Agots

Cagots

Cagot, au féminin cagote, est le terme dépréciatif qui désigne des groupes d'habitants frappés de répulsion et de mépris dans leurs villages surtout en Gascogne et de part et d'autre du piémont pyrénéen, entre le XIIIe siècle et les temps modernes. La réputation des cagots est associée à la peur de la lèpre.

Sommaire

Localisation et désignation

Les cagots sont présents en Gascogne, des portes de Toulouse [1], jusqu'au Pays basque, en Chalosse, dans le Béarn, en Bigorre et dans les vallées pyrénéennes, mais aussi dans le Nord de l'Espagne (Aragon, Navarre sud et nord, Pays basque et Asturies) où ils sont désignés par le terme Agots.

Selon les lieux et les époques, les cagots s'appellent crestians ou chrestiaas (avant le XVIe siècle), gézitains (en Chalosse, à partir du XIVe siècle), gahets, gahetz, gafets, gaffets ou agotas (à Bordeaux, dans l'Agenais, et les Landes) agotz (Pays basque), capots (Armagnac). Ils sont également nommés en Bigorre graouès ou cascarrots. On trouve aussi leur trace en Anjou sous les noms de capots, ou gens des marais, et peut être en Bretagne : caqueux, caquins ou caquous. On les appelait aussi canards, parce qu'ils devaient porter sur leurs habits une patte de canard pour se faire reconnaître.

Étymologie de cagot

Les hypothèses sur les étymologies sont souvent liées aux débats sur l'origine de ce phénomène toujours mal renseigné. Il est donc difficile de tenir l'une ou l'autre pour définitive.

À l'analogie avec le mot grec « cacos » (mauvais), proche du mot breton « caqueux » de même signification, il faut sans doute préférer plus simplement l'origine du verbe bas-latin « cacare ». Cette étymologie, la plus crédible, est donnée par Rabelais. Dans son Isle sonnante, il montre les cagots atteints de la maladie des harpies, le choléra. Rabelais utilise aussi le therme "cagot" dans un passage de Gargantua au sujet de l'abbaye de thélème. Il est indiqué sur l'entrée l'inscription suivante qui en interdit l'entrée aux "hypocrites, bigots, cagots ").

Prosaïquement, leur nom viendrait de cago, la première personne de l'indicatif présent du verbe bas-latin cacare qui a évolué vers l'occitan cagare, (chier) ; « cagot » est effectivement une appellation dépréciative occasionnelle, celle plus neutre de crestian étant plus représentée, par exemple dans la toponymie. La prononciation n'est pas [ca'go] mais [ca'gòt]: comme le -òt est un diminutif occitan, cagòt peut se traduire littéralement par « crotte » ou « petit merdeux ».

D'autres ont prétendu que cagot vient de cagoule. Mais il est attesté que le mot cagoule est moins ancien que cagot. Cagoule ne date que du XVIe siècle, corruption de cogule (cuculla), espèce de capuche ou capuchon.

L'origine gotique est à exclure : elle affirmait que cagot s'est formé par contraction de caas-goths, chiens goths, dénomination injurieuse usitée dès 507 pour désigner les Goths à cause de leur attachement à l'arianisme, objet de scandale et de haine pour les catholiques. Selon cette hypothèse, cette race, vouée à la persécution des Francs après leur victoire à la bataille de Vouillé, en 507, où Clovis tua Alaric II, roi des Wisigoths, aurait été obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses (comme les Berbères et les Kabyles réfugiés dans l'Atlas et les Aurès). Elle y aurait, outre la consanguinité, contracté la lèpre et l'hypothyroïdie, maladies endémiques qui, conjuguées entre elles, auraient réduit cette race à un état pareil à celui des crétins (à rapprocher du crétin des Alpes). Lorsque, dans la suite, elle aurait abjuré l'arianisme pour se réunir à la communion romaine, la communauté des cagots aurait alors été regardée comme un ensemble de ladres et infects. Mais le terme de « cagot » n'apparaît qu'autour de 1300, ce qui rend cette hypothèse historiquement invraisemblable, étymologiquement peu crédible.

P. M. Quitard propose une autre hypothèse fantaisiste [2] : Court de Gebelin qui dérive ce mot de caco-deus, rapporté par Ducange. Caco, signifiant faux, serait devenu cagot, hypocrite ; et comme l'hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l'emploie à tout, il aurait été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu God, kakle-God, caquette-Dieu, et insensiblement cak-god et cagot.

Crestians et gésitains, des désignations liées à la lèpre

Dans la toponymie, les termes les plus usités sont « crestians », « chrestiaà » ou « christianus »; il apparaît dès l'an 1000 sur le cartulaire de l'abbaye de Lucq et dans les textes vers l'an 1300 et a pu être synonyme en gascon de « lépreux » (on parle des « fontaines des crestians » pour les sources réservées aux léproseries). Les lépreux étaient désignés sous le nom de pauperes Christi. Nombreux à Bordeaux, ils y sont appelés ladres qui signifiait lèpre en ancien français, terme aussi à rapprocher de ladrón signifiant voleur ou pillard en espagnol et donc synonyme de bagaude, duquel cagot pourrait être issu. Les chroniques les désignent souvent encore par les dénominations de caqueux, cacous, capos, gaffos, tous termes de mépris qui signifiaient aussi lépreux. D'ailleurs, dans certains textes du XVIe siècle, le terme cagot et ses équivalents sont employés comme des synonymes de "lépreux". En béarnais, ce terme signifiait 'lépreux blanc' selon le Larousse.

La lèpre désigne au Moyen Âge différentes maladies de peau mal définies : la lèpre rouge est presque toujours mortelle ; la lèpre blanche ou lèpre tuberculeuse présente des signes semblables, mais peut se stabiliser. Toutes les maladies de peau, donc visibles, étaient assimilées à une lèpre, une ladrerie, d'un mot hébreu rattaché à Lazare. Tous ces malades inspirent la peur de la contagion et sont isolés hors des villages. Les cagots sont d'ailleurs aussi appelés « gézitains », « giésitains », « gésites » en référence au personnage biblique Guéhazi (dont le nom hébreu rappelle Géhenne), serviteur d'Élisée, lépreux à cause de sa cupidité. L'Ancien Testament,[3] raconte comment la lèpre était censée se propager par les vêtements, mais aussi par faute morale. Élisée y condamne son serviteur Guéhazi à une peste « lui et toute sa descendance ». La seule et mauvaise connaissance des maladies de peau visibles, sous le terme générique de lèpre, se trouvait donc dans la Bible, et induisait faussement que ces maladies étaient transmissibles par le contact et se transmettaient dans les générations.

Le terme employé pour lèpre en Gascogne était lo mau de sent Lop (le mal de saint Loup), ou plus souvent lo malandrèr, (litt., « le mal-aller », lat. malandria, avoir des pustules au cou), cf. l'italien malandato, mal fichu, et le français malandrin qui en découle aussi. Le terme ladre (du nom Lazarus) est aussi employé [4]. On voit que l'assimilation de termes injurieux aux noms de la lèpre a été d'usage courant, et demeure.

On pensait donc à l'époque à un principe de précaution dicté par Dieu, d'où le terme de crestian, analogue au terme de crétin d'origine valaisanne (Suisse romande). Bien qu'ils fussent châtiés par une lèpre, ces êtres demeuraient des chrétiens et, sous-entendu, pouvaient profiter — quand même — à la société. Jusqu'au milieu du XXe siècle, cagot, utilisé comme une insulte, signifiait aussi bien « crétin » ou « idiot du village », « bigot » ou « goitreux ».

Sens dérivé

Le terme « cagot » a pris, à la suite de bigot et sans doute sous l'influence de sonorités communes, le sens de « personne dévote à l'excès » ; ceci proviendrait des efforts désespérés des cagots pour s'intégrer dans les communautés locales.

Attesté chez Rabelais, le mot a également eu la nuance d'hypocrisie, de religiosité affecté, préfiguration de « tartuffe ».

« Quoi? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique? »

Molière, Le Tartuffe I,1.

« Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir. »

Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale.

Une population réprouvée

Les cagots vivant comme des proscrits et frappés de tabou, un nombre considérable d’interdictions dictées par la superstition pesaient sur eux : certaines sont orales, mais d’autres sont transcrites dans les « fors » (lois) de Navarre et du Béarn des XIIIe siècle et XIVe siècle siècles. Aucune humiliation ne leur était épargnée, jusqu'au moindre détail.

Interdits

Mis à l'écart, victimes d'une sorte de racisme populaire, fortement ancré localement, il leur était défendu sous les peines les plus sévères d'habiter dans les villes et les villages ou d'être chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils vivaient dans des quartiers spéciaux, souvent d’anciennes léproseries. Ils ne devaient pas marcher pieds nus (ce qui était courant pour les pauvres) et dans certaines régions devaient signaler leur approche par une crécelle. Ils étaient tenus de porter un signe distinctif, généralement une patte de canard, coupée dans du drap rouge et cousue sur leurs vêtements. À Marmande, en 1396, le règlement précise que les gahets devront porter, cousu sur leur vêtement de dessus, du côté gauche, un signe de tissu rouge, long d’une main et large de trois doigts.

Ils ne se rendaient au village que pour leurs besoins les plus pressants et pour aller à l'église, où ils ne pouvaient entrer que par une porte basse pour les obliger à se courber ; un bénitier spécial leur était réservé et ils étaient relégués au fond, avec des sièges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits pour la même raison qu'aux bêtes. On ne recevait point leur témoignage en justice, et c'était par grâce que la coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d'entre eux équivaudraient à une déposition légale…

Ils n’avaient pas de nom de famille ; seul un prénom suivi de la mention « crestians » ou « cagot » figurait sur leurs actes de baptême, et les cérémonies religieuses qui les concernaient se déroulaient généralement à la nuit tombée. À leur mort, ils étaient enterrés à l’écart dans un endroit du cimetière ou dans un cimetière à part. Ils n’étaient autorisés à se marier qu’entre eux.

Certains métiers leur étaient interdits, généralement ceux considérés comme susceptibles de transmettre la lèpre, comme ceux liés à la terre, au feu et à l’eau ; ils devaient prendre celle-ci à des fontaines qui leur étaient réservées. Ils n'étaient donc jamais cultivateurs. Les métiers en rapport avec l’alimentation leur étaient également interdits. Ils ne devaient porter aucun objet tranchant, donc ni arme ni couteau, mais on les retrouve curieusement exerçant des professions telles que chirurgiens et on leur prête volontiers des dons de guérisseurs. Les femmes étaient souvent sages-femmes ; jusqu’au XVe siècle, les cagotes eurent même la totale exclusivité de cette activité.

Ils étaient par contre autorisés à toucher le bois ; aussi étaient-ils souvent charpentier ou maçon, bûcheron ou tonnelier. Dans les cas où les instruments de torture étaient en bois, ce qui était fréquent dans les bourgs et villages, il arrivait qu'ils soient bourreaux ou menuisiers, constructeurs de cercueils et fossoyeurs, fonctions qui n’amélioraient pas leur image auprès des populations locales ni par conséquent leur sort. Les professions qu'ils exercèrent le plus souvent furent celles de vannier, de cordier et de tisserand. Payés en nature, ils ne percevaient pas de salaire et constituaient donc une main-d’œuvre à bon marché.

De telles conditions de vie les faisaient souvent dépendre de la charité publique, en particulier celle de l’Église et de fondations destinées à subvenir aux besoins des lépreux revenus des Croisades. Le clergé comme l’aristocratie justifient toutefois cette discrimination parfois jusqu'en plein XVIIIe siècle, en dépit du fait que les cagots étaient chrétiens ; ils ont beau jeu de condamner les excès commis sur ces populations par les manants sur lesquels pesaient corvées et impôts dont les cagots étaient exempts, car la taille et même la corvée étaient le plus souvent liées au travail de la terre. Cette exemption dura jusqu’au règne de Louis XIV où l’on comptait 2500 cagots en Béarn. Ils rachetèrent alors, moyennant finance compensant les impôts dont ils étaient dispensés, leur « affranchissement » par ordonnance royale.

Préjugés populaires

À la différence des discriminations fondées sur la race, la religion ou la langue, qui ont souvent été relayées par des théoriciens ou des politiciens sans scrupule, cette ségrégation locale est restée le plus souvent arbitraire : la naissance dans une famille de cagots suffisait à établir pour le reste de la vie la condition de cagot.

Cette population est considérée comme physiquement différente, et mise au ban de la société médiévale d’abord et moderne ensuite, faisant fonction de bouc émissaire pour conjurer la peur de la lèpre, maladie dont on ignorait l’origine et que l’on ne savait pas soigner. On accusait les cagots d’empoisonner les puits ; on les disait nuisibles et maléfiques, on les prétendait parfois sorciers, les accablant de tous les maux et de tous les vices, les affublant de tares telles que l’absence de lobe aux oreilles, les pieds et les mains palmés, ou d’être goitreux. Certains de ces traits fantasmatiques sont relatifs aux séquelles physiques de la lèpre, tandis que le goitre était une maladie typique des populations montagnardes privées de nourriture iodée. L’isolement et la consanguinité enfin expliquent des cas d’arriération mentale dans cette population, mais on peut supposer que leur pourcentage ne différait guère du reste de la population locale.

Supposés dégager une odeur nauséabonde, les cagots sont décrits par certains documents comme tantôt petits et bruns au teint olivâtre, tantôt grands aux yeux bleus. Aucune origine raciale homogène ou particulière n'apparaît clairement, et rien ne les distingue du reste de la population. Des médecins furent nommés comme experts par le parlement de Bordeaux et ne purent que conclure qu’ils étaient exempts de toute pathologie.

Historique du phénomène des cagots

Chronologie

Le phénomène n'est pas attesté avant le XIIIe siècle ; ce fut une ordonnance de Louis XIV qui y mit fin ; le clergé persista à employer le terme durant une grande partie du XVIIIe siècle, mais dès ce moment, la distinction avait presque partout disparu. Le terme continua d'être utilisé, mais pour désigner tout autre chose. En revanche, en Navarre, et en Espagne, le phénomène survécut jusqu'en 1819, avec même des traces au XXe siècle.

dates connues 
  • 1000 : mention de « chrestiaas » dans le cartulaire de l'abbaye de Lucq.
  • 1070 : ils sont mentionnés comme « gafos » dans le fuero de Navarre rédigé pour Sancho Remíriz.
  • 1288 : première mention du terme « cagot ».
  • 1514 : les agots en Navarre sont les premiers à se plaindre de leur sort au pape Léon X.
  • 1580 : les cagots, avec l'accord des Consuls et du Recteur, construisent eux-mêmes leur propre chapelle dédiée à Saint Sébastien dans la vallée de Campan.
  • 1691 : violent incendie dans la vallée de Campan. L'église est détruite et sera remise en état, comme en 1597, par les cagots.
  • 1642 : dernier acte de baptême de la paroisse de Doazit (Landes) faisant état du terme de « gesitaing ».
  • 1692 : dernière inhumation mentionnée dans le cimetière des chrestians de la paroisse de Doazit.
  • 1764 : dernier emploi du terme « charpentier » dans les registres paroissiaux de Saint-Savin, terme à peine voilé utilisé hypocritement par le clergé de Saint-Savin pour désigner les cagots.
  • 1819 : loi abolissant la discrimination en Navarre. Un quartier de Madrid reste toutefois un ghetto cagot (Nuevo Baztán) d'où émigrent vers les États-Unis certains de leurs descendants. À Arizkun (Navarre), le quartier de Bozate serait resté habité par les descendants de cagots au début du XXe siècle ; on y disait « Al agote garrotazo en el cogote » .

Origines du phénomène

Les explications les plus ébouriffantes ont été données quant à l'origine du phénomène. La documentation écrite concernant l'Aquitaine avant le XIe siècle étant presque inexistante, chacun y est allé de son invention.

L'explication traditionnelle est qu'il s'agissait de familles lépreuses. Mais le docteur Yves Guy, ayant eu dans sa jeunesse à soigner des lépreux, nota le premier que la notion (encore acceptée à la fin du XIXe siècle) de « lèpre blanche » (héréditaire) est une pure fiction, l'étude contemporaine de cette maladie ayant démontré sans aucune ambiguïté que cette maladie n'est pas héréditaire et ne peut pas l'être. La caractérisation des cagots comme lépreux, probablement portée dès l'origine, est donc un fantasme collectif localisé. La présence de léproseries au débouché des cols des Pyrénées, au-delà desquels se trouvait un territoire menacé par l'Islam, assimilée à la propagation de maladies, entretenait un climat de suspicion envers l'étranger, tout comme certaines figures lubriques de l'art roman étaient censées faire de l'étranger une menace divine. Contracter une lèpre revenait à être porteur du mal étranger.

Alain Guerreau, directeur de recherche au CNRS, a analysé les conditions qui ont permis qu'un groupe se trouve stigmatisé de cette manière. Pour lui, c'est la réorganisation de la société féodale dans le sud-ouest de la France aux XIIe-XIIIe siècles, qui a créé, dans un contexte économique et politique figé, une catégorie d'exclus (fils cadets, sans terre) vivant à la marge. Les lépreux étant eux aussi rejetés de la société à la même époque, l'assimilation se serait maintenue par la suite, lorsque fut oubliée leur origine.

Les fantasmes de chaque époque leur prêtèrent des histoires différentes. On les a ainsi fait descendre des Goths, des Sarrasins[5], des Cathares même (alors que, comme le notent Marca et Lardizábal les premiers cathares n'apparaissent en Languedoc qu'en 1170 et qu'il n'y en a jamais eu en Gascogne), ainsi que de communautés de descendants des Normands [6] qui coïnciderait tout de même avec la période de leur première mention, et dans lesquels les templiers auraient pu trouver des charpentiers pour les constructions de certaines cathédrales [7].

La toponymie et la topographie confirment que les endroits où se trouvaient les cagots présentent des caractéristiques constantes : ce sont des écarts, en dehors des murs, nommés « crestian » (et dérivés) ou « place » (les noms Laplace sont fréquents) à côté de points d'eau. On leur attribuait donc un endroit pour vivre et surtout pratiquer leurs métiers impurs liés au bois mais aussi au feu comme la briqueterie. Cette relégation professionnelle a pu générer le compagnonnage, comme le suggère René Descazeaux, mais ce sera ultérieurement, et principalement pour les métiers du bois. Les sources semblent indiquer que ce n'est pas l'association corporative qui a provoqué l'ostracisme.

La lente lutte des cagots vers l'intégration

La trace la plus ancienne de la lutte des cagots pour la liberté et la dignité apparut en Navarre. En 1514, les cagots s'adressent au pape Léon X, se plaignant de discriminations dans les églises. Léon X répondit par une bulle enjoignant de « les traiter avec bienveillance sur le même pied que les autres fidèles » et confia l'application de cette bulle au chanoine de Pampelune, Don Juan de Santa Maria. Mais la mise en pratique de ces dispositions à leur égard provoqua d'interminables procès, en dépit de l'appui de l'Empereur Charles Quint, en 1524.

Pendant plus de trois siècles, le scénario fut le même : brimades se succédant à leur égard, procès gagnés par eux de plus en plus souvent, appui du haut clergé et des princes, mais résistance des autorités locales et du peuple.

Au XVIe siècle, on estime qu’ils représentaient environ dix pour cent de la population locale. À partir de cette époque, si les interdits demeuraient, l’isolement se relâcha, et au fil des siècles qui suivirent ils commencèrent peu à peu à s’intégrer dans la population de sorte que leurs noms de familles, désormais inscrits sur les registres paroissiaux, ne les distinguaient plus, puisque, avec un même patronyme dans une même paroisse certaines familles étaient cagotes et d’autres non. En fait, il est certain que la plupart des familles du sud-ouest de la France et de l’autre versant des Pyrénées en Espagne comptent au moins un ascendant cagot.

C’est la Révolution française qui leur permit de devenir définitivement citoyens à part entière, de même que les Juifs et les Protestants. Au XIXe siècle, subsistaient essentiellement les injures, le terme « cagot » en constituant une, encore utilisée dans le sud-ouest de la France, sans qu’on ne sache plus aujourd’hui quelle en est l'origine.

La localité de Bozate dans la commune d'Arizkun, située dans la vallée du Baztan en Navarre est célèbre pour avoir été la dernière enclave connue des Cagots et un Musée Ethnographique des Cagots s'y trouve[8].

Un exemple de discrimination fondée sur la peur du malade impur

L'histoire des cagots témoigne de la peur viscérale qu'éprouvaient les populations vis-à-vis de la lèpre, de la terreur que cette maladie inspirait, mais aussi et surtout des ravages que la peur opère, des fantasmes qu'elle suscite et des réactions qu'elle inspire, du rôle qu'elle joue dans la ségrégation d'une partie de la population.

Si leur sort peut être comparé à celui de groupes exclus dans de nombreuses sociétés (parias et poulichis en Inde ou burakumin du Japon), la particularité des cagots dans l'histoire des discrimination est d'être une relégation héréditaire et socio-économique vernaculaire, non justifiée par une structure religieuse ou politique à la différence des systèmes de caste, des ghettos juifs ou bannis. Elle ne vise ni à la disparition ni à la conversion : on n'a pas de trace de pogromes ou de bûchers destinés aux cagots pour leur seule qualité de faire partie de cette communauté. C'est un processus discriminant autour de la peur de la maladie impure et/ou généalogiquement transmise, dans une structure socio-économique d'exclusion sur le terroir villageois.

Ce n'est qu'avec la progression du pouvoir central normalisateur que le phénomène disparaît pour le cas des cagots à la fin du XVIIe siècle. Mais la discrimination de sous-classes pour des motifs souvent artificiels, toujours tentée, reste pratiquée, même dans les sociétés les plus évoluées : ainsi notamment les gens du voyage sont localisés et traités parfois dans des conditions assez proches de celles des cagots. Il existe actuellement une léproserie en Roumanie dans laquelle se trouvent des lépreux qui y logent avec leur descendance, on « les laisse » rendre de menus services (Tichilesti). On a même entendu proposer en France des « sidatoriums » qui n'auraient été que des maladreries contemporaines.

Bibliographie

  • Antolini, P., 1991, Au-delà de la rivière. Les cagots : histoire d'une exclusion, Nathan, (1989 en italien), ISBN 2091904309.
  • Bouillet, M.-N. et Chassang, A. (dir.), 1878, « Cagots », Dictionnaire universel d'histoire et de géographie, 25e édition, (Wikisource)
  • Cordier, E., 1866-1867, « Les Cagots des Pyrénées », Bulletin de la Société Ramond.
  • Descazeaux, R., 2002, Les Cagots, histoire d'un secret, Pau, Princi Néguer, ISBN 2846180849.
  • Fabre, M., 1987, Le Mystère des Cagots, race maudite des Pyrénées, Pau, MCT, ISBN 2905521619.
  • Fay, H.-M., 1910, Lépreux et Cagots du Sud-Ouest, Paris, 1910, reprint ICN, Pau, 2000, 784 p.
  • Guerreau, A. et Guy, Y., 1988, Les Cagots du Béarn. Recherches sur le développement inégal au sein du système féodal européen, Paris.
  • Loubès, G., 1998, L'énigme des Cagots, éditions Sud Ouest, ISBN 2879012775.
  • Michel, F., 1847, L'Histoire des races maudites, Paris.
  • Ricau, O., 1999, Histoire des Cagots, réédition Pau, Princi Néguer, ISBN 2905007818.

Voir aussi

Liens externes

Notes et références

  1. Un toponyme Chrestias existe à Colomiers.
  2. pp. 1182-1183, Dictionnaire Étymologique, Historique et Anecdotique des Proverbes et des Locutions Proverbiales de la Langue Française. Paris, 1842, P. Bertrand, Libraire-éditeur,
  3. 2 Rois, chapitre 5
  4. cf. la hont deus Ladres la fontaine des lépreux à Saint-Christau, vallée d'Aspe
  5. L'historien Claude Larronde, comme Pierre de Marca, pense qu' : "Il s'agit de descendants de Sarrasins qui restèrent en Gascogne après que Charles Martel eut défait Abdel-Rahman. Ils se convertirent et devinrent chrétiens", Claude Larronde, Vic-Bigorre et son patrimoine, Société académique des Hautes-Pyrénées, 1998, p.120
  6. Joël Supéry, Le Secret de Vikings
  7. Michel Lamy, Les Templiers, 2001
  8. (es) « Los Agotes, ethnia marginadas » de M. Garcia PIÑUELA
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