Chasse aux sorcières

Chasse aux sorcières
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Un résumé de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531.

Une chasse aux sorcières désigne la recherche hystérique et la répression de personnes accusées de phénomènes magiques.

La répression des pratiques magiques (sorcellerie) intervient à diverses époques. Après l'Antiquité, la répression de la sorcellerie est interdite par l’Église catholique, puis est autorisée à partir du XIIe siècle. Des chasses aux sorcières, essentiellement tournées vers les femmes, ont lieu en Europe avec des hauts et des bas jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, principalement entre 1580 et 1630, faisant au total à travers les siècles un nombre considérable de victimes. On estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'exécutions à 50 000[1]. Anne L. Barstow comptabilise 200 000 procès et 100 000 exécutions[2].

La dernière sorcière à être condamnée en Europe fut Anna Göldin, en 1782 dans le canton protestant de Glaris, Suisse[3]. Cette pratique, à lieu dans certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient qui applique la Sharia interdisant la sorcellerie, la magie noire, ou la prédiction de l'avenir qui pratiques sont considérées comme polythéistes.

Si, historiquement, ce sont bien de prétendues pratiques magiques qui étaient visées, l'expression « chasse aux sorcières », dans son acception contemporaine, a adopté un sens plus figuré. Elle est utilisée aujourd’hui pour désigner la persécution de personnes au sein d’une société à raison de causes imaginaires ou de façon hystérique. L'exemple le plus connu de cet emploi actuel vise le maccarthisme aux États-Unis, pour dénoncer la croisade anticommuniste du sénateur américain.

Sommaire

Historique

Origines historiques

Contestations du pouvoir religieux

Déesse Frigga chevauchant son balai, d’après une fresque du XIIe siècle de la cathédrale de Schleswig

L’Inquisition est organisée au début du XIIIe siècle par le pape Grégoire IX pour lutter contre les hérétiques, suite au concile de Latran IV. Ses premières cibles sont les Cathares et les Vaudois. Le pape, à la demande de son inquisiteur exerçant en Allemagne Conrad de Marbourg, édicte en 1233 la première bulle de l’histoire contre la sorcellerie, la Vox in Rama en y décrivant le sabbat des sorciers et leur culte du diable[4]. Parfois, la contestation relève d’un désir de liberté. En réaction aux fièvres millénaristes fleurissent des sectes dans la mouvance du Libre-Esprit, comme les bégards et les lollards qui réclament une plus grande liberté des corps et des consciences. On trouve dans ces sectes un grand nombre de femmes. Elles expriment leur désaccord avec l’Église, en réclamant une libéralisation du statut de la femme.[réf. nécessaire] Les béguines, surtout présentes en Europe du Nord, cristallisent ce courant de subversion des mœurs. Elles vivent au sein de communautés autonomes, mais ne sont pas ordonnées. Elles sont autonomes en vivant d’aumônes, mais aussi de leurs salaires pour leurs soins médicaux ou leurs travaux textiles. Surtout, elles prônent une plus grande liberté sexuelle et récusent l’autorité des hommes[réf. souhaitée]. Marguerite Porete, une béguine, pousse la provocation jusqu’à publier à la fin du XIIIe siècle un traité de théologie, le Miroir des âmes simples anéanties. Poursuivie par l’Inquisition, elle est condamnée pour hérésie et est brûlée en 1310.

Réaction de l’Église

Vers 1326, le pape Jean XXII rédige la bulle Super Illius Specula, qui définit la sorcellerie comme une hérésie.

Bien que l'imaginaire collectif place la persécution de prétendues sorcières au Moyen Age, les persécutions ne commencèrent qu'au XVe siècle et connurent leur apogée aux XVI et XVIIe siècles, c'est-à-dire pendant la Renaissance et le Grand siècle. En 1484, le pape Innocent VIII lance le signal de la chasse aux sorcières en rédigeant une bulle papale[5] qui organise la lutte contre la sorcellerie et élargit la mission de l’Inquisition aux « praticiens infernaux ». La persécution est véritablement lancée à grande échelle après la publication en 1486 du Malleus Maleficarum, par Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, deux dominicains[6]. Il s’agit d’une enquête commanditée par l’Inquisition qui décrit les sorcières, leurs pratiques, et les méthodes à suivre pour les reconnaître. Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des sorcières en français, est un véritable succès : il connut près de trente éditions latines entre 1486 et 1669. Bien que rapidement rejeté par l’Inquisition, le manuel rédigé par les deux Dominicains servit de référence à la justice séculière qui condamnait les sorciers.

Les persécutions

Persécutions

Suite à la publication de cet ouvrage commence un mouvement d’arrestations systématiques dans toute l’Europe. Principalement en Allemagne, en Suisse et en France, mais également en Espagne et en Italie. Cette première vague dure environ jusqu’en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Les tribunaux des régions catholiques mais surtout des régions protestantes envoient les sorcières au bûcher. Historiens et chercheurs estiment aujourd’hui le nombre de victimes entre 50 000 et 100 000.[réf. nécessaire] Un chiffre élevé en proportion de la population européenne de l’époque.

Les accusés connaissent généralement bien le scénario du sabbat diabolique, popularisé par les livrets de colportage et les contes de la veillée, et beaucoup vont au-devant des demandes des juges, soit par peur, soit par mythomanie ou pour assouvir des haines personnelles.

Les victimes des procès en sorcellerie sont à 80 % des femmes, et appartiennent en majorité aux classes populaires. Les gens riches sont néanmoins en danger, leurs biens sont une tentation pour leurs accusateurs. Les condamnations pouvaient parfois être étendues à leurs enfants, surtout s’il s’agissait de filles. Les juifs, homosexuels, marginaux et « errants », pauvres hères et vagabonds, « gens du voyage » font aussi partie des victimes. Des animaux ont même été brulés pour sorcellerie. Les prêtres eux-mêmes n'étaient pas à l'abri, comme le rappelle Von Spee. En France, la persécution s’arrête pratiquement après 1680. Le Parlement de Paris, beaucoup moins « démonomane » que les justices de province, finit par nier toute réalité aux pactes sataniques et aux maléfices, ce qui ôte leur fondement aux poursuites. Seuls sont réprimés les empoisonnements et crimes sexuels pratiqués par certains groupes que nous dirions satanistes. C’est le cas par exemple de Catherine Deshayes la Voisin et de ses adeptes. Les grandes persécutions se terminent vers la fin du XVIIe siècle. Les dernières victimes sont brûlées ou décapitées, Anna Göldin à Glaris dans la Suisse protestante en 1782, et deux autres dans la Pologne catholique en 1793[réf. nécessaire].

À Bournel en France une femme accusée de sorcellerie fut brûlée par des paysans en 1826 et une autre "sorcière" jetée dans un four en 1856 à Camalès canton de Vic-en-Bigorre[7].

Les procès

En 1613, en Allemagne, le superintendant de Henneberg déclarait : « Les autorités ne doivent pas permettre aux avocats de s'occuper des affaires de sorcières et de leur sauver la vie pour provoquer encore plus de dommages et de maux. Car tout le mal que de telles fiancées du diable font, les régents et les honorables avocats devront un jour en répondre devant Dieu et la chaire du Christ. » Les juges pratiquent une certaine douceur dans le questionnement, pour mettre l'accusée en confiance, mais les questions théologiques, comme celles qui furent pratiquées pour le procès de Jeanne d'Arc, perdent les pauvres paysannes sans culture que ces femmes étaient le plus souvent. Les plus cultivées, comme Adrienne d'Heur en 1646, quand on lui demande si elle croit aux sorciers, sait que si elle répond non, on l'accusera de ne pas croire au diable et donc de s'opposer au dogme de l'Église et que si elle répond oui, on lui demandera d'où elle tient cette certitude suspecte : connaîtrait-elle donc personnellement des sorciers ? Adrienne sent le piège et répondra qu'elle croit aux sorciers parce que la Bible en parle. Les méthodes sont celles utilisées à toute époque quand l'accusé est jugé coupable avant même que commence le procès. Un moment clé de l'interrogatoire est l'apparition des témoins qui sont souvent des proches de la sorcière. L'instant d'avant, elle ne savait pas qui avait déposé contre elle et, tout à coup, l'accusée s'effondre quand elle réalise quelles personnes se sont liguées contre elle. Le livre de Friedrich Spee Cautio Criminalis, écrit à l'époque de la persécution la plus violente en terre germanique, décrit parfaitement le mécanisme implacable qui fait que la sorcière ou le sorcier ne peuvent que mourir ; s'ils n'avouent pas, ils sont accusés de taciturnité diabolique et sont condamnés, s'ils avouent sous la souffrance, ils sont également brulés.

Ce que la société reproche aux sorcières et sorciers

Médecine traditionnelle

Les femmes accusées de sorcellerie sont souvent sages-femmes ou guérisseuses, dépositaires d’une pharmacopée et de savoirs ancestraux. La population, essentiellement rurale, n’avait guère d’autre recours pour se soigner. Ces méthodes définies comme magiques se heurtent au rationalisme de la Renaissance. Des incantations en langue connue ou inconnue sont souvent associées aux soins et l'Église contraint les fidèles à remplacer ces gestes et incantations par des prières aux saints guérisseurs et par des signes de croix. Les sages-femmes sont accusées de pratiquer des avortements.

L’émancipation

L’accusation de sorcellerie est également utilisée pour condamner une certaine émancipation féminine vis-à-vis des contraintes de la société d'ancien régime. Ainsi, lors de son procès pour hérésie, on reproche à Jeanne d'Arc de porter des habits d’homme - ce qui était alors un délit passible de la peine capitale -, d’avoir quitté ses parents sans qu’ils lui aient donné congé, et de monter à cheval.[réf. nécessaire]

Aussi, certaines de ces femmes travaillent, et la relative indépendance économique dont elles jouissent les font sortir des normes et du rôle imposés à la féminité. Les femmes sans appui masculin, les veuves en particulier, étaient plus facilement condamnées, d'autant que si elles étaient riches, leur bien était partagé entre l'accusateur et le juge. Également, le bourreau pouvait être payé à la pièce.[réf. nécessaire] Ces procédés sont dénoncés en particulier par le jésuite Von Spee[8][citation nécessaire].

Le cas des béates est particulièrement révélateur. Des femmes indépendantes réunissent autour d'elles de nombreux fidèles, et disent avoir des visions parfois même des entretiens avec le Christ ou la Vierge Marie, mettant en péril l'unité de la doctrine catholique (bien qu'à échelle réduite). Certaines d'entre elles sont condamnées pour sorcellerie tandis que d'autres, rattachées à un confesseur qui les corrige, sont canonisées.[réf. nécessaire]

La sexualité

On reproche également aux sorcières leur sexualité. On leur prête une sexualité débridée. D’après le Marteau des sorcières[6] Malleus Maleficarum, elles ont le « vagin insatiable ». Les sabbats qu’on leur reproche sont l’occasion d’imaginer de véritables orgies sexuelles. Mais l’Église stigmatise surtout une sexualité subversive.[réf. nécessaire] Selon l’Église, les sorcières apprécient particulièrement les positions « contre nature » : en particulier, elles chevauchent volontiers leurs compagnons, ce qui symboliquement renverse le rapport naturel de domination. On retrouve ici dans la sorcière la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d’Adam. Formée par Dieu à l’égal de l’homme, Lilith aurait abandonné Adam car il refusait de se livrer au jeu de l’amour en dehors des positions traditionnelles (position du missionnaire).

Il faut aussi rapprocher ces sabbats de fêtes anciennes, comme Beltaine au printemps, qui étaient des fêtes de la fécondité. Il a pu y avoir, au Moyen Âge et à la Renaissance, des résurgences de ces fêtes.

Il est probable, à lire certains comptes rendus de prétendues relations sexuelles avec le diable dans certaines maisons ou dans la nature, que des hommes déguisés abusaient de la naïveté de certaines femmes en se faisant passer pour le diable, avec ou sans complicités. L'autre aspect de cette focalisation sur la sexualité est l'accusation de rendre les hommes impuissants (« nouer l'aiguillette ») ainsi que la terre et les animaux infertiles. Institoris raconte dans Le Marteau des sorcières que les sorcières volent les sexes masculins et les cachent dans des nids. La guerre de la fertilité est attestée par les travaux de l'historien Ginzburg sur les benandantis du Frioul qui vont en rêve combattre les sorciers et démons qui volent les récoltes. Ces croyances sont immémoriales.

Le satanisme

Enfin, les sorcières sont censées être en relation avec le diable, d'où la recherche du « signe du diable » (sigillum diaboli, sceau du diable repéré sur le corps dénudé et rasé de la sorcière par une aiguille chirurgicale car il doit être insensible et non hémorragique[9]) et des signes associés[10], dont la glossolalie, la voyance, la psychokinèse et les « marques du diable » (pattes de crapaud au blanc de l'œil, tâches sur la peau, zones insensibles, maigreur, ...), d'utilisation de dagydes, de potions magiques ou de sortilèges.

Sorcières et humanisme

La persécution des sorcières culmine aux XVIe et XVIIe siècles et coïncide avec la Renaissance, c'est-à-dire le début de l'époque moderne qui coïncide avec l’humanisme et les débuts de l’imprimerie qui le diffuse. Les sorcières étant des boucs émissaires, dans le sens de la théorie de René Girard, les chasses aux sorcières correspondent avec les périodes de guerre (guerres de religion, guerre de Trente Ans) et les malheurs du temps (famines, épidémies etc...). Les grands penseurs humanistes ne s’élevèrent pas contre ce mouvement, à l’exception de Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim qui fut attaqué pour soutien à la sorcellerie.

Le pasteur allemand Anton Praetorius de l’Église réformée de Jean Calvin édita en 1602 le livre De l’étude approfondie de la sorcellerie et des sorciers (Von Zauberey und Zauberern Gründlicher Bericht) contre la persécution des sorcières et contre la torture. Le jésuite Von Spee qui a accompagné de nombreuses prétendues sorcières au bûcher publia sous l'anonymat un livre pour les défendre (cautio criminalis), toute sa vie il se battit pour les défendre, et invitait les juristes et tous ceux qui contribuaient à cette chasse, d'assister à une séance de torture au cours des quelles il dit avoir vu blanchir ses cheveux en voyant tant de détresse et de souffrance qu'il ne pouvait soulager. Il les adjurait d'appliquer la constitution caroline de Charles Quint, un système de droit pénal évolué et protecteur des droits des accusés. Les pratiques locales étaient souvent peu respectueuses des textes, ce qui explique que dans certains lieux il y ait eu des flambées de violence et rien du tout 50 kilomètres plus loin.

Le grand juriste Jean Bodin publia un traité de démonologie[11]. Il est dans la ligne dure du Marteau des sorcières et s'élève violemment contre ceux qui les défendent. Ce mouvement de normalisation des esprits et des mœurs s’inscrit dans la progression de la pensée de la Renaissance.

Au contraire, son contemporain Montaigne ne voit dans la sorcellerie qu’illusions de vieilles femmes superstitieuses à qui il faudrait « quelques grains d’ellébore ». Le médecin Jean Nydault réduit également la sorcellerie à un fantasme. La psychiatrie est née au pied des bûchers, les médecins s'interrogeaient sur ce qu'était la possession, les visions, les hallucinations. Jan Wier (de paestigiis daemonium 1567) et Paulus Zachias font partie des sceptiques. Jean Wier assure : "ces pauvres possédés et ensorcelés sont victimes de leur imagination avivée par des tourments". Comme le remarque Esther Cohen, « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l’altérité »[12].

Esther Cohen établit un parallèle avec les thèses des philosophes de l’école de Francfort, comme Adorno ou Walter Benjamin. Selon eux il existe un lien entre le processus de civilisation et la barbarie. Le progrès et la violence marchent de pair. Les sorcières sont un des boucs émissaires de la modernité.

René Girard explique que les boucs émissaires sont universellement répandus, mais que seul les europeens, sous l'influence du christianisme, sont capables d'envisager que les "sorcières" soient innocentes. D'où l'institution de tribunaux, comme l'Inquisition, où s'ébauchent un semblant de droit de l'accusé. Ainsi il n'y aurait pas eu à proprement parler une recrudescence particulière à la Renaissance de chasse aux sorcières, mais surtout une prise de conscience du "scandale", au sens Girardien du terme)

Mutation du phénomène

Au XVIIe les procès en sorcellerie s’épuisent, mais le phénomène se transforme. On voit apparaître des phénomènes de possession. En 1634, l’affaire des possédées de Loudun marque une étape. Dans un couvent d’ursulines à Loudun, les sœurs affirment avoir été ensorcelées par le curé Urbain Grandier. Suite à un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, le curé fut brûlé. Le XVIIIe, siècle des lumières, voit le développement de l'esprit critique qui condamne cette pratique.

« La réhabilitation »

Le premier à réhabiliter les sorcières fut Jules Michelet qui leur consacra un livre en 1862[13]. Il voulut ce livre comme un « hymne à la femme, bienfaisante et victime » pour voir apparaître le thème sous un jour positif, faisant de la sorcière une femme révoltée alors qu'il s'agissait le plus souvent de femmes âgées, frêles et vivant en marge de la société. Les représentantes des mouvements féministes des années 1970 se sont emparées et ont revendiqué l'oppression par la sorcellerie comme symbole de leur combat. On notera par exemple la revue Sorcières de Xavière Gauthier, qui étudiait les « pratiques subversives des femmes ».

Anecdote

Une loi anglaise de 1677 condamnait au bûcher les météorologues, taxés de sorcellerie. Mais la loi n’a pas toujours été appliquée à la lettre. La loi ne fut abrogée qu’en 1959.[réf. nécessaire]

Analyses du phénomène de la sorcellerie et des chasses aux sorcières

Gravure sur bois montrant des sorciers supliciés, Tengler's Laienspiegel, Mainz, 1508.

Crimes et péché sont liés, un crime contre la société et les hommes est donc souvent, aussi, un crime religieux. À une accusation judiciaire peut donc très souvent être associée une accusation en sorcellerie.

Le cartésien Nicolas Malebranche, au XVIIe siècle, dans son célèbre ouvrage De la recherche de la vérité, proposa une analyse rationaliste de la sorcellerie. Même s’il avoue encore que de très rares cas de sorcellerie soient possibles, il pensait aussi que l’immense majorité des cas évoqués étaient de purs produits d’une imagination « contagieuse ». Il mobilise trois arguments, de trois types différents :

  • théologique : Satan a été vaincu par Dieu, et relégué dans les abîmes du monde, d’où il ne peut rien sur les hommes. Les sorciers ne peuvent donc user de pouvoirs qu’il ne peut leur donner.
  • rationnel : ceux qui témoignent (de bonne foi) avoir été au sabbat, ne le font que parce qu’ils confondent la veille avec les rêves qu’ils ont eus en dormant. En le racontant, ils font que d’autres en rêvent la nuit, qui confondront également la veille avec le sommeil, et ainsi de suite. De plus, une telle histoire extraordinaire captive les oreilles et donne un certain prestige à qui la raconte, et s’en prévaut - ne fût-ce même que pour celui qui raconte connaître un sorcier véritable.
  • pragmatique : à supposer même qu’il existe quelques cas de sorcellerie véritable, les traquer si impitoyablement ne fait qu’en multiplier les signalements. Non seulement par les dénonciations mesquines, ni seulement non plus par le complexe d’Érostrate, qui fait que n’étant doué en aucune chose qui nous puisse acquérir la gloire, nous la cherchions dans la nuisance et la destruction, mais encore parce que ceux que leur imaginaire emporte, et qui ne distinguent la veille d’avec le sommeil, trouvent confirmation de la possibilité de la sorcellerie dans sa reconnaissance institutionnelle. Aussi Malebranche en tire-t-il la conclusion qu’il vaut mieux ne pas juger les prétendus sorciers aux parlements (tribunaux de l’époque) [14]

Pour les esprits rationnels, cette affaire de sorcières n’était que le fruit d’une société superstitieuse. Pour ceux chez qui la raison dominait, cette peur des superstitions était des plus stupides. Les philosophes du siècle des Lumières croyaient que de tels événements ne se reproduiraient plus jamais, et cela bien avant que la chasse aux sorcières soit complètement terminée.[réf. nécessaire]

Les Romantiques prônèrent, eux, l’imaginaire et non la philosophie de Voltaire, Newton ou Locke. Ils furent fascinés par tout ce qui à trait à la sorcellerie. Pour eux, ces femmes qui avaient été jugées folles par les philosophes des Lumières, étaient porteuses de messages, d’anciennes croyances. Elles « devenaient des visionnaires, des oracles, de glorieuses femmes fatales, victimes des forces obscures, de la pudibonderie et de l’oppression. » C’est ainsi que les Romantiques donnèrent une nouvelle image aux sorcières, celle que nous connaissons aujourd’hui.

Notes

  1. Historia thématique n°775, juillet 2011, La chasse aux sorcières, Laurent Vissière, p. 18.
  2. Anne L. Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994, p. 182
  3. Eveline Hasler, Anna Göldin, dernière sorcière, traduit de l'allemand par Gilbert Musy, Vevey, L'Aire, 2008
  4. Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie, Tallandier, 19 mars 2009, 494 p. (ISBN 2-84734-565-5), p. 27 
  5. Bulle papale Summis desiderantes Innocent VIII (5 décembre 1484)
  6. a et b Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, Malleus Maleficarum, (1486)
  7. Édouard Brasey - Sorcières et démons - page 219 - Pygmalion - Pris - 200 - ISBN 978-2-85704-658-5
  8. Friedrich Spee Von Langenfeld Cautio Criminalis, L'Harmattan traduction et notes Olivier Maurel
  9. Christine Planté, Catherine Chêne, Sorcières et sorcelleries, Presses Universitaires de Lyon, 2002, p. 42
  10. Des « détecteurs de sorciers » et « détecteurs de sorcièrs », généralement d'anciens sorciers repentis, étaient habilités à les déceler au XVIe et XVIIe siècle.
  11. Jean Bodin, De la démonomanie des sorcières Paris, 1580
  12. Esther Cohen, Le Corps du diable, philosophie et sorcières à la Renaissance, Léo Scheer, 2004[réf. incomplète]
  13. Jules Michelet, La Sorcière, 1862
  14. Opinion de Malebranche sur la sorcellerie et sur la chasse aux sorcières (texte Wikisource).

Sources

Radio et scène

  • Michelle Perrot, Histoire de Femmes : Hérétiques et sorcières, France culture, 14/03/05
  • Car ils croyaient brûler le diable en Normandie, comédie musicale créée par l'association les Alberts (CD 1990). Paroles et musique de Daniel Bourdelès. D’après le roman éponyme de Louis Costel qui évoque un célèbre procès de sorcellerie, au XVIIe siècle, dans le département de la Manche.

Bibliographie

  • Guy Bechtel, La Sorcière et l’Occident. La destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers, Paris, Plon
  • Robert Muchembled, La Sorcière au village
  • Robert Muchembled, Le Roi et le Sorcière. L'Europe des bûchers, Paris, Desclée, 1993
  • Jean Delumeau, La Peur en Occident (un chapitre sur le caractère sexiste de cette persécution, où il précise que les hommes sont exécutés pour hérésie et les femmes pour sorcellerie disant qu’entre les deux se distingue la même différence qu’entre le droit commun et le prisonnier politique)
  • Benoît Beyer de Ryke, « Sorcellerie. Le grand sabbat : Inquisition et sorcellerie à la fin du Moyen Age », dans Le Diable et les démons, Faculté ouverte des religions et des humanismes laïques, Bruxelles, Labor, 2005, p. 221-239 (« Mythes, rites & symboles »)
  • Carlo Ginzburg, La Sabbat des sorcières, Gallimard, Paris, 1993
  • Josiane Ferrari-Clément, Catillon et les écus du diable, Fribourg, Éditions La Sarine, 2008
  • (en) Anne Llewellyn Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994
  • (en) Margaret Ronan, Hunt the Witch Down! : twelve real life stories of witches and witchcraft, Scholastic Book Services, 1976

Sources

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