Bon sens


Bon sens

Sens commun

La notion de sens commun se rapporte à une forme de connaissance regroupant les savoirs socialement transmis et largement diffusées dans une culture donnée : normes, valeurs, et symboliques. Constituant une certaine interprétation de la réalité, le sens commun peut conduire à des incompréhensions lorsqu'il est l'objet d'un discours partagé. Le sens commun gère les interactions entre individus au sein d'une population, par un ensemble de règles qui sont tacitement admises et qui régulent les relations pour en permettre la continuité. Le sens commun désigne donc une forme de connaissance s'acquérant généralement par la socialisation, par opposition aux savoirs scientifiques qui exigent l'emploi de méthodes scientifiques.

Sommaire

À l'origine, le sensus communis

La notion de sens commun descend de son ancêtre latin Sensus communis, présent dans l'antiquité mais avec une signification différente de celle que nous lui connaissons aujourd'hui. Cela référait aux humanités, à la sensibilité et à la raison. L'individu qui n'est pas doué du sensus communis est fou. Cette définition du sensus communis a beaucoup influencé la philosophie et notamment les philosophes des lumières.

Aristote [1] a d'abord formulé une réflexion sur la perception, dans le sens de sensibilités communes (koinè aisthesis). Cette ligne de pensée sera au centre des débats philosophiques relatifs à la théorie de la connaissance jusqu'à la fin du 18è siècle. Une seconde ligne de pensée philosophique fait du sens commun (sensus communis) une analogie ou une synonymie avec la notion de rationalité commune et d'opinion.

Au Moyen Âge, la redécouverte des textes aristotéliciens et leur réinterprétation dans le contexte de controverses scolastiques placera le concept de koinè aisthesis au centre de la théorie des facultés. La question du support physiologique de la faculté psychologique du sens commun se rattachera tantôt au « cœur » tantôt au « cerveau ».

Descartes, héritier de cette double tradition (aristotéliciene et scolastique), contribuera à disqualifier ce concept (koinè aisthesis) en logeant le sens commun dans la glande pinéale. Il prendra le parti de l'âme et de l'esprit contre celui du corps et des sens trompeurs. Le dualisme cartésien tendra à connoter d'une valeur péjorative le sens commun, comme source de l'opinion, ennemie des idées claires et distinctes.

Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que Kant admette en termes explicites et positifs une « idée du sens commun » comme norme idéale dans les jugements de goût. En France apparaît aussi (au XVIIIe siècle) une philosophie du sens commun d'inspiration religieuse et anti-cartésienne avec Claude Buffier, Fénelon et Lamenais.

Destutt de Tracy forge en 1798 le concept d'idéologie pour désigner l'étude scientifique des idées à la suite du sensualisme de Condillac, qui établit le rôle déterminant du langage dans la formation des idées complexes. Pour Destutt de Tracy la diversité de nos dispositions individuelles n'empêche pas que la vérité soit la même pour tous et qu'il y ait une raison générale et un sens commun et universel. Nous sommes toujours d'accord quand nous ne mettons dans une idée que ce qui est. [2]

Le concept de sens commun

Le sens commun est constitué de savoirs organisant la vie sociale mais pas forcément universels. Le sens commun est sous-jacent aux règles de validation qu'exige la science, que seule la critique philosophique peut faire connaître. D'un point de vue pragmatique, le sens commun est un raisonnement historique, permettant de donner du sens et de répondre facilement aux problèmes et aux informations que les individus rencontrent dans la vie courante. Il est souvent perçu comme "naturel", "inné"; il semble aller de soi : « Je ne vois pas comment je pourrais penser et agir autrement. »

  • Dans la philosophie des Lumières il devient une sorte de bon sens, de bonne morale et de logique universelle. « une connaissance minime, inscrite dans les choses mêmes, et que toute société détient de façon quasi génétique.
  • L'anthropologue Clifford Geertz définit le sens commun comme un « système culturel » et déclare qu'« il peut varier radicalement d’un peuple à l’autre ». Il brise ainsi l'universalité que certains attachaient à ce concept. Geertz a travaillé sur le concept de culture et a étudié le sens commun dans diverses sociétés en rejetant la position de l'ethnocentrisme.
  • Pour Alfred Schütz, le sens commun est comparable à un "mode d'emploi" car il permet de savoir comment se comporter au sein d'une culture donnée.

La critique sociologique à l'encontre du sens commun

Une partie de la tradition sociologique se montre très critique en réduisant le sens commun à un type de connaissance inférieur au savoir scientifique. Émile Durkheim l'associe à un ensemble de « pré-notions » tandis que Pierre Bourdieu l'assimile à des « évidences immédiates et souvent illusoires ». Les deux sociologues lui opposent la rigueur de la méthode scientifique sociologique qui ne peut s'établir qu'après une rupture radicale avec le sens commun, après une coupure épistémologique. Dans les deux cas, la posture est déduite analogiquement des principes classiques d'abord appliqués aux sciences de la nature : le doute cartésien et le rejet des idoles (Bacon), qui sont généralement reconnus comme les premières conditions de la constitution d'un savoir scientifique.

Dans la philosophie anglo-américaine

La philosophie pragmatique américaine a une appréciation plus positive du sens commun que la philosophie continentale française. Dans son Essai sur l'entendement humain, Locke posait les bases d'un empirisme fondé sur les sens communs de l'être humain. George Edward Moore défendit le sens commun dans son essai Defence of Common Sense. Thomas Reid, un contemporain de Hume, fonda l'école écossaise du sens commun à l'époque des lumières écossaises.

Citations

  • « connaissance qu'ont les membres des situations, leur habileté à les traiter et accomplir dans tous les détails, considérée comme allant-de- soi et leur permettant d'accéder aux éléments particuliers et distinctifs de la situation.» Harold Garfinkel
  • « On ne peut nier la compétence de l'humanité puisqu'elle juge ; mais comment nier celle de Platon, de Descartes et de Kant ? Eux aussi étaient des hommes, et de plus des hommes de génie ; et cependant leurs doctrines ne sont point devenues la religion du peuple ; la religion du peuple est plus vieille que la philosophie ; la philosophie ne l'a point altérée ; elle a survécu à tous les systèmes, et cette religion est le sens commun. » (Théodore Jouffroy)
  • « Le sens commun ne doit rien à la philosophie, parce qu'il ne tient rien d'elle. Celle-ci au contraire, (...) est comme un arbre qui a pour tronc et pour racines le sens commun et ses principes. Séparé de ce tronc et de ces racines auxquels il doit sa naissance, son accroissement et sa force, l'arbre philosophique voit flétrir ses feuilles, et sa séve s'exhaler en vapeurs; il se dessèche et tombe bientôt en poussière. » (Thomas Reid, Recherches sur l'entendement humain, I)
  • « [Les] règles pour procéder en philosophie, regulae philosophandi, ne sont que les pures maximes du sens commun, celles que les hommes prudents suivent dans la contrainte ordinaire de la vie. Quiconque prétend philosopher sur d'autres règles, soit qu'il s'agisse du monde matériel ou du monde intellectuel, court risque de se méprendre et de n'atteindre pas le but où il tend. » (Thomas Reid, idem)

Voir aussi

Notes et références

  1. Consulter l'étude sémantique du Sens Commun réalisée par Georges-Elia Sarfati, particulièrement la deuxième partie sur l'histoire du concept
  2. Éléments d'idéologie de Antoine Louis Claude Destutt de Tracy (Chap.VI- Logique - page 324) . La raison, le bon sens, sens commun et universel sont souvent associés parDesttut de Tracy (voir aussi page 549)

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