Æthelbert de Kent


Æthelbert de Kent
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Æthelbert

Aethelberht of Kent sculpture on Canterbury Cathedral.jpg

Statue d'Æthelbert (cathédrale de Cantorbéry)
Roi de Kent
Règne v. 564/590 – 616
Prédécesseur Eormenric
Successeur Eadbald
Biographie
Naissance
Décès 616
Père Eormenric
Conjoint(s) Berthe et Ne
Descendance Eadbald
Æthelburg, mariée à Edwin
Æthelwald (?)

Æthelbert[N 1] (v. 560 – 616) est roi de Kent de 580 ou 590 jusqu'à sa mort. Il est le premier roi anglais à se convertir au christianisme. Dans son Historia ecclesiastica gentis Anglorum, le moine Bède le Vénérable le mentionne comme le troisième roi à exercer l'imperium sur les autres royaumes anglo-saxons, et à la fin du IXe siècle, la Chronique anglo-saxonne mentionne Æthelbert comme un bretwalda, ou « souverain de Bretagne ».

Il est le fils d'Eormenric, à qui il succède comme roi selon la Chronique. Il épouse, probablement avant son avènement, une princesse mérovingienne, Berthe, fille du roi de Paris Caribert, s'alliant ainsi à l'État le plus puissant d'Europe occidentale. C'est peut-être l'influence de Berthe qui incite le pape Grégoire Ier à envoyer Augustin comme missionnaire. Augustin aborde à l'île de Thanet, dans l'est du Kent, en 597. Peu de temps après, Æthelbert reçoit le baptême, des églises sont fondées et les conversions massives au christianisme commencent. Æthelbert pourvoit la nouvelle église de terres à Cantorbéry, où est fondée la future abbaye Saint-Augustin.

Le code de lois d'Æthelbert, le plus ancien document législatif écrit dans une langue germanique, institue un système complexe d'amendes. Sous son règne, le Kent est un pays prospère, commerçant intensivement avec le continent, et Æthelbert instaure peut-être le contrôle de la royauté sur le commerce. Les premières pièces commencent à circuler dans le Kent pendant son règne, pour la première fois depuis l'invasion anglo-saxonne.

Æthelbert a été canonisé pour son rôle dans la propagation du christianisme parmi les Anglo-Saxons. Il est fêté le 25 février.

Sommaire

Contexte historique

Les royaumes anglo-saxons à l'époque de l'avènement d'Æthelbert.

Au Ve siècle, les raids des peuples continentaux sur l'île de Bretagne évoluent pour devenir de véritables migrations. Parmi ces peuples, on compte les Angles, les Saxons, les Jutes et les Frisons, entre autres. Ils s'emparent de terres dans le sud et l'est de l'Angleterre, mais à la fin du Ve siècle, la victoire bretonne au mont Badon interrompt la progression anglo-saxonne pendant une cinquantaine d'années[1],[2]. Cependant, au début des années 550, les Bretons commencent à reculer de nouveau, et en l'espace de vingt-cinq ans, les envahisseurs semblent avoir pris le contrôle de tout le sud de l'Angleterre[N 2].

Les Anglo-Saxons semblent avoir conquis le Kent avant le mont Badon. Des preuves archéologiques comme littéraires montrent que le Kent a d'abord été colonisé par les Jutes, venus du sud de la péninsule du Jutland[3]. Selon une légende bien connue, deux frères, Hengist et Horsa, débarquent en 449 comme mercenaires au service du roi breton Vortigern. Après une révolte concernant leur solde, et la mort d'Horsa au combat, Hengist fonde le royaume de Kent[4]. Certains historiens considèrent aujourd'hui ce récit comme purement légendaire, bien que l'histoire d'une révolte de mercenaires semble plausible, et que la date de la fondation du royaume de Kent soit située vers le milieu du Ve siècle, ce qui correspond à la légende[N 3]. Cette date, à peine quelques décennies après le départ des Romains, suggère une possible meilleure continuité de la civilisation romaine au Kent que dans le reste de l'Angleterre[5].

Il est possible que les invasions anglo-saxonnes aient impliqué une coordination militaire entre les différents groupes d'envahisseurs, avec un chef disposant d'une autorité sur les différents groupes : Ælle de Sussex a pu être un tel chef[6]. Après la naissance des nouveaux royaumes apparaissent les premiers conflits entre eux, et la domination peut se traduire sous la forme d'un tribut[7]. Un État faible peut aussi demander la protection d'un voisin plus fort contre un tiers plus puissant[8]. Pour toutes ces raisons, l'hégémonie est une caractéristique centrale de la politique anglo-saxonne ; on sait qu'avant l'époque d'Æthelbert, bien qu'on en ignore les détails, certains rois sont décrits comme ayant exercé une certaine hégémonie, et ce jusqu'au IXe siècle.

Une source importance pour cette période de l'histoire du Kent est l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite en 731 par Bède le Vénérable, un moine bénédictin de Northumbrie. Bède s'intéresse avant tout à la christianisation de l'Angleterre, mais il offre également des informations sur l'histoire séculière, notamment sur le règne d'Æthelbert, le premier roi anglo-saxon converti. Un des correspondants de Bède est Albinus, abbé du monastère de Saint-Pierre et Saint-Paul de Cantorbéry (devenu par la suite l'abbaye Saint-Augustin de Cantorbéry). Une autre source importante est la Chronique anglo-saxonne, une collection d'annales assemblée vers 890 dans le royaume de Wessex, qui mentionne plusieurs évènements survenus pendant le règne d'Æthelbert[9]. L'Histoire des Francs, écrite à la fin du VIe siècle par Grégoire de Tours, mentionne également le Kent : c'est la plus ancienne source connue qui mentionne un royaume anglo-saxon[10]. Quelques-unes des lettres du pape Grégoire le Grand portant sur la mission d'Augustin de Cantorbéry en 597 dans le Kent ont été conservées, et permettent de tirer des conclusions sur la situation du Kent à l'époque et sur ses relations avec ses voisins. Il existe également des listes de rois de Kent et des chartes. Ces dernières sont des documents rédigés pour enregistrer les donations faites par les rois à leurs fidèles ou à l'Église, et représentent une des sources les plus anciennes en Angleterre. Aucun original d'une charte du règne d'Æthelbert ne subsiste, mais des copies ultérieures existent. Le code de lois d'Æthelbert nous est également parvenu[9].

Ancêtres, avènement et chronologie

Selon Bède, Æthelbert est un descendant direct d’Hengist. Il donne la généalogie suivante : « Ethelbert était le fils d’Irminric, fils d’Octa, et d'après son grand-père Oeric, surnommé Oisc, les rois du peuple de Kent sont connus sous le nom d’Oiscings. Le père d’Oeric était Hengist[11]. » Une autre forme de cette généalogie, qui se trouve entre autres dans l'Historia Brittonum, inverse les positions d’Octa et d’Oisc dans la lignée[3]. Le premier de ces rois qui peut être considéré comme historique est vraisemblablement le père d’Æthelbert, dont le nom s’écrit habituellement Eormenric. La seule référence directe à Eormenric se trouve dans les généalogies des rois de Kent, mais Grégoire de Tours indique que le père d’Æthelbert était roi de Kent, sans toutefois donner de date. Ce nom d’Eormenric montre une parenté avec le royaume franc, de l’autre côté de la Manche. La racine Eormen est rare dans les noms de l'aristocratie anglo-saxonne, alors qu'elle est plus fréquente parmi les nobles francs[12].

Un autre membre de la famille d'Æthelbert est connu : sa sœur, Ricole, citée par Bède et par la Chronique anglo-saxonne comme la mère de Sæberth, roi des Saxons orientaux[4],[13].

La date de naissance d’Æthelbert et celle de son avènement sont toujours sujettes à débat. On estime que Bède, le premier à donner des dates, a obtenu ses informations de sa correspondance avec Albinus. Il indique qu'à sa mort, en 616, Æthelbert régnait depuis cinquante-six ans, ce qui situe son avènement en 560. Bède dit aussi qu’Æthelbert est mort vingt-et-un ans après son baptême, événement qui aurait donc eu lieu en 595. Or, on sait que la mission d'Augustin de Canterbury est arrivée dans le Kent en 597 et, selon Bède, c’est cette mission qui convertit Æthelbert[14]. Par conséquent, les dates que donne Bède ne sont pas cohérentes. La Chronique anglo-saxonne, une source importante pour les dates les plus reculées, ne s'accorde pas avec les dates de Bède, et ses différentes versions ne s'accordent pas non plus entre elles En assemblant les différentes dates de la Chronique, il apparaît qu'Æthelbert a régné soit de 560 à 616, soit de 565 à 618, mais les sources ultérieures ont pu mélanger les deux traditions[15].

Il est possible qu'Æthelbert se soit converti avant la venue d'Augustin. La femme d'Æthelbert était chrétienne, et un évêque franc l'assistait à la cour, de sorte qu'Æthelbert devait connaître quelque chose du christianisme avant l'arrivée de la mission. Il est aussi possible que la date de mort donnée par Bède soit fausse : si Æthelbert est mort en 618, la date devient cohérente avec le baptême en 597, ce qui s'accorde avec la tradition selon laquelle c'est Augustin qui a baptisé le roi l'année même de son arrivée[15].

Dans son Historia Francorum, Grégoire de Tours écrit que Berthe, fille du roi franc Caribert, épousa le fils du roi de Kent ; Bède dit qu'Æthelbert reçoit Berthe « de ses parents [à elle] ». Les dates traditionnelles du règne d'Æthelbert impliqueraient que le mariage a eu lieu soit avant 560, soit avant 565, et si l'on interprète Bède littéralement, les noces ont nécessairement eu lieu avant la mort de Caribert, en 567[14],[15].

La durée particulièrement longue du règne d'Æthelbert a été également considérée avec méfiance par les historiens. Certains ont suggéré qu'il soit mort en fait dans sa cinquante-sixième année et non au bout de cinquante-six ans de règne. Cela placerait sa naissance vers 560, et il n'aurait pas pu se marier avant le milieu des années 570. Selon Grégoire de Tours, Caribert était déjà roi au moment de son mariage avec Ingoberge, la mère de Berthe, ce qui implique que cette dernière n'a pas pu naître avant 561. Il est de ce fait peu probable que Berthe ait été mariée avant 580. Ces dates plus tardives permettent de résoudre un autre problème de datation : Æthelburge, fille d'Æthelbert, semble être aussi fille de Berthe, mais la date supposée de sa naissance donnait pour Berthe un âge de soixante ans à sa naissance[15].

Toutefois, Grégoire pense également qu'Ingoberge avait soixante-dix ans en 589, ce qui implique qu'elle aurait été âgée de quarante ans au moment de son mariage. C'est possible, mais peu probable, d'autant plus que Caribert semble avoir eu une préférence pour les jeunes femmes, toujours selon Grégoire de Tours. D'autre part, Grégoire qualifie simplement Æthelbert d'« homme de Kent » au moment de son mariage avec Berthe, et dans le passage de 589 où il relate la mort de la reine Ingoberge, qu'il rédige vers 590-591, il mentionne Æthelbert comme le fils du roi de Kent. Si cela ne reflète pas simplement l'ignorance de Grégoire à propos de la situation du Kent, chose peu probable en raison des liens entre le Kent et les Francs, cela pourrait impliquer que le règne d'Æthelbert n'a pas débuté avant 589[15],[16].

Les contradictions mentionnées ci-dessus ne sont pas toutes solubles, mais les dates les plus probables que l'on puisse déduire de ces données situent la naissance d'Æthelbert vers 560, son mariage avec Berthe vers 580 et son avènement vers 589 ou 590[15].

Royauté du Kent

L’histoire tardive du Kent met clairement en évidence un système de royauté conjointe, où le royaume est partagé entre Kent oriental et Kent occidental, bien qu’il semble y avoir généralement un roi dominant l’autre. L'existence de ce système est moins certaines aux débuts du royaume, même si des chartes anciennes (en réalité des faux) présentent Æthelbert régnant conjointement avec son fils Eadbald. Æthelbert a pu être roi du Kent oriental et Eadbald roi du Kent occidental : le souverain dominant semble avoir été le plus souvent celui du Kent oriental. Qu’Eadbald aie régné conjointement ou non avec Æthelbert, il ne fait aucun doute que l'autorité de ce dernier s'exerce sur tout le royaume[17].

La division en deux royaumes date vraisemblablement du VIe siècle : il est possible que le Kent oriental ait conquis le Kent occidental et préservé les institutions du royaume vaincu dans le cadre d'un sous-royaume. Ce schéma est fréquent dans l'Angleterre anglo-saxonne, lorsque les royaumes les plus puissants absorbent les plus faibles. Le Kent est particulier en ce que ce sont uniquement les fils des rois du Kent qui semblent occuper le trône, bien que cela n’empêche pas les luttes de succession[17].

Les principales villes sont Rochester dans le Kent occidental, et Cantorbéry dans le Kent oriental. Bède ne précise pas si Æthelbert possède un palais à Cantorbéry, mais il se réfère à cette ville comme « métropole » d’Æthelbert, et il est clair que cette ville est le centre du pouvoir d’Æthelbert[17],[18].

Relations avec les Francs

De nombreux indices témoignent de relations étroites entre le Kent et les Francs. Le mariage d'Æthelbert a certainement noué un lien entre les deux cours, mais elles ne sont pas sur le même plan : les Francs considèrent Æthelbert comme un roi mineur. Aucun document n'indique qu'Æthelbert ait reconnu la suzeraineté d'un roi du continent, et les historiens sont divisés quant à la nature réelle des relations entre les deux royaumes. Une lettre écrite par le pape Grégore le Grand à Thierry II, roi de Bourgogne, et à Théodebert II, roi d'Austrasie, semble témoigner d'une suzeraineté franque explicite sur le Kent. Cette lettre concerne la mission d'Augustin dans le Kent, en 697, et Grégoire dit qu'il croit « que vous souhaitez que vos sujets à tous égards soient convertis à la foi dans laquelle, vous, vos rois et vos seigneurs, vivez ». Toutefois, il s'agit cependant peut-être plus d'une flatterie pontificale que d'une description des véritables relations entre ces royaumes. Il est également possible que Luidhard, le chapelain de Berthe, soit le représentant de l'Église franque dans le Kent[19],[20].

Le désir des Francs de se rapprocher de la cour de Kent est peut-être lié au fait qu'un roi franc, Chilpéric Ier, est dit avoir soumis, au milieu du VIe siècle, un peuple connu sous le nom d'Euthiones. Si, comme leur nom semble l'illustrer, ces Euthiones étaient une branche continentale des envahisseurs jutes du Kent, il est possible que le mariage ait été conclu dans le but d'unifier politiquement les deux branches du même peuple[19]. Par ailleurs, Æthelbert n'est pas encore roi au moment de son mariage avec Berthe : il est possible que cette union lui ait apporté le soutien des Francs et contribué à son accession au trône[20].

Indépendamment des liens politiques entre Æthelbert et les Francs, de nombreux éléments témoignent de relations étroites entre les deux rives de la Manche. Il existe un commerce de produits de luxe entre le Kent et les Francs, et on a retrouvé dans des tombes des vêtements, des boissons et des armes qui reflètent l'influence culturelle des Francs. Les sépultures du Kent révèlent une plus grande gamme de produits importés que celles des autres régions anglo-saxonnes, ce qui n'est guère surprenant au vu de leur accès privilégié au commerce ; de plus, les objets trouvés dans les tombes sont plus précieux et plus nombreux dans les tombes du Kent, impliquant une plus grande richesse matérielle, issue du commerce[3]. L'influence franque apparaît également dans l'organisation sociale et agraire du Kent[19]. Les sépultures témoignent encore d'autres influences culturelles, mais on ne pas peut pas en déduire nécessairement qu'il y avait des établissements francs dans le Kent[3].

Montée de la prédominance dans l'Heptarchie

Bretwalda

Page correspondant à l'année 827 dans le manuscrit d'Abingdon II de la Chronique anglo-saxonne, donnant la liste des huit bretwaldas. Le mon d'Æthelbert, graphié « Æþelbriht », est l'avant-dernier mot de la cinquième ligne.

Dans son Histoire ecclésiastique, Bède donne la liste de sept rois qui, dit-il, ont tenu un (ang) sur les autres royaume au sud de la Humber. La traduction habituelle pour « imperium » est « hégémonie ». Bède nomme Æthelbert en troisième place dans cette liste, après Ælle de Sussex et Ceawlin de Wessex[21]. Le compilateur anonyme qui a composé la Chronique anglo-saxonne reprend la liste des sept rois de Bède, en ajoutant le roi Egbert de Wessex. La Chronique ajoute également l'information que ces rois portaient le titre de bretwalda, ou « souverain de Bretagne »[22]. La nature exacte du rôle de bretwalda est encore sujette à débats, il a été décrit comme un terme de poésie élégiaque[23], mais il est évident que le titre implique un rôle de domination militaire[24].

Le premier bretwalda, Ceawlin, est mentionné dans la Chronique anglo-saxonne pour avoir combattu Æthelbert en 568. Le passage précise qu'Æthelbert a perdu la bataille et été repoussé vers le Kent[25]. La datation des mentions concernant les Saxons de l'Ouest dans cette partie de la Chronique est sujette à caution, et des travaux récents estiment que le règne de Ceawlin est plus susceptible d'être placé vers 581–588, plutôt que vers les dates de 560–592 qui sont données dans la Chronique[26],[27] La bataille a été livrée à « Wibbandun », que l'on peut traduire par « mont de Wibba » ; mais sa localisation est inconnue[25].

À un moment donné, Ceawlin cesse de porter le titre de bretwalda, peut-être après la bataille de Stoke Lyne, dans l'Oxfordshire, que la Chronique date de 584, huit ans environ avant qu'il ne soit déposé en 592 (toujours selon la datation peu fiable de la Chronique)[19]. Æthelbert est certainement souverain vers 601, quand le pape Grégoire le Grand lui écrit : Grégoire lui demande instamment de propager le christianisme parmi les rois et les peuples qu'il a soumis, impliquant une certaine hégémonie[28]. Si la bataille de Wibbandun a été livrée vers 590, comme cela est suggéré, alors Æthelbert doit avoir gagné sa position de suzerain au cours des années 590. Cette datation n'est pas vraiment compatible avec les dates de 581–588 pour le règne de Ceawlin, mais ces dernières ne sont pas proposées de manière précise, seulement comme étant les plus plausibles en fonction des données disponibles[27].

Relation avec les autres royaumes

En plus du témoignage de la Chronique attribuant le titre de bretwalda à Æthelbert, il existe d'autres preuves de son hégémonie sur plusieurs autres royaumes du sud. En Essex, Æthelbert apparaît capable de faire peser son autorité peu après 604, quand son interversion favorise la conversion du roi Sæberht, son neveu, au Christianisme. C'est Æthelbert, et non Sæberht, qui construit et dote l'église Saint-Paul de Londres, sur l'emplacement de l'actuelle cathédrale Saint-Paul de Londres. Une autre preuve est fournie par Bède, qui dit explicitement qu'Æthelbert était le suzerain de Sæberht[13],[28],[29].

Bède décrit les relations d'Æthelbert avec Rædwald, roi d'Est-Anglie, dans un passage dont le sens n'est pas totalement clair. Il semble dire que Rædwald a conservé la direction militaire de son peuple, alors qu'Æthelbert en tient l'imperium[21]. Cela signifie qu'un bretwalda tient généralement le commandement militaire des autres royaumes, et aussi plus que cela, puisque Æthelbert est bretwalda malgré le contrôle de Rædwald sur ses propres troupes[24]. Rædwald s'est converti au christianisme peu après le Kent, mais n'a pas abandonné ses pratiques païennes ; ceci, ainsi que le fait qu'il ait conservé son indépendance militaire, implique que la suzeraineté d'Æthelbert sur l'Est-Anglie était plus faible que celle s'exerçant sur l'Essex[28],[30]. Cependant, une autre interprétation est que le passage de Bède devrait être traduit par « Rædwald, roi de l'Est-Anglie, qui vivait à l'époque d'Æthelbert, lui a quand même cédé la direction militaire de son peuple » ; si c'est là ce que voulait dire Bède, alors l'Est-Anglie était fermement sous la domination d'Æthelbert[31].

Rien ne prouve que l'influence d'Æthelbert sur les autres royaumes était suffisante pour que les autres rois se convertissent au christianisme, mais c'est en partie dû au manque de sources — on ne connaît rien de l'histoire du Sussex, par exemple, pour la plus grande partie des VIIe et VIIIe siècles[N 4]. Æthelbert a été en mesure d'organiser une rencontre en 602 dans la vallée de la Severn, à la frontière nord du Wessex, et cela indique peut-être une l'extension de son influence à l'ouest[28]. Rien ne montre le Kent dominant la Mercie, mais on sait que la Mercie était alors indépendante de la Northumbrie, aussi est-il plausible qu'elle ait été sous la suzeraineté du Kent[32].

La mission d'Augustin et le début de l'évangélisation

Les Bretons avaient été convertis pendant l'occupation romaine. Les invasions anglo-saxonnes ont séparé l'Église bretonne de celle de Rome pour plusieurs siècles, de sorte que Rome n'avait ni présence ni autorité en Bretagne, et en fait Rome avait tellement peu d'informations sur l'Église bretonne qu'elle ignorait tout d'un schisme à propos du rite[33],[34]. Toutefois, Æthelbert connaissait un certain nombre de choses sur l'Église par sa femme franque, Berthe, qui amena avec elle un évêque, Liudhard, qui traversa la Manche avec elle et qui fit construire une chapelle pour elle[35].

En 596, le pape Grégoire le Grand envoie Augustin, prieur du monastère Saint-André à Rome, en Angleterre comme missionnaire et, en 597, un groupe de quarante moines, conduits par Augustin, abordent l'île de Thanet dans le Kent[10]. Selon Bède, Æthelbert était tellement méfiant vis-à-vis de ces nouveaux arrivants qu'il les obligea à se réunir à l'extérieur, pour éviter qu'il ne pratiquent la sorcellerie. Les moines ont impressionné Æthelbert, mais il ne s'est pas converti tout de suite. Il accepta que la mission s'installe à Cantorbéry, et les autorisa à prêcher[14].

On ne sait pas quand Æthelbert se fait chrétien. Il est possible, malgré le récit de Bède, qu'il l'était déjà lors de l'arrivée de la mission d'Augustin. Il est probable que Liudhard et Berthe ont incité Æthelbert à envisager de se convertir avant l'arrivée de la mission, et c'est peut-être une condition au mariage d'Æthelbert avec Berthe que d'envisager sérieusement le baptême. Toutefois, une conversion sous l'influence franque pourrait avoir été perçue comme une reconnaissance de la suzeraineté franque, et il est possible que le délai que prit Æthelbert pour sa conversion jusqu'à pouvoir le faire sous l'influence romaine est une affirmation de son indépendance vis-à-vis des Francs[12]. Il a aussi été argué que les hésitations d'Augustin — il revint à Rome, demandant à être déchargé de sa mission — sont une indication qu'Æthelbert était encore païen lors de la venue d'Augustin[35].

Æthelbert doit s'être converti au plus tard avant 601, parce qu'à cette date Grégoire le Grand lui écrit en tant que roi chrétien[28]. Une ancienne tradition indique qu'Æthelbert s'est converti un 1er juin, l'été de l'année de l'arrivée d'Augustin[36]. À travers l'influence d'Æthelbert, Sæberht, roi de l'Essex, s'est également converti[29], mais la mission eut une efficacité limitée. Toute la cour du Kent ne s'est pas faite baptiser : Eadbald, fils et héritier d'Æthelbert, était païen à son avènement[33]. Dans l'Est-Anglie, seul le roi Rædwald s'est converti (apparemment alors qu'il se trouvait à la cour d'Æthelbert), il conserva un temple païen aux côtés du nouvel autel chrétien[11],[33]. Augustin n'a pas non plus réussi à rallier le clergé breton[34].

Le code de lois d'Æthelbert

La première page du code de lois d'Æthelbert (copie du XIIe siècle).

Quelque temps après l'arrivée de la mission d'Augustin, peut-être en 602 ou en 603, Æthelbert publie un recueil de lois, réparties en quatre-vingt-dix sections[31],[37]. Ces lois sont plutôt la survivance d'un code de lois appliquées en pays germanique[19], et est l'un des premiers documents rédigés dans la langue anglo-saxonne, car l'alphabétisation serait arrivée en Angleterre avec la mission d'Augustin[38]. Le plus ancien manuscrit, le Textus Roffensis, date du XIIe siècle et est maintenant conservé dans le Centre d'Études Medway à Strood, dans le Kent[39]. Le code d'Æthelbert fait référence à l'Église dans le premier item, qui énumère les compensations requises pour les biens d'un évêque, d'un diacre, d'un prêtre, et ainsi de suite[37]. Dans l'ensemble, les lois semblent remarquablement influencées par les principes chrétiens. Bède affirme qu'elles ont été composées « selon la manière romaine », mais l'influence romaine est peu perceptible. En la matière, les lois ont été comparées à la Loi salique des Francs, mais on ne considère pas qu'Æthelbert se soit inspiré de cette loi[19],[31].

Les lois prévoient la fixation et les sanctions en cas de transgressions des règles, à tous les niveaux de la société. Le roi a un intérêt financier dans l'application, pour la fraction des amendes qui lui revient, mais il est aussi responsable de la loi et de l'ordre, d'éviter les querelles de sang par l'application des lois et des compensations pour les injures[40]. Les lois d'Æthelbert sont reprises par Alfred le Grand pour son propre code de lois, qui s'inspire de ceux d'Æthelbert, d'Offa de Mercie et d'Ina de Wessex[41].

Une des lois d'Æthelbert semble conserver la trace d'une très ancienne loi germanique : la troisième section stipule que « si le roi boit dans la résidence d'un homme, et que quelqu'un commet un acte interdit, il devra payer double pénalité »[37]. Cela se réfère probablement à une ancienne coutume des rois voyageant dans le pays, reçus et logés par leurs sujets à leur arrivée. Les suivants du roi ont conservé ces droits plusieurs siècles après l'époque d'Æthelbert[42].

Les sections 77 à 81 sont interprétées comme une description de l'état financier des femmes après leur divorce ou leur séparation. Ces clauses définissent la manière et la quantité des biens des ménages que la femme peut conserver selon les circonstances, par exemple si elle conserve la garde des enfants. Cependant, il a été récemment suggéré qu'il faudrait interpréter ces clauses plus dans le cas d'une femme devenant veuve que s'étant séparée ou ayant divorcé[39].

Commerce et monnaies

Un thrymsa du règne d'Eadbald.

Il existe peu de documents décrivant les caractéristiques du commerce dans le Kent d'Æthelbert. On sait que les rois de Kent disposent d'un contrôle sur le commerce à la fin du VIIe siècle, mais on ignore à quelle date ce contrôle a été instauré. Des découvertes archéologiques suggèrent que les influences et contrôles royaux sont antérieurs aux sources écrites. Une hypothèse suggère qu'une des réalisations d'Æthelbert a été de prendre le contrôle du commerce au dépens de l'aristocratie et d'en faire une monopole royal. Le commerce avec le continent fournit au Kent un accès aux marchandises de luxe et donne au Kent un avantage sur les autres nations anglo-saxonnes, et les revenus du commerce sont très importants[43].

Les productions du Kent avant 600 comprennent des bols en verre et aussi des bijoux : les joaillers du Kent sont très réputés et ont accès à de l'or avant la fin du VIe siècle. Des marchandises du Kent ont été découvertes dans des nécropoles de l'autre côté de la Manche, parfois loin, jusqu'à l'estuaire de la Loire. On ne sait pas ce que les habitants du Kent obtenaient du commerce, mais il est très possible qu'il y avait un commerce d'esclaves florissant. Cette richesse est probablement le fondement de la puissance d'Æthelbert à travers son hégémonie, qui lui a permis de prélever des tributs, augmentant à leur tour ses richesses[7].

Des pièces de monnaies ont peut-être commencé à être frappées au cours de son règne : aucune ne porte son nom, mais il est très probable que les premières pièces datent de la fin du VIe siècle. Ces premières pièces sont en or, et probablement les shillings (scillingas en vieil anglais) mentionnées dans la loi d'Æthelbert[43]. Les pièces sont aussi connues des numismates sous le nom de « thrymsas »[44].

Mort et succession

Saint Æthelbert
Image illustrative de l'article Æthelbert de Kent
Vitrail dans la chapelle d'All Souls College.
Décès 616 
Vénéré par Église catholique romaine
Église orthodoxe
Église anglicane
Église épiscopale des États-Unis
Fête 25 février
27 mai (Église épiscopale)
Serviteur de Dieu • Vénérable • Bienheureux • Saint

Æthelbert meurt le 24 février 616, et son fils Eadbald, qui n'est pas chrétien — Bède dit qu'il s'est converti avant de revenir à la foi païenne[31], bien qu'il finisse par se faire définitivement baptiser[45], lui succède. Eadbald scandalise l'Église en épousant sa belle-mère, ce qui est contraire aux canons, et en refusant le baptême[11]. Sæberht, roi d'Essex, meurt également en 616, et ses deux fils, tous deux païens, lui succèdent. La révolte contre le christianisme et l'exil de l'évêque de Londres Mellitus peuvent aussi bien être une réaction contre la suzeraineté du Kent après la mort d'Æthelbert qu'une réaction païenne contre le christianisme[46].

En plus d'Eadbald, Æthelbert a peut-être un autre fils nommé Æthelwald. Une lettre adressée par le pape à l'archevêque de Cantorbéry Juste (619-625) mentionne un roi nommé Aduluald, ce qui est différent d'Audubald (Eadbald). Il n'y a pas de consensus entre les universitaires modernes sur ce sujet : il est possible que Aduluald soit une transcription d'Æthelwald, de sorte que cette lettre pourrait être l'indication d'un autre roi, peut-être un sous-roi du Kent oriental[17]. Il pourrait aussi s'agir d'une erreur de scribe, qu'il faudrait lire comme une référence à Eadbald[47].

Æthelbert a plus tard été canonisé pour son rôle dans l'évangélisation des Anglo-Saxons. Sa fête était à l'origine le 24 février, mais elle a ensuite été déplacée au 25 février[48].

Annexes

Notes

  1. On trouve également les orthographes Æthelberht, Aethelberht, Aethelbert, ou Ethelbert.
  2. Peter Hunter Blair (Roman Britain, p. 204) donne une durée de vingt-cinq ans, de 550 à 575, pour la conquête finale.
  3. La crédibilité à accorder à la légende est source de désaccords chez les historiens. Par exemple, selon Yorke, « des études en profondeur récentes [...] ont confirmé que ces récits sont en grande partie mythiques et qu'une éventuelle tradition orale fiable qui leur aurait servi de source s'est perdue dans les codes du genre de la légende fondatrice » (Kings and Kingdoms, p. 26) ; néanmoins, Fletcher dit d'Hengist que « nous n'avons aucune raison valable de douter de son existence » (Who's Who, p. 15–17), et Campbell ajoute que « si les origines de telles annales restent profondément mystérieuses, et douteuses, nous ne pouvons simplement les rejeter » (Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 38).
  4. Par exemple, Yorke dit qu'« il est impossible d'écrire quoi que ce soit sur l'histoire du [Sussex] pendant les septième et huitième siècles » (Kings and Kingdoms, p. 20).

Références

  1. Hunter Blair, An Introduction, p. 13–16.
  2. Campbell et al., p. 23.
  3. a, b, c et d Yorke, Kings and Kingdoms, p. 26.
  4. a et b Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. 12–13.
  5. Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 38.
  6. Fletcher, Who's Who, p. 15–17.
  7. a et b Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 44.
  8. Hunter Blair, An Introduction, p. 201–203.
  9. a et b Yorke, Kings and Kingdoms, p. 25.
  10. a et b Kirby, Earliest English Kings, p. 30.
  11. a, b et c Bède, Ecclesiastical History, Livre II, chapitre 5, p. 112 dans la traduction de Sherley-Price.
  12. a et b Yorke, Kings and Kingdoms, p. 28.
  13. a et b Bède, Ecclesiastical History, Livre II, chapitre 3, p. 108 dans la traduction de Sherley-Price.
  14. a, b et c Bède, Ecclesiastical History, Livre I, chapitres 25 et 26, p. 74-77 dans la traduction de Sherley-Price.
  15. a, b, c, d, e et f Kirby (Earliest English Kings, p. 31-33) offre une analyse détaillée des problèmes chronologiques du règne d'Æthelbert.
  16. IV 25 and IX 25 in (en) Gregory of Tours, The History of the Franks, Harmondsworth, Penguin, 1974, poche (ISBN 978-0-14-044295-3) (LCCN 75311930), p. 219, 513 .
  17. a, b, c et d Yorke, Kings and Kingdoms, p. 32–34.
  18. Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 38–39.
  19. a, b, c, d, e et f Stenton, Anglo-Saxon England, p. 59–60.
  20. a et b Kirby, Earliest English Kings, p. 34–35.
  21. a et b Bede, Ecclesiastical History, Livre I, Ch. 25 & 26, selon la traduction de Sherley-Price, p. 111.
  22. Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. 60–61.
  23. Stenton, Anglo-Saxon England, p. 34–35.
  24. a et b Kirby, Earliest English Kings, p. 17.
  25. a et b Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. 18–19.
  26. Kirby, Earliest English Kings, p. 50–51.
  27. a et b D.N. Dumville, "The West Saxon Genealogical Regnal List and the chronology of Wessex", 1985, cité dans Yorke, Kings and Kingdoms, p. 133.
  28. a, b, c, d et e Kirby, Earliest English Kings, p. 37.
  29. a et b Stenton, Anglo-Saxon England, p. 109.
  30. Yorke, Kings and Kingdoms, p. 62.
  31. a, b, c et d "Rædwald", N. J. Higham, in Lapidge, Encyclopaedia of Anglo-Saxon England.
  32. Stenton, Anglo-Saxon England, p. 39.
  33. a, b et c Kirby, Earliest English Kings, p. 36.
  34. a et b Stenton, Anglo-Saxon England, p. 110.
  35. a et b Kirby, Earliest English Kings, p. 35.
  36. Hunter Blair, An Introduction, p. 117.
  37. a, b et c Geary, Readings, p. 209–211.
  38. Yorke, Kings and Kingdoms, p. 1.
  39. a et b (en) Carole A. Hough, « The early Kentish 'divorce laws': a reconsideration of Æthelberht, chs. 79 and 80 », dans Anglo-Saxon England, vol. 23, 1994, p. 19–34 
  40. Yorke, Kings and Kingdoms, p. 18.
  41. Stenton, Anglo-Saxon England, p. 276.
  42. Stenton, Anglo-Saxon England, p. 288–289.
  43. a et b Yorke, Kings and Kingdoms, p. 40.
  44. ”Coinage”, M.A.S. Blackburn, in Lapidge, Encyclopaedia of Anglo-Saxon England.
  45. Stenton, Anglo-Saxon England, p. 61.
  46. Yorke, Kings and Kingdoms, p. 48.
  47. Kirby, Earliest English Kings, p. 39.
  48. Saint Ethelbert. Consulté le 23 juin 2007

Sources

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Voir aussi


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