Otton le Grand


Otton le Grand

Otton Ier du Saint-Empire

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Otton Ier le Grand
Otton Ier de Saxe
Sceau impérial d'Otton Ier (968)
Sceau impérial d'Otton Ier (968)
Dynastie Ottoniens
Naissance 23 novembre 912
Wallhausen
Décès 7 mai 973
Pays Germanie
Titre roi de la Francie Orientale (Germanie)
(936 - 973)
Couronnement 2 février 962, à Rome
Sacre 996
Prédécesseur Henri l'Oiseleur
Successeur Otton II du Saint-Empire
Autres fonctions Roi des Romains
Enfant de Henri Ier de Germanie
et de
Mathilde de Ringelheim
Enfants Otton II du Saint-Empire

Otton Ier, surnommé Otton le Grand, est né le 23 novembre[1] 912[2] à Wallhausen, près du lac de Constance, et mort le 7 mai 973. Fils d'Henri Ier de Germanie et de Mathilde de Ringelheim, il règne de 936 à 973.

Durant son long règne, il donne à la royauté germanique un éclatant prestige, tant par son sens politique que par ses victoires militaires. Il parvient à restaurer la dignité impériale et devient empereur des Romains de 962 à 973. Il est ainsi le fondateur du Saint Empire romain germanique - même si cette dénomination n'apparaît qu'au XVe siècle[3]- qui perdurera jusqu'en 1806.


Sommaire

Le monde germanique et l'Europe occidentale à l'époque d'Otton Ier

L’empire franc, divisé en trois lors du partage de Verdun de 843 s’est effondré définitivement en 887. Cette année là, l'empereur Charles le Gros est destitué lors de la diète de Tribur et le système électif est établi. Les Carolingiens perdent le trône de Francie orientale après la mort de Louis IV de Germanie en 911. Quant au titre impérial, il n'est plus attribué à partir de 924[4].

Comme les Vikings l'ont fait depuis plus d'un siècle à l'ouest, les Magyars, ancêtres des Hongrois, déferlent sur l’est de l’Europe à partir de 900.

Le délitement du pouvoir impérial a entraîné celui de l’Église franque qui vit sous l’emprise du pouvoir politique laïc. Dans les différents royaumes d’Occident, les rois et les princes nomment les évêques. Mais pour eux, un bon évêque est un laïc qui possède une fortune, qui a du sang noble, et dont l’esprit est celui d’un vassal. La simonie se développe, et il est fréquent que les évêques et les prêtres aient femmes et enfants, malgré l’interdiction qui leur est faite de se marier après l’ordination. La papauté est aux mains des grandes familles aristocratiques romaines. Son pouvoir politique est devenu inexistant sous les coups des invasions. Des papes médiocres et immoraux se succèdent durant une grande partie du Xe siècle. En 954, Jean XII devient pape à l'âge de 18 ans. Il ne pense qu’à faire la cour aux femmes, à festoyer et à participer aux parties de chasse[5].

La Francie orientale au Xe siècle

Au Xe siècle, la Francie orientale est limitée à l'Ouest par la Meuse, au Nord par le Jutland et la mer Baltique, à l'Est par l'Elbe, la Saale et la Bohême, au Sud par le Danube et le Alpes[6]. La population y est inégalement répartie. Elle se concentre dans les vallées du Rhin et du Danube à l'Ouest et dans celles de l'Elbe et de la Saale à l'Est. La plupart des massifs sont vides d'hommes. Les forêts sont très étendues et très épaisses[7]. À partir du Xe siècle, le nombre des hommes commencent à augmenter et la superficie des forêts diminue au profit de l'expansion agricole. L'exploitation de massifs argentifères dans le massif du Harz en Saxe permet à cette région de commencer à se densifier[8].
La Francie orientale est parcourue par des routes commerciales reliant l'Occident et l'Est européen. Vouées principalement au commerce des esclaves, elles croisent l'axe Nord-Sud formé par la succession de la vallée du Rhin, de la Meuse et du Danube. De riches villes prospèrent au bord de ces fleuves, comme Mayence ou Ratisbonne[9].
Au Xe siècle, la Francie orientale est divisée en quatre grandes entités : la Saxe, la Souabe, la Bavière et la Franconie, qui constituent des duchés ethniques. Les familles nobles à leur tête possèdent d'immenses domaines. La famille qui dirige la Saxe est celle des Luidolfinger. À la mort du dernier roi carolingien de Francie orientale, cette famille est une des plus puissantes du pays.

La naissance et l'affirmation d'une nouvelle dynastie germanique, la maison de Saxe

sceau d'Henri l'Oiseleur, le père d'Otton Ier

Henri l'Oiseleur, duc de Saxe depuis 912 est couronné roi de (Germanie) en 919. Il refuse le sacre pour ne pas donner l'impression que la royauté fait de lui un être à part[10]. Henri l'Oiseleur acquiert un prestige considérable grâce à ses victoires remportées sur les Slaves, les Danois et les Magyars[11]. Il intègre la Basse-Lotharingie à la Francie orientale. Cette partie nord de la Lotharingie va jusqu'aux bouches de l'Escaut et comprend Aix-la-Chapelle, l'ancienne capitale impériale[12]. Il reçoit l'hommage de Wenceslas, le duc de Bohême. Il assure son pouvoir en nommant les évêques et les abbés de Lotharingie et de Souabe. Avant sa mort, il obtient la promesse des princes germaniques que son fils Otton (ou Othon) sera choisi comme son successeur[3]. Après sa mort survenue le 2 juillet 936, la diète d'Erfurt entérine ce choix et désigne Otton comme successeur. La dynastie saxonne repose dès lors sur le double principe héréditaire et électif.

Otton Ier, âgé de vingt-quatre ans, est couronné le 7 août 936 à Aix-la-Chapelle, montrant ainsi qu'il veut renouer avec la tradition carolingienne. Les représentants de toutes les communautés de la Francie orientale sont convoqués mais ce sont ceux de la Saxe et de la Franconie qui ont le privilège de lui rendre hommage en premier le 7 août dans l'atrium de la chapelle palatine. Il est ensuite acclamé par le peuple et sacré dans la chapelle par l'archevêque de Mayence Hildebert. Il reçoit ensuite les insignes de son pouvoir : épée, manteau, bracelet, sceptre et bâton de commandement. Au cours du banquet qui suit, les grands remplissent des offices domestiques[13]. Otton entend montrer son pouvoir supérieur. Il bannit Eberhard, le duc de Bavière après l'avoir battu car celui-ci avait refusé de lui rendre hommage[10].

En 938, le jeune roi doit faire face à une rébellion menée par son frère Henri Ier de Bavière soutenu par le duc Gislebert de Lotharingie, le duc de Franconie Éberhard, une partie de la noblesse saxonne, ainsi que l'alliance du roi carolingien de Francie occidentale, Louis IV d'Outremer qui entend bien s'approprier l'ancienne capitale impériale, Aix. Grâce à l'appui du duc Hermann Ier de Souabe, Otton parvient à défaire les révoltés lors de la bataille d'Andernach en 939 où les ducs de Lotharingie et de Franconie sont tués. Il pardonne à son frère et le place même à la tête de la Lotharingie mais celui-ci continue à comploter. Il ne se soumet vraiment qu'en 941[10]. Pour assurer son pouvoir sur les duchés, Otton multiplie les alliances matrimoniales. Son fils ainé épouse ainsi l'héritière du duché de Souabe dont il devient duc après la mort de son beau-père.

La renaissance d'un empire dans le monde occidental

La Lotharingie, point faible du royaume ottonien est indispensable au prestige royal à cause d'Aix-la-Chapelle. Otton joue de la rivalité entre les derniers Carolingiens et les Robertiens, les ancêtres des Capétiens, pour assurer son emprise sur la région. Il s'efforce de maintenir un équilibre entre les deux maisons afin qu'aucune ne soit assez forte pour revendiquer la Lotharingie[14]. En 953, Brunon, un autre frère d'Otton, est promu à la fois archevêque de Cologne et duc de Lotharingie[15].

En mars 953, une nouvelle révolte éclate au cœur du royaume. Cette fois-ci elle est menée par son fils ainé Liudolf, duc de Souabe et son gendre Conrad le Roux. Le premier craint d'être évincé de la succession au profit du fils qu'Otton attend de sa seconde épouse Adélaïde. Le second trouve qu'il ne participe pas assez aux décisions du royaume. Beaucoup d'évêques et de nobles se joignent à la rébellion. Le roi ne peut plus compter que sur la Saxe et la Lotharingie grâce à Brunon. Mais les rebelles commettent l'erreur de s'allier aux Slaves et aux Hongrois, ce qui leur vaut de perdre une grande partie de leurs soutiens.

L'expansion germanique à l'époque d'Otton Ier

Otton le Grand recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée

Avant même d'avoir fini de consolider ses positions en Lotharingie, Otton part à la conquête de l'Italie. En Italie, la situation est très confuse. L'anarchie qui y règne attise donc les appétits de ses puissants voisins. En 950, Bérenger d'Ivrée domine l'Italie à la mort de Lothaire d'Arles. Il emprisonne la veuve de Lothaire, Adélaïde de Bourgogne pour l'empêcher de se remarier et de mettre au monde un héritier possible au royaume d'Italie.

En 951, Otton descend en Italie avec une armée. À Pavie, ainsi que Charlemagne avant lui, il prend le titre de roi des Francs et des Lombards. Quelques semaines plus tard, il épouse Adélaïde en secondes noces. Après que le pape a refusé de le recevoir, Otton quitte l'Italie en abandonnant son titre de roi des Francs et des Lombards, et en laissant son gendre Conrad le Roux sur place[16]. Bérenger peut prendre le titre royal contre un engagement de vassalité. Bérenger, demeuré seul, oublie son serment et s'attaque au pape Jean XII qui appelle Otton[17].

Depuis le début du Xe siècle les Hongrois ou Magyars causent des ravages importants. Mais au milieu du siècle, ces ravages commencent à décroître car la résistance est mieux organisée. De plus, les envahisseurs parviennent à se sédentariser dans les plaines de Pannonie. En 955, Otton Ier défait les Hongrois à la bataille du Lechfeld près d'Augsbourg. Les Hongrois renoncent aux pillages, se sédentarisent dans la plaine de Pannonie et se christianisent. Ses soldats acclament alors Otton comme le sauveur de la chrétienté, un vainqueur digne d'être empereur[18]. À la suite de cette victoires face aux Hongrois, l'Oder est atteint. Otton Ier rétablit les marches de l'Est, ou Ostmark, la future Autriche au sud de la Germanie, dont les Babenberg vont devenir les marquis jusqu'au XIIIe siècle[19]. Il reconstitue aussi la marche de Carinthie, et apparaît ainsi comme le défenseur de la chrétienté[20]. La même année, il bat les Slaves Obodrites en Mecklembourg[21].

Ces victoires lui permettent aussi de jouer un rôle majeur sur le plan européen. Il obtient l'allégeance des rois de Bourgogne. Face aux Slaves, il conduit une véritable politique d'expansion vers l'est. Il établit des marches à l'est de l'Elbe : marche des Billung autour de l'évêché d'Oldenbourg, Nordmark (ancien nom de la Marche de Brandebourg) et trois petites marches chez les Sorbes[3].

La restauration impériale

Otton Ier et le pape Jean XII, miniature de 1450

Reconnaissant d'avoir été protégé des projets expansionnistes de Bérenger II, le pape fait d'Otton le successeur de l'empereur Charlemagne, qui, en son temps, avait protégé la papauté contre les Lombards. À ce moment, il ne s'agit pas de la fondation d'un nouvel empire mais de la restauration de l'empire carolingien[3].

Le 2 février 962, à Rome, Otton est couronné empereur des Romains par le pape Jean XII. La couronne, de forme octogonale symbolisant les deux cités saintes de Rome et de Jérusalem, est le symbole le plus significatif de cette monarchie sacrale. Le couronnement impérial donne à Otton un surcroît d'autorité. Il se trouve à mi-chemin de la cléricature et du laïcat. Les grands du royaume ne peuvent plus le considérer comme un primus inter pares car il se situe dans la sphère du sacré[22].

Le 13 février 962, il promulgue le Privilegium Ottonianum qui accorde au souverain pontife les mêmes privilèges que ceux que les Carolingiens avaient reconnus à la papauté, à savoir les donations faites par Pépin le Bref et Charlemagne. Le Privilegium Ottonianum, reprenant un diplôme de Lothaire Ier, oblige tout nouveau pape à prêter serment auprès de l'empereur ou de son envoyé avant de recevoir la consécration pontificale. Tout en donnant des privilèges au Saint-Siège, le Privilegium Ottonianum place la papauté sous tutelle impériale.

La mainmise d'Otton gêne cependant Jean XII qui noue des contacts avec Aubert, fils de Bérenger II, ainsi qu'avec Byzance. Il va même jusqu'à reprendre la tradition, abandonnée depuis Adrien Ier (772–795), de dater ses actes à partir des années de règne des empereurs byzantins. Otton revient à Rome et Jean doit s'enfuir. L'empereur convoque un synode qui juge le pape coupable d'apostasie, d'homicide, de parjure et d'inceste. Il le fait déposer le 4 décembre 963. Jean XII est remplacé par un laïc, qui prend le nom de Léon VIII. Otton Ier exige ensuite des Romains un serment. Ils jurent « qu'ils n'éliraient ni n'ordonneraient aucun pape en dehors du consentement du seigneur Otton ou de son fils[23]. » L’empereur contrôle alors totalement l'élection du pape, et pouvoir compter sur la collaboration du pontife garantit l'autorité impériale sur les Églises locales du Saint-Empire. Comme Charlemagne, Otton reçoit de Rome la mission de défendre l'ordre et la paix de la chrétienté. Cependant, l'empereur est conscient que son emprise réelle sur les Romains est faible: elle n'est réelle que quand il séjourne à Rome avec son armée. Il accepte donc à la mort de Léon VIII en 965 qu'un représentant de la noblesse romaine soit élu sous le nom de Jean XIII[24]. Cependant en 966, Otton Ier doit faire un exemple du préfet Pierre qui s’est rebellé contre le pape Jean XIII : il est pendu par les cheveux à la statue de bronze de Constantin. Cette attitude est payante : Jean XIII est ensuite respecté[25].

En 968, il fonde l'archevêché de Magdebourg avec des évêques suffrageants à Meissen, Mersebourg, et Zeitz dans le but de convertir les peuples slaves de l'Elbe. Mieszko Ier, premier souverain historique de la Pologne, lui rend hommage en 966[26]. En Germanie, il rend la Bohême tributaire et vainc les ducs de Franconie et de Lotharingie.

Soucieux d'établir des relations avec les grands puissances européennes, Otton Ier envoie un ambassadeur à Cordoue dans l'Espagne arabo-musulmane. Celui-ci en revient avec Recemund (Rabi ibn Sid al-Usquf ou Rabi ibn Zaid), représentant du calife Abd al-Rahman III, et évêque mozarabe d'Elvira. Sept ou huit ambassades se succèdent jusqu'en 976.

Otton ne prend que rarement le titre d' Imperator Romanorum et Francorum que lui confère son couronnement impérial à Rome. Il préfère celui d' Imperator Augustus. Cependant il rencontre l'hostilité de l'emperereur byzantin Nicéphore Phocas, qui défent le principe d'un seul Empire romain avec Constantinople comme capitale. Pour lui les autres princes ne sont que des simples rois[27]. En 968, Otton Ier envoie Liutprand de Crémone en ambassade à Constantinople dans le but de demander à l'empereur Nicéphore II Phocas la main d'une princesse royale pour son fils[28]. Par ce mariage, Otton Ier espère obtenir la reconnaissance par l'empereur byzantin du titre d'« Empereur et Auguste » que le pape lui a conféré. Mais à la cour byzantine, Otton est simplement appelé « Rex ». Le nouvel empire, trop septentrional, ne peut incarner le renouveau romain. Tant que Nicéphore Phocas règne, le situation reste tendue. Mais son successeur Jean Ier Tzimiskès accepte un compromis pour l'Italie. L'empereur byzantin garde la Calabre et les Pouilles et accepte que les principautés lombardes deviennent vassales d'Otton. Son fils Otton II épouse en 972 une parente de l'empereur, Théophano[29].

La fin d'Otton Ier

À l'automne 972, après six ans passés en Italie, son autorité en Germanie est amoindrie par sa longue absence. Tous les empereurs du Saint Empire connaîtront ce problème : comment maintenir son autorité des deux côtés des Alpes ? Pour restaurer son autorité Otton réunit tous les évêques dans un synode à Ingelheim et répartit les diocèses vacants. Il réunit pour la fête de Pâques tous les grands laïques du royaume dans une diète à Quedlinburg. Il meurt quelques semaines plus tard et est enterré dans la cathédrale de Magdebourg[27].

L'organisation de l'empire

Un pouvoir limité

L’empire en l'an mil.     Royaume de Germanie      Royaume d'Italie      États pontificaux      Royaume de Bourgogne (indépendant) Les marches sont figurées en hachuré

L'autorité d'Otton Ier s'étend sur d'immenses territoires qui vont de la Meuse à l'Elbe et de la mer du Nord à la Méditerranée. Cependant, des forces intérieures y sont très actives. Les Germains sont divisés en duchés correspondant aux différentes ethnies de ce peuple en Saxe, en Franconie, en Souabe et en Bavière[30]. Le nouvel empire intègre aussi des Latins et des Slaves. Otton Ier ne peut plus compter sur l'administration carolingienne ; les comtes et missi dominici ont disparu. Pour asseoir son autorité sur les grands, Otton parvient à éviter à grand peine l'hérédité des fiefs. Il peut toujours déposer un duc désobéissant à condition de le faire sur le territoire de l'ethnie concernée, ce qui peut rendre l'exercice délicat. Il peut modifier les contours d'un duché. Mais cela n'est pas suffisant pour contrôler vraiment les ducs. Otton Ier crée donc l'institution des ducs palatins. dont le rôle est de contrôler les ducs et d'administrer les biens royaux. Mais cette institution ne fonctionne vraiment que dans les régions rhénanes[31].

Les ressources financières royales sont réduites aux revenus du domaine propre du souverain. Les biens d'Otton Ier sont cependant très importants. Ils sont constitués des restes des biens ayant appartenu aux Caroligiens et des biens propres des Ottoniens. Au centre de chaque domaine royal, se trouve une villa. C'est là que vit le provisor, c'est à dire le gestionnaire des biens royaux. Il est assisté de ministériaux d'origine modeste qui servent fidélment les Ottoniens[32]. Mais les biens royaux sont insuffisants pour satisfaire les besoins du souverain. Au cours de ses déplacements, il profite de son Droit de gîte pour être reçu par les grands et les prêlats. Cette hospitalité coûte très cher aux hôtes[33].

Le caractère électif de la fonction est une source d'affaiblissement du pouvoir impérial. Certes, Otton Ier comme son père demande aux grands d'élire son successeur de son vivant, ce qui lui permet de contrôler cette élection, mais le principe porte en lui un germe d'affaiblissement du pouvoir. Otton II est ainsi élu à l'âge de 6 ans puis est couronné en 961 à Aix-la-Chapelle. Sous Otton Ier, ni les règles de procédure, ni la composition du corps électoral ne sont fixées[34]. Toutes les ethnies allemandes doivent être représentées. Pour renforcer son pouvoir Otton Ier choisit d'être sacré, ce qui lui confère un certaine « sainteté ». Il est ainsi habité par l'esprit de Dieu, se distinguant par là-même du reste de l'humanité[35]. Le caractère sacral donne à l'empereur les moyens d'obtenir de ses sujets une obéissance absolue[36] (du moins en théorie).

Le gouvernement central

Statue de 1240, le cavalier de Magdebourg. Cette statue est considérée comme une représentation d'Otton Ier

Otton Ier est un souverain itinérant. Il va là où les affaires et les guerres l'entraînent. Il séjourne juste un peu plus longtemps à Magdebourg, la ville qu'il affectionne et où il choisit de se faire enterrer[37]. Le souverain est entouré dans ses déplacements par des services royaux très réduits. À la cour, les principaux officiers sont le sénéchal, le bouteiller, le maréchal et le chambrier. Ces offices sont remplis par les grands secondés par du personnel d'origine servile. Les diètes sont convoquées dans les villes qui peuvent accueillir de nombreux seigneurs : Grone près de Göttingen, Goslar, Ratisbonne, Mayence[38]. Les décisions de la diète sont enregistrées par la chancellerie. Celle-ci comprend, à l'époque d'Otton Ier, deux sections : l'allemande et l'italienne créé en 962. Le titre d'archichancelier est dévolu à celui qui dirige la première chancellerie, l'archevêque de Mayence. L'archevêque de Cologne dirige la seconde chancellerie. Ces fonctions sont honorifiques. La réalité du travail est effectuée par des notaires, des secrétaires et des scribes en général allemands même pour les affaires italiennes. Ils sont formés dans des écoles spécialisées comme celle de Kaiserswerth. La chancellerie ne possède pas d'archives car la plupart de ses écrits sont des privilèges envoyés à des individus ou à des communautés. On ne trouve pas pour la période ottonienne l'équivalent des capitulaires carolingiens[39]. La justice reste une prérogative royale mais Otton n'a pas de cour suprême pour l'aider dans cette tâche. Elle est rendue par oral.

L'empereur est un chef de guerre. Il dispose du droit de ban (droit de commandement) qui lui permet de lever des troupes. En cas de danger imminent, il utilise le clamor patriae. À ce moment là, tous les hommes libres de l'Empire doivent se mobiliser. Dans les faits, les paysans libres vont de moins en moins au combat dans une période où leurs libertés diminuent. Il existe certes des milites agrarii en Saxe mais ils sont utilisés uniquement pour garder les châteaux. Ce sont donc les loricati, les chevaliers cuirassés qui se mobilisent. En 981, peu de temps après la mort d'Otton Ier, il est possible de mobiliser 6000 chevaliers en Allemagne[40]. Les Italiens fournissent aussi des contingents armés.

Les margraves

Les margraves (marquis) dirigent les marches. Ils disposent des châteaux et du commandement militaire de leur marche. Ils peuvent au nom de l'empereur donner des biens à l'Église. Ils perçoivent, pour le roi dans un premier temps, puis dans un second temps pour leur propre compte, le Wozot, une redevance en grain due par les paysans. Ils perçoivent aussi les tonlieux, redevance sur les marchés et sur la circulation des marchandises. Pour développer les marches, il est fait appel à des allemands venus de l'ouest de l'Empire, principalement des paysans des Pays-Bas, de la Franconie et de Thuringe attirés par des parcelles plus grandes et des droits féodaux plus légers. Les premiers bourgs apparaissent[3].

L'Église, clef de voûte de l'administration ottonienne

Relief en ivoire donné par Otton à la cathédrale de Magdebourg

Sous les Carolingiens, la mise en place progressive de l'hérédité des charges avait fortement contribué à l'affaiblissement de leur autorité. Pour éviter une pareille dérive, Otton, qui sait ne pas pouvoir trop compter sur la fidélité des relations familiales s'appuie sur l'Église germanique qu'il comble de bienfaits mais qu'il assujettit. Les historiens ont donné au système qu'il a mis en place le nom de Reichskirchensytem[41]. Il faut dire que l'Église avait maintenu vivante l'idée d'Empire. Elle avait soutenu les ambitions impériales d'Otton Ier[42].

Les évêques et les abbés constituent l'armature de l'administration ottonienne. L'empereur s'assure la nomination de tous les membres du haut clergé de l'empire. Une fois désignés, ils reçoivent du souverain l'investiture symbolisée par les insignes de leur fonction, la crosse et l'anneau. En plus de leur mission spirituelle, ils doivent remplir des tâches temporelles que leur délègue l'empereur. Ainsi l'autorité impériale était-elle relayée par des hommes compétents et dévoués[30]. Cette Église d'empire ou Reichskirche, assure la solidité d'un État pauvre en ressources propres. Elle permet de contrebalancer le pouvoir des grands féodaux (ducs de Bavière, Souabe, Franconie, Lotharingie). L'évêché d'Utrecht constitue, jusqu'aux environs de 1100, l'entité la plus puissante des Pays-Bas du Nord, Liège et Cambrai celles des Pays-Bas du Sud[43]. La chapelle royale devient une pépinière pour le haut-clergé. Le pouvoir impérial choisit ses hauts dignitaires de préférence dans sa parentèle, proche ou élargie. Celle-ci bénéficie des plus hautes charges épiscopales ou monastiques. Le meilleur exemple en est le frère propre d'Otton, Brunon, évêque de Cologne, qui adopte la règle de l'abbaye de Gorze pour les monastères de son diocèse[44]. On peut citer aussi Thierry Ier, cousin germain d'Otton, évêque de Metz de 965 à 984 ; un parent proche d'Otton, le margrave de Saxe Gero, qui fonde l'abbaye de Gernrode vers 960-961, en Saxe ; Gerberge, nièce de l'empereur, abbesse de Notre-Dame de Gandersheim. Dans chaque diocèse, on peut ainsi trouver un membre de l'entourage royal car Otton a pris soin de retirer aux ducs le droit de nommer les évêques, y compris dans les diocèses situés dans leurs propres duchés[45].

La renaissance ottonienne

Article détaillé : Renaissance ottonienne.

La renaissance ottonienne emprunte à l'Antiquité romaine ses formes et ses principes mais pour les fondre dans un modèle germanique[46].

Le développement de l'économie marchande

Avec la généralisation du denier d'argent par les carolingiens une révolution économique est en cours: les surplus agricoles deviennent commercialisables et on assiste dans tout l'occident à la multiplication de la productivité et des échanges[47]. En réunissant Italie et Germanie dans un même empire, Otton Ier contrôle les principales voies de commerce entre l’Europe du Nord et la Méditerranée. Le trafic commercial avec Byzance et l'Orient transite en effet par la Méditerranée vers l'Italie du sud et surtout le bassin du Po et rejoint celui du Rhin via les voies romaines traversant les cols alpins. Cette voie est à l'époque plus utilisée que la traditionnelle voie rhodanienne, d'autant que l'Adriatique est plus sûre que la méditerranée occidentale où sévissent les pirates sarrasins. Otton sait garder la mainmise sur les péages et développer les marchés nécessaires à l'augmentation de ce trafic. Ainsi contrairement à ce qui se passe en Francie, Otton garde le monopole de la frappe monétaire et fait ouvrir des mines d'argent près de Goslar[48]. Or, la création d'un atelier monétaire dans une ville ou une abbaye entraîne la création d'un marché où peut être prélevé le tonlieu[48]. Cette puissance commerciale lui permet d'étendre son influence à la périphérie de l'empire: les marchands italiens ou anglais ont besoin de son soutien, les slaves adoptent le denier d'argent...[49]

En 968, Otton octroie à l'évêque de Bergame, les revenus de la foire fréquentée par les marchands de Venise, de Comacchio et de Ferrare. Le but est d'aider cette ville, qui a été dévastée par les Hongrois. La documentation est très riche sur les marchands d'Allemagne : elle indique qu'il existe de nombreux marchands à Worms, Mayence, Passau, Magdebourg, Hambourg et Mersebourg[50]. De nombreux marchands juifs commercent dans les villes allemandes.

Le renouveau religieux

L'église de Gernrode

Les clercs célèbrent en Otton un nouveau Charlemagne[3]. La vie religieuse connaît un nouvel essor. L'époque ottonienne se caractérise par une période de réforme des monastères dans une grande partie de l'Occident chrétien[44]. Otton Ier fonde l'abbaye Saint-Maurice de Magdebourg en 937. Toute sa vie, il entretient des liens très privilégiés avec les hauts dignitaires de l'Église, travaillant aussi avec eux aux réformes monastiques de son temps. Il n'en est certes pas l'initiateur, mais un acteur dynamique.

La réforme clunisienne, qui commence vers 960-965, peut compter sur l'aide de la seconde épouse d'Otton, l'impératrice Adélaïde, sœur du roi Conrad III de Bourgogne. Un autre important mouvement de réforme monastique se développe dans le duché de Lorraine, autour de l'abbaye de Gorze. Dans les régions reconquises sont fondées des abbayes prestigieuses comme celles de Melk, et de saint Florian en Autriche[51]

Le renouveau religieux se manifeste aussi par la construction d'églises ou de cathédrales comme celle de Magdebourg. En 937, une première église avait été fondée et consacrée à saint Maurice. Les travaux, financés par Otton Ier, respectent la mode romaine. Ce premier édifice, grandiose et équilibré, avait probablement une nef à quatre bas-côtés, une largeur de 41 mètres, une longueur de 80 mètres, et une hauteur estimée à environ 60 mètres. Cette église a été agrandie en 955 lorsqu'elle obtint le statut de cathédrale. Elle fut, à l'époque, décorée par des plaques d'orfèvrerie exécutées à Milan et racontant des scènes du Nouveau Testament[52]. Détruite en 1207 par un incendie, elle fut ensuite reconstruite.

Les débuts de l'art ottonien

L'art ottonien recouvre une période allant du milieu du Xe siècle à la fin du XIe siècle à l'intérieur de l'empire germanique. C'est donc sous le règne d'Otton Ier que cet art commence à se développer. La famille impériale et les grands personnages laïcs ou religieux donnent une impulsion déterminante à l'art. L'art ottonien emprunte quelques caractéristiques de la période carolingienne mais il est aussi influencé par l'art de l'Antiquité tardive et l'art byzantin. Il permet l'expression d'une nouvelle spiritualité[53]. L'église Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz en est un bon exemple ainsi que l'église Saint-Cyriaque à Gernrode en Saxe. Cet édifice roman possède un double chœur et des tribunes byzantines. On emploie beaucoup de pierres brutes ou polies (saphirs, rubis, émeraudes) dans la statuaire et les arts décoratifs. De cette époque datent aussi des plaques d'ivoire, cadeau d’Otton Ier à l'évêché de Magdebourg composées de carrés de 12 x 12 encadrés et représentant des scènes religieuses.

Les lettres ne sont pas oubliées. Le propre frère d'Otton, Brunon de Cologne, cultive les lettres et encourage les études[54]. Le moine Widukind de Corvey écrit une célèbre Histoire des Saxons (Rerum Gestarum Saxonicarum libri III) adressée à Mathilde, fille de l'empereur Otton Ier. Au sud de la Germanie (redevenue Empire, l'école de Saint-Gall demeure un centre incontournable grâce à des maîtres remarquables : un moine anonyme écrit l'ancêtre de la chanson de geste, le Waltharius[3] ; Notker le Physicien (mort en 975) est l'un des premiers à traduire en langue germanique des ouvrages latins aussi bien profanes que religieux[55]. Hrotsvita, moniale au chapitre des dames nobles de l'Abbaye de Gandersheim en Saxe, écrit un latin une oeuvre poétique. Il s'agit d'une série de poèmes qui constituent un livre de légendes autour de quelques figures de la sainteté (La vierge Marie), Gengoul, Pélage, Théophile, Denys l'Aréopagite, Agnès, etc.)[56]. Entre 967 et 968[57], elle rédige aussi une épopée sur le règne d’Otton Ier, commandée par l’abbesse de Gandersheim Gerberge, une nièce d'Otton[58].

L'intérêt d'Otton pour les lettres se retrouve dans le choix du précepteur de son fils. Il est impressionné par les connaissances de Gerbert d'Aurillac, futur pape, qui lui a été présenté par Borell II, comte de Barcelone. Il lui confie l'éducation d'Otton II.

Descendance

Otton Ier et Adélaïde, statues de la cathédrale de Meissen

D'une première épouse dont le nom est resté inconnu :

Avec Edith de Wessex, (° 910 - † 29 janvier 946), fille d’Édouard l'Ancien

Avec Adélaïde de Bourgogne, fille de Rodolphe II de Bourgogne, et veuve de Lothaire d'Arles, roi d'Italie.

Postérité

Jugements de l'historiographie médiévale

Le plus important historiographe ottonien Widukind de Corvey rédige avec la Res gestae Saxonicae une Histoire des Saxons pour Mathilde, la fille d'Otton le Grand. Widukind devait savoir que le contenu de son œuvre serait connu de l'empereur. A plusieurs reprises, il souligne que c'est le dévouement (devotio) qui l'a conduit dans l'écriture et prie pour la clémence (pietas) de son seigneur quand il lira son œuvre. Widukind commence son récit sur Friedrich von Mainz qui s'était opposé à Otton Ier de la manière suivante : « Il ne m'appartient pas de communiquer la raison de la chute et de révéler les secrets royaux. Cependant je crois devoir satisfaire à l'histoire. S'il arrive que l'on dut me reprocher quelque chose, puisse-t-on me le pardonner »[59]. On ne doit cependant pas oublier que le topos de l'humilité fait partie des topoi de l'historiographie.

Toutefois Widukind met en œuvre une étonnante stratégie de légitimation. Il n'évoque pas le couronnement de l'empereur et développe une représentation libre de toute intervention romaine. A la place d'une sacralisation par le pape et un couronnement impérial, Widukind présente une acclamation de l'empereur par l'armée victorieuse. La victoire d'Otton Ier à la Bataille du Lechfeld devient l'acte véritable de la légitimation du pouvoir impérial[60]. Parallèlement à ce couronnement dans le style antique, c'est-à-dire un couronnement par les soldats, se mélangent chez Widukind des conceptions germaniques et chrétiennes du pouvoir et de l'héroïsme. L'empereur n'est pas un seigneur universel mais un rex gentium germanique, un roi au-dessus des peuples. Enfin, Widukind célèbre les conquêtes permises par le long règne d'Otton Ier : « L'empereur a régné avec une grâce paternelle, libéré ses sujets des ennemis, vaincu les Hongrois, les Arabes, les Normands et les Wendes, soumis l'Italie, détruit les idoles des voisins païens et institués des églises et des communautés religieuses »[61].

Othon de Freising

Liutprand de Crémone se trouvait tout d'abord au service de Bérenger d'Ivrée. Après une brouille avec ce dernier, il trouve refuge chez Otton qui le nomme évêque de Crémone. Dans son oeuvre principale intitulée Antapodosis (revanche), Liutprand cherche à représenter les faits de tous les souverains d'Europe. Le titre Revanche fait référence à un règlement de compte avec le roi Bérenger II que Liutprand cherche à stigmatiser comme tyran. Selon Liutprand, la suprématie des ottoniens est voulue par Dieu. C'est ainsi que Henri Ier de Germanie est un seigneur humble qui surmonte sa maladie et qui vainc les Hongrois. Otton Ier est son digne successeur qui vainc ses ennemis également avec l'aide de Dieu. Liutprand connait la cour byzantine grâce à plusieurs légations. La représentation ironique qu'il fait de la vie à la cours de Byzance sert la gloire d'Otton et souligne la grandeur de sa puissance.

L'historiographe Dithmar décrit le règne d'Otton Ier environ quarante ans après la mort de ce dernier avec les mots suivants : « De son vivant rayonnait l'ère dorée! »[62]. Il célèbre Otton comme le souverain le plus important depuis Charlemagne[63].

Le trait caractéristique de ces trois représentations est le suivant : Otton est présenté comme l'instrument de Dieu. Otton est un roi puissant car il agit de manière droite et obtient ainsi la protection et l'aide de Dieu. Toute une série d'œuvres sur l'histoire ottonienne parues du vivant du souverain ou peu après sa mort montrent Otton le Grand comme un héros. Ces œuvres célèbrent ses succès, louent la manière avec laquelle il mena l'empire et lui attribuent toutes les qualités qu'un roi doit posséder[64]. Cependant, on peut également noter que pendant le règne ottonien, une critique s'est formulée qui est allée jusqu'à affirmer que la mort du souverain est une vengeance divine[65]. Cette critique a principalement été formulée dans la ville d'Halberstadt où Otton jouissait d'une très mauvaise réputation après avoir considérablement réduit le diocèse au profit de l'archevêché de Magdebourg et de l'évêché de Mersebourg.

Le surnom de Grand a été utilisé au plus tard à partir de la moitié du XIIe siècle grâce à la chronique d'Othon de Freising qui écrit : « Otton a ramené l'empire des Lombards aux Francs germaniques de l'Est et a sans doute ainsi été le premier nommé Roi des Allemands, même si l'empire est resté celui des Francs où seule la dynastie régnante a changé »[66]

A la fin du XIIIe siècle, le chroniqueur dominicain Martin d'Opava décrit Otton Ier comme le premier empereur des Allemands (primus imperator Theutonicum)[67].

Otton le Grand et la recherche

Au XIXe siècle, sous le couvert d'intérêts nationaux, on oppose la politique italienne d'Otton et la politique de l'Est de Bismarck. La politique d'Otton est présentée comme funeste à cause de la fixation faite sur l'Italie. Cette question donne lieu à la controverse historique entre les historiens Sybel et Ficker qui sera réglée par Wilhelm von Giesebrecht en 1859. Sur le règne d'Otton, Giesebrecht écrit qu'il est la « période pendant laquelle notre peuple fort de son union connu le plus haut développement de sa puissance, où il ne maîtrisait pas uniquement son propre destin mais commandait d'autres peuples, où l'homme allemand était le plus important dans le monde et où le nom allemand avait sa résonance la plus complète »[68].

L'historien prussien Heinrich von Sybel provoque une controverse avec Giesebrecht en affirmant qu'Otton n'a pas été un « sauveur de l'Allemagne et de l'Europe de la misère déserte d'une époque sans empereur »[69]. L'expansion à l'Est est selon lui inhérente au peuple allemand. Charlemagne, Otton le Grand et Frédéric Barberousse ne l'ont pas encouragée mais risqué de manière irréfléchie. Giesebrecht riposte en 1861 que sa vision de monde et du passé ne se différencient de celles de Sybel que par le point cardinal qui les gouverne. Le développement du pouvoir et l'influence dominatrice sont aussi les bases de sa réflexion[70]. Toujours en 1861, Julius Ficker se joint à la controverse historique en reprochant à Sybel de faire des anachronismes : à l'époque d'Otton, il n'existait pas encore de nation allemande. Pour Ficker, ce n'est pas l'empire qui est responsable de sa chute mais plutôt Barberousse et son intervention sans mesure en Sicile[71] Leopold von Ranke s'est quant à lui tenu hors de cette controverse en essayant d'interpréter l'empire ottonien plutôt à travers l'opposition entre le monde romain et le monde germanique, c'est-à-dire entre la politique italienne et la politique à l'Est, l'une étant représentée par l'Église et l'autre par l'empereur en Saxe. La controverse a eu pour conséquence que de nouvelles approches comme celles de Karl Lamprecht sur l'histoire culturelle et l'historisation de la pensée et des mentalités. Elle a également ouvert des perspectives européennes du fait de l'alternance des positions des différents participants : partisans d'une grande ou d'une petite Allemagne, prussiens ou autrichiens, protestants ou catholiques.

La controverse historique a divisé la recherche historique et a imprégné les jugements des historiens au début du XXe siècle. Pour Heinrich Claß, la politique italienne a été « funeste et mère du malheur »[72]. Longtemps, Otton a été considéré comme le créateur de l'Empire médiéval allemand. A partir des ruines de l'empire carolingien, il a mené à l'unité les Saxons, les Thuringeois, les Francs, les Bavarii, les Souabes et les Lorrains. L'intervention de l'empereur à l'Est, au Sud et l'Ouest et son couronnement impérial a mené le peuple allemand à la première place parmi les peuples européens.

En 1876, Ernst Dümmler voit le règne d'Otton comme une « expansion pleine de vigueur »[73], un « élan national à travers le cœur du peuple » [74] qui a « commencé seulement à cette époque à s'appeler allemand et à se sentir allemand »[75]. En 1936, Robert Holtzmann dédié sa biographie d'Otton « au peuple allemand » en faisant remarquer que ce dernier a « montré le chemin du Moyen-Âge à l'histoire allemande », que ce dernier « n'a pas seulement marqué le début de l'empire allemand mais véritablement régné pour des siècles »[76].

Sous le national-socialisme, on répand la thèse que c'est sous Henri Ier de Germanie que le peuple allemand s'est rassemblé et qu'Otton le Grand a consciemment essayé de le redresser et de le cultiver. Ces thèses sont enseignées dans les centres de formation du parti, jusque dans le journal officiel, le Völkischer Beobachter. A l'inverse, Heinrich Himmler et ses historiens tel Franz Lüdtke voient en Henri Ier le seul fondateur du peuple allemand.

Adolf Hitler se rallie quant à lui aux thèses défendues par Sybel. Dans Mein Kampf, il nomme trois phénomènes capitaux et durables issues de l'histoire allemande : la conquête de l'Ostmark, la conquête du territoire situé à l'Est de l'Elbe et la fondation de l'État prusso-brandebourgeois[77]. C'est ainsi qu'en tant que nouveau commandant de la Wehrmacht, il nomme Unternehmen Otto (entreprise Otton) la directive pour l'invasion de l'Autriche le 11 mars 1938. Le 24 mai 1938, Hitler donne pour consigne supplémentaire de débaptiser l'Autriche en Ostmark. Le nouveau chef d'État-major d'Hitler Franz Halder qui n'avait pas participé à l'Unternehmen Otto, prépare une campagne contre la Russie en 1940 et la baptise Plan Otto. Afin d'éviter toute confusion, Halder la renomme Opération Barbarossa.

En 1962, à l'occasion du millénaire du couronnement d'Otton, on perçoit toujours ce dernier comme celui qui a porté « en lui une conception ferme d'un État entier allemand fort »[78]. Otton a réussi à « unifier l'empereur de l'intérieur, à repousser victorieusement vers l'extérieur les attaques ennemies, à élargir le territoire impérial et à étendre sur pratiquement toute l'Europe la sphère d'influence allemande, si bien que l'on peut qualifier l'Empire d'Otton Ier comme la première tentative d'une unification européenne »[79].

Aujourd'hui, cet enthousiasme par rapport à un accomplissement national au Xe siècle a disparu dans les cercles spécialisés. En 2001, Johannes Laudage considère le changement de structure voulu et imposé par Otton comme l'une de ses plus importantes actions. Ce changement réside essentiellement dans une « accentuation de son pouvoir de décision et de son autorité »[80].

Notes et références

  1. Heinrich und Mathildens ältester Sohn wurde am 23. Nov. 912, also acht Tage vor dem Hinscheiden des alten Herzogs geboren dans (de) Wikisource
  2. Huit jours avant la date de la mort (30 novembre 912) de son grand-père Otton Ier de Saxe, page 544 dans Theologische Realenzyklopädie de Gerhard Krause, Gerhard Müller
  3. a , b , c , d , e , f  et g Encyclopaedia Universalis, article Allemagne médiévale, DVD, 2007
  4. « La société féodale », Université de Toulouse.
  5. « Xe siècle : le renouveau monastique », Le Temps.
  6. Francis Rapp, Le Saint Empire romain germanique, Tallandier, 2000, p. 32
  7. Francis Rapp, op. cit., p. 33
  8. Francis Rapp, op. cit., p. 34
  9. Francis Rapp, op. cit., p. 35
  10. a , b  et c Francis Rapp, op. cit., p 49
  11. La société féodale Université de Lille
  12. Francis Rapp, op. cit., p 45
  13. Francis Rapp, op. cit., p 48
  14. Francis Rapp, op. cit., p. 50
  15. Francis Rapp, op. cit., p. 51
  16. Francis Rapp, op. cit., p. 52
  17. Gérard Rippe, « Ivrée », Encyclopædia Universalis, DVD, 2007.
  18. Joseph Rovan, Histoire de l’Allemagne des origines à nos jours, 3e éd. revue et augmentée, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire » nº 254, Paris, 1999 (1re éd. 1994), 974  (ISBN 2-02-18296-3) [détail des éditions], p. 90
  19. Georges Castellan, « Drang nach Osten », l'expansion germanique en Europe centrale et orientale
  20. Otton I le Grand dans Mémo
  21. Francis Rapp, op. cit., p 53
  22. Francis Rapp, op. cit., p 56
  23. Otton Ier le Grand (912-973). Roi de Germanie (936-973) et empereur (962-973)
  24. Pierre Riché, Gerbert d'Aurillac, le pape de l'an mil, Fayard 1987, p. 28.
  25. Pierre Riché, op. cit., p. 32.
  26. La Pologne féodale : les Piast
  27. a  et b Francis Rapp, op. cit., p 59
  28. Liutprand de Crémone
  29. Francis Rapp, op. cit., p 58
  30. a  et b Les relations entre le Saint-Empire et la papauté, d'Otton le Grand à Charles IV de Luxembourg (962-1356) sur [1]. Consulté le 27 octobre 2007
  31. Francis Rapp, op. cit., p 113
  32. Francis Rapp, op. cit., p 114
  33. Francis Rapp, op. cit., p 116
  34. Francis Rapp, op. cit., p 118
  35. Francis Rapp, op. cit., p 120
  36. Francis Rapp, op. cit., p 125
  37. Francis Rapp, op. cit., p. 110
  38. Francis Rapp, op. cit., p. 111
  39. Francis Rapp, op. cit., p 112
  40. Francis Rapp, op. cit., p 116
  41. Francis Rapp, op. cit., p. 54
  42. francis Rapp, op. cit., p. 125
  43. Guido Peeters, Pays-Bas, Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007.
  44. a  et b encyclopedie universelle, « Le temps des Ottoniens » sur [2]. Consulté le 30 octobre 2007
  45. Francis Rapp, op. cit., p. 55
  46. Jean Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Hachette, 1991, p 259
  47. Jean Dhondt, Les dernières invasions tiré de Histoire de la France des origines à nos jours sous la direction de Georges Duby, Larousse, 2007, page 249.
  48. a  et b Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l'Europe, Hachette 1983, p.351.
  49. Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l'Europe, Hachette 1983, p.351.
  50. Renée Doehaerd, Le Haut Moyen-Age occidental, économies et sociétés, PUF, 1971, p 256
  51. Joseph Rovan, Histoire de l'Allemagne, Le Seuil, 1999, p. 91
  52. Encyclopaedia Universalis, article Art ottonien
  53. Encyclopaedia Universalis, article Art ottonien
  54. Jean Chélini, op. cit., p. 259
  55. Jean Chélini, op. cit., p. 260
  56. Hrotsvita de Gandersheim, consulté le 3 juillet 2008
  57. Monique Goullet, « De Hrotsvita de Gandersheim à Odilon de Cluny, images d’Adélaïde autour de l’An Mil », in Patrick Corbet, Monique Goullet et Dominique Iogna-Prat, Adélaïde de Bourgogne, Genèse et représentations d’une sainteté impériale, Dijon, 2002, p. 43-54, disponible en ligne, consulté le 24 juin 2007, p. 1
  58. Laurence Moulinier, « H comme Histoire : Hrotsvita, Hildegarde et Herrade, trois récits de fondation au féminin ». Clio HFS, 2/1995, disponible en ligne, consulté le 24 juin 2007.
  59. (de)« Den Grund des Abfalls mitzuteilen und die königlichen Geheimnisse (regalia mysteria) zu enthüllen, steht mir nicht zu. Doch glaube ich, der Geschichte genügen zu müssen. Lasse ich mir dabei etwas zuschulden kommen, möge man es mir verzeihen »Dans : Widukind, Sachsengeschichte II, 25.
  60. Widukind, Sachsengeschichte III, 49.
  61. (de)« Der Kaiser hat mit väterlicher Huld regiert, seine Untertanen von den Feinden befreit, die Ungarn, die Araber, die Normannen und die Wenden besiegt, Italien unterworfen, die Götzenbilder der heidnischen Nachbarn zerstört sowie Kirchen und geistliche Gemeinschaften eingerichtet » Dans : Widukind, Sachsengeschichte III, 75.
  62. (de)« In seinen Tagen erstrahlte das goldene Zeitalter! » (Temporibis suis aureum illuxit seculum)Thietmar II, 13.
  63. Thietmar II, 45.
  64. Gerd Althoff, Otto der Grosse in der ottonischen Geschichtsschreibung, p.25. In: Matthias Puhle (Hrsg.): Otto der Grosse, Magdeburg und Europa., 2 volumes, Zabern, Mainz, 2001
  65. Gesta Episcorum Halberstandesium, p.85.
  66. (de)« Otto habe das Kaisertum von den Langobarden zu den „deutschen Ostfranken“ (ad Teutonicos orientales Francos) zurückgebracht und sei vielleicht deshalb als erster König der Deutschen (rex Teutonicorum) genannt worden, obgleich das Reich doch das fränkische geblieben sei, in dem nur die herrschende Dynastie gewechselt habe. » Dans : Otto, Chronica sive Historia de duabus civitatibus 6,17, hg. von Adolf Hofmeister (MGH Scriptores rerum Germanicarum), Hannover/Leipzig 1912, p.277.
  67. Martin, Chronicon pontificum et imperatorum, hg. von Ludwig Weiland, in: MGH Scriptores 22, Hannover 1872, p.465.
  68. (de)« Periode, in der unser Volk, durch Einheit stark, zu seiner höchsten Machtentfaltung gedieh, wo es nicht allein frei über sein eigens Schicksal verfügte, sondern auch anderen Völkern gebot, wo der deutsche Mann am meisten in der Welt galt und der deutsche Name den vollsten Klang hatte » Dans : Wilhelm Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, Bd.1. 5. Auflage, Braunschweig 1881, p.74.
  69. (de)« kein Erretter Deutschlands und Europas aus dem wüsten Elend einer kaiserlosen Zeit. »
  70. Wilhelm Giesebrecht, Deutsche Reden, Leipzig, 1871, p.74.
  71. Johannes Fried, Otto der Große, sein Reich und Europa. Vergangenheitsbilder eines Jahrtausends, p. 548, In: Matthias Puhle (Hrsg.): Otto der Grosse, Magdeburg und Europa. 2 Bände, Zabern, Mainz, 2001.
  72. (de)« verhängnisvoll und unglücksschwanger » Heinrich Class, Deutsche Geschichte von Einhart, Leipzig 1926, p.23.
  73. (de)« jugendkräftigen Aufschwung » Dans : Rudolf Köpke/ Ernst Dümmler, Kaiser Otto der Große, Leipzig 1876, p.553.
  74. (de)« durch die herzen des Volkes » Dans : Rudolf Köpke/ Ernst Dümmler, op. cit., p.553.
  75. (de)« das damals zuerst anfieng, … sich das deutsche zu nennen und deutsch zu fühlen » Dans : Rudolf Köpke/ Ernst Dümmler, op. cit., p.553.
  76. (de)« der deutschen Geschichte des Mittelalters Weg und Ziel gewiesen, die deutsche Kaiserzeit nicht nur eingeleitet, sondern auf Jahrhunderte hinaus wahrhaft beherrscht » Dans : Robert Holtzmann, Kaiser Otto der Große, Berlin, 1936, p.7.
  77. (de)Adolf Hitler, Mein Kampf. Zweiter Band, Die nationalsozialistische Bewegung, München, 1933,p.733–742.
  78. (de)« eine feste Konzeption eines starken deutschen Gesamtstaates in sich » Dans : Leo Santifaller, Otto I. das Imperium und Europa, in: Festschrift zur Jahrtausendfeier der Kaiserkrönung Ottos des Großen. Erster Teil (Mitteilungen des Instituts für Österreichische Geschichtsforschung, Ergänzungsband 20,1), Graz/Köln, 1962, p.21.
  79. (de)« das Reich im Innern zu einigen und nach außen die feindlichen Angriffe erfolgreich abzuwehren, das Reichsgebiet zu erweitern und den deutschen Einflussbereich nahezu über ganz Europa auszudehnen- so zwar, daß man das Imperium Ottos I. als einen Versuch einer europäischen Einigung bezeichnen kann » Dans : Leo Santifaller, op. cit., p.21.
  80. (de)« Akzentuierung seiner Entscheidungsvollmacht und Autorität » Dans : Johannes Laudage, Otto der Große (912–973): eine Biographie, Regensburg, 2001, p.122.

Voir aussi

Bibliographie

  • Jean-Pierre Cuvillier, L'Allemagne médiévale, Paris, 1979-1982, 2 vol.
  • Robert Folz, La naissance du Saint Empire, Paris, 1967
  • Pierre-Roger Gaussin, article Allemagne médiévale, Encyclopædia Universalis, 1989.
  • Florentine Mütherich, article Art ottonien, Encyclopædia Universalis, 1989.
  • Michel Parisse, Allemagne et Empire au Moyen Âge, Hachette Livre, 2002.
  • (de) Matthias Puhle (éd.), Otto der Große, Magdeburg und Europa, Mayence, Éditions Philipp von Zabern, 2001
  • Pierre Riché, Les Carolingiens. Une famille qui fit l'Europe, Paris, Hachette, 1983
  • Joseph Rovan, Histoire de l'Allemagne, Éditions du Seuil, 1999
  • Francis Rapp, Le Saint Empire romain germanique, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire », Lonrai, 2003 (ISBN 978-2020555272).
  • (de) Harald Zimmermann (éd.), « Otto der Große », Wege der Forschung, n°450, 1976

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