Tenochtitlan


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Mexico-Tenochtitlan ou, de manière abrégée, Tenochtitlan, est le nom de l'ancienne capitale (« huey altepetl ») de l'empire aztèque. Elle fut bâtie sur une île située sur le lac Texcoco (dont une grande partie a été asséchée par la suite). En 1521, les conquistadors espagnols, sous les ordres d'Hernán Cortés, détruisirent une grande partie de la ville, et plus particulièrement tout ce qui pouvait rappeler les cultes idolâtres aztèques, puis y fondèrent la ville de Mexico qui devint la capitale de la vice-royauté de Nouvelle-Espagne.

Sommaire

Étymologie

La capitale aztèque, à l'époque de la conquête espagnole, avait une double appellation : « Mexico-Tenochtitlan »[s 1]. D'après Christian Duverger, le nom originel de la ville est Mexico, et non Tenochtitlan, qui a été ajouté par les Mexica au toponyme d'origine pour effacer le souvenir des origines réelles de la ville, antérieure à l'arrivée des Aztèques[d 1] et pouvoir ainsi revendiquer plus légitimement un enracinement ancestral sur ce territoire[d 2].

Mexico

L'origine du nom de Mexico a fait l'objet de nombreuses interprétations.

Les chroniqueurs du XVIe siècle ont presque tous repris la « version officielle » de l'empire aztèque[d 3]. Celle-ci s'appuyait sur des étymologies douteuses faisant référence à des spécificités de la vallée de Mexico (mexixin, le cresson sylvestre qui y abonde, ou les mexitli, les sources qui y sont nombreuses). Cette version était renforcée par une autre étymologie basée sur la ressemblance avec le terme de Mexitin, nom que Huitzilopochtli aurait donné aux Aztèques lors de leur migration vers Mexico[d 4] et qui a été longtemps relié étymologiquement à Mexitl, nom d'un chef aztèque ancestral et peut-être identifié à Huitzilopochtli lui-même[d 5]. Christian Duverger a indiqué pour sa part que le terme de Mexitin a probablement été artificiellement créée par les dirigeants aztèques pour donner à leur droit territorial une origine divine que personne ne pourrait donc contester[d 6].

Les travaux étymologiques contemporains[s 2] confirment en fait ceux du père Antonio del Rincón, qui a indiqué en 1595 que Mexico signifiait à l'origine « (la ville qui est) au milieu (du lac) de la lune » (du nahuatl metztli, « lune » et xictli, « ombilic », « centre »)[1]. D'autres interprétations décomposent davantage le nom de Mexico en rattachant le radical mexi à d'autres éléments symboliques de la lune dans les mythologies mésoaméricaines du Plateau central, l'agave (metl, dont le nom ésotérique, metzcalli, signifie littéralement « la maison de la lune ») et le lapin (citli, « lièvre », associé à la fois au pulque, l'alcool d'agave, et à la lune)[d 7].

Toutes ces versions attribuant une symbolique lunaire au toponyme sont étayées par l'ancien nom nahuatl de la lagune, Metztliapan, ainsi que, surtout, par le nom que donnaient les Otomi à la ville (amadetzânâ, « au milieu de la lune »)[d 8].

Tenochtitlan

Les sources indigènes donnent aussi des explications étymologiques contradictoires pour le toponyme «Tenochtitlan» : certaines évoquent une éponymie avec un chef nommé Tenoch et les autres font référence au figuier de Barbarie évoqué dans le mythe de la fondation de la ville.

Tenoch

Plusieurs évoquent un certain Tenoch, qui aurait été un des fondateurs de Tenochtitlan. Tenochtitlan serait donc la « ville de Tenoch ». Cependant cette étymologie a été récusée par des historiens du XXe siècle[s 3], car elle est suspecte à plusieurs titres. D'abord, ce type d'éponymie ne correspond à la tradition mésoaméricaine d'aucune autre cité[d 9]. De plus, les sources sont contradictoires sur le rôle de Tenoch : il est parfois représenté comme un chef militaire, parfois comme un chef de quartier, parfois comme un prêtre. Enfin, Tenoch semble en surnombre et fait figure d'intrus dans plusieurs sources, en rupture avec la symbolique mésaméricaine, comme s'il avait été rajouté a posteriori dans certains récits[d 10]. Christian Duverger considère l'hypothèse que cette étymologie de substitution peut être apparue sous l'influence des missionnaires car elle correspond aux explications étymologiques gréco-latines classiques[d 11].

Le mythe fondateur

Les autres explications font référence au mythe de la fondation de la ville qu'on retrouve dans le glyphe de la cité (un aigle, sur un cactus, dévorant un serpent, un oiseau ou une figue de barbarie). Elles proposent en effet comme traduction de Tenochtitlan « le lieu du figuier de Barbarie », « le lieu du figuier de Barbarie sur la pierre » ou encore « l'endroit des figues de Barbarie de la pierre ». Étymologiquement, ce nom viendrait des mots nahuatl « tenochtli » (qui pourrait signifier figuier de Barbarie)[s 4] ou plus précisément « te(tl) » (pierre) et « nochtli » (figuier de Barbarie ou figue de Barbarie)[d 12].

Le mésoaméricaniste français Christian Duverger, en s'appuyant sur les sources qui indiquent que nochtli signifie figue de Barbarie, remarque que ce fruit rouge symbolise le cœur de la victime du sacrifice humain[d 13] ; selon lui, cette explication étymologique est crédible non seulement parce qu'elle aurait permis aux Aztèques d'insister ainsi sur la vocation de Tenochtitlan à être l'endroit où l'univers est perpétuellement régénéré par les sacrifices humains, mais aussi parce qu'elle expliquerait qu'à partir du dernier quart du XVIe siècle les représentations du mythe de fondation de la ville montrent l'aigle dévorant un serpent à la place de la figue de barbarie pour occulter la dimension sacrificielle du symbole[d 14].

Origines

Avant l'arrivée des Aztèques, la région actuelle de Mexico fut occupée par des tribus chichimèques, des nomades venus du nord par plusieurs vagues de migration qui s'intensifièrent au XIIe siècle. Au contact des derniers Toltèques et des agriculteurs de Tula (dont la civilisation venait de s'effondrer), ces guerriers chasseurs fondèrent de nouvelles cités (Texcoco, Colhuacán, Azcapotzalco) en assimilant une grande partie de leur culture[s 5].

Fondation

Au centre de ce folio du Codex Mendoza, on reconnaît le glyphe de la capitale aztèque faisant référence au mythe de la fondation de la cité.

Mythe

Selon les légendes aztèques, les Mexicas, qui étaient les derniers arrivés dans la vallée de Mexico, furent chassés par le souverain de la ville de Culhuacan, dont ils avaient sacrifié la fille et s'enfoncèrent dans les marécages du lac de Texcoco. Une vieille légende , cependant, prétendait que si les Mexicas apercevaient un aigle, mangeant un serpent sur un cactus (nopal), ils devraient se sédentariser (le peuple était nomade). Et c'est en 1325, au lac Texcoco, que les Mexicas se virent accomplir la croyance.

Histoire

On estime généralement que la ville fut fondée au XIVe siècle, 1325 étant la date la plus fréquemment avancée par les historiens[s 6] sur la base des légendes locales et du calendrier aztèque.

Les historiens pensent que les Aztèques s'installèrent dans ces marécages hostiles parce que tous les autres endroits étaient occupés par des tribus plus puissantes qui les rejetaient[s 7]. Cependant, la situation ne les découragea pas. Ils pratiquèrent la culture sur chinampas, des radeaux d'osier couverts de limon qu'ils posèrent sur le lac Texcoco[s 8] pour accroître les surfaces de culture du maïs.

Population

Avant l'arrivée des Espagnols, la ville de Mexico, qui « englobait à la fois Tenochtitlan et Tlatelolco »[s 9] (son ancienne rivale), comptait entre 60 000 et 120 000 foyers[s 10], c'est-à-dire probablement plus de 500 000 habitants[s 11],[2], voire bien plus encore si on considère qu'un grand nombre de villes et villages qui forment actuellement le District fédéral de Mexico, sur les rives de la lagune, étaient déjà devenus « de simples dépendances de la capitale », formant ainsi une agglomération, au centre de la vallée, de certainement plus d'un million de personnes[s 12].

Superficie et urbanisme

Tenochtitlan et la vallée de Mexico vers 1519

La ville s'étendait sur un carré d'environ 3 km de côté, pour une superficie approximative de 1 000 ha[3], depuis le nord de Tlatelolco annexé en 1476 jusqu'à une série de hameaux[s 13] au sud, et d'Atlixco à l'est jusqu'à la rivière Chichimecapan et l'actuelle rue de Bucareli (à Atlampa) à l'ouest[s 14].

Elle était divisée en quatre grandes sections (campan) dont le centre était le Templo Mayor : Cuepopan au nord, Teopan à l'est, Moyotlan au sud et Atzacalco à l'ouest. Ce découpage gouvernemental (le chef militaire de chaque campan était nommé par le pouvoir central) et religieux (chaque campan avait son propre temple) se superposait à celui, à la base de la société aztèque, de multiples calpullis (« groupes de maisons »). Quatre grandes chaussées traversaient la ville. Bernal Díaz del Castillo rapporte que 10 chevaux pouvaient y passer de front.

Chaque calpulli possédait son marché (tianquiztli), mais il y avait un grand marché concernant toute la ville à Tlatelolco. Cortés estima ce marché comme deux fois plus grand que la ville de Séville avec plus de 60 000 commerçants. Bernardino de Sahagún donna lui des chiffres plus raisonnables avec 20 000 commerçants les jours habituels et jusqu'à 40 000 les jours de fête. Ce centre commercial était composés de boutiques diverses ; il disposait d'une police et d'un tribunal spécialisés[4].

Des marchés spécialisés dans certains types de produits se tenaient dans les petites villes autour de Tenochtitlan. À Chollolan, les bijoux et les pierres précieuses ; à Texcoco, les vêtements ; à Acuma le marché aux chiens (offerts en sacrifice, utilisés comme animaux de compagnie ou mangés).

La ville avait une grande symétrie. toutes les constructions devaient être approuvés par le calmimilocatl, un fonctionnaire chargé de l'urbanisme de la ville. Chaque maison, même modeste possédait son jardin et son bain de vapeur (temazcalli)[5].

La ville possédait aussi des latrines publiques. Les excréments étaient recueillis pour être utilisés comme engrais. Environ 1000 personnes travaillaient de plus au nettoyage de la ville. Moctezuma Ier avait fait construire un premier aqueduc de 5 km de long[5]. Un deuxième fut aménagé sous Auitzotl entre Coyoacan et le centre[5]. En 1449, une digue de 16 km a été édifiée pour protéger la ville des inondations[6].

Le centre religieux (Templo Mayor)

Les ruines de Tenochtitlan à Mexico.
Article détaillé : Templo Mayor.

Au nord de la place centrale, qui coïncidait à peu près avec l'actuel Zócalo de Mexico[s 15], une quarantaine de bâtiments publics formaient le centre religieux (Templo Mayor)[s 16]. Il comptait une pyramide avec deux sanctuaires, d'autres temples (de Quetzalcoatl, de Tezcatlipoca, de Ciuacoatl, de Coacalco)[2], mais aussi un collège (calmecac), le Mecatlan (école de musique) et des arsenaux[7].

Ce centre religieux était fortifié par une enceinte crénelée de têtes de serpents (Coatepantli, « muraille de serpents ») de 300 mètres de large sur 400 de long, qui longeait le nord de la place centrale et le flanc du palais de l'empereur Moctezuma II (actuelle rue de la Moneda) et dont les portes étaient protégées par une garnison d'élite[s 17]. Il s'incrivait dans un espace de 200 mètres de côté et comportait plusieurs bâtiments distribués autour d’un jardin : appartements impériaux, tribunaux, magasins, trésor, volière, jardin zoologique, salles de musique et de danse[7].

Société

Bernardino de Sahagún rapporte qu'on trouvait dans la capitale aztèque des mendiants, des voleurs et, la nuit, des prostituées aux tenues voyantes, aux dents peintes et qui mâchaient bruyamment le tzicli (ancêtre du chewing-gum) pour attirer les clients.

Tenochtitlan comptait aussi un autre type de femmes : les ahuianis, femmes chargées d'avoir des relations sexuelles avec les guerriers.

Notes et références

  • Jacques Soustelle, Les Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Hachette Littératures, coll. Pluriel, 2002, 318p. (ISBN 2012790801)
  1. Page 25.
  2. Note 3 p.281 : Lawrence Ecker, Testimonio otomí sobre la etimología de « México » y « Coyoacán », dans México Antiguo, tome V, Mexico, 1940, pp.198-201. Voir aussi C. A. Castro, Testimonio Pame Meridional sobre la etimología de « México », dans Tlatoani, n°2, Mexico, 1952, p.33.
  3. Page 25.
  4. Page 25.
  5. Page 14.
  6. Page 14 : « C'est en 1325 que ces errants se fixent dans les lieux désolés où on les tolère ».
  7. Page 20 : « […] une pauvre tribu, mal accueillie, soumise à cent humiliations, finit par obtenir de ses puissants voisins quelques îlots marécageux sur la lagune. […] Autour d'eux, les marais sans terre arable, ni bois, ni pierre pour les édifices. Tout le sol est aux mains des cités plus anciennes, qui gardent durement leurs champs, leurs forêts et leurs carrières. »
  8. Page 21 : « Au début du XVIe siècle, il ne reste d'autre trace des commencements difficiles que les jardins flottants, les ingénieuses chinampas qui subsistent aux confins de la ville, témoins du temps où les Mexicains sans terre avainet dû créer du sol en amoncelant sur des radeaux d'osier la vase puisée au fond des marais. »
  9. Page 30.
  10. Page 33 et la note 23 page 283.
  11. p.32-33 : « [...]aucun recensement ne nous est parvenu. [...] D'une façon que je reconnais arbitraire, et je le déplore, mais faute de mieux, on peut admettre que Tenochtitlan-Tlatelolco comportait de 80 000 à 100 000 foyers de sept personnes, soit une population totale de 560 000 à 700 000 âmes. Disons que cette population était sûrement supérieure à 500 000 et probablement inférieure au million. »
  12. Page 34.
  13. Page 31 : hameaux de Toltenco, Acatlan, Xihuitonco, Atizapan, Tepetitlan et Amanalco
  14. Page 31.
  15. Page 39.
  16. Page 45 : « Sahagún ne dénombre pas moins de soixante-dix-huit édifices ou catégories d'édifices faisant partie du templo mayor » et note 49 page 285 : « Cortés ([Cartas de relación,] p.152) écrit que la principale "mosquée" (temple) ne comporte pas moins de "quarante tours très élevées et bien construites" ».
  17. Pages 44-45 : « De la porte méridionale partait la chaussée d'Iztapalapan et de Coyoacán ; de la porte nord, la chaussée de Tepeyacac ; de la porte occidentale, la chaussée de Tlacopan » (« suivant à peu près le tracé de l'actuelle rue de Tacuba », p.40).
  1. Pages 142 à 144.
  2. Page 131.
  3. Page 131.
  4. Page 134.
  5. Pages 131 à 133.
  6. Page 134.
  7. Page 138.
  8. Note 3 p.140 : « nom qui désigne Mexico dans le Codex de Huichapan, manuscrit post-cortésien en langue otomi conservé au Musée national d'anthropologie et d'histoire de Mexico. »
  9. Partie IV, chap. 2, 1. La valorisation sacrificielle de Tenochtitlan, p.338.
  10. Partie IV, chap. 2, 1. La valorisation sacrificielle de Tenochtitlan, p.337.
  11. Partie IV, chap. 2, 1. La valorisation sacrificielle de Tenochtitlan, p.338.
  12. Partie IV, chap. 2, 1. La valorisation sacrificielle de Tenochtitlan, p.339.
  13. Page 348, Duverger cite le codex florentin : « les cœurs des captifs sacrifiés, ils les appelaient « quaunochtli tlazotli » (les précieuses figues de Barbarie de l'aigle) ».
  14. IV, 2, 1, p.348.
  • Autres références :
  1. Antonio del Rincón, Arte Mexicana, Mexico, 1595 : « Mexicco : Ciudad de Mexico, i.e. en medio de la luna » (p.81 de la réédition de 1885, Mexico), cité par Soustelle (op. cit., p.281, note 4) et Duverger (op. cit., p.137, note 1).
  2. a  et b Jacques Soustelle 2003, p. 51
  3. Jacques Soustelle 2003, p. 50
  4. Jacques Soustelle 2003, p. 53
  5. a , b  et c Jacques Soustelle 2003, p. 54
  6. Jacques Soustelle 2003, p. 55
  7. a  et b Jacques Soustelle 2003, p. 52

Voir aussi

Bibliographie

  • Richard F.Townsend, The Aztecs, Thames & Hudson, Londres, 1993
  • Dominique Gresle-Pouligny, Un plan pour Mexico Tenochtitlan : les représentations de la cité et l'imaginaire européen XVIe-XVIIIe siècles, L'Harmattan, 2000 (préface de Jean-Pierre Berthe).
  • Jacques Soustelle, Les Aztèques, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2003, 128 p. (ISBN 2130537138) .
  • Georges Duby et , L'Histoire du monde. Le Moyen Âge, Larousse, Paris, 1994 (ISBN 2032090023) .
  • Eduardo Matos Moctezuma, The Great Temple of the Aztecs of Tenochtitlan, New York: Thames & Hudson, 1988
  • Richard F. Townsend, The Aztecs, New York: Thames & Hudson, 2000.
  • Jacques Soustelle, Les Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Presses Hachette Littératures, Paris, 2002, 318 p. (ISBN 2012790801) 

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