Bull : De La Mécanographie À L'électronique (1931-1964)


Bull : De La Mécanographie À L'électronique (1931-1964)

Bull : De la mécanographie à l'électronique (1931-1964)

Article principal : Bull.

Jusqu'en 1935, Bull - la Compagnie des Machines Bull, machines à statistiques et de comptabilité, connaît une phase difficile d'installation. Puis elle entre dans une longue période de stabilité institutionnelle et de croissance commerciale fondée sur une gamme de produits mécanographiques régulièrement améliorés ; l'électronique viendra à la fois accélérer cette expansion et en bousculer les bases. L'industrie mécanographique dans l'entre-deux guerres est prolifique en brevets.

Des inventeurs comme Bryce chez IBM aux États-Unis, Tauschek en Allemagne, Foster's (créateur de la tabulatrice à imprimante alphanumérique, exposée en 1921) chez Powers en Angleterre, Knutsen et Clouet chez Bull ainsi que les nombreux techniciens inconnus qui apportent des améliorations de détail aux machines, poussés à la fois par le goût de la perfection technique et par les nécessités commerciales, amènent la mécanographie à un haut niveau de performances et de souplesse d'adaptation aux besoins des clients. L'élargissement des fonctions qui en résulte est visible dans le vocabulaire, les "machines à statistiques " devenant des "machines de gestion".

Sommaire

Les premiers produits

Les premières machines Bull construites à Paris furent conçues par K.A. Knutsen, qui avait perfectionné depuis 1925 les inventions de Fr. R. Bull, mettant notamment au point une innovation majeure : l'imprimante numérique à roues. L'idée maîtresse qui présida à la conception de cette imprimante fut de remplacer les crémaillères supportant les caractères à imprimer dans les imprimantes de tabulatrices construites jusque-là (notamment par IBM), par des roues. En disposant les caractères sur une roue tournant toujours dans le même sens, on allégeait le dispositif et on supprimait un mouvement à grande inertie. En septembre 1931, la première tabulatrice imprimante était livrée au service des assurances sociales du ministère du Travail. Elle comportait 60 roues (numériques seulement) et imprimait 120 lignes par minute avec une grande qualité d'impression. Aucune autre machine n'était en mesure d'approcher cette vitesse.

On décida d'étendre immédiatement le principe à l'impression alphabétique. On créa une imprimante de 30 roues alphabétiques, que l'on juxtaposa à l'imprimante de 60 roues numériques. Cette nouvelle imprimante sortit fin 1932. La vitesse avait été accrue : 150 lignes par minute. Cette vitesse ne sera atteinte chez les concurrents de Bull qu'en 1949 par l'IBM 407, où des roues remplacent les barres. En 1934, sortait chez Bull l'imprimante dont toutes les roues étaient capables d'imprimer soit de l'alphabet, soit des chiffres, selon ce qui se présentait dans la carte. La première machine fut exposée au Salon pour les machines de bureau en octobre 1934. Vint ensuite l'ère des perfectionnements accessoires, mais déjà en 1934, l'imprimante Bull était adulte. Elle sera construite, sans modification essentielle, jusqu'en 1968.

Entre-temps, le développement de la Compagnie se heurte à de nombreux obstacles, tant intérieurs qu'extérieurs. Les problèmes aigus de trésorerie retardent la rationalisation des ateliers de fabrication, la mise au point des machines, leur adaptation aux besoins des utilisateurs. Un rapport de 1933, écrit par G. Vieillard, analyse les incidents mécaniques fréquents, les dysfonctionnements de machines, les modèles livrés à la clientèle sans être stabilisés… II s'agit, en grande partie, de "maladies infantiles" d'une entreprise qui fait son apprentissage dans le domaine exigeant de l'électromécanique de précision. Des dépenses importantes doivent être consacrées à l'entretien, au détriment des études : il faut coûte que coûte faire fonctionner correctement les machines pour conserver la confiance des premiers clients. Cela implique parfois de reprendre les équipements déjà livrés pour les modifier en atelier ou les échanger contre les modèles définitifs. Les obstacles ne rebutent pas le petit groupe du "syndicat des utilisants", qui maintiennent leur confiance et leur appui financier à la Compagnie. Certains, à la fois clients et actionnaires, acceptent ainsi un double risque.

À partir de 1934, la situation se redresse : les incidents techniques diminuent de 70% par rapport aux premières livraisons ; le premier bénéfice d'exploitation apparaît (plus de 800 000 F) ; la Compagnie contrôle plus de 15 % du marché français. En 1935, Bull, avec plus de 60 équipements installés, dépasse SAMAS et devient le principal concurrent d'IBM en France. Une croissance d'autant plus remarquable qu'elle se situe en pleine crise économique (la production automobile française diminue de 35 % de 1929 à 1935) et que, dans la France de cette époque, réputée (trop souvent sans nuances) peu entreprenante, peu innovatrice et peu exportatrice, rares sont les grandes entreprises susceptibles de s'équiper en machines à cartes perforées. Au milieu des années trente, le secteur de la carte perforée emploie moins de mille personnes en France.

De nouveaux dirigeants

Les années 1935-1937 sont décisives. L'innovation exigeant des investissements coûteux, des pourparlers sont entrepris avec les pouvoirs publics en vue d'obtenir une aide pour le développement des études. Simultanément, E. Genon est mandaté par le conseil d'administration pour poursuivre auprès de différentes firmes aux États-Unis les recherches d'accords de licence de distribution. Il rencontre, entre autres, T.J. Watson, président d'IBM qui lui fait « une offre de collaboration amicale ». Mais la compagnie préfère demander l'engagement du gouvernement français. La décision de ce dernier tarde à venir. E. Genon, sans avoir reçu l'autorisation du conseil d'administration, vend alors à IBM la majorité des actions de Bull A.G. (la société de commercialisation des machines Bull), qu'il dirigeait. Il y voit un moyen d'obtenir « une paix tacite » des brevets entre IBM et Bull et de « développer l'affaire Bull sur le plan international avec l'appui d'un groupe américain ». L'intraitable G. Vieillard somme Genon de choisir : Bull ou IBM. Après dix ans d'une intense activité souvent décisive, E. Genon quitte Bull, dont les dirigeants garderont l'impression qu'il les a trahis. De nouveaux acteurs entrent en scène : la famille Callies-Aussedat.

L'esprit maison

La Société des Papeteries Aussedat fournissait Bull en cartes mécanographiques. Depuis 1932, elle avait réalisé d'importants investissements dans ce domaine et était représentée au Conseil d'Administration de Bull par Jacques Callies. La menace d'une absorption de la Compagnie par IBM inquiétait fort Aussedat, car IBM exigeait de ses clients qu'ils lui achètent les cartes en exclusivité. Cette situation est analysée par les dirigeants d'Aussedat, apparentés à la famille Michelin, et c'est l'avis de l'ancêtre Édouard Michelin qui emporte la décision : de même qu'il fallait éviter le rachat de Citroën par la General Motors, il ne faut pas que la Compagnie Bull tombe dans les mains des Américains.

Et la famille Callies, conjointement avec d'autres actionnaires des Papeteries Aussedat décide de prendre le contrôle majoritaire de l'entreprise. Elle en prend la direction en la personne de Jacques Callies, ancien officier issu de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, nommé administrateur délégué de Bull en décembre 1935, puis président-directeur général. Il remplira cette fonction jusqu'à sa mort en novembre 1948 et aura comme successeur son frère Joseph Callies, centralien, Directeur Technique des Papeteries Aussedat puis de CMB.

L'équipe qui animera et assurera pendant près de 30 ans l'expansion de la Compagnie est désormais en place. Comme est en place la forme de capitalisme familial qui la gèrera jusqu'en 1964 - les Callies possédant 55 % du capital - ainsi que l'esprit qui caractérise la Compagnie : sentiment que chaque employé est important, paternalisme social, conviction d'être les meilleurs, souci extrême du client. À l'instar de Michelin, dont la " culture d'entreprise", semble avoir influencé Bull, la compagnie fait fi des titres officiels et des organigrammes rigides.

Un bon exemple en est donné par le rôle de Roger Clouet, jeune employé recruté par la compagnie vers 1933. Doué d'un véritable génie de la mécanique, à la fois pour la conception des machines et pour leur adaptation aux besoins des clients, Clouet devient, dans les années quarante, le véritable directeur technique de Bull, où il formera une partie de la nouvelle génération d'ingénieurs recrutés après guerre.

Les responsables, à commencer par les Callies, ont laissé l'image de dirigeants habités par le sens du devoir et payant de leur personne, arrivant tous les matins à 8 heures en conduisant une voiture personnelle, sans véhicule de fonction, ni chauffeur ni parking réservé. Une interview de Joseph Callies (Entreprise, n° 117, 30 novembre 1957) résume bien l'esprit maison de la Compagnie :

« ...pionnier, nous tenons à éviter le fonctionnarisme et l'impersonnalité. Nous ne publions pas d'organigramme officiel, afin de laisser une grande souplesse d'adaptation aux structures et de faciliter la promotion des meilleurs. À cela s'ajoute un système de primes pour récompenser l'effort personnel»

J. Callies insiste sur la nature novatrice de son activité (l'âge moyen personnel est de 35 ans à l'époque de l'interview) et le patriotisme, vis-à-vis de Compagnie (le crime majeur, jamais commis, serait de quitter Bull pour IBM) et envers le pays : le fait que Bull soit une firme à 100 % française est un argument fréquemment utilisé, notamment dans les négociations avec les administration clientes. Les contraintes particulières à la profession se manifestent aussi, dès les premières années : mise en essai gratuit, location, achat par mensualités, aspect saisonnier de la vente, ralentissement des ventes en cas d'annonce d'un nouveau modèle, puis retour de matériel… Les difficultés essentielles de la Compagnie demeureront financières, liées à une certaine sous-capitalition. Par ailleurs, le gouvernement n'a pas accordé à la Compagnie l'aide qu'elle a sollicitée à plusieurs reprises.

Vive la crise !

Au milieu des années 30, Bull, ayant conquis le droit d'exister, est solidement établi. La Compagnie a effectué une percée, sur le marché, non seulement en France mais aussi en Belgique, en Suisse, en Italie, en Argentine et dans les pays scandinaves. Elle dispose d'un potentiel industriel, emploie plusieurs centaines de personnes travaillant dans 2 500 m2. Elle construit environ trois équipements par mois et augmente régulièrement sa capacité de production.

De nouveaux produits porteurs de croissance

Sa tabulatrice, sortie des maladies d'enfance, est la plus rapide du marché. Une poinçonneuse connectée, qui poinçonne en bloc toute la carte et tous les résultats, en accroît encore les performances. La carte à 80 colonnes et à perforations rectangulaires est adoptée. L'imprimante est perfectionnée par l'adjonction d'un saut de papier permettant de passer rapidement d'un feuillet à un autre et par l'adoption d'un ruban à la place du rouleau encreur. Parallèlement, est mise au point la tabulatrice à soustraction (1936) qui ouvre à Bull le marché de la comptabilité, y compris celui de la comptabilité bancaire lorsqu'une tabulatrice spéciale est conçue, permettant le calcul direct des intérêts. Les banques représenteront bientôt le tiers de la clientèle de Bull en France. Roger Clouet conçoit, à partir de 1939, la tabulatrice BS 120 à cycles indépendants, qui sera l'un des facteurs principaux de l'expansion de Bull pendant vingt ans.

Ces progrès techniques inspirent deux remarques. L'expérience commerciale acquise montre à la Compagnie qu'il ne suffit pas de vendre les quelques types de machines inventées par Fr. R Bull et K.A. Knutsen : il faut pouvoir présenter un catalogue complet d'équipements, incluant les machines auxiliaires, perforatrice, calculatrice, etc. qui préparent ou accélèrent le travail de la tabulatrice. La Compagnie est donc poussée à diversifier sa production. D'autre part, l'apparition des machines Bull sur le marché a intensifié la compétition et obligé les concurrents à accroître leur effort d'innovation, et Bull à son tour doit suivre le rythme de la course. Résultat : les clients bénéficient de machines meilleures, et aussi moins chères - le prix du matériel a baissé de 30 à 40 %, celui des cartes de 25 %.

La guerre et ses conséquences

La guerre, malgré la dispersion qu'elle provoque, n'anéantit pas les efforts passés. Réquisitionnée en 1939, l'usine de l'avenue Gambetta se replie à Lyon le 11 juin 1940 sur ordre du ministère de l'Armement. Le travail reprend le 8 août. Trente-sept membres du personnel sont prisonniers (plus de 10 % de l'effectif). L'occupation impose ses contraintes : difficultés d'approvisionnement en matières premières et produits finis, coupures de courant, alertes, limitation des déplacements, soumission à des procédures nouvelles résultant de la pénurie et des exigences des autorités d'occupation, ruses avec ces dernières pour éviter les départs au STO et pour tirer parti des demandes d'études et des commandes allemandes, tout en retardant les réponses. Le chiffre d'affaire de la Compagnie continue à croître malgré tout. La nouvelle tabulatrice BS 120 contribue à soutenir cette expansion. À la Libération, plusieurs dirigeants de Bull, connus pour être pétainistes par convictions politiques conservatrices et fidélité d'anciens combattants de 1914-1918, sont soumis aux procédures d'épuration et en sortent blanchis : si la Compagnie a dû livrer des machines aux Allemands, elle a aussi protégé des Juifs et des réfractaires au STO.

De Jacques Callies à Georges Vieillard

Après la mort en 1948 de Jacques Callies, la Compagnie voit s'affirmer l'autorité du directeur général Georges Vieillard (1894-1974). Reçu en 1914 à l'École Polytechnique, G. Vieillard fit une guerre brillante dans l'artillerie et ne commença ses études qu'après l'armistice. Après 1920, il occupe des postes dans plusieurs sociétés, notamment à la compagnie Réal, concessionnaire pour la France de diverses firmes américaines. G. Vieillard y devient chef du département des machines à calculer et des machines comptables. Il développe un atelier de réparation qui devient le plus important de Paris dans ce domaine (80 ouvriers) et conçoit diverses machines à calculer (l'une d'elles est décrite dans un article de La Science et la Vie de 1922), tout en se spécialisant dans l'organisation scientifique du travail. G. Vieillard est bien représentatif d'une génération de polytechniciens qui, refusant de plus en plus la carrière militaire et les emplois publics pour se diriger vers les affaires (près de 1 400 polytechniciens choisissent, de 1919 à 1924, le secteur privé), ont renouvelé les états-majors des grandes entreprises. Sa contribution à l'expansion de la Compagnie est prépondérante, à la fois par ses compétences financières et par ses qualités de leader. Il a veillé, à partir de son voyage aux États-Unis en 1948, à ce que Bull ait en permanence des alliés américains face à IBM : Remington Rand de 1950 à 1960, puis RCA et enfin General Electric.

Les mutations de l'après-guerre

L'internationalisation

De l'après-guerre jusqu'en 1961, la Compagnie connaît une croissance et une prospérité extraordinaires. En 1948, Bull dépasse IBM sur le marché français, avec 385 équipements installés. En seize ans, son effectif sera multiplié par dix. Il s'agit d'une croissance essentiellement interne, due au développement des produits et des ventes ; s'y ajoute l'absorption de certains sous-traitants de la Compagnie. Cette période est à la fois celle où le marché de la mécanographie atteint son apogée, et celle où Bull, de même que ses principaux concurrents, se convertit progressivement à l'électronique.

Un des traits les plus frappants de ce dynamisme est son caractère international. À partir de 1947, l'activité exportatrice, interrompue par la guerre, reprend vigoureusement. Pendant les quinze années suivantes, le réseau international de Bull, qui fonctionnait déjà dans les années 1930, va prendre une extension considérable et constituer une des grandes forces de la compagnie. Ainsi, en Belgique, SOMECA, qui représentait Bull AG en 1930, devient en 1942 la Société belge des machines Bull. En Suisse, la société Endrich A.G., partenaire de Bull depuis 1930, devient en 1947 une filiale sous le nom de Bull Lochkartenmaschinen A.G.. En 1949, se conclut une association avec Olivetti pour créer une filiale de distribution en Italie : la société Olivetti-Bull. CMB en retirera une partie de sa participation financière en 1962 et le reste en 1965. Entre-temps, Bull aura joué un rôle moteur dans la diffusion de l'informatique en Italie. Dès les années 1940, Bull est implanté en Hollande, en Allemagne, en Amérique du Sud. Bull s'attaque aussi aux marchés anglo-saxons, mais n'établit que très tard des filiales dans ces pays où ses principaux concurrents sont chez eux et où des accords de non-ingérence mutuelle la lient à British Tabulating Machines et à Remington Rand, écartés ainsi du marché français. Ces ententes représentent à la fois un atout et un handicap, puisque l'Amérique du Nord constitue à l'époque 80 % du marché mondial du traitement de l'information. En 1956, le marché soviétique s'ouvre aux produits de la CMB. En 1960, Bull entre sur le marché de la République populaire de Chine. En octobre 1962 est signé un accord commercial avec Mitsubishi qui reçoit l'exclusivité de la vente du matériel Bull sur le marché japonais et acquiert un Gamma 60, puis des Gamma 10. En 1963 est créée la Bull Corporation of Japan.

Le personnel des agences et filiales de la Compagnie est multiplié par soixante en seize ans : 4 000 personnes en 1964. Le réseau commercial Bull couvre alors plus de 42 pays. Entre 1950 et 1965, Bull réalise entre le tiers et la moitié de son chiffre d'affaires à l'exportation - performance exceptionnelle pour une entreprise française. Il faut attribuer cette réussite à la fois à la politique suivie de la Compagnie (notamment à travers le responsable de l'exportation de 1945 à 1964, M. Sanson), à ses origines multinationales des années 1920 ainsi qu'aux mesures prises par les pouvoirs publics pour protéger le marché français et soutenir l'activité exportatrice de Bull. Bull détient en 1963 le tiers du marché français et 10 % du marché européen. La mécanographie participe au phénomène d'ensemble qui, après la dévaluation de 1959, rend excédentaire la balance commerciale française ; en 1960, pour la première fois, la France exporte plus de machines à cartes perforées (2 397) qu'elle n'en importe (1 457).

La conversion à l'électronique

Cette ouverture internationale a aidé Bull à affronter le grand tournant technologique des années cinquante. Les machines classiques à cartes perforées faisaient partie d'un système technique déjà ancien, fondé à la fois sur l'électrotechnique (constituée vers 1880) et sur la mécanique de précision, développée au XIXe siècle dans les fabriques de machines à écrire, à coudre, d'armement (Remington) et depuis plus longtemps encore dans l'horlogerie.

La direction de Bull prend conscience relativement tôt des nouvelles possibilités ouvertes par l'électronique : en 1948, l'année où IBM sort aux USA son calculateur à tubes modèle 604. Cette période marque un tournant dans le recrutement du personnel technique de la Compagnie. Jusque-là, Bull recrutait des techniciens compétents en mécanique et en électrotechnique (mécanographie, horlogerie électrique, calculatrices...) et un petit nombre d'ingénieurs venant d'écoles très diverses ainsi que d'anciens officiers et quelques rares diplômés universitaires. Tous passaient, dès leur embauche, six mois à l'école Bull où ils apprenaient les principes de la mécanographie et le fonctionnement des machines à cartes perforées.

À partir de 1949, la Compagnie embauche de nombreux ingénieurs (notamment de l'École supérieure de mécanique et d'électricité Sudria et de l'Institut polytechnique de Grenoble) et, surtout, un nouveau type de spécialiste apparait chez Bull : l'ingénieur électronicien, diplômé de l'École supérieure d'électricité ou de l'École supérieure des télécommunications. Certains viennent d'entreprises où ils ont acquis une expérience en informatique - par exemple de la SEA et d'Univac. Ils apportent avec eux une culture technique nouvelle, des méthodes de travail importées d'autres environnements professionnels : un des premiers soins de Bruno Leclerc en arrivant chez Bull en 1949 est d'équiper son laboratoire d'instruments de mesure électroniques qu'il avait l'habitude d'utiliser lorsqu'il travaillait dans les télécommunications.

La course à l'innovation

L'arrivée de l'électronique amène une partie du personnel de Bull à établir des liens avec des milieux et des activités dont elle était jusque-là très éloignée: les utilisateurs de calcul scientifique. Un Centre national de calcul électronique fonctionne à partir de 1951 comme salle de démonstration des calculateurs Gamma. Dirigé par Philippe Dreyfus (qui créera en 1962 le mot informatique, il offre, les services d'un atelier de calcul équipé des matériels électroniques Bull aux laboratoires et aux entreprises qui ne disposent pas eux-mêmes de moyens de calcul puissants. Les premiers utilisateurs sont les observatoires astronomiques, les laboratoires de physique de l'École Polytechnique et de l'École normale supérieure, etc. Les plans de vol de l'avion Caravelle, ont été calculés avenue Gambetta. Cependant, les produits intégrant l'électronique sont conçus, en liaison étroite avec les clients, pour le marché habituel de Bull, la gestion, et en fonction du support d'information que connaissent bien le personnel de Bull et ses clients : la carte perforée. Ceci explique notamment le succès du Gamma 3 (1 200 exemplaires diffusés tant en France qu'à l'étranger depuis 1952) associé à la tabulatrice BS 120.

La recherche technologique chez Bull s'est effectuée largement dans la perspective d'une course avec les concurrents, surtout avec IBM. Les nouveaux produits sont nés en partie par réaction aux innovations de ce dernier. Ainsi, le calculateur électronique Gamma 3 (1952) est une réponse à l'IBM 604. En 1956, après le lancement sur le marché français des premiers ordinateurs SEA et de l'IBM 650, Bull commercialise le Gamma extension tambour (« E.T.»), son premier ordinateur à programme enregistré. De leur côté, certaines équipes d'IBM en France et en Allemagne, devant le succès du Gamma 3, établissent un projet qui donnera naissance à l'IBM 1401. Bull y répondra notamment par le Gamma 10. Entre-temps, le Gamma 60, annoncé en 1957, aura été une tentative de réplique aux super-ordinateurs IBM de la série 700.

Dans cette course à l'innovation, les machines deviennent de plus en plus des ordinateurs et de moins en moins des tabulatrices. Le tambour magnétique permet au Gamma ET d'avoir un programme enregistré. C'est le passage du calculateur à l'ordinateur. Le rapport entre la machine électronique et la tabulatrice qui lui sert d'unité d'entrée et de sortie change. La tabulatrice perd son rôle central pour être progressivement remplacée par un lecteur de cartes, une imprimante et une séquence d'instructions dans un programme - le tableur ! Cette transition, qui dure environ une décennie, constitue une mutation profonde dans les produits de Bull dans son identité technique et culturelle, auprès de ses concurrents, ses fournisseurs, ses marchés.

L'apogée de la diffusion d'équipements mécanographiques se situe autour de 1960. Dix ans avant, il était rare de trouver des ensembles à cartes perforées dans des entreprises de 1 000 salariés ; vers 1960, ces ensembles peuvent être rentabilisés dans des PME de 100 personnes. Ceci entraîne un progrès spectaculaire des ventes et des locations de tabulatrices, comme de leurs nouveaux concurrents, les ordinateurs. Mais la mécanographie ne pourra pas longtemps suivre le mouvement ; cette technique a atteint sa maturité entre les deux guerres et elle est désormais saturée : elle ne peut plus se perfectionner que de façon marginale. Les tentatives pour pousser ses performances à la limite de ses possibilités naturelles aboutissent à des échecs. Chez Bull, cela se produit avec la série 300 TI (1960) ; des expériences comparables sont faites à la même époque chez IBM (série 3000) et chez Powers-Samas (Samastronic). Ces trois machines, peu fiables et peu rentables, seront retirées du marché peu après leur présentation.

En attendant, Bull connaît une croissance remarquable. La Compagnie procède à des embauches massives, notamment après 1956, pour faire face à l'explosion du marché et pour développer et produire le Gamma 60. Bull avait trois usines en 1953, deux en France et une en Hollande. Entre 1953 et 1962, sept autres usines sont construites ou acquises - cinq pour la mécanographie, deux pour l'électronique. Ces établissements totaliseront 188 000 m2 en 1962. La seule usine d'Angers, entièrement consacrée aux productions électroniques, couvre 68 000 m2. En 1960, la Compagnie des Machines Bull est le deuxième constructeur mondial d'équipements électroniques à traiter l'information. Elle détient un parc de plus de 800 machines électroniques auquel s'ajoutent 3 453 ensembles mécanographiques, classiques, dont la moitié ont été exportés. Avec 14 000 salariés en France, un chiffre d'affaires de 16 022 millions d'anciens francs en 1959, la Compagnie reste cependant loin derrière IBM qui, 30 fois plus gros que Bull, consacrait à ses recherches l'équivalent de trois fois le chiffre d'affaires de Bull et bénéficiait de contrats passés avec l'administration américaine. Cela n'empêche pas la Compagnie des machines Bull de connaître une certaine euphorie lorsqu'à la Bourse de Paris, le cours de son action, qui a grimpé en flèche, la place au 9e rang des sociétés françaises à la fin de 1960.

Voir aussi

Cet article contient des extraits d'un ouvrage de Pierre Mounier-Kuhn, CNRS et Centre de recherches en Histoire de l'Innovation, Université Paris-Sorbonne. Reproduction sous GFDL avec son autorisation (OTRS #2006021810004841).

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