Care (sciences sociales)


Care (sciences sociales)
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Le care est une réflexion et une position éthique et politique relative à l'ensemble des aides et soins apportés en réponse concrète aux besoins des autres, dans des économies formelles ou informelles (à la maison, au sein des institutions sociales ou à travers les mécanismes de marché). Les valeurs portées par le care (prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, attention aux besoins des autres) sont traditionnellement associées aux femmes. Le care pose la question d'une identité morale qui serait attachée à un genre féminin et de sa place dans la vie publique.

Cependant, pour Joan Tronto, il faut cesser d'associer le care à la moralité des femmes. En effet, apporter une réponse concrète aux besoins des autres ne relève pas d'une préoccupation spécifiquement féminine mais pose une question d'organisation politique fondamentale recoupant l'expérience quotidienne de chacun.

Le care peut être compris comme une phénoménologie du rapport de soin, d'attention, de sollicitude entre soignants et soignés, aidants et aidés. L'étude de cette relation est réalisée selon différents rayons d'analyse. Ainsi le corpus relatif au care traite de problématiques de philosophie, de sociologie, de politique (un modèle d'organisation de société à projeter), de gender studies, d'économie (par exemple sur la vente de service de soin et d'aide aux personnes vulnérables ou sur la coproduction de l'aide au domicile entre aidants professionnels et informels).

Parmi les acteurs concernés par le care on trouve les aidants informels (également dits aidants familiaux ou aidants naturels), mais également les professionnels. Il s'agit par exemple des professionnels du secteur social ou médico-social considérés selon les relations établies entre les bénéficiaires et les dispensateurs de soins, d'aide sociale, d'accompagnement éducatif ou thérapeutique, d'aide à l'insertion, d'accueil des demandeurs d'asile, d'aide sociale à l'enfance, d'accompagnement des personnes handicapées ou dépendantes.

De manière extensive, dans la mesure ou chacun est ou peut devenir aidant, le care peut concerner chacun.

Le care est à l'origine d'importantes migrations que l'on appelle care drain.

Sommaire

Étymologie

Le mot care, très courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de » et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par soins, attention, sollicitude, concernement.

Définitions

Fransesca Cancian

« La définition du care avec laquelle je travaille est : une combinaison de sentiments d'affection et de responsabilité, accompagnés d'actions qui subviennent aux besoins ou au bien-être d'un individu dans une interaction en face-à-face »[1].

Joan Tronto

Avec Berenice Fisher, Joan Tronto distingue le fait[2] :

  • de se soucier de quelqu'un ou quelque chose (caring about);
  • de prendre soin de quelqu'un (caring for);
  • de soigner quelqu'un (care giving);
  • d'être l'objet du soin (care receiving).

Pour elle, le fait de se soucier de quelqu'un implique un besoin de care. Cela implique la qualité morale spécifique de l'attention à l'autre, qui consiste à reconnaître ce dont il a besoin. Prendre soin suppose la responsabilité du travail de care qu'il faut accomplir. Le fait de soigner, travail concret du care, suppose la qualité morale de la compétence, non pas comprise comme une compétence technique, mais bien comme une qualité morale. Être objet du soin est la réponse de la personne dont on a pris soin.

Joan Tronto propose une véritable vision politique en suggérant qu'à partir de la théorie du care, le monde ne soit plus vu comme un ensemble d'individus poursuivant des fins rationnelles et un projet de vie (tel que le présenterait le libéralisme), mais comme un ensemble de personnes prises dans des réseaux de care et engagées à répondre aux besoins de care qui les entourent. Ce n'est pas pour elle dire que toute activité mondaine est due au care mais que beaucoup d'activités sont prises dans le souci des autres. Et les activités en rapport avec le care sont emboitées avec d'autres activités et contribuent éventuellement à la réalisation d'autres fins.

En 1990, Joan Tronto a défini avec Berenice Fisher le care ainsi: Une activité caractéristique de l'espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre "monde" de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités, (selves) et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie.

Jean Watson

Le concept de care ou caring traduit comme le prendre soin a été développé par Jean Watson et veut que le soignant prodigue le soin infirmier dans la plus totale congruence avec la personne rencontrée suivant son système de représentations, et non à l'encontre de celui-ci. Cela implique que le soignant adopte une attitude empathique vis-à-vis de la personne rencontrée. Le prendre soin s'étend à la capacité de s'occuper d'autrui et de lui porter attention.

Ce schéma est illustré par Suzanne Kérouac dans sa définition du rôle infirmier : « le rôle de l'infirmier [et des soins infirmiers] est de soigner une personne qui, en interaction continue avec son environnement, vit des expériences de santé »[3].

Usages

Éthique et politique : apparition du care dans le débat public

Les travaux réalisés autour de la notion de care, en proposant de mettre en exergue des valeurs morales souvent identifiées de prime abord comme féminines par le sens commun — le soin, l'attention à autrui, la sollicitude — ont contribué à proposer une nouvelle éthique et à remettre en cause des conceptions dominantes des pouvoirs publics longtemps pensées par les seuls hommes. Par là, ils ont introduit de nouveaux enjeux éthiques dans le politique.

Pour Sandra Laugier[4], le care renvoie à une réalité ordinaire : le fait que des gens s'occupent des autres, s'en soucient et ainsi veillent au fonctionnement courant du monde. Elle formule ainsi l'intrusion du care dans le monde politique: « l'éthique comme politique de l'ordinaire ».

Le care n'est pas un nouveau phénomène, mais sa conceptualisation par des psychologues, sociologues, philosophes ou professeurs de sciences politiques, et sa valorisation dans l'univers politique en est un. L'ouverture à cette nouvelle formulation des liens d'interdépendance et de caring existant entre les individus est une nouvelle manière d'objectiver l'organisation de la société.

Pour Joan Tronto, il faut élargir la prise de conscience de l'importance du care et le démocratiser, au sens de généraliser et répartir plus largement la responsabilité du care. Cela constitue en soi un projet politique. Car pour elle, le care comme d'autres aspects de la vie humaine, tire bénéfice d'être accompli par le plus grand nombre. C'est parce que le care est bon qu'il doit être démocratisé, et il est meilleur s'il est démocratisé. Ainsi le care sort de son acceptation comme éthique féminine pour devenir un projet politique.

Cependant, la part du temps consacré par les femmes aux travaux domestiques, et la part des femmes dans la population travaillant dans les soins et l'accompagnement social dans le système social, médico-social et sanitaire sont plus importantes que les parts des hommes. Par exemple, en Pays Basque espagnol, 90,7 % des femmes réalisent une activité en relation avec le travail domestique dans une journée moyenne, contre 65,6 % pour les hommes[5]. De même, dans une étude de l'INSEE sur les associations d'aides à domicile dans l'Aquitaine, la Bretagne, les Pays de la Loire et Poitou-Charentes, 98 % des aides à domicile sont des femmes. Ces professionnels assurent l’assistance aux familles, aux handicapés et aux personnes âgées ainsi que le portage de repas[6]. Au 31/12/2000, la part des emplois féminins est de 67 % dans les associations qui gèrent des foyers d’accueil pour adultes ou enfants handicapés sur les même régions[7]. Toujours pour les mêmes régions, les femmes représentent 97 % du personnel chargé des enfants dans les crèches et halte-garderie[8]. Chez les salariés employés par l'Éducation nationale en Bretagne les femmes occupent 95,1 % des emplois du secteur santé, social (infirmières, assistantes sociales...)[9] Enfin, de manière plus générale, l'INSEE estime que les femmes représentent 74,9 % des emplois dans les secteurs santé-action sociale éducation[10].

Il apparaît donc que, sur le marché du travail comme au domicile, les activités de caring restent largement dans les faits réalisées par, et sous la responsabilité des femmes. Or, on voit ici la révolution que le projet politique de démocratisation du care devrait accomplir en dé-genrant les activités de caring. Autrement dit, pour accomplir un passage de la définition donnée par Fransesca Cancian sur le care (qui intègre les notions "sentiment d'affection" et de "responsabilité" propre à caractériser un sentiment féminin qui serait à l'origine de la prise de responsabilité du care) à celle donnée par Joan Tronto (qui généralise à l'"espèce humaine", et décrit un processus de care moins psychologisé, plus proche de la notion de politique de l'ordinaire), il y a un processus de laïcisation du care qui doit s'opérer. Lorsque ce changement est opéré, le care n'est plus perçu comme la qualité d'un genre, mais il devient une prédisposition également répartie entre les individus, et un mode d'organisation de la société.

La politisation de la notion de care a attiré l'attention sur le fait que la solidarité des États providences, construite pour partie sur la base économique de prélèvements obligatoires redistribués (sécurité sociale en France), est sur le terrain portée de 65 à 98 % par les femmes, selon les secteurs.

Si les auteures américaines (Carol Gilligan, Joan Tronto) sont à l'origine du concept, repris ensuite, au moins implicitement, par le philosophe Alasdair MacIntyre[11], en France la question du care a été d'abord travaillée par des philosophes (Sandra Laugier, Pascale Molinier,...) s'inscrivant dans des problématiques centrées sur l'éthique. Plus récemment, des sociologues (Serge Guérin) ont inscrit le care dans le débat public dans une perspective plus opérationnelle en termes d'action sociale et de revalorisation des métiers du care mais aussi de projet politique.

Les débats autour du care ou de l'état accompagnant, sont ainsi portés au sein du Parti socialiste et de la mouvance de l'écologie politique pour tenter de dépasser la seule critique de l'Etat providence.

Care et proximologie

Dans cette perspective de soutien et de prendre soin, le sociologue Serge Guérin, qui dirige Reciproques, la revue de recherche sur la proximologie[12], établit un lien entre l'approche par le care et le domaine de la Proximologie, qui se centre sur les enjeux de l'aide aux aidants. La notion d'accompagnement ou d'accompagnement bienveillant propose une approche plus large et plus politique du care. Elle l'éloigne du soin pour l'inscrire plus fortement dans le champ social et met en avant le rôle de l'aidant aidant comme de l'aidé.

Bibliographie

  • Elsa Dorlin, « Drak care: de la servitude à la sollicitude », in Le souci des autres: éthique et politique du care, (dir.) Sandra Laugier, Patricia Paperman, Paris, EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2006 p. 87-97. (cf. La page de présentation du livre sur le site des Éditions EHESS)
  • Marie Garrau, Alice Le Goff, Care, justice, dépendance. Introduction aux théories du care, Éditeur Presses Universitaires de France, coll. Philosophies, 2010.
  • Carol Gilligan, Une voix différente, Paris, Champs-Flammarion, 2008.
  • Serge Guérin, De l'Etat Providence à l'Etat accompagnant, Paris, Michalon, 2010.
  • Sandra Laugier, Pascale Molinier, Patricia Paperman (éds.), Qu'est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot, 2009.
  • Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009.
  • La revue Multitudes n°37,38 Politique du care, automne 2009

Notes et références

  1. Fransesca Cancian, Y. Oliker Stacey, Caring and gender, Thousand Paks, Pine Forge Press, 2000
  2. Qu'est ce que le care ?, Pacale MOLINIER, Sandra LAUGNIER, Patricia PAPERMAN, Petite Bibliothèque Payot, 2009
  3. in La pensée infirmière, KEROUAC Suzanne, page 4
  4. Sandra Laugier L'éthique comme politique de l'ordinaire in Multitudes n°37,38 Politique du care
  5. Matxalen Legarreta Iza, Le temps donné dans le travail domestique et de care in Multitudes n°37,38 Politique du care
  6. INSEE, Associations du secteur social : l’aide à domicile Aquitaine, Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes
  7. INSEE, Associations du secteur social : l’accueil des personnes handicapées Aquitaine, Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes
  8. INSEE, Associations du secteur social : crèches et garderies Aquitaine, Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes
  9. Personnel de l'académie, 2004
  10. Une répartition déséquilibrée des emplois entre hommes et femmes, 24 avril 2009
  11. MacIntyre, A. (1999), Dependent rational animals: Why human beings need the virtues (The Paul Carus Lectures Series, no. 20). Chicago. Open Court.
  12. www.proximologie.com

Articles connexes

Liens externes


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