Léon Trotski


Léon Trotski
Léon Trotski
Bundesarchiv Bild 183-R15068, Leo Dawidowitsch Trotzki.jpg
Trotski en 1929.

Mandats
Commissaire du peuple pour les Affaires étrangères de la République socialiste fédérative soviétique de Russie
8 novembre 191713 mars 1918
Premier ministre Lénine
Prédécesseur Mikhaïl Terechtchenko
Successeur Gueorgui Tchitcherine
Commissaire du peuple pour l'Armée et les Affaires navales de la République socialiste fédérative soviétique de Russie
Mars 1918Juin 1923
Prédécesseur Nikolaï Podvoïski
Commissaire du peuple pour les Affaires militaires et navales de l'URSS
6 juillet 192315 janvier 1925
Premier ministre Lénine
Alexeï Rykov
Prédécesseur Nikolaï Podvoïski
Successeur Mikhaïl Frounze
Président du soviet de Petrograd
8 octobre 19178 novembre 1917
Biographie
Nom de naissance Lev Davidovitch Bronstein
Лев Давидович Бронштейн
Date de naissance 7 novembre 1879
Lieu de naissance Ianovka, Gouvernement de Kherson (Empire russe)
Date de décès 21 août 1940 (à 60 ans)
Lieu de décès Coyoacán, Mexico (Mexique)
Nationalité Soviétique
Parti politique Parti ouvrier social-démocrate de Russie
Parti communiste de l'Union soviétique
Opposition de gauche
Quatrième Internationale
Conjoint Aleksandra Sokolovskaïa,
puis Natalia Sedova
Profession Homme d'État
Religion Athéisme
Signature Leon Trotsky Signature.svg

Léon Trotski (ou Trotsky, voire Trotzky ou Trotzki[1] ; en russe : Лев Троцкий), de son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein (en russe : Лев Давидович Бронштейн), né le 7 novembre 1879 à Ianovka (Ukraine actuelle) et mort assassiné le 21 août 1940 à Mexico (Mexique), est un révolutionnaire et homme politique russo-soviétique.

Militant marxiste, du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) puis, à partir de l'été 1917, bolchevik, il est plusieurs fois déporté en Sibérie ou exilé de Russie, et est notamment président du soviet de Petrograd lors de la révolution russe de 1905. Principal artisan avec Lénine de la révolution d'Octobre (1917), il est le fondateur de l'Armée rouge et l'un des vainqueurs essentiels de la guerre civile russe de 1918-1921, ainsi que l'un des plus importants dirigeants du nouveau régime bolchevik.

Au cours de la guerre civile, il commande l'écrasement militaire de la Makhnovchtchina, qui, en 1921, sonne le glas de l'anarchisme en Russie soviétique, considéré comme « contre-révolutionnaire ».

Il s'oppose à la bureaucratisation du régime et à Staline en prenant la tête de l'Opposition de gauche ; Staline le fait finalement chasser du gouvernement (1924) et du Parti (1927), puis l'exile en Asie centrale avant de le bannir d'URSS (1929) et de le faire traquer et assassiner par le NKVD.

À la fois orateur, théoricien, historien, mémorialiste et homme d'action, il est aussi le fondateur de la IVe Internationale (1938), et l'inspirateur commun dont se réclament toujours un certain nombre de groupes trotskistes à travers le monde.

Sommaire

Biographie

La maison des parents de Trotski à Kherson.

Enfance

Trotski est le cinquième enfant de David Leontievitch Bronstein (russe : Давид Леонтьевич Бронштейн) (1843-1922) et d'Anne ou Annette Lvovna Bronstein née Jivotovskaïa (russe : Анна ou Анетта Львовна Бронштейн née Животовская). Il naît dans une famille de propriétaires terriens aisés d'un khoutor de colons juifs près du village Ianovka (russe : Яновка) dans le district d'Élisavetgrad de la goubernia de Kherson, dans le sud de l'Empire russe (actuellement village Béréslavka, raïon de Bobrinetsk, oblast de Kirovograd en Ukraine). Les parents de Trotski sont originaires de la goubernia de Poltava. Trotski, prénommé Léïba (russe : Лейба,hébreu : לאון), variante de Léon, parle dans l'enfance l'ukrainien, le russe, ainsi que le yidiche. Il étudie à l'école Saint-Paul d'Odessa, où il se distingue parmi ses camarades. Pendant ses études à Odessa (1889-1895), Trotski loge chez son cousin maternel Moïse Filippovitch Spenzer, propriétaire de l'imprimerie scientifique « Matézis » (russe : Матезис) et sa femme Fanni Solomonovna ; ce sont les parents de la poétesse Véra Inber.

En 1896, Trotski évolue dans un cercle de propagande révolutionnaire de Nikolaïev. Il ne tarde pas à abandonner ses études, renonçant à devenir un mathématicien, sous l'influence d'un groupe populiste[2].

L'engagement politique

Trotski en Sibérie, 1900.

Un temps tenté par les idées populistes, qui voient dans la paysannerie russe et ses fréquentes jacqueries le ferment de la révolution future, il adhère aux positions politiques sociales-démocrates (1896). Sous le pseudonyme de Lvov, Trotski participe à la création d'une organisation révolutionnaire, en particulier par la rédaction d'articles reproduits au moyen d'un hectographe et distribués à la sortie des usines.

En 1897, Trotski prend part à la création d'un « syndicat ouvrier du sud de la Russie ». En 1898, la police procède à des arrestations de masse durant lesquelles Trotski est arrêté. Il est transféré de prison en prison, d'abord à Nikolaïev puis à Kherson, et Odessa où il commence à étudier, dans les conditions que la prison lui permet. Trotski étudie les nombreux textes religieux à sa disposition à la bibliothèque de la prison, dont un certain nombre porte sur la franc-maçonnerie. Il s'initie également à la théorie marxiste à travers les écrits d'Antonio Labriola. Le rapprochement de Trotski du marxisme est probablement en partie lié à la relation qu'il lie avec la jeune marxiste Alexandra Lvovna Sokolovskaïa, l'une des anciennes dirigeantes du syndicat.

Trotski se marie avec elle en 1900 dans la prison de Moscou, pour éviter d'en être séparé, car il devait être envoyé en déportation en Sibérie à Oust-Kout. Ils ont deux filles. En déportation, Trotski établit le contact avec les agents de l'« Étincelle (Iskra) ». Sur recommandation de Gleb Maksimilianovitch Krjijanovski, qui lui donne son pseudonyme de « Plume » (russe : Перо), il intègre le groupe. Ne supportant plus l'enfermement devant sa tâche à accomplir, il réussit à s'évader en 1902, en laissant sa femme et ses filles derrière lui. Le passeport falsifié qu'il porte est au nom de « Troktski », d'après le nom d'un gardien de la prison d'Odessa, qu'il choisit peut-être pour dissimuler ses origines juives[3], et qu'il gardera comme pseudonyme. Sous cette fausse identité, il émigre alors vers l'Angleterre.

Premier exil

C'est à Londres qu'il rencontre Lénine dont il a entendu pour la première fois parler en 1900 et dont il a commencé à lire le traité politique Que faire ? peu avant son évasion de Sibérie. Lénine le fait entrer dans le comité de rédaction du journal Iskra (L'Étincelle), par cooptation ; il compte, par l'entrée de Trotski comme septième membre, aplanir le conflit entre les « anciens » (Plékhanov, Akselrod, Zassoulitch) et les « jeunes » (Lénine, Martov et Potressov).

Durant l'été 1903, au deuxième congrès du POSDR à Londres, qui voit la scission entre bolchéviques et menchéviques, Trotski soutient d'abord ardemment Lénine. Cependant, la proposition par Lénine d'un nouveau comité de rédaction (Plékhanov, Lénine, Martov ; seraient exclus Akselrod et Zasoulitch) pousse Trotski à se rallier aux menchéviques[4]. En septembre 1904, quand les positions des deux groupes divergent fortement, Trotski rompt avec les menchéviques et se rapproche de Parvus, séduit par son ambition de réunifier le parti et sa théorie de « révolution permanente » : analysant la situation dans les pays « arriérés » comme la Russie, il pronostique l'impossibilité d'une révolution « bourgeoise » apportant un régime démocratique et liquidant le féodalisme. Pour lui, la faiblesse de la bourgeoisie russe ne lui permettrait pas d'effectuer ces tâches et d'instaurer le capitalisme, et c'est la classe ouvrière qui devrait prendre en main la destinée du pays pour passer directement du féodalisme au socialisme, sans passer par le capitalisme. Dans le même temps, Trotski garde ses distances vis-à-vis de Lénine, lui reprochant ses méthodes autoritaires et son attitude, qu'il qualifie de « jacobine »[5]. Il conserve cette position intermédiaire mais isolée durant treize années, cherchant à fusionner les deux courants de la social-démocratie. Ce n'est qu'après la révolution de Février 1917 qu'il adhère au parti bolchevik et affirme que sa position conciliatrice d'alors était erronée.

En 1903 également, à Paris, Trotski épouse Natalia Sedova (russe : Наталья Седова[6]) mais le mariage n'est pas enregistré, puisque Trotski n'a pas divorcé d'Aleksandra Sokolovskaïa.

En 1905, Trotski rentre illégalement en Russie.

Président du soviet de Saint-Pétersbourg en 1905

En 1905, lors de la première révolution russe, il devient, à l'âge de 26 ans, vice-président puis président du soviet de Saint-Pétersbourg, soviet composé en majorité de mencheviks. Au cours de la répression de la révolution de 1905, en 1907, il est condamné avec quinze autres personnes à la déportation à perpétuité en Sibérie et déchu de ses droits civiques. Cependant, Trotski s'évade durant le voyage vers Obdorsk (actuellement Salékhard) et entame alors son second exil.

Nouvel exil

Fondateur du journal Pravda en 1912 à Vienne, où il fait par ailleurs connaissance avec Adolf Joffé, il se pose en défenseur de l'unité de l'ensemble des sociaux-démocrates, toutes tendances confondues, y compris les plus radicales. Cela lui vaut de vives tensions avec Lénine. Il organise, en août de la même année, une conférence pour l'unification, en réponse à la conférence de Prague ; mais les bolcheviks refusent d'y participer. Trotski quitte le « bloc d'août » peu de temps après.

La Première Guerre mondiale

Trotski et sa fille Nina, en 1915.

Au début de la Première Guerre mondiale, alors que la grande majorité des partis sociaux-démocrates de la IIe Internationale succombent au nationalisme et soutiennent leurs gouvernements respectifs dans la guerre (vote des crédits de guerre, et parfois participation gouvernementale), Trotski fait partie des socialistes qui continuent à dénoncer le caractère impérialiste de la guerre, avec entre autres Lénine, le parti bolchevik et les mencheviks internationalistes, la tendance de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dans le SPD en Allemagne (Ligue spartakiste), Pierre Monatte et Alfred Rosmer issus de la CGT ainsi que des minoritaires de la SFIO en France, le Parti socialiste de Serbie, le Sociaal-Democratische Partij des Pays-Bas, et la minorité du Parti social-démocrate d'Autriche autour de Max Adler. Il travaille un temps pour le quotidien Nache Slovo (« Notre Parole »), dont il est un collaborateur à Paris, tout en étant en relation avec l'organisation interrayons de Saint-Pétersbourg.

Le 5 septembre 1915, à l'initiative du socialiste suisse Grimm, se tient à Zimmerwald une conférence socialiste internationale contre la guerre, à laquelle participe Trotski et dont il est chargé de rédiger le manifeste. Avec celle de Kienthal qui se tient en 1916, Trotski contribue au rassemblement de ceux qu'on appelle alors les internationalistes ou Zimmerwaldiens et qui formeront pour la plupart en 1919 la IIIe Internationale, dite aussi Internationale communiste.

Arrêté, puis expulsé de France en septembre 1916, il est conduit à Irun, en Espagne. Là, il est arrêté par la police espagnole et embarqué de force avec sa famille pour les États-Unis. Installé à New York à partir de janvier 1917, il contribue au journal Novy Mir (« Nouveau Monde »).

Révolution russe de 1917

Léon Trotski arrivant en train à Petrograd en mai 1917.
Trotski avec Lénine et des soldats à Petrograd en 1921.

Après la révolution de Février 1917, Trotski décide de retourner en Russie en mai 1917. D'après Jennings C. Wise, ce serait grâce à l'aide du président américain Woodrow Wilson[7], qu'il obtient un passeport américain[8], qui lui permet d'arriver en Russie. Il est d'accord avec les « thèses d'avril » de Lénine, qu'il considère comme un signal de ralliement à ses propres idées de « révolution permanente ». Il a alors abandonné l'espoir de parvenir à une union générale de tous les courants, mais continue cependant à travailler sur la fusion de l'organisation interrayons et des bolcheviks.

Lorsque le congrès d'unification a lieu, en août 1917, il est arrêté et emprisonné par le gouvernement provisoire. Malgré sa détention, il est élu au Comité central par le congrès. Libéré suite au putsch avorté du Général Kornilov, il devient président du soviet de Petrograd en septembre et du Comité militaire révolutionnaire en octobre, devenant l'un des principaux dirigeants bolcheviks de la révolution d'Octobre. Il réorganise l'Armée rouge, qu'il a fondée le 23 février 1918, en instaurant la conscription en pleine attaque des pays occidentaux sur le territoire russe.

La nuit du 11 au 12 avril 1918, en période de Guerre civile russe et d'offensive des armées blanches, une action dirigée contre les anarchistes russes (qualifiés d'« anarcho-bandits ») par le pouvoir bolchévique dont Trotski s'occupe personnellement lui fera dire : « Enfin, le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l'anarchisme[9] ! »

Le 4 juin 1919, l'ordre n° 1824 du Conseil révolutionnaire militaire de la République, signé de la main de Trotski (ainsi que de Vatzétis, Aratoff et Kochkareff), ouvre de manière ouverte les hostilités à l'égard des insurgés makhnovistes. Leurs congrès y sont interdits et leurs participants menacés d'arrestation pour faits de haute trahison. Cet ordre fait suite à un télégramme de Dybenko qualifiant à tort le IIIe congrès de la région libre de Goulaï Polié de « contre-révolutionnaire » et s'inscrit dans une vaste campagne de propagande bolchévique consistant à discréditer les combattants de la Makhnovtchina. Trotski lui-même, dans le numéro 51 de son journal En route, écrit un violent article contre la Makhnovtchina[10], dans lequel il accuse le mouvement de n'être qu'une révolte camouflée de riches fermiers (koulaks). Ces attaques sont le prélude d'une lourde offensive de l'armée rouge contre les insurgés ukrainiens[11]. Les troupes de Trotski finiront par anéantir les makhnovistes, affaiblis par les assauts répétés des armées blanches de Wrangel, dans le courant de l'année 1921 et fusilleront un grand nombre de paysans de la région pour avoir soutenu l'insurrection.

Il occupe ensuite le poste de commissaire du peuple aux affaires étrangères jusqu'en 1918, duquel il démissionne après avoir signé les accords de Brest-Litovsk.

Il devient ensuite commissaire à la guerre de 1918 à 1925, durant la guerre civile. Il organise les opérations militaires et intervient sur tous les fronts à bord de son train blindé. En parallèle, il fait partie du Bureau politique de 1919 à 1927.

En 1920 (notamment lors du IXe congrès du parti), afin de pallier la situation économique catastrophique de l'URSS, Trotski propose la militarisation provisoire du travail : selon lui, cette mesure était rendue nécessaire par le contexte de la guerre civile et de la révolution mondiale. Il posait déjà cette alternative en 1917 : « Ou bien la Révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution[12]. » Dans cette vision, toute grève est considérée comme une désertion, et toute revendication est considérée comme une insubordination.

En mars 1921, il ordonne l'assaut de la citadelle insurgée de Kronstadt.

Trotski, personnage central de la propagande des deux camps, durant la guerre civile 
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La lutte contre la bureaucratie

La signature de Trotski.
Trotski lors de son assignation à résidence à Alma-Ata, en 1928. Il y chasse.

Il professa un antimaçonnisme politique dirigé particulièrement contre la franc-maçonnerie française[13]. En décembre 1922, dans un long discours au IVe congrès du Komintern, il dénonce l'idéologie de la franc-maçonnerie française, coupable de réunir les ennemis de classe et de vouloir substituer la tolérance à la lutte armée[14].

En 1923, Lénine et Trotski[réf. nécessaire], constatant la bureaucratisation du régime issu de la révolution, entrent en conflit avec la troïka[réf. nécessaire] Zinoviev-Kamenev-Staline. Dans son livre Cours nouveau, il analyse l'évolution du parti bolchevik et propose des mesures pour limiter la tendance à la bureaucratisation qui se fait jour, en assurant une plus grande démocratie au sein du parti.

La mort de Lénine en 1924 permet à la bureaucratie de s'imposer malgré la formation de l'opposition de gauche, dans laquelle Trotski s'allie avec des militants bolcheviks comme Timoteï Sapronov, l'économiste Evgueni Preobrajensky, Nikolaï Ossinski, Victor Serge, Christian Rakovsky, etc. Trotski se rapproche tactiquement, à partir de 1926, de Zinoviev et de Kamenev dans l'opposition unifiée et dirige avec eux un courant qui s'oppose à Staline.

Cette opposition lui vaut d'être exclu du parti le 12 novembre 1927 et d'être déporté à Alma-Ata. Selon Trotski, la bureaucratisation du régime est due à la situation particulière de la Russie : la révolution y a vaincu, mais dans un pays arriéré, isolé après l'échec des révolutions, épuisé par la guerre, manquant de tout, une couche bureaucratique s'est constituée sur la base de la ruine du pays. Staline finit par le faire expulser d'URSS en 1929, pendant que la répression s'abat sur ses partisans, qui sont envoyés au Goulag. Durant cet exil, il écrit de nombreux ouvrages et continue à militer pour le communisme et la révolution internationale. Il crée en 1930 l'opposition de gauche internationale.

L'historien Robert Service a démontré que l'opposition entre Trotski et Staline ne fut pas aussi radicale que le prétendent les trotskistes. Leurs divergences concernant l'industrialisation de la Russie ou la conduite à adopter face aux milieux agricoles étaient une affaire d'opportunité plutôt que de principes, Trotski n'ayant jamais rechigné à employer des manières autoritaires en ces domaines[15].

Expulsé d’URSS

En février 1929, Trotski est conduit à Constantinople où il remet aux autorités turques une lettre déclarant qu’il est venu contre son gré, après quelque temps passé dans l’ambassade soviétique il effectue plusieurs déménagements et finit par être placé en résidence surveillée sur l’île de Büyükada de l’archipel des îles des Princes (Prinkipo) au large de Constantinople. Il publie un bulletin mensuel d’opposition en langue russe dès juillet 1929. En avril 1930, il organise une conférence qui déboucha sur la mise en place d’un secrétariat international provisoire de l’opposition communiste. Après quatre années passées en Turquie, il séjourne en France de juillet 1933 à juin 1935, puis expulsé à nouveau, il trouve refuge en Norvège. Son fils Sergueï Sedov, resté en URSS, sera tué au cours des Grandes Purges staliniennes des années 1930, de même que son gendre Platon Ivanovitch Volkov et sa belle-mère Alexandra Sokolovskaïa. La fille de Trotski, Zinaida Volkova, sera autorisée en 1931 à le rejoindre, en emmenant son fils, mais en laissant sa fille derrière elle en URSS. Le petit-fils de Trotski ne reverra sa sœur que plusieurs décennies plus tard, peu de temps avant le décès de cette dernière[16].

Intermède en Corrèze ?

Pendant son séjour en France, une fausse information, diffusée aux derniers jours de 1934, sous la plume de Georges Lecomte, membre de l’Académie française, s’est peu à peu transformée en rumeur : Trotski aurait alors trouvé refuge en Corrèze (région qui « renferme », selon l’auteur, « un matériel destiné à armer les réfugiés espagnols, lesquels entraînent des troupes du Front social au maniement révolutionnaire »), et notamment dans la ville de Tulle, dont la manufacture d’armes intéresserait particulièrement le révolutionnaire en exil. Et Georges Lecomte de révéler que cet « indésirable » « abandonne deux fois par mois sa retraite pour venir, au vu et au su du gouvernement, converser avec Blum, Bergery, Doriot et les fusilleurs du 6 février ». Il tient avec eux des « réunions où l’on élabore un coup de force contre la Patrie ». On verra d’ailleurs réapparaître ce « ragot » dans divers ouvrages, notamment dans les Secrets de Jeunesse d’Edwy Plenel[17].

Le seul élément vrai dans ce récit, qui ressuscite le mythe du complot judéo-bolchévico-maçonnique, est qu’il y a dans la région quelques dizaines d’ouvriers anarchistes espagnols rescapés de la répression sanglante qui a décimé la grève générale des mineurs des Asturies en octobre 1934 et qui ne se livrent à aucun maniement d’armes. L'affaire agite pourtant les représentants du pouvoir[18]. Gilbert et Yannick Beaubatie, respectivement historien et philosophe, ont retracé, dans un ouvrage intitulé Trotsky en Corrèze[19], la « généalogie » de cette « rumeur ».

La création de la IVe Internationale

Tableau de Diego Rivera représentant Trotski tenant le drapeau rouge de la IVe Internationale, 1934.
Trotski en compagnie de camarades américains à Mexico, peu avant son assassinat, 1940.

Toute sa vie, Léon Trotski continue à défendre les acquis de la révolution russe et l'« État ouvrier » qui en est issu, tout en dénonçant ce qu'il appelle une monstrueuse dégénérescence bureaucratique. Selon lui, la bureaucratie russe est une couche sociale parasitaire qui étouffe le pays en prélevant une part des richesses et dont Staline est le représentant politique et le défenseur.

Devant la montée du fascisme en Italie, puis du nazisme en Allemagne, il préconise la constitution de fronts uniques de la part de toutes les organisations ouvrières, malgré leurs divergences. Il n'est pas écouté et la politique de Staline aboutit à l'écrasement de la puissante mouvance communiste allemande[réf. nécessaire]. Après 1934, Staline finit par imposer la création de Fronts populaires.

Avec la révolution espagnole, les partisans de l'opposition sont massacrés par milliers. Les procès de Moscou se tiennent en août 1936 et aboutissent à l'exécution des principaux accusés ; il en fut l'un des rares absents. Accompagné par le policier norvégien Jonas Lie, il quitte la Norvège le 19 décembre 1936, pour se réfugier au Mexique grâce à l'appui du président mexicain Lazaro Cardenas qui lui offre l'asile politique, où il débarque le 9 janvier 1937. Le 11 janvier, il s'installe avec son épouse Natalia Sedova chez le couple de peintres Diego Rivera et Frida Kahlo dans leur « Maison bleue ». Il a une liaison passionnée avec Frida, âgée de 29 ans, qui lui dédie un tableau, Autoportrait dédié à Léon Trotsky. Il se brouillera avec Rivera en mars 1939 et s'installe dans une maison proche, calle Viena.

Les travaux de Trotski quant à l'organisation de l'opposition de gauche débouchent sur la création de la IVe Internationale le 3 septembre 1938 avec 25 délégués représentant 11 pays. À son activité militante peut être associée celle de son fils Lev Sedov.

Assassinat

Stèle funéraire à Mexico.

Trotski est mortellement blessé le 20 août 1940 à Mexico, dans le quartier de Coyoacán, d'un coup de pic à glace à l'arrière du crâne par un agent de Staline (Jacques Mornard ou Franck Jackson, de son vrai nom Ramón Mercader)[20]. Son meurtrier est arrêté par Joseph Hansen et Charles Cornell, deux militants américains qui lui servaient de gardes du corps et de secrétaires. Ce dernier est présent au moment du meurtre mais ne réussit pas à l'empêcher. Ramón Mercader sera par la suite remis à la police mexicaine et condamné à vingt ans de réclusion, peine maximale alors en vigueur au Mexique et sera décoré de l'ordre de Lénine en URSS. 300 000 personnes assistent à l'enterrement de Trotski, où des membres politiques de l'État mexicain sont présents.

Sachant que les agents de Staline arrivaient pour l'assassiner, il aurait vu sa femme dans le jardin et aurait écrit « La vie est belle »[21].

Avant de succomber à ses blessures, Trotski peut encore confier : « Dites à nos amis : je suis sûr de la victoire de la IVe Internationale[22]. »

Postérité

Pas de réhabilitation en URSS

Contrairement à d'autres victimes de Staline, Léon Trotski n'a jamais été officiellement réhabilité par les autorités de l'URSS, bien qu'il ait été autorisé d'honorer à nouveau son nom au moment de la Glasnost, à la fin des années 1980[16]. En 1987, Mikhaïl Gorbatchev continuait d'attaquer le rôle historique de Trotski[23].

La mouvance trotskiste

Article connexe : Trotskisme.

Les nombreux mouvements membres de la Quatrième Internationale se réclament toujours de la pensée de Léon Trotski, bien que leurs positions politiques soient loin d'être homogènes, l'héritage de Trotski étant revendiqué de manière contradictoire[24].

La vision critique de Boris Souvarine

Boris Souvarine avait pris dans les années 1920 la défense de Trotski contre Staline. Plusieurs décennies plus tard, il se montrait cependant très critique à l'égard de Trotski et considérait que « Trotski a contribué à forger avec Lénine le mythe néfaste de la « dictature du prolétariat » et le dogme funeste de l'infaillibilité du Parti, au mépris des idées réelles de Marx invoquées à tort et à travers. Tous deux, ivres de leurs certitudes doctrinales, juchés au sommet de la pyramide bureaucratico-soviétique, ont méconnu ce qui s'élaborait aux niveaux inférieurs, faisant preuve d'une inconscience qui a livré à Staline tous les leviers de commande. »[25]

La biographie d'Isaac Deutscher

Bien qu'ayant rompu avec Trotski en 1938, l'historien Isaac Deutscher entame en 1954, une biographie monumentale de ce dernier en trois volumes (Le Prophète armé, Le Prophète désarmé, Le Prophète hors-la-loi), basée sur les archives personnelles du révolutionnaire russe à l'Université Harvard ; elle est achevée en 1963. À propos de Trotski, Deutscher reconnaît avoir un point de vue mêlé de « sympathie » et de « compréhension », même s'il le souhaite « aussi loin de celui du procureur que de celui de l'avocat »[26]. Sa longue biographie de Trotski prend parfois des accents lyriques : la vie du « prophète » est présentée comme à la fois héroïque et tragique. Deutscher s'est emparé dans son œuvre de la vision trotskiste d'une « contre-révolution » menée par Staline en Union soviétique. Il considère que l'autobiographie de Trotski intitulée Ma vie « est aussi scrupuleusement véridique que peut l'être un ouvrage de ce genre. » Il nuance cependant : « elle n'en est pas moins une apologie, rédigée dans le feu de la bataille perdue que son auteur menait contre Staline[27]. »

Œuvres

Photo d'identité judiciaire prise par la police secrète tsariste (circa 1900).
  • Bilan et perspectives (1905). D'après l'édition russe de 1919 : « Le caractère de la révolution russe, telle fut la question fondamentale par rapport à laquelle, selon la réponse qu'elles y apportaient, se regroupèrent les diverses tendances idéologiques et les organisations politiques du mouvement révolutionnaire russe. »
  • L'Internationale communiste après Lénine (ou le grand organisateur des défaites) (1928) – Trotski explique comment et pourquoi le développement de la bureaucratie en URSS a provoqué l'échec du prolétariat dans toutes les parties du monde à partir de 1923, et en même temps pourquoi elle s'est nourrie de ces échecs.
  • La Révolution permanente (1928-1931).
  • Histoire de la révolution russe (1930) – « L'histoire de la révolution est, avant tout, le récit d'une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées ».
  • Ma vie (1930) - Autobiographie.
  • L'Internationale communiste après Lénine (1930).
  • La Révolution permanente (1931).
  • Histoire de la Révolution russe (1932-1933).
  • La Jeunesse de Lénine (1936) – biographie.
  • La Révolution trahie (1936) – critique de la nature du pouvoir en URSS.
  • Programme de transition (1938).
  • Leur morale et la nôtre (1938).
  • Staline (1946).
  • Journal d'exil (1960).

Notes et références

  1. Aucun consensus n'existe, parmi les auteurs en général et parmi les spécialistes, sur l'orthographe française à employer. La graphie Trotski, qui est conforme à la transcription du russe la plus couramment utilisée, notamment dans wikipédia française, est employée par Hélène Carrère d'Encausse (on en trouve des exemples dans ses ouvrages Lénine, Staline l'ordre par la terreur), François Furet (Le passé d'une illusion), Martin Malia (La tragédie soviétique), Boris Souvarine (Staline, aperçu historique du communisme), Stéphane Courtois (Le livre noir du communisme), dans l'ouvrage collectif Le siècle des communismes et dans des dictionnaires comme l'encyclopédie Larousse. L'orthographe Trotsky, employée par l'intéressé lui-même dans ses textes rédigés en français, est, quant à elle, utilisée par Nicolas Werth (Histoire de l'Union soviétique), Gilles Martinet (Les Cinq communismes), Pierre Naville (Trotsky vivant), Archie Brown (The Rise and fall of communism) ou François Fejtö (Histoire des démocraties populaires). Elle figure par ailleurs sur les éditions françaises de ses ouvrages, comme Ma Vie ou L'Internationale communiste après Lénine et est en outre employée par ses biographes Pierre Broué, Isaac Deutscher, Robert Service, Victor Serge et Jean-Jacques Marie. Archie Brown signale, en langue anglaise, les variantes Trotskiy ou Trotskii, cette dernière étant utilisée par des textes de la Bibliothèque du Congrès. Brown précise avoir choisi d'utiliser la forme Trotsky car celle-ci est la plus répandue en anglais (Archie Brown, The Rise and Fall of Communism, Vintage Books, 2009, p. 11).
  2. Léon Trotsky, Ma vie, 1929, chapitre 6
  3. Max Eastman, Leon Trotsky: The Portrait of a Youth, chapitre 8.
  4. Le prophète armé, I. Deutscher (Modèle:Lang-ru: Вооруженный пророк, И. Дойчер), 2006, p 90
  5. Trotsky, Nos tâches politiques, 1904.
  6. (ru) Vladimir Volkov, « Женщина в русской революции — Письма Натальи Седовой к Льву Троцкому » [« Jenchtchina v rousskoï revolioutsi – Pisma Natali Sedovoï k Lvou Trotskomou »], World Socialist Web Site, 10 juin 2003.
  7. (en) « Woodrow Wilson and a Passport for Trotsky »
  8. Jennings C. Wise, Woodrow Wilson: Disciple of Revolution, Paisley Press, New York, 1938.
  9. Voline, La révolution inconnue, livre 2, De l'anarchiste ukrainien.
  10. Cet article a été écrit par Trotski tandis qu'il était en route pour le front Sud où Denikine avait lancé son offensive (mai-août 1919). De nombreux écrits de Trotski au cours de cette période portent la mention En route. Ils furent avec d'innombrables autres documents, ordres aux diverses armées, etc., écrit dans son train blindé. En route était aussi le titre du journal publié par le train.
  11. Pierre Archinoff, L'histoire du mouvement makhnoviste, 1923 et Voline, La Révolution Inconnue, 1947
  12. Cité par Boris Souvarine dans L'observateur des deux mondes et autres textes, La Différence, 1982, p. 154.
  13. http://www.trotsky-oeuvre.org/22/11/221125.html Communisme et franc-maçonnerie, 1922
  14. Article « Russie, XIXe siècle » in Encyclopédie de la franc-maçonnerie, Le Livre de poche, p. 775
  15. Trotski déboulonné , Marianne, 18 septembre 2011.
  16. a et b (en) « Trotsky’s Grandson in Moscow – A Conversation with Esteban Volkov », sur le site marx.org.
  17. Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, Stock, Paris, 2001, p. 239.
  18. Le quotidien Le Jour envoie un de ses collaborateurs sur les traces de l’ancien chef de l’Armée rouge. Une information laisse entendre qu’après avoir erré quelque temps entre Brive et Tulle (où se trouve la manufacture d’armes), Trotski aurait trouvé asile « dans la commune de Rosiers d’Égletons dans une petite maison bourgeoise isolée » que le journaliste finit par dénicher et qui se révèle « inhabitée depuis plusieurs mois ». Un autre journal envoya pourtant un correspondant à la recherche de la maison d’Égletons où « disait-on, Trotsky menait joyeuse vie », et ne trouve rien ni personne. Le journaliste du Jour conclut : « Trotsky, que l’on croit voir partout en Corrèze, est peut-être à cent lieues mais les conversations vont leur train ».
  19. Ouvrage publié aux éditions Le Bord de l'eau en 2007.
  20. Pavel & Anatoli Soudoplatov, Missions spéciales : mémoires du maître-espion soviétique Pavel Soudoplatov, Éditions du Seuil, 1994.
  21. La Vie est belle de Roberto Benigni
  22. Michel Lequenne, « Trotski et trotskisme », Encyclopædia Universalis
  23. « A review of two Trotski biographies by Geoffrey Swain and Ian Thatcher » - World Socialist Website, 9 mai 2007
  24. Documentaire L'Extrême Gauche en France : le poids de l'héritage, France 5, 11 mai 2009.
  25. Article « Staline : pourquoi et comment ? », revue Est et Ouest, 1er novembre 1977, reproduit dans le recueil Chroniques du mensonge communiste, Commentaire/Plon, 1998, p. 134
  26. Isaac Deutscher, Trotsky I. Le prophète armé, coll. 10/18, 1962, p. 11.
  27. Ibid., p. 10.

Bibliographie

Films

Romans

Annexes

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