Affaire de la grotte d'Ouvéa

Prise d'otages d'Ouvéa

La prise d'otages d'Ouvéa désigne une succession d'événements violents survenus sur l'île d'Ouvéa (Nouvelle-Calédonie) en avril-mai 1988 et qui ont durablement marqué le territoire.

Sommaire

Le contexte en France et en Nouvelle-Calédonie

En avril 1988, après deux ans de cohabitation, la France se prépare à l'élection présidentielle qui voit s'affronter le Premier ministre Jacques Chirac et le président de la République François Mitterrand.

En Nouvelle-Calédonie, la situation politique est particulièrement tendue. En octobre 1987, cette tension s'accentue suite à l'acquittement par la cour d’assise de Nouméa, des 7 auteurs de l'embuscade menée en 1984 à Hienghène durant laquelle 10 indépendantistes furent tués. Le jury était exclusivement composé d'Européens ce qui provoqua à nouveau la colère des indépendantistes. Parallèlement, l'élection présidentielle coïncide avec les élections régionales instaurant un nouveau statut pour le territoire, le controversé statut Pons. Le FLNKS, qui rassemble la majorité des mouvements indépendantistes, rejette celui-ci et appellent à un « boycott actif » des élections.

L’attaque de la gendarmerie

Le vendredi 22 avril 1988 au matin, à Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, deux jours avant le premier tour des élections, des indépendantistes kanaks et membres du FLNKS, attaquent la gendarmerie, dans le but de l’occuper jusqu’au jour du deuxième tour. L’attaque dégénère et trois gendarmes sont tués par balles, un quatrième devant décéder de ses blessures suite à un coup de « tamioc » (machette) reçu sur la tête.

Les 27 autres gendarmes, désarmés, sont pris en otage et séparés en deux groupes. Le premier groupe, mené par Chanel Kapoeri, se rend dans le sud de l’île à Mouli, où les otages sont finalement libérés trois jours plus tard, à la demande des « vieux » et des coutumiers. Le second groupe de 16 otages conduit par Alphonse Dianou est emmené dans une grotte[1] près de la tribu de Gossanah.

Des actions similaires étaient prévues à Lifou et Maré[2] mais selon Jean Guiart n'eurent lieu pour des raisons coutumières diverses.

La prise d’otages

Paris envoie sur place ses troupes d’élite sous le commandement du Général Vidal ; le GIGN, EPIGN, le 11e Choc, le commando Hubert (dépendant des services secrets). L’île d’Ouvéa est bouclée et interdite aux journalistes, alors même que la grotte demeure introuvable.

Le dimanche 24 avril, le premier tour des élections présidentielles marquent une nette radicalisation du clivage entre les électorats : l'électorat loyaliste sanctionne le RPCR avec une importante progression du Front national, tandis que le mot d'ordre de boycott indépendantiste est largement suivi dans l'électorat mélanésien. On note trente-huit bureaux fermés.

La grotte est finalement repérée le 27 avril, après des interrogatoires musclés sur les habitants de Gossanah[3]. Le même jour, le capitaine Legorjus, du GIGN, sous commandement présidentiel, accompagné de cinq hommes et du substitut du procureur de Nouméa, Jean Bianconi, sont à leur tour pris en otage. Legorjus et Bianconi sont libérés le lendemain afin de servir de médiateurs, les cinq autres membres du GIGN, seront quant à eux libérés le 5 mai 1988 en même temps que les autres otages, lors de l'opération « Victor ».

Les preneurs d'otages, peu à peu lâchés par le bureau politique du FLNKS, constatent que la situation insurrectionnelle qu'ils espéraient provoquer reste sporadique. Un semblant de négociation s’engage. Selon Legorjus, « Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire, avec ses camarades. J'expliquai à Bernard Pons que l'idée d'une reddition était possible. Après le second tour de la présidentielle », mais l’échéance du deuxième tour des présidentielles, précipite les événements et l’assaut est décidé du fait, selon le Général Vidal et Bernard Pons, de l'impossibilité de négocier et de l'hostilité de certains des preneurs d'otages.

L'assaut de la grotte

Le 5 mai 1988 le gouvernement Chirac, à la demande de Bernard Pons et avec l'assentiment de François Mitterrand, déclenche l'opération « Victor ». Cette opération permet la libération des gendarmes retenus en otages.

Dix-neuf des preneurs d'otages et deux militaires sont tués lors de l'assaut. Des membres du FLNKS et d'autres indépendantistes accusent alors les forces de l'ordre d'avoir « laissé mourir volontairement » ou « exécuté sommairement » certains preneurs d’otages après l’assaut.

Les sources sont sur cette question contradictoires. Les militaires ont toujours nié cette version. Suite à une enquête de commandement, Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Défense du gouvernement Rocard relève « qu'aucun élément de l’enquête ne fait apparaître qu'il y a eu des exécutions sommaires » tout en évoquant des « actes contraires au devoir militaire » et « des points lui paraissant obscurs après l'évacuation d'Alphonse Dianou »[4] ».

Selon Nidoïsh Naisseline, leader du mouvement indépendantiste Libération kanak socialiste  : « Pons et Chirac se sont conduits comme de véritables assassins. Ceux que l'on appelle les ravisseurs avaient déjà libéré dix gendarmes et attendaient que la situation politique se clarifie le 10 mai, afin de négocier. MM. Pons et Chirac ont préféré les assassiner. Ils auraient pu éviter cette boucherie, mais ont préféré échanger du sang kanak contre des bulletins de votes des amis de J.-Marie Le Pen »[5].

En 2008, Michel Rocard déclare à son tour : « Ce que je savais moi — et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte — c’est qu’il y avait aussi des officiers français… Enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… À la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvéa, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. […] Il fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie »[6].

Parmi les cas suspects, celui de Wenceslas Lavelloi, surnommé « Rambo », retrouvé mort d’une balle dans la tête et dont plusieurs témoignages confirment qu’il était encore vivant après la fin de l’assaut ; le cas d’Alphonse Dianou, chef du commando, blessé d’une balle au genou[7], laissé plusieurs heures sans soins et qui devait finalement décéder ; le cas de Patrick Amossa Waina, un « porteur de thé »[8] qui ne faisait pas partie des preneurs d’otages, retrouvé mort peu après l’assaut ; de Martin Haiwe qui tentait de s’enfuir avant l’attaque et de Samuel Wamo[9]. Le légiste ayant pratiqué les autopsies constatera également un nombre anormalement élevé de victimes tuées d’une balle dans la tête[10].

Conséquences politiques et sociales

Deux jours plus tard, François Mitterrand est réélu président de la République. En Nouvelle-Calédonie l'élection mobilise 60 % du corps électoral et François Mitterrand n’y recueille que 10 % des suffrages exprimés.

Michel Rocard est nommé Premier ministre et constitue une mission du dialogue chargée de renouer la discussion entre loyalistes et indépendantistes. Cette mission conduira aux accords de Matignon (26 juin 1988) et à une amnistie générale pour les preneurs d’otages et les militaires impliqués dans les morts suspectes.

Ces événements toujours très présents dans la mémoire des gens d’Ouvéa, accrurent également le malaise de la gendarmerie. Dans Le Quotidien de Paris, le 16 août 1989, Charles Hernu, ancien ministre de la Défense et fils de gendarme, déclare : « Les gendarmes se sentent de moins en moins reconnus dans leur dignité. Après les événements de Nouvelle-Calédonie, l'opinion ne s'est pas assez rendu compte que les gendarmes avaient laissé leur vie là-bas. La nation, dans son ensemble ne s'est pas montrée suffisamment reconnaissante ».

Une cérémonie de réconciliation entre gendarmes et habitants de Gossanah eut lieu en 1998.

Filmographie

Bibliographie

  • Chanel Kapoeri, Témoignage de Chanel Kapoeri, Conseiller municipal d'Ouvéa, Attaché au cabinet du président de la Province des Iles Loyauté, secrétaire général adjoint de l'Union calédonienne, in Le Mémorial Calédonien, vol. 9, Nouméa, 1995
  • Jean Guiart, A drama of ambiguity: Ouvea 1988-89, Journal of Pacific History, juin 1997
  • Philippe Legorjus, La Morale et l'action, Paris, 1990
  • Cédric Michalski, L'Assaut de la grotte d'Ouvéa : Analyse juridique, Éditions L'Harmattan, Paris, 2004 (ISBN 2-7475-6467-3)
  • Michel Bernard, GIGN, le temps d'un secret, Bibliophane-Daniel Radford, Paris, 2003
  • Antonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie. Paris, Éditions Karthala, 1990 (ISBN 2-8653-7259-6)
  • Alain Rollat et Edwy Plenel. Mourir à Ouvéa, Le tournant calédonien, Paris, 1988
  • Antoine Sanguinetti (dir. de pub.), Enquête sur Ouvéa, Études et documentation internationales, Paris, 1989
  • Henri Weill, Opération Victor, GIGN et Services Secrets dans le Pacifique, Balma, 1989
  • Général Picard, Ouvéa, quelle vérité ?, Éditions LBM, 2008
  • Gilbert Picard, L'Affaire d'Ouvéa, Le Rocher, 1988

Notes et références

  1. Une grotte secrète dite « des guerriers », le hunapo, qui servait dans les anciens temps de refuge aux guerriers.
  2. Antonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie, Paris, Éditions Karthala, 1990, p. 224
  3. De nombreux témoignages évoqueront par la suite des cas de torture si ce n’est physiques au moins psychologiques (cf. Médiateurs du Pacifique, Ouvéa : autopsie d’un massacre)
  4. Cité par Antonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie, Paris, Éditions Karthala, 1990, p. 226 ; Conférence de presse de Jean-Pierre Chevènement du 30 mai 1988.
  5. Entretien avec N. Naisseline dans Témoignage chrétien, mai 1988, repris dans Charlie Hebdo, 19 juillet 2000, p.4.
  6. David Servenay, « Nouvelle-Calédonie: l'aveu de Rocard sur l'affaire d'Ouvéa », Rue89, 19 août 2008.
  7. Cette blessure lui aurait été là encore infligée après l’assaut.
  8. Nom donné aux habitants de Gossanah chargés de ravitailler la grotte pendant les négociations.
  9. (en) Jean Guiart, « A drama of ambiguity: Ouvea 1988-89 », Journal of Pacific History, juin 1997
  10. Elizabeth Drevillon, « Grotte d’Ouvéa : autopsie d’un massacre », 2008 (documentaire)

Liens externes

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