subordonné à la connaissance active des deux langues. La signalisation routière est bilingue, tandis que les toponymes sont seulement en français, les variantes en italien inventées pendant la période fasciste ayant été abolies après la Seconde Guerre mondiale, excepté pour la ville d'Aoste (Aosta en italien).

La fonction statutaire et représentative de la langue française favorise notamment le développement médiatique : le quotidien du parti majoritaire (l'Union valdôtaine) Le Peuple valdôtain, est entièrement francophone, ainsi que d'autres magazines ; des émissions radio et télévisées en français sont proposées quotidiennement, et les maisons d'édition valdôtaines promeuvent la publication d'ouvrages en français et en francoprovençal d'auteurs locaux. Il ne faut entre autres oublier l'influence exercée par les médias francophones étrangers, en particulier de canaux radiophoniques et de chaînes de télévisions (notamment France 2 et TSR1), régulièrement captées au Val d'Aoste à l'aide de relais de télévision installés sur les montagnes selon des accords internationaux. La presse quotidienne, aussi bien que les magazines et les revues françaises et suisses peuvent être achetées dans les kiosques à Aoste à un prix nettement inférieur que dans le reste d'Italie.

Bilinguisme dans le système éducatif

L'école primaire à Variney, dans la commune de Gignod

À l'école, le français est enseigné à égalité avec l'italien selon les statuts régionaux et des lois nationales et régionales (dont la dernière est la loi régionale n°53 de 1994), ce qui fait en sorte que tous les Valdôtains connaissent bien cette langue au moins au niveau passif, à côté de la langue maternelle italienne (surtout à Aoste) et valdôtaine dans les autres communes de la région.

Les dernières années ont vu un rattrapage en faveur du francoprovençal à l'école primaire. En ce qui concerne l'enseignement secondaire, le français y est enseigné en moyenne 6 heures au lieu de 3 heures (en Italie pour la première langue au niveau de la scuola media) dont deux en co-présence avec une autre matière comme les maths-sciences.

Dans les instituts supérieurs (correspondant aux lycées généraux technologiques et professionnels en France), l'enseignement en français est aussi dispensé à raison de 6 heures hebdomadaires. En ce cas sont également prévues des disciplines enseignées en français (littérature, histoire de la Vallée d'Aoste, sciences, mathématiques).

Le lycée technique et professionnel commercial et pour géomètres de Châtillon propose un bac italien-français (STT).

Au niveau du baccalauréat, les Valdôtains ont une quatrième épreuve en français (de français) similaire à celle qu'ils passent en italien.

Depuis peu, une université, l'Université de la Vallée d'Aoste, a été créée, mais seuls les cours pour devenir instituteur et en économie du tourisme sont bilingues. Les autres disciplines sont dispensées en italien, à cause de la présence d'enseignants provenant surtout des universités de Milan et de Turin. Un cours obligatoire de français et de culture francophone est cependant au programme.

Enseignement trilingue dans la vallée du Lys

Les écoliers de la Vallée du Lys, d'origine walser, qui parlent un dialecte alémanique, bénéficient d'un enseignement de la langue allemande et d'un régime de protection spécial de leur dialecte, qui a été récemment inséré dans le programme d'études des écoles maternelle et primaire.

Bibliographie

  • (fr) Alexis Bétemps, La langue française en Vallée d'Aoste de 1945 à nos jours T.D.L., Milan
  • (fr) Jules Brocherel, Le Patois et la langue française en Vallée d'Aoste éd. V. Attinger, Neuchâtel
  • (it) Maria Sole Bionaz et Alessandro Celi Le radici di un'autonomia, Aoste
  • (fr) Rosellini Aldo, La francisation de la Vallée d’Aoste, dans Studi medio latini e volgari, vol. XVIII, 1958.
  • (fr) Keller, Hans-Erich, Études linguistiques sur les parlers valdôtains, éd. A. Francke S.A., Berne, 1958.
  • (fr) Schüle, Ernest, Histoire linguistique de la Vallée d’Aoste, dans Bulletin du Centre d’Études francoprovençales n° 22, Imprimerie Valdôtaine, Aoste, 1990.
  • (fr) Favre, Saverio, Histoire linguistique de la Vallée d’Aoste, dans Espace, temps et culture en Vallée d’Aoste, Imprimerie Valdôtaine, Aoste, 1996.
  • (fr) Frutaz, François-Gabriel, Les origines de la langue française en Vallée d’Aoste, Imprimerie Marguerettaz, Aoste, 1913.
  • (fr) Bérard, Édouard, La langue française dans la Vallée d’Aoste, Aoste, 1861.
  • (fr) Bétemps, Alexis, Les Valdôtains et leur langue, avant-propos d’Henri Armand, Imprimerie Duc, Aoste, 1979.
  • (fr) Bétemps, Alexis, Le bilinguisme en Vallée d’Aoste : problèmes et perspectives, dans Les minorités ethniques en Europe, sous la direction de A.-L. Sanguin, l’Harmattan, Paris, 1993, p. 131-135.
  • (fr) Bétemps, Alexis, Le francoprovençal en Vallée d’Aoste. Problèmes et prospectives, dans Lingua e comunicazione simbolica nella cultura walser, VI. Walsertreffen (6e rencontre des Walsers), Fondazione Monti, Ausola d’Assola, 1989, p. 355-372

Notes et références

  1. Statuts de la région autonome Vallée d'Aoste, titre VIe : « La langue française et la langue italienne sont à parité en Vallée d'Aoste. Les actes publics peuvent être rédigés dans l'une ou l'autre langue, à l'exception des actes de l'autorité judiciaire, qui sont rédigés en italien. Les administrations de l'Etat prennent à leur service dans la Vallée, autant que possible, des fonctionnaires originaires de la Région ou qui connaissent le français. »
  2. Cité par Maria Sole et Alessandro Celi dans Le radici di un'autonomie.
  3. Les Français de souche valdôtaine seraient environ 500000 d'après l'Union valdôtaine de Paris (voir le site officiel)/
  4. Sondage linguistique de la Fondation Émile Chanoux

Voir aussi

Liens externes




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