Dystopie


Dystopie

Une dystopie — ou contre-utopie — est un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur et contre l'avènement de laquelle l'auteur entend mettre en garde le lecteur. La dystopie s'oppose à l'utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie propose un des pires qui soit. La différence entre dystopie et utopie tient moins au contenu (car, après examen, nombre d'utopies positives peuvent se révéler effrayantes) qu'à la forme littéraire et à l'intention de son auteur.

Cette forme littéraire a été popularisée par Le Meilleur des mondes (1932) d'Aldous Huxley, La Kallocaïne de Karin Boye (1940), 1984 (1948) de George Orwell, Limbo (1952) de Bernard Wolfe, Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury, La Planète des singes (1963) de Pierre Boulle et Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine.

Les mondes terrifiants décrits dans ces romans ont laissé à penser qu'une dystopie était, par définition, la description d'une dictature sans égard pour les libertés fondamentales[réf. nécessaire]. Il existe cependant des contre-exemples, et la critique est divisée quant aux relations entretenues entre la dystopie et les régimes politiques qu'elle vise. Que la dystopie soit par nature une critique d'un système politique ou idéologique précis (et en particulier une critique du totalitarisme) est un point qui demeure débattu dans les milieux universitaires.

L'impact que ces romans ont eu sur la science-fiction a souvent amené à qualifier de dystopie tout texte d'anticipation sociale décrivant un avenir sombre.

Sommaire

Étymologie du mot dystopie

Le mot dystopie vient de l'anglais dystopia, qui a été formé par l'association du préfixe dys- et du radical d'origine grecque, τόπος (« lieu »). Cette association a été conçue pour rappeler le terme utopie, auquel il s'oppose.

Le préfixe dys- est emprunté au grec δυσ-, et signifie négation, malformation, mauvais, erroné, difficile. Il a surtout une valeur péjorative. Il s'oppose ainsi clairement au préfixe εὖ- (« heureux ») que Thomas More avait en vue lorsqu'il a forgé le mot utopia. (« Utopia » constitue en effet une sorte de jeu de mots : la prononciation anglaise de l'époque ne distingue pas la prononciation des préfixes εὖ- (« heureux ») et οὐ- (« négation », « inexistence »). L'utopie est donc étymologiquement un lieu heureux et un lieu inexistant[1]). D'un point de vue étymologique, dystopie signifie donc « mauvais lieu », « lieu néfaste », un lieu en tout cas connoté négativement.

La première utilisation du terme dystopia est habituellement attribuée à John Stuart Mill, dans un discours de 1868 au parlement britannique[2].

Problèmes terminologiques : « dystopie », « contre-utopie » et « anti-utopie »

La terminologie critique de la dystopie ne fait pas l'objet d'un large consensus, et les termes « dystopie », « contre-utopie » et « anti-utopie » sont souvent employés de façon interchangeable. Sauf peut-être dans le milieu restreint de la critique de science-fiction, où le terme « dystopie » est le plus utilisé.

Certains critiques toutefois utilisent simultanément plusieurs de ces termes pour opérer des distinctions plus fines. Le but est généralement de distinguer (1) les récits peignant des avenirs sombres des (2) récits visant à récuser la pensée utopique. Les couples de termes opposés sont très variables. Par exemple :

  • (1) Dystopie versus (2) contre-utopie
  • (1) Dystopie versus (2) anti-utopie
  • (1) Contre-utopie versus (2) anti-utopie

La question des relations entre les genres dystopiques et utopiques demeure un sujet débattu. Cette absence de consensus, compliquée par l'origine anglaise du mot « dystopie », explique en partie les divergences terminologiques existant dans la littérature critique.

Définition du champ spécifique de la dystopie

Dystopie et science-fiction

Parce que la dystopie vise à présenter sous forme narrative les conséquences néfastes d'une idéologie, l'univers qu'elle décrit ne s'éloigne du nôtre que par les seules transformations sociales ou politiques que l'auteur désire critiquer. Rapprocher l'univers dystopique du nôtre, c'est un moyen pour l'auteur de rendre sa dénonciation plus efficace[3]. Il est donc naturellement amené à situer son univers dystopique dans un futur plus ou moins proche et à en exclure toute dimension fantastique qui viendrait affaiblir son argumentation.

Anticipation, mouvement rationnel de l'Histoire : ces caractéristiques rapprochent naturellement le projet dystopique de la science-fiction. C'est pourquoi la dystopie est souvent considérée comme un sous-genre de la science-fiction. Les deux genres se distinguent néanmoins dans leur traitement de la science et de l'innovation technologique[réf. nécessaire].

En effet, si la science-fiction imagine des découvertes scientifiques ou technologiques, les met en scène et s'interroge sur leurs conséquences, le champ spéculatif de la dystopie est en revanche centré sur les conséquences possibles des changements d'ordre politique. Dans une dystopie, l'évolution technologique n'est pas un facteur déterminant : les trouvailles technologiques (« télécrans » dans 1984, méthodes de clonage et de manipulation des fœtus dans Le Meilleur des Mondes) ne sont pas des phénomènes dont les conséquences sont analysées, ils sont les conséquences d'une volonté politique (volonté de surveillance dans 1984, volonté de modeler l'homme aux besoins de la société dans Le Meilleur des Mondes). D’ailleurs, les innovations technologiques présentées dans les plus célèbres des dystopies n'ont pas l'aspect spectaculaire qu'elles ont souvent dans la science-fiction. Elles se sont souvent montrées parfaitement réalisables a posteriori : la télésurveillance est aujourd'hui commune, et le clonage animal, qui laisse présager du clonage humain, est également une réalité. Quant aux postulats scientifiques surnaturels ou métaphysiques ils n'ont tout simplement pas leur place dans la dystopie.

Ainsi, si la dystopie s'inscrit dans le cadre du texte d'anticipation en décrivant un univers futur plus ou moins proche, son objet spécifique la distingue de la science-fiction classique[réf. nécessaire]. Les auteurs des premières dystopies ne sont d'ailleurs pas des auteurs de science-fiction. Les frontières entre les deux genres demeurent toutefois poreuses : la science-fiction qui se préoccupe de problèmes politiques et sociaux, intègre bien souvent des thèmes issus des contre-utopies.

Dystopie et monde futuriste sombre

Il convient, pour saisir la signification du terme de contre-utopie de revenir au sens de l'utopie. Une utopie, c'est-à-dire une société idéale, n'est pas le fruit d'un concours de circonstances mais le résultat d'un plan réfléchi. Les sociétés utopiques, comme celle de Thomas More, sont « parfaites » parce que voulues comme telles. De même, une contre-utopie n’est pas simplement la description d'un monde effrayant : elle est la description d'un monde rendu effrayant par la réalisation raisonnée et consciente d'un projet politique. Les mondes de 1984, de Nous Autres ou du Meilleur des Mondes sont des contre-utopies en ce sens qu'ils sont, de même que les mondes « parfaits » des utopies, des créations visant à réaliser sur Terre un certain idéal.

Il apparaît donc abusif de qualifier de contre-utopie toute création littéraire visant à décrire un avenir terrifiant. Les univers décrits par la littérature cyberpunk, la plupart des mondes post-apocalyptiques et, en général, les récits de science-fiction anticipant sur les dérives de notre société ne peuvent être qualifiés de contre-utopiques (même s'ils ont des points communs avec la contre-utopie) car ces mondes ne sont pas le fruit d'un projet politique précis.

La dystopie : une mise en perspective de l'utopie

Points communs entre utopie et dystopie

Les univers utopiques et contre-utopiques ont en commun de ne pas être simplement des mondes imaginaires. Ils sont le résultat d'un projet politique. Ce projet vise à rendre possible un idéal : idéal d'égalité dans l'utopie collectiviste de Thomas More ou dans celle de Campanella, idéal de pouvoir absolu dans 1984, idéal d'ordre et de rationalité dans Nous Autres. L'idéal de bonheur est peut-être un peu plus ambigu. Il est défini comme la suppression de toute souffrance dans Le Meilleur des Mondes, et comme la sécurité et la stabilité dans Un bonheur insoutenable d'Ira Levin.
Les sociétés décrites dans les utopies aussi bien que dans les contre-utopies ont pour caractéristique d'être « parfaites ».

« Certes, ce Taylor était le plus génial des anciens. Il est vrai, malgré tout, qu'il n'a pas su penser son idée jusqu'au bout et étendre son système à toute la vie, à chaque pas, à chaque mouvement. »

— Zamiatine, Nous autres, p. 64

Leur perfection tient en ce que, d'une part, elles réalisent parfaitement l'idéal qu'elles se sont assigné (égalité parfaite chez More, oppression parfaite chez Orwell et bonheur parfait chez Huxley) et que, d'autre part, elles sont inaltérables. En effet, un monde parfait ne saurait être menacé ou provisoire et se doit d'être, d'une manière relative du moins, éternel. Le principal défi posé à l'utopiste consiste, en effet, à empêcher toute possibilité de retour en arrière.

Passage du descriptif au narratif

Les nombreuses utopies créées depuis la Renaissance (La Cité du Soleil de Campanella, L'Utopie de Thomas More, La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon et bien d'autres encore) sont des textes de type descriptif, voire philosophique. Ils débutent assez souvent par une courte partie narrative où un voyageur raconte comment il a abordé les terres inconnues qu'il décrit ensuite en détail. Il n'y a pas d'action dans une utopie, ce qui est d'ailleurs bien naturel car que pourrait-il s'y passer[4] ?

À l'inverse, les contre-utopies sont des romans ou des récits. Le monde de 1984 ou de Nous Autres ne nous apparaît qu'au travers d'une intrigue et de personnages. Le plus souvent, la nature réelle de l'univers d'une contre-utopie ainsi que les intentions profondes de ceux qui la dirigent ou l'ont créée n'apparaissent que très progressivement au lecteur.

Le sens de la contre-utopie, en tant que genre s'opposant à l'utopie, réside davantage dans ce changement de type textuel que dans la nature des univers décrits. À l'exception notable de 1984 qui décrit un monde maléfique de par son projet même, les univers contre-utopiques se distinguent assez peu de leurs pendants utopiques : les deux sont également motivés par la recherche du bonheur de tous. Seul le point de vue change.

Passage du collectif à l'individuel

Les utopies classiques portent leur regard sur la construction sociale, politique et culturelle dans son ensemble. Le cas des individus ne trouvant pas leur bonheur dans un tel monde, ou refusant d'en suivre les règles, est considéré comme un problème marginal. Thomas More envisage par exemple l'éventualité que des citoyens de son île refusent de se plier aux règles communes et propose que ceux-ci soient condamnés à l'esclavage. Il ne considère pourtant pas cette impossibilité d'intégrer tout le monde à sa société parfaite comme une faille à l'ensemble de son système.
À l'inverse, les contre-utopies sont des romans dont les personnages principaux sont justement des inadaptés qui refusent ou ne peuvent se fondre dans la société où ils vivent.

La contre-utopie n'est donc pas tant une utopie maléfique qu'une utopie classique vue sous un angle différent : celui de l'individu.

Problématiques soulevées par la dystopie

Les œuvres contre-utopiques portent la marque des préoccupations et des inquiétudes de leur époque. La naissance du régime soviétique et, plus tard, la menace du totalitarisme offraient des thèmes idéaux à la naissance et au développement de la contre-utopie. Les perspectives nouvelles de prospérité et de bonheur pour tous offertes dès la première moitié du XXe siècle par la société de consommation naissante (permise par le taylorisme) aux États-Unis offrent quant à elles la matière première du Meilleur des Mondes de Huxley.

Dystopie et communisme

Selon certains critiques, l'histoire de l'utopie et de son prolongement en contre-utopie est étroitement liée à celle du communisme au sens le plus large du terme. Plusieurs siècles avant la parution du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels, les utopies de la Renaissance proposent des modèles de sociétés collectivistes.

Thomas More, qui compatit au sort misérable des paysans sans terre de l'Angleterre du XVIe siècle, et voit dans la propriété privée la principale cause des malheurs de son époque, invente une société, l’Utopie, dont la principale caractéristique est de récuser la propriété individuelle. La Cité du Soleil de Campanella présente elle aussi un système de type collectiviste.

Au XIXe siècle, l'utopie prend une tournure plus pratique. Les utopistes ne sont plus simplement des théoriciens mais des militants. On parle alors de socialisme utopique pour qualifier les œuvres d'auteurs tels que Saint-Simon, Robert Owen ou Charles Fourier. Des créations de micro-sociétés utopiques sont tentées comme la secte des Shakers aux États-Unis ou le Familistère de Jean-Baptiste André Godin, d'inspiration fouriériste. Ces expériences n'ont connu qu'un succès limité.

Au XXe siècle, des régimes se réclamant du socialisme, du communisme et du marxisme s'établissent pour la première fois en Europe et ailleurs. C'est à ce moment-là que les dystopies majeures de l'histoire littéraire voient le jour. Nous Autres de Ievgueni Zamiatine est écrit en Russie en 1920, c'est-à-dire au lendemain de la Révolution soviétique. Alors même que le régime soviétique n'en est qu'à ses balbutiements, Zamiatine dénonce les risques de la société qui se dessine en Russie : au nom de l'égalité et de la rationalité, l'État décrit dans Nous Autres organise et contrôle méticuleusement les moindres aspects de l'existence de ses citoyens ; la vie privée est abolie. Nous Autres n'est pas une critique visant spécifiquement le marxisme, Zamiatine critique la volonté de vouloir planifier et rationaliser tous les aspects de l'existence et de refuser à l'homme le droit à toute fantaisie.

En 1948, le roman 1984 s'attaque lui aussi à un régime communiste, le régime stalinien. Il serait cependant exagéré d'en faire une critique de la doctrine marxiste. Le monde de 1984 ne ressemble en effet en rien à une société égalitariste. Selon ses propres déclarations, ce que dénonce Orwell dans son roman, c'est le totalitarisme qu'incarne en 1948 le régime de Joseph Staline mais, plus encore, le danger d'une généralisation mondiale de ce totalitarisme : il pense que « les graines de la pensée totalitaire se sont déjà répandues » chez la jeune classe politique de 1948[5]. Écrivain engagé à gauche, Orwell souhaitait par ce roman combattre la fascination qu'exerçait sur un certain nombre d'intellectuels britanniques de l'époque le régime soviétique. Le monde de 1984 n'est pas l'URSS de 1948 (il est bien pire) mais de nombreux détails y font allusion : l'Océania est dirigé par un parti (nommé simplement « le Parti »), la doctrine officielle s'appelle « angsoc » (« socialisme anglais »), le visage de Big Brother rappelle celui de Staline et la falsification des documents fait allusion aux falsifications des photographies opérées par le régime soviétique de l'époque.

Ainsi, il existe bien des relations entre le développement des idéologies communistes et du genre dystopique. Cependant, l'existence de dystopies dont la cible est différente comme Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, qui critique plutôt la société de consommation, voire de dystopies prenant fait et cause pour le marxisme et nettement anti-capitaliste comme Le Talon de fer de Jack London montrent que la dystopie est avant tout une arme rhétorique « neutre » pouvant s'appliquer à n'importe quelle idéologie, au choix de l'auteur.

Dystopie et conservatisme

D'autres critiques envisagent la dystopie comme un genre essentiellement conservateur et réactionnaire, œuvrant à l'encontre des forces du progrès social. En effet, en s'opposant à des courants idéologiques en plein essor au moment de sa rédaction, la dystopie défend de fait le statu quo et valorise implicitement le présent, fût-il critiquable, au détriment des projets progressistes.

Cet avis est celui de Régis Messac qui, pendant l'hiver 1936-37, publie La Négation du progrès dans la littérature moderne ou Les Antiutopies. La thèse qu'il y expose est celle d'une continuité entre les critiques du socialisme et de l'utopie du XIXe siècle[6] et les prémices de la dystopie telles qu'il les observe dans le premier tiers du XXe siècle[7].

À une époque plus contemporaine, ce type de critique a été produit à l'encontre de 1984 de Georges Orwell. Ainsi la critique Nadia Khouri estime-t-elle qu'Orwell se situe pleinement dans la tradition de la dystopie qui est par nature « nihiliste et réactionnaire » : « À l'instar des autres anti-utopies, 1984 organise toute sa rhétorique pour s'en prendre aux forces historiques montantes qui menacent de détruire les structures et les principes traditionnels ». Selon elle, en dépit de l'adhésion proclamée d'Orwell au socialisme, 1984 ne correspond en aucune manière à « une conception véritablement progressiste ou socialiste[8] ».

Dystopie et conditionnement

Dans Le Meilleur des Mondes, le conditionnement commence avant la naissance

Les utopies de la Renaissance puis de l'âge classique ne sont pas des sociétés paradisiaques offrant à l'homme un cadre de vie répondant à tous ses besoins et ses désirs. Thomas More, le premier, voit dans l'égoïsme et la cupidité les causes de l'injustice de toutes les sociétés existantes et son utopie est un projet d'amélioration morale de l'homme. Les sociétés idéales ne le sont que parce qu'elles ont su faire de l'homme un être meilleur, plus civilisé et capable de servir sa communauté avant ses propres intérêts. Or, dès la naissance des utopies, leurs auteurs n'ont pu parvenir à ces résultats qu'en imposant un certain nombre de lois contraignantes : l'égoïsme et l'avidité sont empêchés, dans l'utopie de More, par l'interdiction absolue de toute propriété privée.

Les contre-utopies dénoncent dans les utopies l'incapacité de celles-ci à changer véritablement l'homme pour en faire un être heureux et digne de bonheur. Les œuvres de Huxley, Orwell, Zamiatine ou Silverberg soulignent le caractère superficiel des changements que les États contemporains ont pu imposer à la nature humaine. Ceux-ci n'ont pas su changer l’homme en profondeur et n'ont pu agir que sur son comportement.

Ainsi :

  • Dans 1984, l'État entend modifier l'esprit humain par l'usage du « novlangue » et de la « doublepensée ». Le novlangue est une langue volontairement appauvrie dont le but est d'empêcher ses locuteurs de formuler des pensées complexes et d'exercer leur esprit critique. La doublepensée est une sorte de gymnastique mentale consistant à accepter comme également vraies des propositions contradictoires. Son but est également de détruire chez l'individu tout sens logique. Ces procédés ne réussissent pourtant pas à faire accepter aux habitants de l'Océania leurs conditions de vie. Orwell insiste sur le fait que, même dépourvus de tous moyens intellectuels de contester l'ordre en place, les personnages de son roman n'en continuent pas moins de ressentir instinctivement que leur vie est inacceptable. Les méthodes du Parti n'ont pas pu venir à bout des besoins et des goûts de l'homme et n'ont su que les refouler comme en témoigne l'exemple du personnage de Parsons, fervent supporter du régime qui insulte pourtant Big Brother contre son propre gré durant son sommeil.
  • Dans Le Meilleur des mondes, les individus sont conditionnés dès leur plus jeune âge par l'écoute durant leur sommeil de slogans et d'aphorismes censés s'imprimer pour la vie dans leur esprit et visant à leur dicter le comportement à adopter dans toutes les situations. Les personnages du roman de Huxley sont ainsi dispensés d'avoir jamais à penser et échappent aux tourments qui pourraient en résulter. Ils sont également façonnés de manière à toujours se comporter conformément aux attentes de leur société. Cependant, tout comme leurs homologues de 1984, ils n'échappent pas à l'angoisse, angoisse renforcée par leur incapacité à mettre des mots sur ce qu'ils peuvent éprouver. D'où le recours régulier à une drogue (nommée « soma ») sans laquelle leur vie ne saurait être supportable. Ici encore, l'utopie n'a pas réussi à faire un homme nouveau.

Les contre-utopies dénoncent donc la prétention utopique à changer l'homme par conditionnement.

« [Les prêtres] apportent tous leurs soins à instiller dans les âmes encore tendres et dociles des enfants les saines doctrines qui sont la sauvegarde de l'État. Si elles y ont profondément pénétré, elles accompagnent l'homme sa vie entière et contribueront grandement au salut public, lequel n'est menacé que par les vices issus de principes erronés »

— Thomas More, L'utopie, p. 222

Prétention qui n'aboutit qu'à l'aliénation, le refoulement et la névrose.

Quelques textes précurseurs de la dystopie

La dystopie tire son origine de deux genres littéraires qui apparaissent ou se développent du XVIIIe siècle : les fictions critiquant la littérature utopique, dont Les Voyages de Gulliver sont l'exemple le plus célèbre, et le roman d'anticipation que popularise Louis-Sébastien Mercier.

Les récits de voyage satiriques

Les voyages de Gulliver

La mise en parallèle de deux univers, l'univers réel et un univers fictif, permet souvent à un auteur d'exercer ses talents de satiriste. La satire peut s'exercer de deux manières différentes :

  • L'univers imaginaire est une satire de l'univers réel. Les travers du monde fictif sont une exagération de ceux du monde réel et ont pour but de les dénoncer. Ce procédé, largement utilisé dans Le Meilleur des mondes (critique de la société de consommation) mais aussi dans 1984 (caricature de l'ancien régime soviétique) se retrouve dans de nombreux récits de voyages fantaisistes des XVIIe et XVIIIe siècles tels que l’Histoire comique des Estats et empires de la Lune et l'Histoire comique des Estats et Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac, ou Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift.
  • La critique du monde réel se fait par la voix des habitants du monde fictif. Huxley joue également sur ce tableau, car si le monde qu'il nous décrit peut nous sembler repoussant, il évoque aussi régulièrement au cours de son roman le dégoût que notre monde inspire à ses personnages. L'Utopie de Thomas More faisait déjà usage de ce procédé et on peut voir dans ce texte davantage une critique indirecte de l'Angleterre, par contraste avec le monde de justice de l'Utopie, qu'un véritable programme politique. More fait également référence à l’effroi et à l'étonnement que suscitent chez les Utopiens les mœurs européennes. Les Lettres persanes de Montesquieu utilisent la voix d'étrangers (de Persans, en l’occurrence) pour dénoncer les défauts de la France du XVIIIe siècle.

Fictions critiquant l'utopie au siècle des Lumières

  • 1714. Bernard de Mandeville, Private vices, public benefits, 1714 .
  • 1726. Jonathan Swift, Gulliver's travels, 1726 .
  • 1731. Antoine François Prévost, Le Solitaire anglais : Histoire de M. Cleveland, 1731 .
  • 1765. Charles-François Tiphaigne de la Roche, Histoire des Galligènes : Mémoires de Duncan, Amsterdam et Paris, Vve Durand, 1765
    La société socialiste utopique, voire naturaliste, des Galligènes, ce peuple antipodal tirant son origine des Français, voit progressivement son idéal social se saper à la base, transformant le discours du roman en une contre-utopie.
     
  • 1795. Donatien Alphonse François de Sade, Aline et Valcour : Le roman philosophique, Paris, Veuve Girouard, 1795
    Roman épistolaire écrit à la Bastille entre 1785 et 1788.
     .

Les débuts du roman d'anticipation

Article principal : Anticipation.

L'héritage de la thématique dystopique

Le nombre d'œuvres relevant de la dystopie au sens strict du terme est assez restreint. Les dystopies les plus célèbres ont cependant créé une thématique dont l'influence a été très importante sur la science-fiction actuelle. On retrouve dans nombre de romans de science-fiction les thèmes suivants :

  • l'utilisation de moyens médicaux pour contrôler les individus violents, contestataires ou plus simplement pour endormir l'angoisse est l'un des piliers du Meilleur des mondes. L'Orange mécanique d'Anthony Burgess reprend cette idée de manière plus brutale dans le traitement infligé à Alex pour supprimer en lui toute possibilité de se montrer violent ;
  • le thème d'une société très organisée, refermée sur elle-même et séparée par des murs d'un monde chaotique (Le cycle de Wang, de Pierre Bordage, habituellement classé dans la science-fiction « tout court » et non dans le genre dystopique) ;
  • le thème plus large d'un futur non plus radieux, mais inquiétant et sans espoir, ou encore celui d'une concentration de tout le pouvoir entre les mains d'une petite élite.

Au-delà de la science-fiction, de nombreux autres genres littéraires ont intégré les thématiques de la dystopie. L'influence de ces thématiques s'étend également au-delà de la littérature et enrichissent de nombreuses bande dessinées (notamment les mangas), le cinéma, ou encore le jeu vidéo.

Principales œuvres dystopiques

En littérature

(ordre chronologique)

  • 1899. Herbert George Wells, Quand le dormeur s'éveillera [« When the Sleeper wakes »], 1899 
  • 1907. Jack London, Le Talon de fer, 1907
    Ce roman décrit les prémices d'une révolution socialiste aux États-Unis et la répression sanglante de cette dernière par l'oligarchie capitaliste au pouvoir.
     
  • 1909. Edward Morgan Forster, The Machine Stops, 1909
    Cette nouvelle décrit une société entièrement dominée par la "Machine", créée par les humains pour les connecter entre eux mais qui leur a échappé et les domine totalement. La nouvelle est souvent vue, aujourd'hui, comme une anticipation dystopique du réseau Internet.
     
  • 1920. Eugène Zamiatine, Nous Autres, 1920
    Ce roman décrit une société égalitaire et totalement centralisée où l'État gère et planifie les moindres aspects de la vie des citoyens. Ceux-ci vivent dans des maisons de verre ne leur permettant d'échapper à aucun moment au regard des autres. Ce texte, qui est probablement la première véritable contre-utopie, a été composé en 1920 en Union soviétique et a très largement inspiré 1984 de George Orwell.
     
  • 1932. Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes [« Brave New World »], 1932
    Toute valeur morale est remplacée par l'économie. La science est au service du conditionnement des hommes. Mais tout ce qui est imaginaire renvoie à l'univers de référence du lecteur (électrochocs, montée du nazisme). La contre-utopie est planétaire.
     
  • 1948. George Orwell, 1984 [« Nineteen Eighty Four »], 1948
    Ce roman décrit un monde divisé en trois blocs totalitaires. L'individu, ses activités, ses pensées, y sont intégralement soumis à une raison d'Etat omniprésente et motivée par un état de guerre perpétuel.
     
  • 1953. Ray Bradbury, Fahrenheit 451, 1953
    Dans le futur décrit par Bradbury, les pompiers brûlent les livres, les gens sont invités à dénoncer leurs voisins, leurs amis et même leurs parents lorsqu'ils les surprennent à lire. Un roman qui dénonce l'inculture à travers l'exemple marquant de l'autodafé.
     
  • 1968-1974. John Brunner, La tétralogie noire, 1968-1974
    Un monde où règnent la surpopulation, l'eugénisme et le terrorisme dans Tous à Zanzibar (1968), la violence, la haine raciale et le complexe militaro-industriel dans L'Orbite déchiquetée (1969), la pollution, l'activisme écologique et les toutes-puissantes corporations dans Le Troupeau aveugle (1972), les réseaux informatiques, les virus et la manipulation de l'information dans Sur l'onde de choc (1974).
     
  • 1970. Ira Levin, Un bonheur insoutenable, 1970
    Dans le monde décrit par Ira Levin, le bonheur est imposé. Chacun est porteur d'un bracelet qui permet à l'ordinateur central de gérer la vie du porteur : du choix de son métier à celui de son (sa) conjoint(e), tout est géré par une énorme machine.
     
  • 1971. Robert Silverberg, Les Monades urbaines, 1971
    Une utopie principalement axée sur la procréation obligatoire et la libération sexuelle la plus complète à rapprocher de celle de Huxley.
     
  • 1985. Margaret Atwood, La Servante écarlate, 1985
    Dans une société ultra-conservatrice dominée par les Commandants, la plupart des femmes sont devenues stériles. Les Épouses tiennent les maisons, où les Marthas sont des bonnes, tandis que les Servantes écarlates, comme la narratrice Defred sont chargées des relations charnelles avec les Commandants.
     

Au cinéma

Article détaillé : Liste de films dystopiques.

En bande dessinée

  • 1989-1990. Alan Moore, V pour Vendetta [« V for Vendetta »], 1989 - 1990
    Cette fiction décrit une société anglaise dirigée par un parti totalitaire. Le gouverneur a pris le pouvoir après avoir procédé à une épuration ethnique, politique et sociale sans pitié. Un anarchiste commence une campagne pour ébranler tous les symboles du pouvoir. Cet anarchiste qui se fait appeler « V » porte un masque représentant le visage de Guy Fawkes, le plus célèbre membre de la conspiration des poudres.
     

Dans les jeux vidéo

Bioshock et Bioshock 2 sont deux jeux vidéo se déroulant dans les années 60 dans une cité « dystopique » en ruine nommée Rapture. Cette cité sous-marine située au milieu de l'océan Atlantique a été construite par Andrew Ryan, à l'abri du capitalisme, du communisme et de toute religion. [réf. nécessaire]

Le jeu Half-Life 2 se déroule dans les années 2020. Le monde est alors sous l'emprise d'un régime totalitaire dirigé par le docteur Wallace Breen, où la propagande est omniprésente. La sécurité est assurée par « le Cartel », police pratiquant fréquemment les arrestations et les rafles afin d'assurer le plus grand maintien de l'ordre. Ce jeu s'inspire en grande partie de 1984, œuvre majeure de la dystopie.

Le jeu Deus Ex se déroule dans les années 2060, et montre comment un virus, la peste grise, se répandant dans la population, amène certains hommes, les Majestic 12, à prendre le pouvoir. À noter que ce jeu prend beaucoup ses sources dans la théorie du complot.

Le jeu Mirror's Edge a pour cadre une ville où l'information est contrôlée et les forces de l'ordre omniprésentes. Ici les habitants ont du troquer la plupart de leurs libertés contre la sécurité.

Notes et références

  1. Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part : Histoire littéraire de la pensée utopique, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 1999, 3e éd. , p. 9-10.
  2. Ou plutôt le mot dystopians. Article « dystopia », in Oxford English Dictionary.
  3. « The anti-utopia felt no need to look very far into the future [...] It was this evident focus on a clearly recognizable contemporary world that gave the anti-utopians the reputation of being hard-headed realists, as against the woolly idealism of the utopians. » ((en) Krishan Kumar, Utopia and Anti-Utopia in Modern Times, Oxford, Basil Blackwell, 1987, p. 109-110 )
  4. « L'idéal, c'est clair, sera atteint lorsque rien n'arrivera plus. » Zamiatine, Nous autres, p. 36.
  5. George Orwell (trad. Bernard Hoepffner, préf. Jean-Jacques Rosat), Écrits politiques (1928-1949) : Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie, Marseille, Agone, coll. « Bancs d'essais », 2009, 401 p. (ISBN 978-2-7489-0084-2), p. 357 
  6. Par exemple l'Histoire du communisme ou réfutation historique des utopies socialistes d'Alfred Sudre (1849). Cf. Régis Messac (préf. Serge Lehman), Les premières utopies, Paris, Editions Ex Nihilo, 2008 (1re éd. 1936-1938), 183 p. (ISBN 2-916-185-05-4), « La Négation du progrès dans la littérature moderne ou Les Antiutopies », p. 143 
  7. Il cite à cet égard - et entre autres - Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Cf. Régis Messac (préf. Serge Lehman), Les premières utopies, Paris, Editions Ex Nihilo, 2008 (1re éd. 1936-1938), 183 p. (ISBN 2-916-185-05-4), « La Négation du progrès dans la littérature moderne ou Les Antiutopies », p. 137 
  8. (en) Nadia Khouri, « The Political Genealogy of 1984 », dans Science-Fiction Studies, vol. 12-2, no 36, juillet 1985, p. 136-147 (ISSN 0091-7729) 

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