Anarcho-syndicalisme
Drapeau du syndicalisme libertaire.

L'anarcho-syndicalisme ou anarchosyndicalisme est un syndicalisme basé sur les principes de fonctionnement de l'anarchisme (autogestion, libre fédéralisme, démocratie directe, mandatés élus temporairement et révocables, etc).

En d'autres termes, le militant anarchosyndicaliste pose le syndicat comme forme d'organisation des travailleurs, et refuse le principe de parti, d'association ou de regroupement corporatiste. Le syndicat est alors la structure qui permet aux classes opprimées de s'organiser à la base et de mener la lutte selon les choix des individus regroupés en collectifs et non selon des directives hiérarchiques données par un bureau politique (en d'autre termes, du bas vers le haut et non du haut vers le bas).

Sommaire

Contexte et apparition du terme

Le syndicalisme révolutionnaire est apparu vers la fin du XIXe siècle, marquant certaines des pages essentielles de l'histoire du mouvement ouvrier. Il est l'un des courants fondateurs de la CGT française au tournant du siècle, avec de nombreux militants anarchistes comme Émile Pouget, rédacteur en chef de la revue Le Père Peinard, ou Fernand Pelloutier, fondateur des Bourses du travail. Après la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchévique, la CGT se scinde en 1921, une partie créant la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) qui appuie les bolcheviques.

Or, le terme même d'« anarcho-syndicalisme » n'apparaît qu'au Congrès, fondateur, de Saint-Etienne de la CGTU, en 1922, lorsque celle-ci discute de son adhésion à l'Internationale syndicale rouge (ISR) [1]. Alexandre Lozovski, secrétaire général de l'ISR, utilise en effet ce néologisme pour ridiculiser les « minoritaires » de la Commission exécutive, opposés à Gaston Monmousseau et accusés de « scissionnisme » et de collusion avec la CGT[1]. Au même moment, tentant de rejeter les « minoritaires » opposés à l'adhésion à l'ISR bolchevique du côté de la CGT, et ainsi de créer le clivage réformistes/révolutionnaires, Lozovski parle d'« anarcho-réformisme »[1]. Cette conjonction, entre l'« anarcho-syndicalisme » et l'« anarcho-réformisme », est à nouveau théorisée, l'année suivante, par Andrés Nin, secrétaire général adjoint de l'ISR, qui se réclame du « communisme » et du « syndicalisme révolutionnaire » contre l'« anarchisme », peu ou prou assimilé au socialisme utopique[2]. L'une des clefs du conflit, à ce moment, réside dans le refus tactique de la minorité à poursuivre « la grève pour la grève », tandis que les futurs bolcheviques misent au contraire sur une intensification de la grève révolutionnaire[1].

L'anarcho-syndicalisme dans l'entre-deux-guerres

L'anarcho-syndicalisme devient un des courants importants du syndicalisme français, en réaction à la montée en puissance du Parti communiste français durant les années 1930, au sein de la CGT-U. Il en résultera une scission et la création par des militants syndicalistes purs (anarchistes) et des syndicalistes révolutionnaires d'une éphémère Confédération générale du travail - Syndicaliste révolutionnaire, dont la Charte fonde l'anarchosyndicalisme français. Cette organisation regroupera environ 2000 adhérents selon un de ses animateurs, Paul Lapeyre (interview pour la revue anarchiste Les Œillets rouge en 1986). La CGT-SR, interdite en 1939, ne survivra pas à la Seconde Guerre mondiale, ses adhérents rejoignant la CGT en 1945, préparant la fondation de Force ouvrière ou créant la CNT française (Confédération Nationale du Travail).

Mais l'heure de gloire européenne de l'anarchosyndicalisme est espagnole : c'est en 1936, lors de l'insurrection des militaires franquistes et des milices d'extrême droite que la CNT espagnole, confédération anarchosyndicaliste forte de deux millions d'adhérents, lance un vaste mouvement de collectivisation des terres et des industries dans les zones qu'elle contrôle. Les militants de la CNT sont parmi les premiers à se rendre au front et à donner un coup d'arrêt à l'avancée des troupes franquistes, côte à côte avec les soldats restés fidèles à la république et des militants marxistes. La suite de la guerre verra l'affaiblissement de la CNT face aux manœuvres hégémoniques du parti communiste stalinien, et la fin de la guerre en 1938 verra une répression brutale s'abattre sur les militants espagnols, pour beaucoup contraints de se réfugier en France. Ces derniers formeront la base des maquis anarchistes du sud de la France, et seront à l'origine de la création en 1946 de la CNT française.

Le mouvement anarchosyndicaliste (ou plus exactement anarchiste ouvrier) a également eu une influence prépondérante en Amérique Latine, où il est à l'origine du mouvement syndical dans de nombreux pays. En Argentine, la FORA a représenté un organisation de masse capable d'inquiéter l'État et le patronat, avant d'être laminée par une répression féroce.

Confrontés à l'omniprésence de militants marxistes dans les milieux syndicaux, l'anarchosyndicalisme n'arrivera jamais à retrouver l'influence idéologique dont il jouissait au début du siècle ; quoique ces dernières années, on assiste à un retour en force des idéologies autogestionnaires, antiautoritaires et anticapitalistes dans les discours militants.

Pratiques et idéologie de l'anarcho-syndicalisme

Le thermomètre des salaires (1896)

Les militants anarchosyndicalistes ont théorisé nombre de pratiques syndicales. S'ils ont beaucoup réfléchi sur la grève générale comme moyen pour la classe ouvrière de se réapproprier ses outils de production, ils ont aussi popularisé l'action directe (occupations, piquets de grève), le sabotage[3] (refus de produire des marchandises de qualité, et boycott par les prolétaires des produits en question) comme moyens d'action, ainsi que, dans certains cas, la réappropriation directe des richesses produites.

Prônant l'antiautoritarisme et le libre choix des travailleurs en lutte quant aux modalités de l'organisation et du suivi des conflits, et refusant toute idée d'État, fut-il prolétarien, les anarchosyndicalistes (et les anarchistes en général) se sont très souvent trouvés férocement opposés aux militants d'obédience marxiste.

Un principe majeur de l'anarchosyndicalisme est de lier fortement la lutte contre les formes d'exploitation et d'aliénation dans la société actuelle avec l'objectif visé de construire une société communiste libertaire. En d'autres termes, l'anarcho-syndicalisme en tant que théorie et pratique, intègre une vision d'un projet politique global. Ce lien fort entre anarchosyndicalisme et communisme libertaire se traduit par une identité de principes et de pratiques : démocratie directe, rotation des tâches, anti-autoritarisme, solidarité, fédéralisme. On observe cependant, à des titres divers selon les organisations qui se réclament de l'anarcho-syndicalisme, des écarts entre ces principes et les pratiques concrètes. Dans certains cas, l'écart devient si grand, l'attachement à certains de ces principes si faible, que l'identité "anarcho-syndicaliste" ou encore "anarchiste" est régulièrement niée : un travail de redéfinition identitaire et généralement stratégique est alors à l'œuvre.

À la différence du courant industrialiste nord-américain (les IWW principalement, souvent qualifiés à tort d'anarcho-syndicalistes alors que l'industrialisme se veut a-idéologique), le courant européen et d'Amérique latine s'est orienté vers une démarche globaliste : ses militants ont étendu leur réflexion et leurs pratiques dans de nombreux domaines, bien au-delà de la stricte (et nécessaire selon eux) action syndicale : éducation, formation, bibliothèques, libération sexuelle, etc.

Les militants anarchosyndicalistes escomptent mettre en œuvre un tel projet politique dès qu'un rapport de forces favorable permet d'enclencher un processus révolutionnaire.

L'essentiel des anarchosyndicalistes est organisée au niveau international au sein de l'Association internationale des travailleurs (AIT), reconstruite en 1922 et héritière de la Première Internationale du même nom: Association internationale des travailleurs.

Depuis le début des années 1990, l'AIT a connu un renouvellement : les groupes qui se sont éloignés des positions anarchosyndicalistes au profit de tactiques syndicalistes révolutionnaires (au sens marxiste du terme) ont été exclus (CNT dite Vignoles en France, groupe de Rome de l'USI Italienne). Mais elle a été rejointe par de nouveaux groupes, notamment d'Europe de l'Est (Russie, Tchéquie, Slovaquie) et ce quelques années à peine après le Chute du mur de Berlin. Après le congrès de 2000, ce redéploiement, timide mais réel se confirme (Serbie, Brésil, etc ... )

En France, il existe depuis 1993 deux organisations dénommées "CNT", mais une seule est reconnue comme section de l'AIT (depuis le congrès de décembre 96) et s'intitule "CNT-AIT".

Aujourd'hui le mouvement anarchosyndicaliste se développe en France, on doit par exemple citer la CNT française, parfois appelée CNT-Vignoles, mais aussi des organisations de taille plus modestes comme l'Union des Anarcho-Syndicalistes (UAS - composante du parti des travailleurs trotskiste), le Syndicat intercorporatif anarchosyndicaliste (SIA) et le Groupement d'Action et de Réflexion AnarchoSyndicaliste (GARAS).

Sur le plan international, la CGT espagnole (CGTe), La CNT espagnole, la SAC suédoise, le groupe de Rome de l'USI en Italie, les Industrial Workers of the World ou IWW essentiellement dans les pays anglo-saxons, se revendiquent également - au moins partiellement - de l'anarchosyndicalisme.

La CNT-AIT quant à elle cherche à réinterprêter l'anarchosyndicalisme à la lumière de l'apport d'autres courants (situationnisme, communisme de conseil, anarchisme ouvrier de la FORA?, autonomie populaire etc...) [4]

Notes et références

  1. a, b, c et d Sylvain Boulouque, « Le procès d'intention, une autre pédagogie collective: le cas du syndicalisme unitaire », p.141-163 in Emmanuel Le Roy Ladurie (dir.), Les Grands Procès Politiques, éd. du Rocher, 2002. Bouloque cite tout particulièrement Daniel Colson, Anarcho-syndicalisme et communisme à Saint-Etienne, Saint-Etienne Lyon, Centre d'études foréziennes et ACL, 1986, p.19-27
  2. Sylvain Boulouque, « Le procès d'intention, une autre pédagogie collective: le cas du syndicalisme unitaire », p.141-163, op. cit., qui cite Andrés Nin, Les Anarchistes et le mouvement syndical, Petite Bibliothèque de l'ISR, 1924, rédigé en 1923, p.4, 6 et 20.
  3. Cette technique fut théorisée par Emile Pouget dans une brochure largement diffusée et récemment rééditée : Le sabotage, 1913, Mille et une nuit, 2004. Notes et postface de Grégoire Chamayou et Mathieu Triclot.
  4. CNT AIT TOULOUSE Anarchosyndicalisme ! > L'anarchosyndicalisme questionné

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