École traditionaliste


École traditionaliste

Pérennialisme

Le pérennialisme, encore appelé école traditionaliste (ou traditionisme ou encore traditionnisme) (à ne pas confondre avec le traditionalisme catholique) est une école de pensée qui a pris sa forme actuelle avec les œuvres de René Guénon[1] mais ses adhérents considèrent ses préceptes comme immémoriaux et se retrouvant dans toutes les traditions authentiques, la rapprochant notamment de l'ancienne expression hindoue Sanatana Dharma.

Les autres figures fondatrices de l'école traditionaliste sont le philosophe alémanique Frithjof Schuon et le Srilankais Ananda Coomaraswamy. Sont apparues ensuite les figures de Titus Burckhardt, Martin Lings, Seyyed Hossein Nasr et Georges Vallin.

Sommaire

Définitions

Selon Antoine Faivre[2], les trois postulats du pérennialisme sont l'existence d'une Tradition primordiale, l'incompatibilité entre modernité et Tradition et la possibilité de retrouver cette Tradition par une ascèse intellectuelle et spirituelle.

Tradition et pluralité des religions

Rejetant l'idée de progrès et le paradigme des Lumières, les auteurs pérennialistes décrivent le monde moderne comme une pseudo-civilisation décadente, dans laquelle se manifestent les pires aspects du Kali Yuga (l'âge sombre de la cosmologie hindou). À « l'erreur moderne », les pérennialistes opposent une sagesse immuable d'origine divine, une « Tradition Primordiale », transmise depuis l'origine de l'humanité et restaurée en partie par chaque fondateur d'une nouvelle religion. Les pérennialistes ont une définition toute particulière de la « Tradition ». Elle implique l'idée d'une transmission (tradere), mais pour Guénon et ses continuateurs, la tradition n'a pas une origine humaine et peut être considérée comme un ensemble de principes révélés et reliant l'homme à son origine divine.

Par-delà la diversité des formes religieuses, ils discernent une unique Tradition (avec une majuscule), que Schuon appelle une « unité transcendante ». Ils prétendent que les traditions historiquement séparées ne partagent pas seulement la même origine divine mais sont basées sur les mêmes principes métaphysiques, parfois appelés philosophia perennis.

Le terme « philosophia perennis » est moderne, apparaissant à la Renaissance. Il est généralement associé au philosophe Leibniz qui le doit lui-même au théologien du XVIe siècle Augustinus Steuchius. Mais cet idéal philosophique est plus ancien on peut le retrouver dans la Chaîne d'or (seira) du néoplatonisme, dans la Patristic Lex primordialis, et le relier à la Din al-Fitra islamique ou même à la Sanathana Dharma hindoue.

La redécouverte de la Sophia Perennis

L'auteur français, René Guénon (1886-1951) fut en un sens le pionnier de la redécouverte de cette Philosophia Perennis ou mieux Sophia Perennis au XXe siècle.

Sa thèse, largement partagée par les principaux auteurs pérennialistes qui lui ont succédé, est que les religions abrahamiques ont une structure associant exotérisme et ésotérisme.

L'exotérisme, aspect extérieur de la religion, est constitué par les rites religieux et une théologie morale ainsi que dogmatique. Le point de vue exotérique est caractérisé par sa nature « sentimentaliste », plutôt que purement intellectuelle et demeure essentiellement limité. Fondé sur la doctrine de la création et la dualité qui en découle entre Dieu et sa création, l'exotérisme n'offre pas de moyens de transcender les limites de l'état humain. Le but en est uniquement le salut religieux que Guénon définit comme un état de perpétuelle béatitude dans un paradis céleste.

Dans la vision Traditionaliste, l'ésotérisme est plus que le complément de l'exotérisme, l'esprit par opposition à la lettre, le noyau par rapport à la coquille. L'ésotérisme a — du moins de jure — une autonomie totale par rapport à la religion car sa substance fondamentale est la Tradition Primordiale elle-même. Fondé sur la pure métaphysique — par laquelle Guénon entend une connaissance suprarationnelle du Divin, une gnose, et non un système rationnel ou un dogme théologique — son but est la réalisation des états supérieurs de l'être et finalement l'union entre l'individu et le Principe. Guénon appelle cette union l'« identité suprême ».

Par le Principe, Guénon et Schuon entendent davantage que le dieu personnel de la théologie exotérique : l'Essence supra-personnelle, l'Au-delà de l'Être, l'Absolu à la fois complètement transcendant et immanent à la manifestation. Selon eux l'essence fondamentale de l'individu est non-différent de l'Absolu lui-même. Guénon se réfère ici aux concepts védiques Brahma (Principe), Atma (Soi) et Moksa (Délivrance). Cette référence n'est pas accidentelle ou circonstancielle : Pour Guénon, le Sanathana Dharma hindou représente en fait « l'héritage le plus direct de la Tradition Primordiale ». Plus généralement, les grandes traditions de l'Asie (Advaita Vedanta, Taoisme et Bouddhisme mahayana) ont un rôle paradigmatique dans ses écrits. Il les considère comme l'expression la plus rigoureuse de la pure métaphysique, cette sagesse supra-formelle et universelle n'étant néanmoins en elle-même ni orientale ni occidentale.

Au contraire des religions sémitiques, ces religions asiatiques n'ont pas de structure ésotérisme/exotérisme qui n'est apparue que plus tard dans le cycle historique, dans une époque de décadence spirituelle grandissante, où la grande majorité des gens n'étaient plus « qualifiés » pour comprendre les vérités métaphysiques et les possibilités transcendantes de l'état humain.

La critique de la modernité

Pour Guénon, dans La Crise du monde moderne, la fin de ce processus de dégradation est la modernité elle-même, en laquelle se manifestent les pires possibilités du Kali Yuga. Guénon appelle aussi notre époque le Règne de la Quantité, parce que l'homme et le cosmos sont de plus en plus déterminés, ontologiquement parlant, par la matière. La tragédie du monde occidental depuis la Renaissance est, selon lui, qu'il a perdu presque tout contact avec la Sophia Perennis' et le Sacré. En conséquence, dans le contexte occidental, il est virtuellement impossible pour une âme en quête de spiritualité de recevoir une initiation valable et de suivre un chemin ésotérique.

Il est important de mentionner ici que bien que Guénon ait influencé un personnage comme Julius Evola, aucun des principaux auteurs traditionalistes n'a partagé les idées politiques d'Evola. Ses écrits sont généralement vus dans les cercles les plus traditionalistes comme une déviance antitraditionnelle, fondée sur une inversion de la hiérarchie entre la contemplation et l'action. Les auteurs traditionalistes étaient plutôt apolitiques, bien que de tendance conservatrice, évitant toute activité politique.

La voie initiatique

Bien qu'il ait milité dans ses premiers ouvrages pour une restauration de l'« intellectualité » traditionnelle en Occident sur la base du catholicisme et de la Franc-maçonnerie, il est clair que Guénon a rapidement abandonné cette idée. Ayant dénoncé les leurres de la théosophie et l'occultisme, deux influents mouvements florissants à cette époque, Guénon fut initié en 1912 dans l'ordre Shadhili et partit au Caire en 1930 où il passa le reste de sa vie comme musulman Soufi. À ces nombreux correspondants, il désignait clairement le soufisme comme la forme la plus accessible de tradition initiatique pour les occidentaux désireux de trouver ce qui n'existe plus en Occident : une voie initiatique de connaissance (Jnana or Gnose), comparable à la Advaita.

De fait, bien que Ananda Coomaraswamy fût hindou, de nombreux continuateurs de Guénon tels que Frithjof Schuon, Martin Lings, Titus Burckhardt furent initiés au soufisme. D'autres demeurèrent chrétiens, notamment le philosophe des religions Jean Borella. Marco Pallis était bouddhiste. Les représentants les plus influents de cette école en Europe du Nord sont les musulmans convertis : Kurt Almqvist, Tage Lindbom et Ashk Dahlén.

Influence dans le milieu académique

On peut penser que la pensée traditionaliste a eu une influence importante, bien que discrète, dans le domaine des sciences comparatives des religions et particulièrement sur Mircea Eliade dans sa jeunesse, bien qu'il ne fut pas lui-même membre de cette école. Des chercheurs contemporains comme Huston Smith, William Chittick, Harry Oldmeadow, James Cutsinger and Seyyed Hossein Nasr ont promu le pérennialisme comme alternative à l'approche laïque et profane des phénomènes religieux.

Études académiques sur le Traditionalisme

Le traditionalisme et l'école traditionaliste sont un champ d'études de l'histoire de la pensée, des sciences des religions et de la sociologie des religions. Ces études se focalisent sur la vie et l'œuvre de René Guénon, de ses continuateurs, ainsi que des groupes et institutions de cette mouvance.

Histoire

Les études sur le Traditionalisme ont commencé en 1971 avec la publication d'un article de Jean-Pierre Laurant : « Le problème de René Guénon » dans la Revue de l'histoire des religions. Durant les années 1980, les travaux universitaires en anglais se sont focalisés principalement sur Julius Evola à cause de son influence sur la politique italienne dans les années 1970 ; en même temps, les études en français sur René Guénon lui-même se sont développées. Ce n'est pas avant les années 1990 qu'ont été publiés en anglais des travaux académiques sur le phénomène plus vaste du Traditionalisme. Cet intérêt s'est encore étendu au début des années 2000 du fait de l'influence croissante de l'activiste politique russe Alexandre Douguine.

Controverses

Les Traditionalistes sont souvent hostiles aux travaux des universitaires. Guénon lui-même les tenait en piètre estime, les voyant comme faisant partie du problème de la modernité, et ses continuateurs ont en général un point de vue similaire.

Des controverses ont suivi la publication du livre de Mark Sedgwick Against the Modern World (Contre le monde moderne) en 2004: Alors que les universitaires et d'autres qui n'étaient pas de la mouvance Traditionaliste ont souvent salué l'ouvrage, [1] [2], comme le firent aussi certains Traditionalistes, d'autres Traditionalistes ont publié des compte-rendus extrêmement hostiles, attaquant non seulement le livre mais aussi son auteur, l'accusant de divers motifs personnels le discréditant, notamment d'être « une sorte d'espion euro-atlantiste » et de n'avoir lui-même « pas été autorisé à entrer dans un ordre initiatique "Traditionaliste"[3]. » Sedgwick a rejeté ces accusations, et maintenu que ses motivations étaient les mêmes que celles de n'importe quel historien.

Notes et références

  1. Le terme Sophia Perennis (sagesse pérenne) remontant quant à lui à la Renaissance.
  2. « L’historien et le pérennialisme », Politica Hermetica, n°10 (L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique, 1996), 68-72.
  3. (en) Róbert Horváth, « A Critique of Against the Modern World by Mark Sedgwick »


  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Traditionalist School ».
  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Study of Traditionalism ».

Bibliographie

Pour des biographies spécifiques plus complètes voir les articles René Guénon et Julius Evola.

École traditionaliste

Religion comparée

  • William W. Quinn, Jr., The Only Tradition (1996) ISBN 0791432130
  • Seyyed Hossein Nasr, Knowledge and the Sacred (1989) ISBN 0-7914-0177-4
  • Harry Oldmeadow, Traditionalism: Religion in the Light of the Perennial Philosophy (2000) ISBN 955-9028-04-9
  • Huston Smith, Forgotten Truth: The Common Vision of the World's Religions (1976), reprint ed. 1992, Harper SanFrancisco, ISBN 0-06-250787-7

Études académiques sur l'école traditionaliste

Sur Guénon en français 
  • Jean-Pierre Laurant, « Le problème de René Guénon », Revue de l'histoire des religions (1971).
  • Marie-France James, Ésotérisme et Christianisme : autour de René Guénon (1981)
  • Pierre-Marie Sigaud, éd., René Guénon [Dossiers H] (1984)
  • Jean-Pierre Laurant et Paul Barbanegra, eds, René Guenon [Cahier de l'Herne] (1985)
  • Antoine Faivre, éd, dossier sur le Pérennialisme, Aries 11 (1990)
Sur Evola en anglais  
  • Roger Griffin, « Revolts Against the Modern World: The Blend of Literary and Historical Fantasy in the Italian New Right », in Literature and History (1985)
  • Franco Ferraresi, « Julius Evola: Tradition, Reaction and the Radical Right », in Archives européennes de sociologie (1987)
Travaux généraux récents 
  • Mark Sedgwick, Against the Modern World: Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century ISBN 0-19-515297-2
  • Jean-Pierre Laurant, René Guénon : Les enjeux d'une lecture (2006) ISBN 2-84454-423-1
Sur le Traditionalisme en anglais 

Sites externes en complément des ouvrages académiques

  • www.traditionalists.org, site web de Mark Sedgwick sur les études académiques des Traditionalistes et du Traditionalisme.

Autres

Sur Evola en français 
  • Alexandre Douguine, Julius Evola et la Russie, Ars magna, 2005.
  • Arnaud Guyot-Jeannin, Julius Evola, L’Âge d’Homme, 1997.
  • Thierry Jolif, Evola envers et contre tous !, Dualpha, 2001.
  • Jean-Paul Lippi, Evola, Pardès, 1999.
  • Jean-Paul Lippi, Julius Evola, métaphysicien et penseur politique, Âge d’homme, 1998.
  • Claudio Mutti, Julius Evola et l’islam, Ars magna, 2004
  • Claudio Mutti, La Grande influence de René Guénon en Roumanie, suivi de Julius Evola en Europe de l’Est, Akribeia, 2002.
  • Paolo Taufer, Les Jeunes et les ruines de Julius Evola, Éditions du Sel, 2005.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

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