Khatchkar
L’art des croix de pierre arméniennes. Symbolisme et savoir-faire des Khachkars *
UNESCO logo.svg Patrimoine culturel immatériel
de l’humanité
Khatchkar siroun khach (« belle croix »), XIIIe siècle, non loin de Dsegh[1]
Khatchkar siroun khach (« belle croix »), XIIIe siècle, non loin de Dsegh[1]
Pays * Drapeau d'Arménie Arménie
Région * Europe et Amérique du Nord
Liste Liste représentative
Fiche 00434
Année d’inscription 2010
* Descriptif officiel UNESCO

Un khatchkar, khachkar ou xač‘k‘ar (en arménien խաչքար, « pierre à croix », prononcé [χɑtʃkɑɹ]) est une pierre de commémoration gravée et une spécificité de l'art arménien, autrefois présente sur tout le territoire de l'Arménie historique et aujourd'hui particulièrement préservée en Arménie.

Depuis le 17 novembre 2010, « l’art des croix de pierre arméniennes. Symbolisme et savoir-faire des Khachkars » figure sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO.

Sommaire

Le khatchkar, « pierre à croix »

Étymologie

En arménien, le mot « xač‘k‘ar » (խաչքար) se décompose en « xač‘ », « croix » (խաչ), et « k‘ar », « pierre » (քար)[2]. Le nom signifie donc littéralement « croix-pierre » et se traduit « croix sur pierre »[3] ou « pierre à croix » (la fréquente traduction « croix de pierre » est en réalité fautive, un khatchkar n'ayant généralement pas la forme d'une croix)[2].

Définition

Type de sculpture semblant « le plus caractéristique de l'Arménie »[4], et en tout cas typique de l'art arménien[5], les khatchkars sont des « stèles de forme arquée ou rectangulaire [...] sculptées d'une ou de plusieurs croix accompagnées souvent d'un décor ornemental, parfois de figures humaines et d'inscriptions »[3]. Les ornements de la stèle, situés sur une seule face orientée vers l'ouest[6], sont sculptés en bas-relief[7]. La pierre utilisée est en principe une pierre locale[6] et relativement tendre : tuf, basalte, andésite, felsite, grès[8].

La hauteur d'un khatchkar varie en général entre 1,5 et 2 mètres ; on relève toutefois des exemplaires pouvant s'élever à 6 mètres (cas de deux khatchkars de 1194, Aprank, région d'Erzenka, l'actuelle Erzincan[Note 1]). La largeur équivaut quant à elle dans la plupart des cas à environ la moitié de la hauteur du khatchkar ; les khatchkars de Djoulfa (Nakhitchevan) font cependant exception : leur hauteur équivaut en général au triple de leur largeur[7].

Deux types particuliers de khatchkars se distinguent de la norme par leur forme :

  • la forme tewawor xač‘ : la stèle revêt alors l'apparence d'une « croix aux bras libres »[9] ;
  • la forme ormnap‘ak xač‘ (« croix sertie de maçonnerie ») ou xač‘k‘aramatuṙ (« chapelle-khatchkar ») : le ou les khatchkars sont encastrés dans des espèces de petites chapelles[7].

Les khatchkars sont :

  • soit dressés, dans la majorité des cas posés sur un socle et fixés à l'aide d'un tenon[7], le tout sur un piédestal ou non, en pleine nature ou à proximité d'un lieu de culte ;
  • encastrés à même les murs d'un tel lieu ;
  • rupestres, c'est-à-dire directement sculptés à même la roche[2].


Chapelle-khatchkar,
XIIIe siècle, Byurakan (Atavazik)[10].
Khatchkar dressé sur piédestal, XIIIe siècle, gavit, monastère de Sanahin[11].
Khatchkar encastré (probablement XIIIe siècle), Sourp Hripsime, Etchmiadzin.
Khatchkar rupestre, église des Prochian, 1283, monastère de Geghard[12].

Fonction

Les khatchkars remplissent essentiellement trois types de fonction :

  • une fonction votive : le khatchkar est alors une prière pour le salut de l'âme du donateur, voire de ses parents — la formule typique est « cette croix a été élevée en intercession auprès de Dieu pour [le salut de l'âme de] X… et de ses parents » ;
  • une fonction commémorative, plus rare : le khatchkar rappelle une fondation, une construction, une victoire militaire, etc. ;
  • une fonction apotropaïque, encore plus rare : le khatchkar, alors appelé tsaman[13], sert de protection ou de protestation contre les démons ou les catastrophes naturelles[2].

Les khatchkars isolés peuvent également être utilisés comme des bornes, pour un terrain, une route ou une frontière[14].

Symbolique

La symbolique du khatchkar est issue de l'époque à laquelle il apparaît en Arménie : le khatchkar est « la quintessence de sa christologie »[7], dont la définition se stabilise au VIIIe siècle sous le Catholicos Hovhannès III d'Odzoun[9]. La nature divine du Christ est alors mise en avant, ce qui a pour conséquence la non-représentation de sa mort ; la croix n'est alors pas « l'instrument du supplice du Christ [...] l'image du bois sur lequel il a été crucifié », mais « un arbre de vie, le symbole de la victoire sur la mort »[15]. En tant que stèle dressée, « cette construction en verticale symboliserait le passage du flux vital, souffle de vie[16]... »

Selon les mots de Jean-Pierre Mahé :

« La croix figure les arbres fabuleux du paradis, l'arbre de vie et l'arbre de science, à quoi voulut goûter Adam, mais aussi le trône très glorieux où le Christ, nouvel Adam, fut élevé et suspendu comme fruit de la connaissance du Père. Les racines de cet arbre ne sont pas figées dans la terre, elles remontent au contraire vers le ciel, elles se chargent de grappes de raisin et de grenades, fruit eucharistique et gage d'immortalité[17]. »

« Représentation aniconique de l'emblème du Christ », cette croix (latine, donc paradisiaque[15]) n'est alors plus xač‘ (« croix ») mais nšan, un « Signe [...] céleste et rayonnant »[4].

Par ailleurs, dans la croyance populaire, un khatchkar contient une parcelle de la Vraie Croix[2].

Histoire

L'histoire de l'art des khatchkars est généralement divisée en quatre périodes : la période des origines, incertaines, du IVe au IXe siècle, celle de la création et de la formulation, du IXe au XIe siècle, celle de l'achèvement et de la perfection, du XIIe au XIIIe siècle, et enfin la période finale, du XIVe au XVIIe (voire XVIIIe) siècle[18].

Origines ?

Les khatchkars se voient parfois inscrits, principalement par les auteurs formés à l'époque soviétique, dans une tradition remontant à la préhistoire : ils seraient ainsi les descendants d'une lignée remontant aux pierres dressées, comme celles de Zorats Karer, en passant par les pierres vishap (pierres « dragon » des pentes de l'Aragats ou dans le Gegham)[19], par les stèles urartéennes, sur lesquelles des croix ont parfois été ajoutées, par les stèles chrétiennes de l'époque pré-arabe[6],[20] et par les colonnes, comme celles d'Odzoun, de la même période[9].


Pierres dressées de Zorats Karer.
Vishap sur les pentes de l'Aragats.
Croix sur une stèle urartéenne, musée de Van.

Même si ces deux derniers exemples ont pu jouer un rôle dans l'apparition des khatchkars[6] lorsque l'Arménie s'affranchit de la présence arabe à la fin du IXe siècle, les khatchkars résultent plus probablement de la combinaison de deux phénomènes, l'un général (stèles de pierre) et l'autre chrétien mais spécifiquement arménien[20].

Création et formulation

Cette période, qui s'étend du IXe au XIIe (ou fin XIe) siècle, est la période de la formulation des principes fondamentaux, qui ne varient guère plus par après[7].

Les premiers khatchkars sont apparus au IXe siècle, pendant la renaissance arménienne suivant la libération du joug arabe sous les Bagratides[21]. Leur origine est située en Siounie occidentale (actuel Gegharkunik), mais ils se répandent très vite dans tout le pays, avant d'ultérieurement connaître une certaine régionalisation[20]. On présente souvent le khatchkar élevé à Garni en 879 par la reine Katranide, épouse du roi Achot Ier et elle-même originaire de Siounie occidentale, comme le plus ancien khatchkar daté[20]. Il existe cependant un khatchkar daté de 876 (Hortun, région d'Ararat)[6].

Au début, les stèles sont massives et dotées d'une ornementation simple[21]. La partie supérieure est généralement ovale ou arrondie, mais des khatchkars à la partie inférieure ovale sont connus, tout comme un unique khatchkar circulaire (1,80 m, Talin) ; ce n'est qu'au Xe siècle que la forme entièrement rectangulaire s'impose, et que dans la seconde moitié du XIIe siècle que la partie supérieure s'incurve en une corniche, peut-être à des fins de protection des ornements[6].

Le décor se résume à l'origine à une croix centrale à partir du pied de laquelle se développent, de chaque côté, deux feuilles[22]. La croix, latine, a des bras évasés aux extrémités munies de boules, qui se transforment en trèfles du Xe au XIIe siècle, « accentuant ainsi l'allusion à la nature végétale du bois » ; au XIIe siècle, cette croix est entourée de deux croix de taille inférieure (un symbole vraisemblable du Golgotha), parfois même de deux de plus, dans les quadrants inférieurs[15]. Les deux feuilles ou branches de feuillage sont quant à elles le plus souvent unies par un lien au pied de la croix et se développent de manière symétrique en courbe ou volute, à l'extrémité orientée vers le centre de la croix ; une seconde paire est parfois développée vers le bas[23]. Cette paire peut dès le XIe siècle revêtir la forme dite « à bouquet », d'influence abbasside et vraisemblablement apparue pour la première fois au monastère de Horomos[24]. Sous le pied de la croix, on retrouve une hampe, un médaillon, voire un carré[23]. L'ensemble se voit enfermé dans un arc dès la fin du Xe siècle, le plus souvent en plein cintre mouluré reposant sur des colonnettes[25].


Khatchkar (996) provenant de Noradouz, Etchmiadzin[26].
Khatchkars anciens (voir en particulier celui de droite), devant le Séminaire théologique Gevorkian, Etchmiadzin.

Petit-à-petit, des motifs ornementaux[22] (grenade, raisin) puis géométriques[27] font leur apparition : dès le Xe siècle dans les écoinçons[15] et l'encadrement, puis, et de manière progressive à partir du XIe siècle, sur le fond de la stèle[25]. Les figures humaines sont quant à elles absentes jusqu'au XIIe siècle[28].

Apogée

C'est au XIIIe siècle que l'art des khatchkars « explose », de par leur nombre et de par la richesse de leur ornementation « qui, si elle est parfois excessive, n'en démontre pas moins l'habileté extraordinaire de certains sculpteurs »[29].

La forme rectangulaire de la stèle est la norme (les khatchkars cruciformes restent rares[30],[Note 2]), et la croix centrale ne change guère (cf. cependant infra)[29]. De nouveaux motifs apparaissent : les croix latérales sont parfois portées par des mains (voir le khatchkar du Louvre ci-dessous), voire des avant-bras, qui peuvent remplacer les deux feuilles[23]. Jusqu'au XVe siècle, les représentations figuratives se développent sur l'entablement : Christ en gloire entouré d'anges ou des quatre vivants, déisis, scènes des Évangiles, donateurs, etc.[31],[32]. Elles apparaissent également autour de la croix centrale au XIIIe siècle : la tête du Christ est représentée en haut de la croix et celle d'Adam en bas[28]. Le motif même de la crucifixion, sur la croix centrale, voit le jour mais reste cependant limité à quelques stèles à la fin du XIIIe siècle[33] ; une variante, dite Amenap‘erkič‘ (« Sauveur de tous »), n'est connue que par quatre kahtchkars des années 1270-1280, du nord du pays[32], et consiste en une représentation de la décrucifixion, avec Nicodème arrachant un clou, la Vierge, saint Jean et Joseph d'Arimathie[30],[Note 3]. La croyance populaire prête des vertus curatives à ce type de khatchkars et en a fait des espèces de sanctuaires[13].


Khatchkar, fin XIIe ‑ XIIIe siècle, Arinj, offert en 1976 par la RSS d'Arménie au Musée du Louvre[34].
Khatchkar Amenap‘erkič‘, 1273, galerie du monastère de Haghpat[25].
Khatchkar Amenap‘erkič‘ de Cugingöl, Vayots Dzor, 1279, préservé à Etchmiadzin[35].

Le pied de la croix, avec la paire de feuilles, est quant à lui désormais régulièrement lié par un anneau (« pied fleuri lié »), voire une boucle (« pied fleuri à boucle »), ou, de manière moins fréquente, par rien du tout (« pied fleuri désuni »)[29] ; il peut rarement disparaître pour être remplacé par un champ fleuri[30]. Toujours au XIIIe siècle, le bas du pied de la croix se développe encore : son relief devient bombé[23], en une sorte de globe crucifère[25] ; il peut également reprendre une représentation du défunt ou du donateur en cavalier chassant[32]. L'arc entourant la composition devient à la même période un arc brisé, voire plus tard en accolade[25] ou encore polylobé, avec parfois une disparition des colonnettes le soutenant[28].

De manière générale, la grande diversité du décor complique les tentatives de classification[29]. Des écoles du tournant des XIIIe et XIVe siècles peuvent cependant être distinguées : celle du Vayots Dzor (notamment à Noravank) avec Momik, caractérisée par « la minutie de l'exécution au trépan du décor de fond », celle de l'ArtsakhDadivank et à Gtichavank), au « matériau de choix (tuf à grain serré), [et au] décor de croix pattée sur champ de rinceaux à feuilles courbes avec sujets animés : Christ bénissant, anges volants »[30], ou encore celle du Gougark[36]. Au sud et à l'ouest, on retrouve l'école de Haute-Arménie, aux exemplaires mesurant jusqu'à 5 mètres et souvent ornés de paons[Note 1], celle du Rchtounik (sud du lac de Van), aux rinceaux et chaînes complexes influencés par la production turco-mongole d'Ahlat, celle du Vaspourakan au décor très schématique, ou celle du Bznounik (ouest du lac de Van), produisant des khatchkars dépassant souvent les 4 mètres[37],[Note 4].


Khatchkar dans le gavit du monastère de Geghard, sculpté en 1213 par Timot et Mkhitar[38].
Khatchkar devant Sourp Grigor Lousavorich, monastère de Gochavank, sculpté en 1291 par Poghos[39].
Khatchkar du monastère de Noravank, sculpté en 1308 par Momik[40], préservé à Etchmiadzin.

Période finale

L'art des khatchkars connaît une interruption à la suite des invasions seldjoukides puis mongoles, mais elle n'est pas complète ; ce n'est cependant qu'aux XVIe ‑ XVIIe siècles que la tradition est ravivée, alors que le pays est divisé en Arménie perse et Arménie ottomane[41]. Servant principalement de stèles funéraires, les khatchkars n'atteignent plus les niveaux du Moyen Âge et voient leur ornementation devenir relativement simple[42] et claire, au point d'en devenir monotone et schématique[41]. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ils brillent toutefois de leurs derniers feux, manifestant « une tendance à la surcharge, à la virtuosité technique qui parfois touche au baroque »[43].

Plusieurs écoles se distinguent à nouveau : une école apparaît ainsi sur les rives du lac Sevan à la fin du XVIe siècle, caractéristique par ses khatchkars « mégaptères », en ce sens que les bras de la croix centrale sont tellement développés qu'une impression de bifidité est atteinte ; l'école de Siounie occidentale se distingue par ses khatchkars animés, dotés de représentations figuratives illustrant divers événements de la vie du Christ ; l'école de Por, près de Bitlis, prolonge celle du Bznounik par le développement de khatchkars à présent presque carrés et ornés d'une croix de Malte[43],[Note 4]. Comme auparavant, les khatchkars cruciformes restent rares[44],[Note 5].


Khatchkar dans Sourp Astvatsatsin, monastère de Sevanavank, sculpté en 1653 par Trdat ; il est composé d'une scène de descente aux limbes (en bas), d'une crucifixion (au centre), et du Christ des visions théophaniques (en haut)[45].
Khatchkar de Djoulfa, sculpté en 1601, préservé à Etchmiadzin[46].
Khatchkar « du baron Yovhannès »[46] de Djoulfa, sculpté en 1602 par Grigor, préservé à Etchmiadzin[47].

L'école la plus célèbre de cette période est celle de Djoulfa (XVIe ‑ XVIIIe siècles[41]) au Nakhitchevan, connue pour son cimetière de khatchkars, comptant encore 10 000 exemplaires au début du XXe siècle, puis 3 000, avant la destruction du site par l'Azerbaïdjan — cf. infra[48]. Ces khatchkars reflètent une claire influence de l'art iranien[41]. Sculptés dans du tuf rouge, ils sont plus étroits et dotés d'un cadre lancéolé ; ils portent soit une seule croix, soit quatre croix encadrées, et leur corniche est décorée[44]. Reprenant la tradition, leur commanditaire est souvent représenté en cavalier chassant, portant parfois une croix, au pied ou sur le piédestal de la stèle[49].

La dernière école qui se distingue est celle du Vaspourakan (fin XVIIIe - début XIXe siècle), avec ses khatchkars de petite taille, parfois sculpté dans du marbre blanc[44].

« Si l'art du khatchkar ne devait jamais mourir en Arménie, il n'en demeure pas moins qu'une tradition séculaire commençait déjà, au XVIIe siècle, à appartenir au passé[50]. »

Épigraphie

De nombreux khatchkars portent des inscriptions reflétant leur fonction, le plus souvent de type votif : le type de pierre utilisé tout comme l'exposition de la stèle, visible par un grand nombre, s'y prêtent[51]. Les onciales (erkatagir), généralement soignées à partir du XIe siècle et parfois ligaturées, couvrent alors les parties non décorées (bords, larmier,…), voire les côtés et le dos — où le texte s'avère parfois assez long[52] — de la stèle ; elles sont le plus souvent gravées mais peuvent parfois être en relief, et participent à l'esthétique du khatchkar[51]. De la moitié du XIIIe au début du XIVe siècle, elles s'ornent d'entrelacs et de motifs floraux[52]. Enfin, quand apparaissent les figures humaines, elles leur attribuent leur identité[52].

Ces inscriptions sont précieuses de par les informations qu'elles transmettent, de nature historique, linguistique, socio-économique, etc. ; elles donnent en outre souvent la date du khatchkar, voire du monument dont il commémore la construction[52]. À partir du XIIe siècle, il arrive qu'elles mentionnent le nom du sculpteur[53].

Les inscriptions apportent enfin des informations sur le khatchkar lui-même. Elles révèlent tout d'abord que le terme « khatchkar » n'est quasiment pas utilisé au Moyen Âge : les termes de « croix » ou de « signe » (cf. supra), voire « signe du Seigneur », sont employés[52]. Elles montrent aussi que le khatchkar porte souvent le nom d'un saint (Georges, Serge, Grégoire, etc.), ce qui plaide pour une possible consécration de la stèle[52].

Cimetières de khatchkars

En Arménie même, le cimetière de khatchkars le plus connu et le plus visité est celui de Noradouz sur la rive ouest du lac Sevan. L'évolution des tombes dans le temps est d'ailleurs un bon résumé de l'histoire de l'Arménie.


Cimetière de khatchkars de Noradouz.
Cimetière de khatchkars de Noradouz.

Un autre cimetière de khatchkars célèbre en Arménie était celui de Djoulfa, site désormais situé au Nakhitchevan. La destruction totale du site par les Azéris a été vécu comme un grand traumatisme en Arménie. Des sculpteurs travaillant d'après les photos réalisées sur ce site avant sa destruction refont ces khatchkars désormais exposés à Gyumri et Etchmiadzin.


Vue partielle du cimetière de khatchkars de Djougha en 1915.
Khatchkars de Djougha, XVIe siècle, Etchmiadzin.

Le khatchkar à l'époque contemporaine

En Arménie

Il reste encore environ 40 000 khatchkars en Arménie.

De bons exemples ont été transférés au Musée d'histoire de l'Arménie à Erevan et derrière la cathédrale d'Etchmiadzin. L'emplacement qui compte le plus de khatchkars en Arménie actuellement est le champ de khatchkars, un vieux cimetière d'environ 900 khatchkars de différentes périodes et styles, à Noradouz, sur les rives occidentales du lac Sevan.

Aujourd'hui, la tradition subsiste puisque l'on peut voir des sculpteurs de khatchkars dans certaines parties d'Erevan.

En Arménie historique

Khatchkars en Azerbaïdjan

La plus ancienne collection du monde était précédemment visible dans les ruines de l'ancienne Djoulfa au Nakhitchevan. Des rapports (voir RFE/RL) et photographies d'observateurs en Iran ont observé et filmé des soldats azerbaïdjanais ayant délibérément détruit les khatchkars de cette zone. Les photographies récentes montrent que toutes les tombes ont été supprimées et qu'un terrain d'entraînement militaire a été construit sur le site.

Dans cette république voisine de l'Arménie, quand les khatchkars ne sont pas simplement détruits, comme le montre le cas du célèbre cimetière de khatchkars de Julfa au Nakhitchevan, qui fut purement rasé[54], les khatchkars présents sur le territoire de l'actuel Azerbaïdjan sont qualifiés d'« albaniens » dans un but de manipulation de la population et donc, selon l'Académie des sciences de ce pays, d'origine turco-azerbaïdjanaise, par un « processus de révisionnisme actif »[55] mêlant « intention politique et interprétations tendancieuses »[56].

Khatchkars en Géorgie

Khatchkars en Iran

Khatchkars en Turquie

Dans la diaspora

Pour consulter un article plus général, voir : Diaspora arménienne.

Patrimoine culturel immatériel de l'humanité

Le 17 novembre 2010[57], l'UNESCO a inscrit « l’art des croix de pierre arméniennes. Symbolisme et savoir-faire des Khachkars » sur sa liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité[58].

Au-delà du khatchkar

Liens avec la miniature arménienne

Article connexe : Miniature arménienne.

Le khatchkar dans la littérature arménienne

Article connexe : Littérature arménienne.

Enfant, le poète Hovhannès Chiraz embrassait les khatchkars ; on le retrouve dans ce poème :


Je ne sais pourquoi mais déjà garçonnet
J’embrassais ainsi les khatchkars,
Quand, les pieds nus, avec ma mère,
Je descendais tel un agneau le mont du monastère.

Je les embrasse encore maintenant,
Mais maintenant sachant pourquoi :
Ô ancêtres arméniens, j’embrasse
Vos mains habiles, créant lumière de la pierre.

Qui sur les roches sauvages et brutes,
L'intime force de l’esprit a immortalisé,
Et en embrassant son empreinte sacrée
J’embrasse votre éternité…

(Hovhannès Chiraz, Des khatchkars, en arménien Խաչքարերը[59].)


Pour Vahagn Davtian, la symbolique de la résistance et son caractère minéral se manifestent dans la représentation du khatchkar, vu comme une pierre très dure qui demeure malgré les injures du temps. Il est un pilier de la conscience, et par extension, un pilier de la sagesse ancestrale :


Dans les ronces, dans les pierres,
Dans les vents, au soleil,
Dans la neige, la chaleur et la touffeur,
Si seul et si alerte,
Si docile, si rebelle,
Si fragile et si droit,
Si difficile et si simple
Il est là debout sous le ciel…

Il est debout face au soleil,
Comme une tristesse et un pilier de conscience,
Il est debout face aux siècles,
Comme une beauté crucifiée…

(Vahagn Davtian, Khatchkar, en arménien Խաչքար[60].)


Dans sa célèbre « Chanson (ou lamentation) des pierres », la poète Sylva Kapoutikian écrivait dans son livre Méditation à mi-chemin, publié en 1961 : « Ô pierres noires, ô pierres noires / Pierres rongées de deuil, / Vous étiez notre compagnie / Dans le désastre et dans le sang. / Et vous disiez tout bas ce que nos cœurs taisaient. / Seules amies au long d'un destin noir, / Ô croix de pierre sur les tombes, / Pierres de chapelles, pierres des temples, / Usées par la prière et les genoux des Arméniens / Pierres des cierges, noires et noircies[61]. »

Notes et références

Notes

  1. a et b Pour des photographies (non libres) de ces khatchkars, cf. (en) Aprank or Saint David's Monastery sur VirtualANI. Consulté le 27 janvier 2011.
  2. Pour un exemple (photographie non libre), cf. khatchkar du monastère de Hovhannavank, sculpté en 1171 par Vardan, préservé à Etchmiadzin, (en) The Residence Quarter sur http://www.tacentral.com. Consulté le 15 février 2011 [photographie (page consultée le 15 février 2011)].
  3. Aux deux khatchkars Amenap‘erkič‘ mentionnés et illustrés dans l'article s'ajoutent ceux de Dsegh (1281 [photographie non libre (page consultée le 5 janvier 2011)]) et de Marts (1285) ; cf. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, Les arts arméniens, Éditions Mazenod, Paris, 1987 (ISBN 2-85088-017-5), p. 206. Ces quatre khatchkars sont probablement l'œuvre d'un seul et même sculpteur, Varham, qui signe le khatchkar de Dsegh ; cf. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 310.
  4. a et b Pour des photographies (non libres) de ces khatchkars, cf. (en) The khatchkar monuments at Por sur VirtualANI. Consulté le 15 février 2011.
  5. Pour un exemple (photographie non libre), cf. khatchkar du XVIIe ‑ XVIIIe siècle, préservé à Etchmiadzin, (en) The Residence Quarter sur http://www.tacentral.com. Consulté le 15 février 2011 [photographie (page consultée le 15 février 2011)].

Références

  1. (en) Rick Ney, « Lori marz », 2005, p. 20. Consulté le 2 décembre 2010.
  2. a, b, c, d et e Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, Les arts arméniens, Éditions Mazenod, Paris, 1987 (ISBN 2-85088-017-5), p. 123.
  3. a et b Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 613.
  4. a et b Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), Armenia sacra — Mémoire chrétienne des Arméniens (IVe ‑ XVIIIe siècle), Somogy / Musée du Louvre, Paris, 2007 (ISBN 978-2-7572-0066-7), p. 116.
  5. Sirarpie Der Nersessian, L'art arménien, Flammarion, coll. « Arts et métiers graphiques », Paris, 1977 (ISBN 2-1004-0027-5), p. 192.
  6. a, b, c, d, e et f Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 154.
  7. a, b, c, d, e et f Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 153.
  8. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 313.
  9. a, b et c Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 155.
  10. (en) Brady Kiesling, Rediscovering Armenia, 2000, p. 15  [lire en ligne (page consultée le 25 mars 2010)] .
  11. (en) Arts of Armenia [Sculpture] sur CSU Fresno — Armenian Studies Program. Consulté le 2 décembre 2010.
  12. (en) Geghard Monastery Architectural Complex: Information sur Armenica. Consulté le 3 décembre 2010.
  13. a et b (hy+ru+en) Levon Azarian, Խաչքարեր / Хачкары / Armenian Khatchkars, Éditions Erebuni, Erevan, 1978 (ASIN B000TD1OSK), p. 29.
  14. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 161.
  15. a, b, c et d Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 156.
  16. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Éditions Laffont/Jupiter, coll. « Bouquins », Paris, août 1995 (ISBN 9782221503195), p. 758.
  17. Jean-Pierre Mahé, « Christologie et spiritualité dans le Caucase », dans Bulletin de l'Association française des amis de l'Orient, 45 (2000), p. 15.
  18. (hy+ru+en) Levon Azarian, op. cit., p. 29 et 31.
  19. (hy+ru+en) Levon Azarian, op. cit., p. 27.
  20. a, b, c et d Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 124.
  21. a et b Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Privat, Toulouse, 2007 (ISBN 978-2-7089-6874-5), p. 264.
  22. a et b Sirarpie Der Nersessian, op. cit., p. 194.
  23. a, b, c et d Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 157.
  24. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 168.
  25. a, b, c, d et e Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 158.
  26. (en) Khach'k'ar, 996, from Noraduz, now at Etchmiadzin, Catholicossate. Photo: Dickran Kouymjian sur CSU Fresno — Armenian Studies Program. Consulté le 23 décembre 2010.
  27. Sirarpie Der Nersessian, op. cit., p. 195.
  28. a, b et c Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 159.
  29. a, b, c et d Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 205.
  30. a, b, c et d Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 206.
  31. Sirarpie Der Nersessian, op. cit., p. 199.
  32. a, b et c Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 160.
  33. Sirarpie Der Nersessian, op. cit., p. 200.
  34. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 172.
  35. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 245.
  36. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 312.
  37. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 262.
  38. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 579.
  39. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 531.
  40. Gérard Dédéyan (dir.), op. cit., p. 366.
  41. a, b, c et d (hy+ru+en) Levon Azarian, op. cit., p. 31.
  42. Sirarpie Der Nersessian, op. cit., p. 242.
  43. a et b Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 312.
  44. a, b et c Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 313.
  45. Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 312.
  46. a et b Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, op. cit., p. 434.
  47. (hy+ru+en) Levon Azarian, op. cit., no 196.
  48. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 314.
  49. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 311.
  50. Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), op. cit., p. 370.
  51. a et b Claude Mutafian (dir.), Arménie, la magie de l'écrit, Somogy, Paris, 2007 (ISBN 978-2-7572-0057-5), p. 200.
  52. a, b, c, d, e et f Claude Mutafian (dir.), op. cit., p. 203.
  53. (hy+ru+en) Levon Azarian, op. cit., p. 30.
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  56. (en) Levon Chorbajian, Patrick Donabedian, Claude Mutafian, The Caucasian Knot: The History and Geopolitics of Nagorno-Karabagh, Zed Books Ltd, 1994 (ISBN 978-1856492881), p. 64.
  57. Le Comité du patrimoine immatériel a achevé l’examen de toutes les candidatures sur les Listes de l’UNESCO sur UNESCO, 17 novembre 2010. Consulté le 18 novembre 2010.
  58. L’art des croix de pierre arméniennes. Symbolisme et savoir-faire des Khachkars sur UNESCO. Consulté le 18 novembre 2010.
  59. (hy) Յովհաննէս Շիրազ: Խաչքարերը sur Armenian Poetry Project. Consulté le 3 janvier 2010, trad. Élisabeth Mouradian & Serge Venturini
  60. (hy) Վահագն Դաւթեան ”Խաչքար” sur Armenier in RheinMain. Consulté le 3 janvier 2010, trad. Élisabeth Mouradian & Serge Venturini
  61. Rouben Mélik (dir.), La poésie arménienne : anthologie des origines à nos jours, éd. Les Éditeurs français réunis, Paris, 1973 (poème traduit par Jacques Gaucheron), p. 361.

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Articles connexes

Bibliographie

  • (hy+ru+en) Levon Azarian, Խաչքարեր / Хачкары / Armenian Khatchkars, Éditions Erebuni, Erevan, 1978 (ASIN B000TD1OSK).
  • Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Privat, Toulouse, 2007 (ISBN 978-2-7089-6874-5).
  • Sirarpie Der Nersessian, L'art arménien, Flammarion, coll. « Arts et métiers graphiques », Paris, 1977 (ISBN 2-1004-0027-5).
  • Patrick Donabédian et Jean-Michel Thierry, Les arts arméniens, Éditions Mazenod, Paris, 1987 (ISBN 2-85088-017-5).
  • Jannic Durand, Ioanna Rapti et Dorota Giovannoni (dir.), Armenia sacra — Mémoire chrétienne des Arméniens (IVe ‑ XVIIIe siècle), Somogy / Musée du Louvre, Paris, 2007 (ISBN 978-2-7572-0066-7).

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