Foi et raison

Foi et raison

L'opposition entre foi et raison est aujourd'hui inhérente à toute réflexion sur la religion. Bien qu'il soit possible de considérer la religion comme une réalité de toutes les sociétés dans toutes les époques,[1] il demeure que les textes cherchant à concilier foi et raison, ou qui en montrent l'opposition, ne se trouvent pas toujours et partout. Les historiens s'accordent pour reconnaître que les termes dans lesquels cette question se pose encore aujourd'hui ont trouvé leur formulation dans la pensée médiévale latine des XIIe et XIIIe siècles,[2] A cette époque naissent des universités dans lesquelles se rencontrent ce qui peut se percevoir comme trois traditions philosophiques : la tradition philosophique latine marquée par ses développements récents tels que ceux d'Abélard ou d'Anselme ; les œuvres d'auteurs musulmans tels qu'Avicenne, al-Farabi et Averroès ; et aussi, les œuvres philosophiques de l'Antiquité, d'abord traduites de l'arabe, puis directement du grec.[réf. nécessaire]

À partir de ce moment de cristallisation, la problématique du rapport entre foi et raison peut être étudiée en amont, c'est-à-dire dans la tradition patristique et médiévale latine[3], dans celle des musulmans[4] et dans la philosophie grecque[5], tandis qu'il est aussi possible d'en suivre les développement postérieur par exemple avec l'affaire Galilée, ou chez Luther, Descartes, Spinoza et Kant[6]. Pour Olivier Boulnois, ce qui se joue à partir des XIIe et XIIIe siècles est directement lié à ce qui est connu comme « limitation kantienne de la raison ». Un anonyme du XIIIe siècle siècle a ainsi écrit « Le philosophe naturel doit limiter l'intellect pour faire une place à la foi catholique », formule que l'on trouve presque à l'identique sous la plume de Kant. Ce dernier déclare à la fin du XVIIIe siècle : « Je dus donc abolir le savoir pour faire une place à la croyance[7] »

Etant donné le caractère à la fois historique et immémorial de la problématique du rapport entre foi et raison, les recherches ne portent pas seulement sur la « généalogie » de la question, c'est-à-dire l'étude de son histoire, mais aussi sur le problème philosophique en lui-même, tel qu'il se pose aujourd'hui, nonobstant le moment et les raisons de ses formulations première dans l'histoire. Sur un plan épistémologique la question dont relève le rapport entre foi et raison est celle de savoir si l'on peut se dispenser de croire pour savoir, s'il est légitime de croire au savoir, ou encore s'il est légitime de croire ce que l'on affirme par ailleurs ne pas pouvoir savoir. Ce sont ces questions que soulèvent par exemple Jacques Derrida dans Foi et savoir[8] ou Jacques Bouveresse, dans Peut-on ne pas croire ?[9].

Sommaire

La foi

Statue allégorique de la Foi, Venise.

La foi est, dans les mots de Pascal « un pari » sur Dieu. Pari par lequel l’homme aurait tout « à gagner », la vie éternelle, le paradis, et bien peu à perdre : sa misérable existence. Le pari implique cependant qu’il est toujours possible de perdre dans la mesure où l’objet de la foi n’est pas perceptible, en tous cas pas accessible à la raison.

La foi n’est pas une conviction rationnelle mais supra-rationnelle, elle est une certitude intime. Les Évangiles eux-mêmes proclament : « Bienheureux les pauvres en esprit, car ils verront Dieu[10]».
L’homme de foi est délivré des incertitudes morales, il est à l’écoute d’injonctions qui déterminent pour lui ce qui est bien et mal, il suit les interdits et les préceptes de sa religion. Connaissant le doute que provoque la raison, il a même pu se mortifier dans le passé pour museler les exigences du corps et de l’esprit pensant. Le temps de la foi sans la raison était fondé sur la conviction que « La raison était alors impuissante à penser le mystère de Dieu[11]». Le mystique tentera de se rapprocher de ce mystère par des voies qui ne sont pas celles de la raison.

La raison

Pour Kierkegaard, la Foi est un « saut dans l’irrationnel[12]». Pour Kant, dans Critique de la raison pure : « J’ai donc du supprimer le savoir pour lui substituer la croyance[13]». Dans ces conditions, la foi et la raison ont toujours semblé irréconciliables.[réf. nécessaire]

L’évidence mathématique (2+2=4) ne demande rien d’autre qu’un esprit clair. Elle n’implique pas de croyance. La virginité de Marie, les miracles, sont considérés comme des défis pour la raison, voire des aberrations. La raison est fondée sur le perceptible, elle exclut généralement la religion, comme Kant l’exprime clairement[14]: « La morale, qui est fondée sur le concept de l’homme, en tant qu’être libre s’obligeant pour cela même, par sa raison à des lois inconditionnées, n’a besoin ni de l’Idée d’un Être différent, supérieur à lui pour qu’il connaisse son devoir, ni d’un autre mobile que la loi... elle n’a aucunement besoin de la religion ».

Fête de la raison, dessin de 1793.

L’argument du conflit

Les promoteurs de la foi, comme les promoteurs de la raison se renvoient la même critique centrale. Pour saint Thomas d'Aquin, la philosophie devrait être la « servante » de la théologie parce qu’elle est limitée à son champ d’investigation : les perceptions rationnelles terrestres.[réf. nécessaire] Pour le rationaliste, la religion est au mieux un objet d’étude des comportements et égarements humains, produits par la peur et la fuite du réel. L’une et l’autre se reprochent ainsi ce qu’elles perçoivent comme leurs propres limitations.

Une possible réconciliation ?

Le rationalisme scientiste a permis de dénoncer la corruption de la religion. Mais derrière les excès et l’automatisme des rituels, existe un désir humain de répondre à des questions essentielles. Le savoir ne répond pas aux interrogations existentielles. C’est pourquoi ces dernières ressurgissent en permanence. Le goût du sacré demeure.[réf. nécessaire]

Pascal affirme dans ses Pensées que les « vérités de la foi » sont au-dessus de la raison et pas contre elle.

Selon Serge Carfantan[15]: « La seule position que la raison puisse tenir pour rendre justice à l’esprit religieux, c’est de reconnaitre qu’il y a au-dessus d’elle un supra-rationnel que le mental discursif ne parvient qu’avec difficulté à saisir, comme il y a en dessous d’elle un infra-rationnel qu’elle se doit aussi de reconnaître ».

Certains philosophes sont connus pour avoir tenté une réconciliation de la foi et de la raison. Entreprise difficile qui ne convainc guère les adeptes des deux bords.[réf. nécessaire] La division est consommée. Selon Aurobindo, philosophe indien, il y a d’un côté le déni matérialiste qui rejette la dimension spirituelle de l’existence, de l’autre le déni de l’ascète qui rejette la dimension matérielle de l’existence[16].

Même si le conflit reste ouvert, certains parlent cependant aujourd’hui de spiritualité sans religion, un peu à l’image de Spinoza qui quitte la synagogue tout en demeurant un esprit religieux.

Benoît XVI dans son discours de Ratisbonne, affirmait lui, le 12 septembre 2006, que le christianisme était la seule religion qui était parvenue à intégrer les catégories de la raison.

Voir aussi

Bibliographie

Anthologies de textes commentés dans la collection « Philosophie & théologie » aux édition du Cerf :

  • Jérôme Alexandre (dir.), Philosophie et théologie dans la période antique, Anthologie tome I, volume introduit par Philippe Capelle-Dumont, Paris, Cerf, coll. Philosophie & théologie, 2009. (ISBN 978-2-204-08176-4)
  • Olivier Boulnois (dir.), Philosophie et théologie au Moyen Âge, Anthologie tome II, Paris, Cerf, coll Philosophie & théologie, 2009. (ISBN 978-2-204-08861-9)
  • Jean-Christophe Bardout (dir.), Philosophie et théologie à l'époque moderne, Anthologie tome III, Paris, Cerf, coll Philosophie & théologie, 2010. (ISBN 978-2-204-08178-8)

Références

  1. Jean Grondin, La philosophie de la religion, « Le caractère immémorial du religieux », Paris, PUF, Que sais-je, 2009, pp.28-31 (ISBN 978-2-13-056860-2)
  2. Olivier Boulnois, « Le conflit entre foi et raison, pour une autre histoire de la crise », in, Olivier Boulnois (dir.), Philosophie et théologie au Moyen Âge, Anthologie tome II, Paris, Cerf, 2009, (ISBN 978-2-204-08861-9), pp. 30-41 ; voir aussi et en rapport Alain de Libera, Raison et foi. Archéologie d'une crise d'Albert le Grand à Jean-Paul II, Paris, Seuil, 2002.
  3. Jérôme Alexandre (dir.), Philosophie et théologie dans la période antique, Anthologie tome I, volume introduit par Philippe Capelle-Dumont, Paris, Cerf, coll. Philosophie & théologie, 2009. (ISBN 978-2-204-08176-4)
  4. Rémi Brague, « La philosophie islamique contre le kalâm », in Olivier Boulnois (dir.), Philosophie et théologie au Moyen Âge, Anthologie tome II, Paris, Cerf, coll Philosophie & théologie, 2009, pp. 63-74. (ISBN 978-2-204-08861-9)
  5. Olivier Boulnois (dir.), Philosophie et théologie au Moyen Âge, Anthologie tome II, Paris, Cerf, coll Philosophie & théologie, 2009, pp. 9-27. (ISBN 978-2-204-08861-9)
  6. Luca Bianchi, Pour une histoire de la double vérité, Paris, Vrin, coll. Pierre Abélard, 2008. (ISBN 978-2-7116-2147-7)
  7. Kant, Critique de la raison pure, trad. A. Trémesaygues, paris PUF, 1944, cité dans Olivier Boulnois (dir.), Philosophie et théologie au Moyen Âge, Anthologie tome II, Paris, Cerf, coll Philosophie & théologie, 2009, p. 38. (ISBN 978-2-204-08861-9)
  8. Jacques Derrida, Foi et savoir, Paris, Seuil, Points-Essais, 2001, (1re éd. 1996), 133 p. (ISBN 978-2-02-047986-8)
  9. Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire ?, Paris, BNF, Agone, coll. Banc d'essais, 2007. (ISBN 978-2-7489-0068-2)
  10. Première béatitude du Sermon sur la montagne verset 3.
  11. Foi et Raison selon Albert Lévy, chercheur au CNRS
  12. Miettes philosophiques 1846
  13. Noter les trois traductions possibles : Kant, Critique de la raison pure, préface de la deuxième édition, page 24. a) « J’ai donc dû supprimer le savoir pour lui substituer la croyance » traduit par Barni. b) « Je dus donc abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance » traduit par Tremesaygues et Pacaud. c) « Il me fallait donc mettre de côté le savoir afin d’obtenir de la place pour la croyance » traduit par Renaut
  14. La Religion dans les limites de la simple Raison
  15. Docteur agrégé de philosophie, professeur à l’université de Bayonne et au lycée Victor-Duruy, Mont-de-Marsan http://sergecar.club.fr/index.htm
  16. La Vie divine, Albin Michel Spiritualités vivantes

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