Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne à son retour d'exil en 1994.
Alexandre Soljenitsyne à son retour d'exil en 1994.

Nom de naissance Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne
Activités Écrivain
Naissance 11 décembre 1918
Kislovodsk, Flag RSFSR 1918.svg RSFS de Russie
Décès 3 août 2008 (89 ans)
Moscou, Drapeau de Russie Russie
Langue d'écriture Russe
Distinctions Prix Nobel de littérature (1970)
Prix Templeton (1983)
Prix d'État (Russie) 2007
Œuvres principales

Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne (en russe : Александр Исаевич Солженицын, transcription internationale : Aleksandr Isajevič Solženicyn) (11 décembre 1918, Kislovodsk3 août 2008, Moscou) est un écrivain et dissident russe, auteur notamment d'Une journée d'Ivan Denissovitch, de L'Archipel du Goulag et de La Roue rouge.

Sommaire

Biographie

Les années de formation

Alexandre Issaïevitch[1] Soljenitsyne[2] naît le 28 novembre/11 décembre 1918[3] à Kislovodsk, dans le nord du Caucase[4]. Son père, Issaaki Sémionovitch Soljenitsyne, étudiant en philologie et en histoire à l'université de Moscou, s'engage volontairement dans l'armée russe dès l'été 1914 et sert en Prusse-Orientale[5]. Au printemps 1918, devenu officier, de retour du front, il se blesse grièvement lors d'un accident de chasse et meurt d'une septicémie le 15 juin 1918 à l'hôpital de Gueorguievsk. La mère d'Alexandre, Taïssia Zakharovna Chtcherbak, d'origine ukrainienne, est la fille d'un self-made man paysan de la région de la Kouma, alors étudiante en agronomie à Moscou. Les parents d'Alexandre se sont connus à Moscou lors d'une permission d'Issaaki en avril 1917 et se sont mariés le 23 août 1917 dans la brigade d'Issaaki[6].

Jusqu'à l'âge de six ans, le jeune Alexandre est confié à la famille de sa mère tandis que celle-ci travaille comme sténodactylo à Rostov-sur-le-Don. Il reçoit des rudiments d'instruction religieuse, tout en étant admis parmi les Pionniers. L'origine sociale « malsaine » de sa famille maternelle lui vaut d'ailleurs une exclusion temporaire de l'organisation[7]. À Rostov, il partage un petit logement de neuf mètres carrés avec sa mère[8] situé à proximité de l'immeuble de la Guépéou[9]. Épris très jeune de littérature, ayant fait ses premiers essais littéraires alors qu'il était collégien, Alexandre Soljenitsyne choisit néanmoins de poursuivre des études universitaires de mathématiques et de physique. En partie parce qu'il n'y avait pas de chaire de littérature à l'université de Rostov[10] et en partie pour des raisons alimentaires. Il prend des cours de philosophie et de littérature par correspondance ; il s'inscrit à un cours d'anglais et suit également des cours de latin[11]. Comme il le reconnaissait volontiers, à l'époque il adhère encore à l’idéologie communiste dans laquelle il a grandi[12],[13].

Le 27 avril 1940, il épouse Natalia Alexeïevna Rechetovskaïa, une étudiante en chimie et pianiste dont il fait la connaissance en septembre 1936[14]. Il passe avec succès ses examens finaux de mathématiques le 16 juin 1941[15]. Il est à Moscou pour ses examens de littérature le 22 juin 1941, quand éclate la guerre contre le Troisième Reich.

La guerre

Lors de l'invasion allemande en 1941, il manque d'abord de se faire réformer, puis, à l'automne 1941, est engagé comme soldat dans une troupe hippomobile à l'arrière avant d'obtenir le 14 avril 1942 - à sa demande - une place à l'école d'artillerie[16]. Il combat comme officier de l'Armée rouge[12].

Le Goulag

En 1945, il est condamné à huit ans de prison dans les camps de travail pour « activité contre-révolutionnaire », pour avoir critiqué dans sa correspondance privée la politique de Staline et ses compétences militaires. Dans une lettre interceptée par la censure militaire, Soljénitsyne reprochait au « génialissime maréchal, meilleur ami de tous les soldats » (selon les qualificatifs officiels) d'avoir décapité l'Armée rouge lors des « purges », d'avoir fait alliance avec Hitler et refusé d'écouter les voix qui le mettaient en garde contre l'attaque allemande, puis d'avoir mené la guerre sans aucun égard pour ses hommes et pour les souffrances de la Russie « Nous étions deux qui échangions nos pensées en secret : c'est-à-dire un embryon d'organisation, c'est-à-dire une organisation[17] ! ».

Au début 1952, Natalia Rechetovskaïa, qui a été renvoyée de l'université d'État de Moscou en tant qu'épouse d'un « ennemi du peuple » en 1948[18], demande et obtient le divorce. À sa sortie du camp en février 1953[19], quelques semaines avant la mort de Staline[12], Soljenitsyne - matricule CH-262 (anciennement matricule CH-232)[20] - est envoyé en « exil perpétuel » au Kazakhstan. Il est réhabilité le 9 avril 1956 et s'installe à Riazan, à 200 km au sud de Moscou, où il enseigne les sciences physiques. Il se remarie avec Natalia le 2 février 1957, divorce à nouveau en 1972, et, l'année suivante, il épouse Natalia Dmitrievna Svetlova, une mathématicienne.

Auteur en URSS

C'est Une journée d'Ivan Denissovitch publié en 1962 dans la revue soviétique Novy Mir grâce à l'autorisation de Nikita Khrouchtchev en personne, qui lui acquiert une renommée tant dans son pays qu’internationalement. Le roman décrit les conditions de vie dans un camp de travail forcé soviétique du début des années 1950 à travers les yeux d'un zek, Ivan Denissovitch Choukhov.

Il est reçu au Kremlin par Khrouchtchev. Cependant, deux ans plus tard, sous Léonid Brejnev, il lui est de plus en plus difficile de publier ses textes en Union des républiques socialistes soviétiques. En 1967, dans une lettre au Congrès des écrivains soviétiques, il exige « la suppression de toute censure – ouverte ou cachée – sur la production artistique ».

Ses romans Le Premier Cercle et Le Pavillon des Cancéreux, ainsi que le premier tome de son épopée historique La Roue rouge, paraissent en Occident et lui valent le prix Nobel de littérature en 1970, récompense qu'il ne pourra recevoir que quatre ans plus tard, après avoir été expulsé d'URSS. Il n'a en effet pas pu se rendre à Stockholm de peur d'être déchu de sa nationalité soviétique et de ne pouvoir rentrer en URSS, le gouvernement suédois ayant refusé de lui transmettre le prix à son ambassade de Moscou. Sa vie devient une conspiration permanente pour voler le droit d’écrire en dépit de la surveillance de plus en plus assidue du KGB. Une partie de ses archives est saisie chez un de ses amis en septembre 1965. En 1969, alors qu'il est persécuté par les autorités et ne sait plus où vivre, il est hébergé par Mstislav Rostropovitch[21]. Il manque d'être assassiné en août 1971 (par un « parapluie bulgare »). Une de ses plus proches collaboratrices a échappé de justesse à une tentative d'étranglement et à un accident de voiture.

En décembre 1973 paraît à Paris la version russe de L'Archipel du Goulag, où il expose le système concentrationnaire soviétique du Goulag, qu'il a vécu de l'intérieur, et la nature totalitaire du régime. L'ouvrage avait été écrit entre 1958 et 1967 sur de minuscules feuilles de papier enterrées une à une dans des jardins amis, une copie étant envoyée en Occident, par amis interposés (qui risquaient gros) pour échapper à la censure. Il décida sa publication après qu'une de ses aides, Élisabeth Voronianskaïa, fut retrouvée pendue : elle avait avoué au KGB la cachette où se trouvait un exemplaire de l’œuvre. L'ouvrage est, comme d'autres avant lui, un témoignage, mais contrairement à ceux qui l'ont précédé, il est extrêmement précis, sourcé, et cite de nombreuses lois et décrets soviétiques servant à la mise en œuvre de la politique carcérale, de sorte qu'il est beaucoup plus difficile aux « négationnistes du Goulag » de nier la véracité des faits décrits. Cette publication connaît une grande diffusion et le rend célèbre, ce qui lui vaut d'être déchu de sa citoyenneté soviétique et d'être arrêté, mais, au lieu d'être condamné et incarcéré, il est expulsé d’Union soviétique en février 1974. En URSS, ses textes continuent d’être diffusés clandestinement, sous forme de samizdats.

Auteur en exil

Grâce à l'aide de l'écrivain allemand Heinrich Böll, il s'installe d'abord à Zurich en Suisse, puis émigre aux États-Unis. Soljénitsyne devient alors la « figure de proue » des dissidents soviétiques, mais déjà apparaît, à travers ses interviews[22], un clivage réciproque entre lui, qui se montre méfiant vis-à-vis du « matérialisme occidental » et attaché à l'identité russe traditionnelle, où le christianisme orthodoxe joue un grand rôle, et certains de ses interlocuteurs tels Jean Daniel, qui le soupçonnent d'être réactionnaire[23].

Après une période agitée d'interviews et de discours (comme le fameux discours de Harvard prononcé en 1978) aux États-Unis, Soljenitsyne fut souvent invité à d’importantes conférences. Le 15 juillet 1975, il fut même invité à donner une conférence sur la situation mondiale au Sénat américain. L'Occident découvre alors un homme orthodoxe conservateur et profondément slavophile très critique sur la société occidentale de consommation[12]. L'écrivain doit affronter une campagne supplémentaire de diffamation à son égard.

Il se retire avec sa famille à Cavendish dans le Vermont pour écrire l'œuvre dont il rêvait depuis sa jeunesse : La Roue rouge, une épopée historique comptant des milliers de pages, qui retrace l'embourbement de la Russie dans la violence révolutionnaire.

En 1983, il reçoit le prix Templeton.

Retour en Russie

Soljenitsyne prenant le train à Vladivostok, été 1994.

Dans le cadre de la Glasnost menée par Mikhaïl Gorbatchev, sa citoyenneté soviétique lui est restituée et L'Archipel du Goulag est publié en URSS à partir de 1989. Après la fin de l’URSS, via la France (où il participe à l'inauguration du Mémorial de la Vendée des Lucs-sur-Boulogne, en Vendée, le 25 septembre 1993), il rentre en Russie le 27 mai 1994, en arrivant par l'est, à Magadan, jadis grand centre de tri carcéral. Il met un mois à traverser son pays en train. Il réside en Russie jusqu'à sa mort. Jusqu'en 1998, il conserve une activité sociale intense, a sa propre émission de télévision, voyage à travers la Russie, rencontre une multitude de personnes et d'anciens déportés. La maladie interrompt cette activité.

Soljenitsyne vit ensuite retiré près de Moscou, au milieu de sa famille. Le Fonds Soljenitsyne aide les anciens zeks et leurs familles démunies en leur versant des pensions, en payant des médicaments. Après avoir pensé pouvoir jouer un rôle cathartique dans la Russie post-communiste, Soljenitsyne réalise que la Nomenklatura a simplement changé d'idéologie, passant du communisme au nationalisme, mais qu'elle s'est maintenue aux affaires, et que les démocrates, s'ils veulent convaincre, ne peuvent agir que sur les plans associatif et culturel, le plan politique étant entièrement verrouillé par Boris Eltsine, puis par Vladimir Poutine, seuls interlocuteurs agréés par l'occident. Déçus, les Russes, après l'avoir plus ou moins « enterré », semblent ces derniers temps s'intéresser de nouveau à Soljenitsyne et redécouvrir la valeur de ses écrits politico-sociaux. Un colloque international a été consacré à son œuvre en décembre 2003 à Moscou. Le 12 juin 2007, le président Vladimir Poutine rend hommage à Soljenitsyne en lui décernant le prestigieux Prix d'État[24].

L’ancien dissident Viktor Erofeev a estimé que « c’était vraiment un paradoxe douloureux de voir comment l’ancien prisonnier pouvait sympathiser avec l’ancien officier du KGB[25] ». Malgré plusieurs rencontres privées avec Poutine et des marques de sympathie réciproque, Soljenitsyne a accusé la politique impérialiste du président russe d'épuiser à l'extérieur les forces vives de la Nation, et son nationalisme de détourner les Russes des vrais enjeux de leur avenir. Ces positions sur la politique de la Russie sont expliquées dès 1990 dans son essai Comment réaménager notre Russie[26].

Il meurt à son domicile moscovite à 89 ans dans la nuit du 3 au 4 août 2008 d'une insuffisance cardiaque aiguë[12]. Il est enterré au cimetière du monastère de Donskoï. Ses funérailles sont retransmises en direct à la télévision russe.

Un engagement controversé

Critique de son œuvre et de sa vision historique

Longtemps un des symboles de la résistance intellectuelle à l'oppression soviétique, Alexandre Soljenitsyne a été régulièrement attaqué, ses ouvrages et interprétations historiques souvent dénoncés comme « réactionnaires ». Les opérations de déstabilisation à son encontre n'ont pratiquement jamais cessé des années 1960 jusqu’aux années 1980 et au-delà jusqu'à sa mort. Un zek (détenu), manipulé par le KGB, l'a accusé d'être un informateur des autorités communistes, et a pour cela écrit une fausse dénonciation. Le KGB a fait écrire quelques livres contre lui par d'anciens amis, comme son ancien éditeur, Alec Flagon[27], et même par sa première femme. Durant sa carrière littéraire, il aurait été successivement ou simultanément accusé d'être nationaliste, tsariste, ultra-orthodoxe, antisémite ou favorable à Israël, traître, complice objectif de la Gestapo, de la CIA, des francs-maçons, des services secrets français et même du KGB. Soljenitsyne a répondu à ces accusations en les juxtaposant pour qu'elles s'annulent entre elles, dans son autobiographie littéraire, Le grain tombé entre les meules, et encore récemment dans un article de la Litératournaïa Gazeta, « Les barbouilleurs ne cherchent pas la lumière ».

L’historien Boris Souvarine, précurseur de la dénonciation du stalinisme, lui reproche de multiples erreurs historiques dans Lénine à Zurich[28].

Soljenitsyne pense que si Staline n'avait pas décapité l'Armée rouge lors des « Grandes Purges » (1937), s'il n'avait pas fait "aveuglément" confiance à Hitler (pacte germano-soviétique 1939-1941), s'il avait écouté les agents (tels Richard Sorge) qui le mettaient en garde contre l'attaque allemande du 22 juin 1941, la guerre germano-soviétique aurait été moins désastreuse pour le pays. Soljenitsyne pense même qu'il aurait été préférable d'éviter la guerre avec les Nazis. Cette position a été critiquée : Soljenitsyne aurait-il préféré que l'Armée Rouge ne batte pas les Nazis ? Il reproche aussi à Staline d'avoir envoyé au Goulag tous les soldats soviétiques qui se sont rendus aux Allemands ; ils étaient considérés comme « traîtres » car les consignes étaient de se battre jusqu'à la mort ou de rejoindre les rangs des partisans.

Accusation d'antisémitisme

Soljenitsyne (comme la plupart des dissidents anti-communistes, russes ou non) a fait régulièrement l'objet d'accusations d'antisémitisme, entre autres en raison de certains de ses travaux historiques sur la révolution bolchevique (où il étudie l'implication de certains juifs dans le nouvel appareil d'État) et, plus récemment, en raison de son opposition aux oligarques russes et de la publication de son ouvrage historique Deux siècles ensemble sur les relations entre Juifs et Russes de 1795 à 1995. L'écrivain et ancien dissident soviétique Vladimir Voïnovitch (en) a ainsi voulu démontrer le caractère antisémite de ce livre dans une étude polémique[29]. En France, l'historien trotskiste Jean-Jacques Marie a consacré un article à chaque tome de Deux siècles ensemble, qu'il qualifie de « bible antisémite ». Selon Jean-Jacques Marie, « Soljenitsyne expose, dans Deux siècles ensemble, une conception de l'histoire des Juifs en Russie digne de figurer dans un manuel de falsification historique » en écrivant une histoire des pogroms « telle qu'elle a été vue par la police tsariste[30] ». L'historien britannique Robert Service a cependant défendu le livre de Soljenitsyne, arguant qu'une étude de la place des juifs dans le parti bolchevique était pleinement justifiée[31].

L'historien américain d'origine polonaise Richard Pipes, dont les travaux sur l'histoire de la Russie soviétique avaient été qualifiés par Soljenitsyne de « version polonaise de l'histoire russe » a répondu à celui-ci en le taxant d'antisémitisme et d'ultra-nationalisme. En 1985, Pipes a développé son propos dans sa critique d'Août 14 : « Chaque culture a une forme propre d'antisémitisme. Dans le cas de Soljenitsyne, celui-ci n'est pas racial. Cela n'a rien à voir avec le sang. Il [Soljenitsyne] n'est pas raciste, la question est fondamentalement religieuse et culturelle. Il présente de nombreuses ressemblances avec Dostoïevski, qui était un chrétien fervent, un patriote et un antisémite farouche. Soljenitsyne se place incontestablement dans la vision de la Révolution défendue par l'extrême droite russe, comme une création des Juifs[32] ».

Critique de ses positions politiques sur l'avenir de la Russie

Ses prises de position pour « une période autoritaire de transition » lui valurent de sévères critiques de la part de dissidents comme Andreï Siniavski et Andreï Sakharov, pour lesquels la Russie ne saurait se régénerer sans démocratie[33]. En fait, Soljenitsyne n'est pas hostile à la démocratie en général, mais il ne croit pas que la Russie puisse passer du jour au lendemain d'un régime totalitaire à une régime de type occidental. À la démocratie représentative à l'occidentale, qu'il perçoit comme génératrice d'une classe politique corrompue, coupée du peuple et soucieuse avant tout de ses propres intérêts, il oppose son souhait, pour la Russie, d'un pouvoir présidentiel fort, et d'une forme de démocratie locale constituée par un tissu d'associations gérant les affaires indépendamment du pouvoir qui, lui, ne devrait s'occuper que des affaires nationales (armée, politique étrangère, etc.). S’affirmant comme un fervent patriote, notion qu'il oppose au nationalisme du pouvoir, Soljenitsyne a désapprouvé la Première guerre de Tchétchénie (qui visait à empêcher l'indépendance tchétchène et luttait contre des « patriotes »), mais a approuvé la seconde (alors que les indépendantistes étaient devenus « islamistes », et selon lui, « mafieux »). Il a eu un commentaire favorable au président Poutine lors de son arrivée au pouvoir, espérant de lui des changements significatifs.

Alexandre Soljenitsyne n'a jamais démenti les accusations de royalisme portées contre lui par le pouvoir soviétique : pour lui, le bilan du tsarisme est « supérieur à celui du communisme, en termes de satisfaction des besoins et d'élévation morale du peuple russe ». Ses convictions religieuses orthodoxes suscitent également de la méfiance dans les milieux républicains. Il fut également accusé d'être favorable aux dictatures militaires menées par Francisco Franco en Espagne et Augusto Pinochet au Chili : en fait, il déplorait surtout que l'occident s'émeuve beaucoup des crimes de ces dictateurs, et fort peu de ceux du régime soviétique, et il déclara en 1976 que l'on entendait plus parler du Chili que du mur de Berlin et que « si le Chili n'existait pas, il faudrait l'inventer[34] », ajoutant après la mort de Franco que les Espagnols vivaient « dans la liberté la plus absolue » de son vivant, soulignant la victoire du « concept de vie chrétienne » durant la guerre d'Espagne[35].

Selon Moshe Lewin, qui relaie ces critiques, « aussi longtemps qu'Alexandre Soljenitsyne a mené sa bataille de l'intérieur, les observateurs étrangers ont supposé qu'il luttait pour une démocratisation du système [...]. Mais, une fois Soljenitsyne exilé en Occident, ils ont vite compris que l'anticommunisme n'était pas automatiquement porteur de démocratie. Le combat de Soljenitsyne était en fait au service d'une idéologie profondément antidémocratique, qui mêlait des éléments de « national-étatisme » à des traits archaïques de la religion orthodoxe, opposés au concept même de démocratie. Bref, il y avait chez Soljenitsyne un attachement profond à un autoritarisme de son cru, qui, s'il n'était pas formulé lors de ses premières apparitions sur la scène publique, s'est développé au cours de son combat[36] ».

Toutefois, Alexandre Soljenitstyne admirait au moins une forme de démocratie occidentale : celle des États-Unis, qu'il qualifia de « pays le plus magnanime et le plus généreux de la Terre[37] ». En revanche, il a parfois critiqué la politique menée par le gouvernement américain, par exemple sur la paix négociée au Vietnam, qu'il qualifie d'« armistice stupide, incompréhensible, sans garantie aucune[38] ».

Œuvres

L'œuvre d'Alexandre Soljenitsyne entend révéler la double injustice faite aux millions de Russes victimes d'un État « traître à son propre peuple » : celle de l'exil et des camps du Goulag et souvent de la mort, sans justice ni culpabilité, mais aussi l'injustice du silence et de l'oubli. Ainsi, L'Archipel du Goulag rapporte le témoignage de quelque 220 victimes, part infime du flot des déportés. La datation des œuvres d'Alexandre Soljenitsyne est difficile à établir avec précision, car la plupart d'entre elles ont connu une gestation très longue et plusieurs versions (y compris parfois une réécriture quasi complète). En ce sens, l'exergue placé au début du Premier Cercle est significatif : « Écrit de 1955 à 1958. Défiguré en 1964. Réécrit en 1968 ».

Récompenses, Distinctions, Prix

Notes et références

  1. Le patronyme Issaïevitch est une erreur de transcription commise par l'administration de Rostov en 1936. Le patronyme correct était Issaakievitch. Après discussion, Alexandre et sa mère décident de ne pas signaler l'erreur. (Saraskina, p. 139)
  2. Le spécialiste de Soljenitsyne Georges Nivat et son éditeur Claude Durand, ou encore l'éditeur Fayard écrivent son nom avec un accent aigu.
  3. La Russie a maintenu le calendrier julien en usage dans l'Empire russe jusqu'en janvier 1918. À cette date, le gouvernement révolutionnaire adopte le calendrier grégorien. Mais son adoption a été retardée dans les parties périphériques du pays. Voir Passage au calendrier grégorien.
  4. Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljénitsyne, p. 85 et p. 975.
  5. Soljenitsyne a mis en scène sa famille dans La Roue rouge (en particulier dans Août 14. Son père sous le nom « Sania Lajenitsyne » et sa mère sous celui de « Xenia Tomtchak » (Saraskina).
  6. Saraskina, p. 76.
  7. Voir Koulak et Nomenklatura: dans la « nomenclature sociale » communiste, étaient considérés comme « d'origine sociale saine » les descendants d'ouvriers industriels ou agricoles non-propriétaires, comme « d'origine sociale douteuse » les salariés des administrations du tsar, comme « d'origine sociale malsaine » les descendants de la classe moyenne (« petite bourgeoisie ») ayant eu des propriétés (commerces, immeubles, entreprises, offices...) ou ayant servi comme officiers dans l'armée ou la police du tsar, et comme « descendant des ennemis du peuple » les personnes appartenant à l'aristocratie ou la haute bourgeoisie (« classes exploiteuses »). L'« ascenseur social » communiste était réservé aux personnes « d'origine sociale saine », qui formèrent la Nomenklatura.
  8. Taïssia Zakharovna Chtcherbak meurt le 17 janvier 1944.
  9. Saraskina, p. 118.
  10. Saraskina, p. 140.
  11. Saraskina, p. 149.
  12. a, b, c, d et e « La mort d'Alexandre Soljenitsyne », Libération.fr, 3 août 2008.
  13. Saraskina, p. 150
  14. Saraskina, p. 163, p. 166 et p. 977.
  15. Saraskina, p. 175.
  16. Saraskina, p. 200.
  17. (Alexandre Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag, p. 56.)
  18. Georges Nivat, Le Phénomène Soljénitsyne, p. 32.
  19. Georges Nivat, Le Phénomène Soljénitsyne, p. 33.
  20. Alexandre Soljénitsyne. Le courage d'écrire, p. 78.
  21. The Economist, 12 mai 2007, nécrologie de Mstislav Rostropovitch
  22. L'émission télévisée Apostrophes de Bernard Pivot (visible sur Soljenitsyne chez Bernard Pivot sur ina.fr) où il est invité, marque les esprits en France.
  23. Lors de la première fameuse émission de Pivot avec Soljenitsyne, Jean Daniel demanda tragiquement à Soljénitsyne de le rassurer en confirmant qu'il n'était pas pour le colonialisme. Il fut rassuré au-delà de ce qu'il espérait : les colonisateurs c'est vous ! déclara le maître en bondissant de malice dans son siège : n'essayez-vous pas d'imposer votre mode de vie au monde entier ?, cité par Georges Nivat, Soljenitsyne, Seuil, Paris, 1980, 189 pp. Collection: Écrivains de toujours, no 104.
  24. Le Figaro, 13 juin 2007
  25. Alexandre Soljenitsyne, sur Bibliomonde
  26. « Décès d'Alexandre Soljenitsyne, conscience d’un siècle », La Croix, 4 août 2008.
  27. Vladimir Volkoff, Petite histoire de la désinformation, Rocher, 1999, p. 122-123.
  28. Boris Souvarine, « Controverse avec Soljenitsyne », Paris, 1990.
  29. Vladimir Voïnovitch, A Portrait Against the Background of a Myth, 2002
  30. Jean-Jacques Marie, « L'antisémitisme complaisant de Soljenitsyne », dans les Cahier du mouvement ouvrier (publication du CERMTRI) n°17, p.146-147. Voir aussi l'article consacré au tome II de Deux siècles ensemble, dans le Cahier n°22, p.81-85
  31. Cf. « Solzhenitsyn breaks last taboo of the revolution », The Guardian, 25 juin 2003.
  32. Richard Pipes, New York Times, 13 novembre 1985.
  33. Soljenitsyne, l’archipel d’une vie, Libération, 5 août 2008.
  34. Les Dossiers de l'écran, Antenne 2, émission du 9 mars 1976. Cité dans Rideau de fer sur le Boul'Mich, Jean Salem, Editions Delga, 2009. Cf. aussi Les intellectuels contre la gauche, Michael Christofferson, Editions Agone, 2009
  35. Le Monde, 23 mars 1976. Cité dans Rideau de fer sur le Boul'mich, loc.cit.
  36. Moshe Lewin, Le Siècle soviétique, p. 249-250, ed. Fayard
  37. Discours de Washington (30 juin 1975), prononcé à l'invitation de l'AFL-CIO, Discours américains, Paris, Seuil, 1975, p.28
  38. "Discours de Washington", loc.cit., p.31

Voir aussi

Bibliographie

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Filmographie

Articles connexes

Liens externes

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Prix Nobel de littérature
1970
Suivi de :
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