Dialectique de l'universel

Dialectique de l'universel

Dialectique


La dialectique (appelée aussi méthode ou art dialectique) est une méthode de discussion, de raisonnement, de questionnement et d'interprétation occupant une place importante dans les philosophies occidentales et orientales depuis l'Antiquité. Le mot « dialectique » vient du grec ancien[1] et a été répandu par les dialogues de Platon.

La dialectique s'enracine dans la pratique ordinaire du dialogue entre deux interlocuteurs ayant des idées différentes et cherchant à se convaincre mutuellement. Art du dialogue et de la discussion, elle se distingue de la rhétorique (qui se rapporte plutôt aux formes du discours) car elle est conçue comme un moyen de chercher des connaissances par l'examen successif de positions distinctes voire opposées (même si l'on en trouve des usages détournés, visant la persuasion plus que la vérité[2]). Plus généralement, elle désigne un mouvement de la pensée (et pour certains de la réalité ou de l'être même), qui se produit de manière discontinue, par l'opposition, la confrontation ou la multiplicité de ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme une définition ou une vérité.

Elle est ainsi devenue une technique classique de raisonnement, qui procède en général par la mise en parallèle d'une thèse et de son antithèse, et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d'une synthèse finale. Cette forme de raisonnement trouve son expression dans le célèbre « plan dialectique » dont la structure est « thèse-antithèse-synthèse » : je pose (thèse), j'oppose (antithèse), et je compose (synthèse) ou dépasse l'opposition. Différentes formes de raisonnement dialectique ont existé, selon l'époque et le lieu. Parmi les plus célèbres, on compte la dialectique socratique, la dialectique scolastique, la dialectique hégélienne, la dialectique chez Karl Marx, mais il existe aussi des formes de dialectique dans les spiritualités et l'exégèse religieuse (ainsi la dialectique bouddhique et la dialectique talmudique).

Sommaire

Histoire

La dialectique dans l'Antiquité

En Occident, on trouve ses premières traces chez les penseurs présocratiques de la Grèce antique : d'abord, dans la pensée sur l'un et le multiple développée par Parménide au Ve siècle av. J.-C., et poursuivie par son élève Zénon d'Élée dans ses célèbres paradoxes (celui-ci étant tenu par Aristote pour l'inventeur de la dialectique[3]) ; puis chez Héraclite, penseur de l'harmonie des contraires. Elle est aussi décrite et utilisée par Platon dans ses dialogues, et semble à ce titre héritée en partie des méthodes de Socrate. Aristote fera, lui aussi, un usage abondant de la dialectique.

Socrate discutant avec ses amis le jour de sa mort (détail du tableau de Jacques-Louis David, La mort de Socrate, 1787).

On peut en effet voir l'une des sources majeures de la dialectique dans la méthode de dialogue oral pratiquée par Socrate. Fils d'une sage-femme, Socrate revendique et applique à plusieurs reprises (dans les dialogues de Platon) ce qu'il appelle l'art d'« accoucher les âmes » (méthode aussi appelée maïeutique). Cette méthode consiste en un interrogatoire, mené par Socrate (et souvent composé de questions fermées, auxquelles on ne peut répondre que par « oui » ou par « non »), qui progresse logiquement de façon à faire « accoucher » l'interlocuteur d'une connaissance qu'il possédait en lui sans s'en rendre compte[4]. Le but de ce procédé est donc de découvrir une vérité (ou encore une définition, comme dans les dialogues de jeunesse de Platon dits « socratiques »). Socrate avait aussi une méthode de réfutation particulière (elenchos socratique), consistant à pousser la thèse de son adversaire jusqu'à ses ultimes conséquences pour en montrer l'invraisemblance (sous la forme de contradictions découlant de cette thèse)[5]. La fécondité de la dialectique peut être remise en cause par l'aboutissement des dialogues de Platon dits « socratiques », qui débouchent en général sur une impasse ou « aporie ». Toutefois, cette méthode permet au moins de dissiper des erreurs et des fausses conceptions.

Chez Platon, la dialectique est ainsi une science ou un genre de connaissance[6] qui repose sur la confrontation de plusieurs positions de manière à dépasser l'opinion (doxa) en vue de parvenir à un véritable savoir (ou à la vérité). Il s'agit donc d'un moyen de s'élever du monde des apparences (ou du "sensible") vers la connaissance intellectuelle (ou "l'intelligible"), jusqu'aux concepts les plus généraux, jusqu'aux principes premiers (voir La République, livres VI et VII). C'est aussi un art d'ordonner les concepts en genres et en espèces (en particulier à travers la méthode de division ou diairesis appliquée dans le Parménide, le Sophiste et le Politique).

Aristote définit lui aussi la dialectique comme l'art des raisonnements qui portent sur des opinions probables, ou l'opposition de opinions contraires [réf. nécessaire]. A la dialectique, il a dédié ses Topiques ainsi qu'une partie du livre Γ de sa Métaphysique. Selon le Ch. 4 du dernier texte, la dialectique est indispensable pour trouver une légitime preuve du 'principe' (il s'agit, à son avis, de la loi de non-contradiction, considérée comme précondition fondamentale de l´être et de la vérité). Si on essayait de donner une démonstration du principe, on tomberait fatalement sur un raisonnement circulaire, qu'Aristote appelle aussi, justement, « pétition de principe ». Comment donner alors une preuve rationnelle du principe ? Selon Aristote, cet argument n'est pas impossible, mais il doit s'articuler comme une réfutation de quiconque croit l'opposer (Platon avait déjà dit, in République 510, 533 sqq., que seul le dialecticien parvient à apercevoir les principes non-hypothétiques).

Comme forme argumentative, la dialectique obéit à au moins deux règles procédurales qui lui sont propres, c'est-à-dire qu'elles n'ont point d'application possible en contextes « monolectiques » : ce sont l'onus probandi (« la charge de la preuve ») et l'argumentation ex concessis (« à partir de ce qui a été accepté »).

La dialectique éristique

Cette forme de dialectique se développe très tôt, par exemple chez les Sophistes. Elle est définie par Arthur Schopenhauer dans son livre La Dialectique éristique. C'est une méthode de combat dans la mesure où les arguments sont considérés pour leur seule efficacité (c'est-à-dire dans l'unique but de persuader). C'est un art qu'il appelle « l'art d'avoir toujours raison ». Schopenhauer en fait un recueil (non exhaustif) d'une cinquantaine de règles destinées à faire croire à un interlocuteur ou à un public que l'on a raison quel que soit le détenteur de la vérité. Cette dialectique ne vise pas à la connaissance, ni à la recherche de la vérité, mais indifféremment à cultiver son image de personnage savant ou à défendre une opinion.

La dialectique dans la philosophie médiévale

Saint Thomas d'Aquin. Détail d'un retable de Carlo Crivelli (1494).

La dialectique faisait partie des disciplines du trivium, avec la grammaire et la rhétorique, avant l'époque carolingienne. Le trivium et le quadrivium formaient les sept arts libéraux depuis l'Antiquité. Bède le Vénérable (672–735) fut le lettré qui développa ces sciences au début du VIIIe siècle. Le développement de la dialectique s'intègre dans la Renaissance carolingienne et Alcuin composa un traité de dialectique. Charlemagne s'intéressa également à cette matière, si l'on en croit son biographe Eginhard (v. 770–840). Plus tard, au IXe siècle, Jean Scot Erigène enseignait les arts libéraux.

Avec les invasions viking, sarrasines et hongroises des IXe et Xe siècles, les études connurent un déclin relatif. La dialectique fut réintroduite en Europe par le pape Sylvestre II un peu avant l'An mil.

Les procédés dialectiques de questions/réponses étaient très utilisés dans les écoles urbaines et les universités en Europe jusqu'au XIIIe siècle. Par exemple, Bernard de Clairvaux les utilisait fréquemment.

Par la suite, l'assimilation de la philosophie d'Aristote au XIIIe siècle, en particulier la logique, regroupée dans l'organon, et les concepts associés, diminua le rôle de la dialectique. On doit à saint Thomas d'Aquin et à la scolastique d'avoir élargi le champ des connaissances.

La dialectique de Hegel

Hegel. Portrait par Schlesinger (1831).

La dialectique est habituellement identifiée au syllogisme et ses trois moments : thèse, antithèse, synthèse ou position, opposition, composition. Cependant, à la fin de la Logique (L'idée absolue, p 381-383), Hegel montre que le moment négatif se divise en deux : opposition extérieure et division intérieure ou médiatisé et médiatisant : « si après tout l'on veut compter », « au lieu de la triplicité, on peut prendre la forme abstraite comme une quadruplicité ». (souligné par les traducteurs, en particulier dans leur présentation de la doctrine de l'essence, pXIII). Cela n'empêche pas la pertinence de la division ternaire, omniprésente. En fait on pourrait parler de cinq temps constitués de deux fois trois temps puisqu'il y a bien une synthèse partielle entre les deux moments négatifs : 1) position, 2) opposition extérieure, 3) unité spatiale des opposés, 4) division intérieure de l'unité, 5) enfin compréhension de l'identité temporelle et de lieu de soi dans l'être-autre (totalité sujet-objet).

La dialectique n’est pas une méthode extérieure imposant une forme immuable comme la triplicité, c'est le développement de la réalité, de la chose elle-même. On peut récuser l’idée qu’il y aurait une doctrine hégélienne, car il s’agit en fait de dégager ce qu’il y a d’intelligible dans la réalité, et non d’en produire une nouvelle interprétation. La philosophie décrit la réalité et la reflète.

Dans le domaine de l’esprit, la dialectique est l’histoire des contradictions de la pensée qu’elle surmonte en passant de l’affirmation à la négation et de cette négation à la négation de la négation. C’est le mot allemand aufhebung qui désigne ce mouvement d'aliénation (négation) et de conservation de la chose supprimée (négation de la négation). La négation est toujours partielle. Ce qui est sublimé est alors médié et constitue un moment déterminé intégré au processus dialectique dans sa totalité. Cette conception de la contradiction ne nie pas le principe de contradiction, mais suppose qu’il existe toujours des relations entre les opposés : ce qui exclut doit aussi inclure en tant qu’opposé.

Or, la thèse fondamentale de Hegel est que cette dialectique n’est pas seulement constitutive du devenir de la pensée, mais aussi de la réalité ; être et pensée sont donc identiques. Tout se développe selon lui dans l’unité des contraires, et ce mouvement est la vie du tout. Toutes les réalités se développent donc par ce processus qui est un déploiement de l’Esprit absolu dans la religion, dans l’art, la philosophie et l’histoire. Comprendre ce devenir, c’est le saisir conceptuellement de l’intérieur.

Mais cette compréhension de la réalité ne peut venir qu’une fois les oppositions synthétisées et résolues, et c’est pourquoi la philosophie est la compréhension de l’histoire passée : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule. » Par exemple, Napoléon achève la Révolution française et Hegel le comprend.

La dialectique de Karl Marx

Karl Marx en 1875.

La vision de la dialectique de Marx s'oppose à la dialectique hégélienne, qu'il « remet sur ses pieds » en prenant en compte le rôle de l'histoire, et en ajoutant une dimension matérialiste. Marx considérait que les conditions matérielles d'existence des êtres humains (notamment leur place dans les rapports de production) sont ce qui détermine leur conscience plutôt que l'inverse.

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. À un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants. »
Karl Marx, Préface de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Gallimard, coll.« La pléiade », Tome I, p. 273.

La dialectique de l'histoire résulte des contradictions entre les classes sociales, de la lutte entre leurs intérêts divergents, ainsi qu'entre le développement des forces productives et les rapports sociaux issus de leur état antérieur.

La dialectique de Marx souhaite dépasser le « socialisme utopique », avec un socialisme (ou communisme) qui se veut basé sur le mouvement réel de l'histoire et sur le développement des forces productives, c'est-à-dire sur les possibilités objectives du moment historique et des rapports de force sociaux.

Le « matérialisme dialectique », ou « dialectique matérialiste » (terme qui n’a pas été employé par Marx, mais qui était déjà utilisé avant sa mort[7]) basé sur les faits pratiques se distingue du matérialisme ordinaire par son côté dynamique et révolutionnaire, orienté vers la « transformation du monde » qui est aussi son humanisation (comme l'explique Georg Lukács au début du premier chapitre de son oeuvre Histoire et conscience de classe).

« Le principal défaut de tout matérialisme jusqu'ici (y compris celui de Feuerbach) est que l'objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que sous la forme d'Objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine sensible, en tant que pratique, de façon subjective. »
Karl Marx, première thèse sur Feuerbach.
« Dans la conception positive des choses existantes, la dialectique inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que, saisissant le mouvement même dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire. »
Karl Marx, Gallimard, coll.« La pléiade », Tome I, p. 559

Selon la conception matérialiste de l’histoire, la philosophie, la science, les idéologies, sont des superstructures de la société, et sont donc elles-mêmes historiques. Ainsi, pour Sartre, « le marxisme, c'est l'Histoire elle-même prenant conscience de soi ». Il fait sienne l'idée que la Raison dialectique ne peut être critiquée que par la Raison dialectique elle-même. La méthode qu'il affine (à partir d'une proposition d'Henri Lefebvre) est progressive-régressive.

Critique de la dialectique

Le rationalisme de la dialectique a suscité de nombreuses critiques depuis l'Antiquité :[réf. nécessaire]

  • Appliquer les lois de la raison au devenir serait un procédé métaphysique problématique.
  • La dialectique détournerait l'esprit de l'observation scientifique.
  • La dialectique serait un procédé dogmatique, qui s'oppose à l'idée d'une interprétation de la nature. Pour beaucoup, comme Kojève, la dialectique de Hegel appliquée à la nature est jugée grotesque et ne vaut que pour l'analyse du fait social ou de la connaissance (ce qui est sans doute un jugement trop rapide, la dialectique de la nature qu'on peut rapprocher des fractals et d'une complexification étant réévaluée depuis peu sans bien sûr pouvoir se substituer à l'observation scientifique, elle-même dialectique).
  • Nietzsche était résolument anti-dialectique. Le « surhomme » constitue en cela l'opposé de la conception dialectique de l'homme.[réf. nécessaire]

Bibliographie

Filmographie

Références

  1. Du grec dialegesthai, « converser », et dialegein, « trier, distinguer », legein signifiant « parler ».
  2. Voir Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison. En un sens, la sophistique elle-même doit faire usage d'une certaine forme de dialectique : voir le paragraphe sur la dialectique éristique.
  3. D'après Diogène Laërce, Vie des philosophes, VIII, 57.
  4. Voir la théorie de la réminiscence professée par Socrate dans les dialogues de Platon.
  5. Ainsi, Socrate pose parfois une question comportant deux réponses : une réponse séduisante ou politiquement correcte, et une réponse plus juste. La discussion se passe en public, et l'interlocuteur choisit en général la réponse séduisante ou politiquement correcte, mais fausse. Socrate va ensuite, par un subtil jeu de questions, amener son interlocuteur à se contredire, ce qui rend évident que ses présuppositions comprennent quelque erreur.
  6. Voir la République, Livre VI.
  7. par Joseph Dietzgen notamment : dans The Religion of Social-Democracy (1870-1875), Ethics of Social-Democracy -- Two Sermons (1875), et Social-Democratic Philosophy (1876). Engels utilise aussi des expressions avoisinantes dans l'anti-düring (1877). Voir page de discussion.

Voir aussi

Articles connexes

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Voir « dialectique » sur le Wiktionnaire.

Liens externes

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