Malgre-nous


Malgre-nous

Malgré-nous

Le terme « malgré-nous » définit les Alsaciens et Lorrains qui ont été enrôlés de force dans l'armée régulière allemande (la Wehrmacht) ou dans la branche militaire de la SS (la Waffen-SS), durant la Seconde Guerre mondiale.

Même si le terme n'est pas utilisé pour les désigner, la situation des conscrits des cantons de l'Est belges, de l'Arelerland (Belgique) et du Grand-Duché de Luxembourg, également annexés comme l'Alsace-Lorraine, par l'Allemagne nazie en 1940, relève de la même problématique.

Sommaire

Origine du terme

Le terme « malgré-nous » apparaît déjà en 1920 après la Première Guerre mondiale, lorsque des associations d'anciens combattants alsaciens et lorrains de la Grande guerre employèrent cette formule pour mettre en avant le fait qu'ils avaient dû se battre, malgré eux, dans l'armée allemande contre la France[1], l'Alsace et une partie de la Lorraine — le département de la Moselle dans ses limites actuelles — étant à cette époque rattachées à l'Allemagne suite à la défaite française de 1871.

Histoire

Quand fut signé l'armistice du 22 juin 1940 le cas de l'Alsace-Lorraine n'était pas évoqué. Ce territoire restait donc juridiquement français, bien qu'il fît partie de la zone militairement occupée par l'Allemagne. Le régime nazi l'annexa de fait en juillet suivant sans en faire la proclamation officielle et, comme le gouvernement de Vichy se borna à des protestations secrètes chaque fois qu'était commise une nouvelle violation du droit, le bruit se répandit qu'une clause secrète avait de nouveau livré l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, à cette différence près que les trois ex-départements français ne formèrent pas une entité propre comme pendant la précèdente annexion : le Bas-Rhin (Strasbourg) et le Haut-Rhin (Colmar, Mulhouse) furent rattachés au pays de Bade tandis que la Moselle (Metz, Thionville, Sarreguemines) fut rattachée à la Sarre …

Jusqu'en 1942 cependant, si on multiplia les organisations paramilitaires où la population, les jeunes surtout, étaient plus ou moins obligés de s'inscrire, on s'abstint de l'ultime transgression juridique, la mobilisation obligatoire dans l'armée allemande. Mieux encore, on proclamait qu'on n'avait pas besoin des Alsaciens-Lorrains pour gagner la guerre qu'on espérait bientôt finie et victorieuse. On n'en fit pas moins une propagande active pour les inciter à s'engager, mais sans le moindre résultat. Alfred Wahl, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Metz, écrit : « Seuls les fils des fonctionnaires allemands présents semblent avoir répondu à l'appel : ils furent moins d'un millier pour les deux départements »[2]

Le Gauleiter Robert Wagner, qui était en charge de l'Alsace, était persuadé que ceux que lui considérait comme des frères de race nouvellement reconquis, entendraient vite l'appel de leur sang et se sentiraient rapidement allemands ; constatant le nombre infime d'engagés volontaires, il conclut — non sans cynisme — que les jeunes hésitaient à entrer dans l'armée allemande « par peur de leur famille » et qu'ils seraient heureux de s'y voir forcés. Au printemps 1942, à Vinnitsa, il persuada Adolf Hitler, au début fort réticent, d'introduire le service militaire obligatoire en Alsace-Lorraine, ce qui fut fait officiellement le 25 août 1942.

Il sentait bien l'illégalité d'une telle décision puisque le 23 septembre il déclarait : « Nous vivons dans un temps de grande révolution : avec lui s'effondrent également les concepts juridiques qui étaient valables dans le passé ». Et le 21 juin de l'année suivante : « Ce n'est pas mon intention de justifier juridiquement cette mesure si incisive dans la vie de l'Alsace. Il n'y a aucune raison de faire cela. Chaque décision que le Troisième Reich Grand-Reich-Allemand prend à ce sujet est appuyée par le droit formel et réel et est inattaquable. »

Le service militaire, en temps de guerre, équivalait à être enrôlé et à participer aux combats. La plupart des malgré-nous furent affectés dans la Wehrmacht mais de nombreuses classes furent versées d'autorité dans la Waffen-SS. Certains ont été mobilisés directement dans les Waffen-SS (seuls critères : une taille minimale et des dents en bon état), mais d'autres ont d'abord été incorporés dans des unités de la Wehrmacht classique qui ont été rattachées ultérieurement à des divisions de Waffen-SS.[3]. Au final, 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouvèrent principalement sur le front de l'Est, à combattre l'armée de Joseph Staline. Nombre d'entre eux ont cependant vécu les combats en Normandie.

La décision d'incorporer de force des Alsaciens-Lorrains, mais aussi des Luxembourgeois, Belges, etc, s'explique par le fait que les divisions SS, troupes d'élites, comptaient une forte proportion de pertes lors des combats. Parmi les 130 000 hommes qui subirent cette mesure administrative 30 % furent tués ou portés disparus, 30 000 blessés et 10 000 invalides[4].

Beaucoup de jeunes gens avaient moins de dix-huit, voire dix-sept ans. Parmi ceux qui ont pu déserter ou se faire faire prisonniers des Alliés occidentaux, un grand nombre se sont enrôlés dans les FFI ou dans l'Armée française de la Libération.[réf. nécessaire]. En juillet 1942, les soviétiques relachent 1500 Malgré-nous prisonniers à Tambov ; ceux-ci seront transférés à Alger pour être incorporés dans l'armée de la France libre[5].

Emprisonnement

Nombre d'entre eux furent fait prisonniers, sur le front de l'est, par l'armée soviétique durant la débâcle allemande. Et ils connurent, comme les militaires de l'Axe, les camps de détention soviétiques. Le plus connu est le camp de Tambov qui regroupa une grande partie des prisonniers Alsaciens et Mosellans.

D'autres décidèrent de déserter la Wehrmacht pour se rendre à l'Armée rouge et ainsi, en tant que Français, rejoindre le général De Gaulle et la France libre. Les Soviétiques n'avaient, dans leur grande majorité, pas connaissance du drame de ces Alsaciens et Lorrains. Beaucoup furent donc considérés comme des déserteurs ou des espions, et donc fusillés, victimes d'une double méprise. Les autres ont été déportés au camp de Tambov après un passage dans les mines de charbon de Karaganda. Dans un compte rendu du colloque de Hambourg sur le retour des prisonniers de guerre après 1945[6] on peut lire :

« Les Alsaciens en uniforme allemand furent concentrés dans le camp de Tambov et subirent le sort de tous les prisonniers de la Wehrmacht, avec des conditions de vie très dures, un taux de mortalité élevé et des campagnes de rééducation antifasciste. Libérés en grande majorité durant l'automne 1945, une partie des « malgré-nous » passe pourtant plusieurs années supplémentaires en captivité. Accusés de crimes de guerre par les Soviétiques, ils se sentent trahis par la France Libre, et utilisés comme monnaie d'échange dans les négociations diplomatiques. Certains iront jusqu'à évoquer l'intervention de dirigeants communistes français afin de retarder leur retour, tant le témoignage de leur expérience ternirait l'image de l'Union soviétique. »

Sur une page éditée par l'Académie de Strasbourg[7], on peut lire :

« À Tambov, les conditions de détention sont effroyables. Les prisonniers y survivent dans une effarante promiscuité et dans une hygiène déplorable, à l'abri de baraques creusées à même le sol pour mieux résister au terrible hiver russe où la température descend en dessous de -30 °C. Un peu de soupe claire et environ 600 grammes de pain noir, presque immangeable, constituent la ration journalière estimée à 1 340 calories (en comparaison, en 1944, les détenus d'Auschwitz recevaient 2 000 calories par jour). On estime qu'environ un homme sur deux mourait à Tambov après une durée moyenne d'internement inférieure à quatre mois. 10 000 Français terminèrent ainsi leurs jours au camp de Tambov. »

Si les difficiles conditions de vie ne font aucun doute, cette citation est trop optimiste dans le cas d'Auschwitz (1300 à 1700 calories selon les minutes du procès du SS Hans Münch).

Le dernier malgré-nous libéré est Jean-Jacques Remetter, retourné chez lui en 1955[8].

Retour en France

Monument en hommage aux Malgré-Nous dans le canton d'Obernai (Bas-Rhin).

Une fois la guerre terminée, les malgré-nous ont été considérés par certains comme des traîtres, voire comme des sympathisants nazis. Beaucoup d'entre eux ont subi l'épuration, comme les collaborateurs, et les horizontales ayant eu des relations avec l'occupant allemand.

Ils ont été fortement attaqués par les militants du Parti communiste français pour leurs dénonciations de la situation dans les camps d'internement soviétiques et pour leurs témoignages sur les conditions de vie et de la guerre à l'Est.

Bilan humain

L'Alsace et la Moselle occupées ont fourni 1 % du contingent total des forces armées allemandes, soit 130 000 hommes (100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans).

Il est particulièrement malaisé de déterminer combien de malgré-nous sont morts au front et combien sont décédés suite à leur captivité dans les camps russes. L'historien Régis Baty avance cependant les chiffres suivants : 24 000 morts au front et 16 000 dans les camps russes de rassemblement des prisonniers, ainsi 40 000 ne sont pas rentrés à l'issue de la guerre.

Comportement

Certains malgré-nous ont déserté pour rejoindre la Résistance ou la Suisse mais leurs familles furent déportées dans des camps de travail ou de concentration. L'application, connue pour être zélée, de la loi Sippenhaftgesetz qui menaçait leur famille les a obligés, pour la plupart, à rester dans l'armée allemande.

La division de Waffen-SS Das Reich, responsable de la destruction du village et du massacre des habitants d'Oradour-sur-Glane, comptait dans ses rangs quatorze incorporés de force obligés (à l'exception d'un volontaire) de servir sous les ordres allemands sous peine de représailles. Lors du fameux procès dit de Bordeaux n'ont paru guère que ceux qui avaient témoigné des faits et qui s'estimaient innocents[réf. nécessaire] (et dont certains avaient évité des morts[réf. nécessaire]) ; ils[évasif] se sont sentis solidaires tant des victimes de la barbarie que de celles de l'incorporation de force.

Notes et références

  1. L'Incorporation de force en Alsace, le drame des « Malgré-Nous » 1942-1945
  2. La Vie quotidienne en Alsace entre France et Allemagne (1850-1950), Hachette, 1993.
  3. voir les incorporés de force dans la division SS Das Reich
  4. (fr) « Malgré-Nous » portés disparus
  5. L'Alsace au temps des Malgré-nous
  6. (fr) Compte rendu du colloque par Pieter Lagrou
  7. (fr) Tambow, extrait de Malgré Nous, de Eugène Riedweg
  8. (fr) Gaël Moullec, « Le GUPVI-NKVD, Le Komintern et les « Malgré-Nous » », avril-décembre 2001, Cahiers du Monde russe, p. 677 (11 du PDF). Consulté le 17 décembre 2007

Voir aussi

Bibliographie

  • Eugène Riedweg, Les Malgré-nous ; Histoire de l'incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l'armée allemande, éditions du Rhin, 1995
  • Georges Gilbert Nonnenmacher, La Grande Honte, 1965 (concernant l'aspect juridique)
  • Eugène Philipps, Le Pont, 1991 (le récit d'un ancien malgré-nous et ses problèmes dans ses rapports avec ses camarades allemands dû à son incorporation de force)
  • Pierre Rigoulot, La Tragédie des malgré-nous ; Tambov, le camp des Français, éditions Denoël, 1990
  • Général P. Keller, Au temps de Staline, à la recherche des prisonniers libérés en URSS, éditions du Scorpion, 1960
  • Ami hebdo, "Comprendre l'incorporation de force : les jeunes d'Alsace et de Moselle dans l'Armée allemande", Strasbourg, 2005
  • René Rohr, Ma retraite de Russie avec la Wehrmacht
  • Georges Starcky, Malgré nous !
  • Patricia Scharff, Guillaume Weber, un malgré-nous, Serpenoise, 2002
  • Georges Sommer, Et le vaincu se retrouva vainqueur, Geispolsheim, 1989 (Mémoires écrites et illustrées par l'auteur).
  • Nicolas Mengus, André Hugel, Entre deux fronts, volumes 1(2006) et 2 (2008), éditions Pierron.
  • Kocherschbari, Témoin de la nuit, no 31 bis (1995) Association des amis de la Maison du Kochersberg-Truchtersheim
  • Mady Fehlmann Blackburn, Malgré-nous, Alsaciens, français de coeur, soldats d'Hitler, Velours, 2006
Œuvres de fiction
  • Guy Sajer, Le soldat oublié, Robert Laffont, 1967, (Histoire d'un engagé volontaire franco-allemand)
  • Georges Koestler, Adieu Galina, "Incorporé de force à dix-huit ans dans l'Armée allemande, un jeune Mosellan découvre sur le front russe la souffrance, l'horreur et l'amour", 1993.
  • Dorothée Piatek, Je marchais MALGRÉ MOI dans les pas du diable, Petit à Petit, 2006.

Liens externes

  • (fr) Gaël Moullec, « Alliés ou ennemis ? Le GUPVI-NKVD, le Komintern et les « Malgré-nous ». Le destin des prisonniers de guerre français en URSS (1942-1955). », dans Cahiers du monde russe, vol. 22, 2001, p. 667-678 (ISSN 1252-6576) [texte intégral] 
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