Conflit senegalo-mauritanien

Conflit senegalo-mauritanien

Conflit sénégalo-mauritanien

Image NASA du fleuve Sénégal : le Sénégal au sud ; la Mauritanie au nord

Entre 1989 et 1991, le conflit sénégalo-mauritanien a opposé le long du fleuve Sénégal deux pays riverains, la Mauritanie et le Sénégal.

Cette crise s'est soldée par la rupture de leurs relations diplomatiques pendant plusieurs années, des dizaines de milliers de victimes dans les deux pays, des milliers de réfugiés de part et d'autre, sans parler des répercussions non négligeables sur la politique intérieure sénégalaise. Elle a marqué durablement les relations entre les différentes communautés.

Sommaire

Origines du conflit

Depuis plusieurs siècles la région du fleuve est habitée à la fois par des populations noires autochtones et des populations blanches, d'abord berbères puis arabes, en provenance du nord. Les périodes de sécheresse successives accentuent encore ces mouvements migratoires et les nomades maures tendent à se sédentariser, notamment dans les villes. La mise en valeur du fleuve et notamment la construction des barrages, tel celui de Diama, altèrent encore l'équilibre précaire entre éleveurs et agriculteurs. En Mauritanie la réforme foncière de 1983 renforce la place de l'État et s'éloigne des régimes coutumiers, soulevant avec plus d'acuité le problème des nombreux paysans transfrontaliers. En parallèle le pays, soucieux de renforcer son identité au sortir de l'indépendance, a renforcé ses liens avec le monde arabe, alors que le Sénégal reste attaché à la francophonie.

C'est ainsi que le poids de l'histoire et notamment de la colonisation par ses délimitations artificielles, les affrontements inter-ethniques, la dégradation de l'environnement physique et économique, conduisent dès 1988 à une dégradation des relations entre les deux États qui, d'incident en incident, durcissent leurs positions respectives. Une situation explosive se crée, que ne manqueront pas d'attiser les médias, prompts à privilégier la dimension ethnique du conflit[1].

Chronologie des événements

Le 9 avril 1989 Diawara, une localité du Sénégal oriental, est le théâtre d'un nouvel accrochage entre des bergers peuls mauritaniens et des paysans soninké sénégalais. L'armée mauritanienne intervient, deux Sénégalais sont tués, plusieurs grièvement blessés, et une douzaine retenus en otages. Du 21 au 24 avril, ce sont des commerçants maures blancs qui voient leurs boutiques pillées, des professionnels maures noir brûles vifs dans leurs fours servant de dibiteries (mechoui), ceux qui étaient à Kaolak ont été couverts par les cheks de Tidjanya[réf. nécessaire]. Fin avril des centaines de Sénégalais sont tués ou mutilés à Nouakchott en réponse aux exactions de Dakar et dans plusieurs autres villes mauritaniennes, et lorsque les rapatriements ont commencé, les Maures ont fait l'objet de vives représailles à partir du 28 avril. A ce moment là, le chiffre officiel est de 60 victimes. Chaque pays décide alors de rapatrier ses ressortissants, grâce à un pont aérien offert par l'Algérie et le Maroc. L'état d'urgence et le couvre-feu sont instaurés sur la région de Dakar afin de contenir une foule surexcitée. L'escalade est évitée. 160 000 Mauritaniens et 70 000 Sénégalais sont rapatriés à ce moment-là.

Le 21 août 1989 les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues, elles ne seront rétablies qu'en avril 1992. La frontière sénégalo-mauritanienne est rouverte le 2 mai 1992.

Bilan et conséquences

Ces départs massifs perturbent l'équilibre de la vallée du fleuve, entraînant notamment une baisse de la production agricole et un accroissement de la déforestation. En Mauritanie le secteur du bâtiment et la pêche maritime, traditionnellement assurés par les Sénégalais, souffrent de ces expulsions. Sur la rive gauche le retour des réfugiés provoque une surcharge des infrastructures (points d'eau, équipements sanitaires) déjà saturées. Le département de Podor voit sa population croître de 13,6%, celui de Matam de 12%. La population de certains villages double.

De nombreuses associations et partis se créent pour venir en aide aux réfugiés, mais l'aide internationale se tarit peu à peu, et leur sort reste aujourd'hui le problème le plus préoccupant. Selon le HCR – l'organisme international principal qui dès le début a pris en mains l'accueil des expulsés –, des réfugiés sont toujours établis le long du fleuve Sénégal[2]. En 2007, le Président de la Mauritanie, alors candidat, s'est prononcé en faveur du retour de ses compatriotes vivant au Sénégal et au Mali contre leur gré[3].

Sur le plan de la politique intérieure du Sénégal, le conflit a pu contribuer à l'ascension du PDS et d'Abdoulaye Wade. Il a également servi de révélateur à la crise sociale par l'afflux des réfugiés. Le pays s'est trouvé fragilisé par rapport à ses voisins. Le problème du tracé de la frontière avec la Guinée-Bissau s'est posé dans la foulée, puis les difficultés avec la Gambie ont conduit à la dissolution de la Confédération de Sénégambie en 1989. Enfin cet épisode de l'histoire contemporaine a marqué durablement les esprits et nourri quelques ressentiments de part et d'autre.

Notes

  1. Institut Panos,Journalisme et conflits dans la vallée du fleuve Sénégal, 1996
  2. « HCR : La Mauritanie prête à autoriser 20 000 réfugiés à rentrer du Mali et du Sénégal »[1]
  3. « Retour des réfugiés mauritaniens » [2]

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • (en) J. V. Magistro, « Crossing Over: Ethnicity and Transboundary Conflict in the Senegal River Valley », Cahiers d'études africaines, XXXIII-2 (130), p. 201-232
  • (en) R. Parker, « The Senegal-Mauritania Conflict of 1989: a Fragile Equilibrium », Journal of Modern African Studies, n° 29, 1 (1991), p. 155-171
  • (fr) Livre blanc sur le différend avec le Sénégal, Nouakchott, République Islamique de Mauritanie, 1989, 79 p. (supplément Chaab, 31 août 1989)
  • (fr) Journalisme et conflits dans la vallée du fleuve Sénégal, publication tirée du séminaire "Environnement et gestion de l'espace frontalier dans la Vallée du fleuve Sénégal : quelles responsabilités des journalistes en matière de prévention des conflits?", organisé par l'Institut Panos et l'université de Saint-Louis du Sénégal, du 8 au 18 août 1994, Paris, L'Harmattan, 1996, 172 p. (ISBN 2738445322)
  • (fr) Charles Becker et André Lericollais, « Le problème frontalier dans le conflit sénégalo-mauritanien », Politique africaine, n° 35, 1989, p. 149-155
  • (fr) Abdoulaye Mamadou Dia, Les conflits entre sédentaires et nomades dans la vallée du Sénégal (Fuuta Tooro) de la fin de la conquête coloniale à l’indépendance de la Mauritanie et du Sénégal. Approche critique des sources, Dakar, Université Cheikh Anta Diop, 1990, 42 p. (Mémoire de DEA)
  • (fr) Momar Coumba Diop et Mamadou Diouf, « Le conflit sénégalo-mauritanien » dans Le Sénégal sous Abdou Diouf, Paris, Karthala, 1990, p. 387-404 (ISBN 2-86537-275-8)
  • (fr) Marion Fresia, Les Mauritaniens réfugiés au Sénégal : une anthropologie critique de l'asile et de l'aide humanitaire, L'Harmattan, Paris, 2009, 379 p. (ISBN 978-2-296-07730-0) (texte remanié d'une thèse de doctorat d'Anthropologie sociale et ethnologie, EHESS, Paris, 2005)
  • (fr) Christian Santoir, « Les Peul "refusés". Les Peul mauritaniens réfugiés au Sénégal (département de Matam) », Cahiers des sciences humaines, 1990, vol. 26, n° 4, p. 577-603
  • (fr) Christian Santoir, « D'une rive à l'autre. Les Peul mauritaniens réfugiés au Sénégal (département de Dagana et Podor) », Cahiers des sciences humaines, 1990, vol. 29, n° 1, p. 195-229
  • (fr) J. Schmitz, « Anthropologie des conflits fonciers et hydropolitiques du fleuve Sénégal (1975-1991) », Cahiers des Sciences humaines, 1993, vol. 29, n° 4, p. 591-623
  • (fr) Céline Vandermotten, Géopolitique de la vallée du Sénégal. Les flots de la discorde, Paris, L’Harmattan, juin 2004, 165 p. (ISBN 2-7475-5855-X)

Liens externes

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