Affaire Mohammed al-Durah
L’avenue Al Qoods dans le centre de Bamako au Mali. La peinture murale représente les instants qui précèdent la mort de Mohammed al-Durah.

L’affaire Mohammed al-Durah (arabe : محمد الدرة[1]) désigne les controverses générées par la diffusion d’un reportage de France 2 et Charles Enderlin sur la mort d’un enfant arabe palestinien de 12 ans, Mohammed al-Durah, tué par balles (d'origine très vraisemblablement israélienne selon Charles Enderlin[2]) alors que son père tentait de le protéger, lors d’échanges de tirs entre les Forces de sécurité palestiniennes et l’armée israélienne, le 30 septembre 2000, au début de la seconde Intifada. Cet événement a donné naissance à une controverse qui va de la contestation de la provenance des balles jusqu’à l'allégation d'une mise en scène.

Lancée et soutenue en France par quelques personnes (Gérard Huber, Stéphane Juffa, puis Philippe Karsenty, Luc Rosenzweig), elle est devenue avec le temps une controverse multiforme présentée par Médiapart comme « une machine sophistiquée »[3] qui « connaît nombre de réitérations »[4] et plusieurs rebondissements judiciaires. Elle est qualifiée de diverses manières de « campagne »[5],[6] ayant des enjeux politiques et idéologiques[7],[8],[9],[5],[10].

Sommaire

Chronologie

30 septembre 2000

Le 30 septembre 2000, deux jours après la visite d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des mosquées et deuxième jour de l'Intifada Al-Aqsa, des journalistes de Reuters, d’AP, de la NHK, ainsi que Talal Hassan Abu Rahma, cameraman palestinien de France 2, ont pris place au carrefour de Netzarim, dans la Bande de Gaza[7]. Mohammed al-Durah, un garçon de 12 ans, et son père, Jamal al-Durah s'engagent dans la rue Al-Shuhada qui les conduit au carrefour de Netzarim: c'est une journée de grève et de protestation dans les territoires palestiniens, et il n'y a pas école. Talal Hassan Abu Rahma filme par intermittence les manifestants, pendant toute la matinée, puis, l’après-midi, les échanges de feux et enregistre sur sa caméra, à quelques mètres de lui, l’enfant Mohammed al-Durah atteint par des balles alors qu’il se blottissait dans les bras de son père[7]. Le vidéaste palestinien fait parvenir ses images à Charles Enderlin, qui était au bureau de France 2 à Jérusalem. Celui-ci prend contact avec le service de presse de l’armée israélienne pour l’informer de la gravité des images détenues. Il n’obtient pas de réponse[7]. En application d'accords standards entre chaînes de télévision le bureau de France 2 transmet alors gratuitement à d’autres équipes de télévision le reportage d'Abu Rahma et du journaliste Charles Enderlin présentant la mort d’un enfant dans les bras de son père. Cette transmission du reportage d'Enderlin à d'autres chaînes sera par la suite vivement reprochée à France 2 qui se verra accusée par les personnes qui mettront en cause le reportage d'Enderlin (par exemple, et entre autres, Pierre-André Taguieff) d'avoir intentionnellement promu un message accusateur contre l'occupation israélienne[11] alors que lesdits accords entre chaînes existent bien et s'appliquent indifféremment à une grande variété de reportages produits[12]. Pour sa part, France2 diffuse, le soir où les événements eurent lieu, et après accord de la rédaction de Paris, un reportage sur le drame, commenté par Charles Enderlin.

Premières réactions

Ces images font rapidement le tour de la planète et, dans le contexte de l’Intifada, suscitent une émotion considérable. L’armée israélienne reconnaît dans un premier temps sa responsabilité, et publie des excuses officielles : le général Giora Eiland déclare à la BBC le 3 octobre que « les tirs venaient apparemment des soldats israéliens postés à Netzarim »[13], répète ces propos sur CNN (« apparemment, l’enfant a été tué par l’armée israélienne »), et dit également : « Autant que nous puissions savoir, l’enfant a été touché par nos tirs » (cité par Haaretz le 25 janvier 2002)[7]. Ces propos sont ensuite confirmés par le général Moshe Ya’alon[7].

Contestations

La montée des réactions provoquées par les images et la crainte de leur possible instrumentalisation, écrit Hervé Deguine[7], conduisent l’armée à revenir sur ses positions. Une reconstitution de la scène aurait permis de jeter une lumière sur les différentes hypothèses, mais la démolition du site par l’armée empêchera à tout jamais la conduite d’une enquête sérieuse[7] car selon Bernie Schechter, un expert en balistique israélien, cette destruction « élimine 95 % des éléments matériels nécessaires à une preuve »[14].

C’est alors que des contre-réactions s’organisent. La première provient de Nahum Shahaf (en), physicien, qui dirige une petite entreprise travaillant pour l’armée. Nahum Shahaf avait, quelques années plus tôt, contesté (en)l’authenticité du film vidéo amateur établissant la responsabilité d’Ygal Amir dans l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995[4]. Le 19 octobre, il prend contact avec le général Yom Tov Samia et tente de le persuader de la non-responsabilité de l’armée. Selon Hervé Deguine[7] l’enquête de Shahaf est « totalement approximative, ne reposant sur aucune base scientifique - nul expert en balistique n’est convié à y participer - ». Shahaf est aidé par Yossef Duriel, un proche de Moshe Feiglin, extrémiste du Likoud condamné pour « sédition » à l’époque de l’assassinat de Rabin. Le surlendemain de la mort de Mohamed Al-Dura, il écrit une lettre au quotidien israélien Haaretz, dans laquelle il affirme avant même de se livrer à l’examen des faits : « L’armée doit dire que les Palestiniens ont tué l’enfant à des fins de propagande. » Luis Lema, ancien directeur des rubriques internationales du Journal de Genève et du Temps écrit que la conclusion de Shahaf est « accompagnée de diverses considérations de nature assez peu scientifique telle: [...] "La croyance des militants musulmans est compatible avec le fait de dire des mensonges éhontés" »[15] . Le général Samia met Shahaf à l’écart de l’enquête. Pour Hervé Deguine, « censée établir l’innocence de l’armée, la reconstitution organisée par Shahaf la ridiculise ». La chaîne américaine CBS, bénéficiant d’une exclusivité sur l’affaire, produit un documentaire, jugé accablant par le journal Haaretz qui titre : « L’armée se tire une balle dans le pied. »[7] . Le 27 novembre, le général Yom Tov Samia convoque une conférence de presse durant laquelle il essaie d’utiliser le travail de Shahaf et Duriel, mais Shaul Mofaz, chef d’état major des armées, prend ses distances « en révélant que l’équipe enquêtant sur les circonstances de la mort de Mohamed Al-Dura a été constituée à l’initiative personnelle du général Samia, et non sur requête officielle »[7].

Les contestations de N. Shahaf et Y. Duriel sont en deux temps: ils contestent tout d'abord l'origine des balles, affirmant que celles-ci ne provenaient pas des positions israéliennes; puis par la suite ils émettent l'hypothèse d'une "mise en scène des palestiniens", c'est-à-dire qu'ils affirment que les palestiniens auraient procédé à un montage avec figurants, fausses ambulances etc. En particulier, ils affirment que le petit Mohammed Al Durah ne serait pas mort, mais serait un comédien qui aurait "joué une scène". Chronologiquement, ceux qui reprendront et diffuseront les thèses de N. Shahaf et Y. Duriel sont: tout d'abord la Ména avec S. Juffa ainsi que l'un de ses correspondants à Paris en 2002, G. Huber (son livre, qui reprend la thèse de la "mise en scène", paraît en janvier 2003 et sera pendant un certain temps librement téléchargeable sur son site web), puis E. Shapira et L. Rosenzweig - qui sera lui aussi un temps correspondant de la Ména -, et enfin Philippe Karsenty à partir de 2003. Tensions et polémiques naitront par la suite entre la Ména et certaines de ces personnes, certains accusant d'autres d'avoir repris un travail antérieur sans permission.

Dès la fin 2001, l’affaire commence à apparaître en France, d'abord par l'intermédiaire de Claude Lanzmann qui s’exprima à propos du preneur d’images palestinien de C. Enderlin (Talal Abou Rahma) dans le journal Le Monde: C. Lanzmann écrit qu’à son avis, on ne peut prendre en compte la version d’un « journaliste arabe »[16]. Ensuite, France 2 est soumise à des pressions pour qu’elle diffuse le documentaire d’Esther Schapira produit pour la chaîne de télévision allemande ARD, « Trois balles et un enfant mort »[17], décrit comme une « stupidité » par Haaretz[4], qui reprend l’essentiel des thèses de Shahaf et Duriel : le 2 octobre 2002, dans un climat de surexcitation, la Ligue de défense juive organise une manifestation (désavouée par le CRIF)[réf. nécessaire] sous les fenêtres de France 2, faisant suite à un « Prix Goebbels de la désinformation »[18] attribué en mars à France 2 et à Charles Enderlin par cette Ligue. Charles Enderlin sera obligé par la suite de déménager avec toute sa famille, en raison des lettres de menaces et des intimidations dont il fut la cible[7]. Lors de l'audition, le 12 juillet 2010, par la commission des affaires culturelles du Sénat de Rémy Pflimlin, désigné pour la présidence de France-Télévision, Jean-Pierre Plancade, membre du groupe d’amitié France-Israël au Sénat et de l’association France-Israël, sénateur de Haute-Garonne, a demandé quelles étaient les intentions du futur Président quant à l'affaire al-Durah. Richard Prasquier, le président du CRIF, a rencontré à la mi-septembre 2010 Rémy Pflimlin, pour demander, une fois de plus, l’ouverture d’une enquête sur ce reportage[3].

Philippe Karsenty

C’est vers 2003 qu’intervient Philippe Karsenty qui rapporte en France un exemplaire du film de la Metula News Agency (« Ména »), et s’en sert en partie pour construire sa propre version à l’insu de la Ména ce qui sera à l’origine de tensions entre l’agence et Karsenty[7]. Pour la Ména et Karsenty, selon un article de 2008 du Monde diplomatique, la scène dans sa totalité est une fiction créée de toute pièces par les Palestiniens[9]. Karsenty bénéficie du soutien de l’écrivaine américaine Nidra Poller, et il suscite l’attention des milieux néoconservateurs américains sur l’affaire[7] et un universitaire proche de Karsenty, Richard Landes (en), « spécialiste des peurs millénaristes », exploite à son tour le film de la Ména contre la volonté de Shahaf[7].

Karsenty met ainsi en doute l’authenticité du reportage d’Enderlin. France 2 affirma en retour que les images sont authentiques, que l’enfant est bien mort et que l’ensemble de la bande filmée le prouve, mais que l’intensité dramatique de la scène d’agonie interdit déontologiquement sa diffusion complète[19].

En octobre 2006, la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris condamne Phillippe Karsenty pour diffamation publique. Ayant interjeté appel de cette condamnation, Philippe Karsenty est relaxé par la Cour d’appel de Paris le 21 mai 2008, cour qui ne se prononce pas sur l’authenticité des images et estime que Philippe Karsenty est resté dans les limites du droit à la critique[20]. France 2 et Charles Enderlin se sont depuis pourvus en cassation[21].

Depuis, Karsenty consacre son temps à une opération de lobbying international intense visant à accréditer la thèse de la manipulation et à discréditer le reportage de France2[3]. F. Bonnet écrit que Philippe Karsenty explique comment il fut l'artisan de la chute de David Martinon, conseiller de Nicolas Sarkozy, qui était opposé aux thèses de Karsenty[3], et que « l’affaire Al-Dura est bien le support d’une machine de guerre politique. Le 16 mai 2006, il est longuement interrogé par le site américain ultraconservateur Frontpagemag.com (en) »[3].

Visionnage de l'enregistrement original

Diagramme montrant les parties en présence lors du drame. Ce dessin est extrait de la déclaration écrite sous serment par le cameraman de France 2, Talal Abu Rahma, à Raji Sourani, avocat à Gaza, et enregistrée le 3 octobre 2000[22].

Le vendredi 22 octobre 2004, suite à de nombreuses pressions, France 2 accepte de diffuser en cercle privé la totalité de la cassette à trois journalistes : Daniel Leconte d’Arte et Denis Jeambar, directeur de L’Express et Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef du Monde - les deux premiers ayant été auparavant approchés par Luc Rosenzweig qui leur avait présenté des éléments allant, selon lui, dans le sens d’un montage opéré par les Palestiniens.

Luc Rosenzweig affirme de son côté que, lors du visionnage des rushs, « l’image finale coupée par Charles Enderlin montrait l’enfant, supposé mort, levant la jambe et tournant la tête en direction de la caméra ». Il ajoute également que « d’autres scènes montrant des manifestants blessés étaient purement et simplement jouées, ce que reconnaissaient même les représentants de France 2 assistant à la projection »[23].

Selon Guillaume Weill-Raynal, avocat et auteur du livre contre-enquête sur le nouvel antisémitisme (2005), Denis Jeambar et Daniel Leconte ont joué un rôle important dans le montage des « rumeurs » propagées par la suite par les opposants à Enderlin[24]. Dans un premier temps ils écrivent que les rushs montrent des « mises en scène », pour se rétracter dans un second article du Figaro, dans lequel ils affirment avoir été « instrumentalisés » par Rosenzweig et la Ména[25],[14],[26],[27].

Les blessures de Jamal al-Durah

Le 18 novembre 2004, suite à l’extension de la polémique, et pour prouver la bonne foi de M. Enderlin et de son cameraman, Arlette Chabot projette leur reportage tel qu’il avait été diffusé sur la chaîne ainsi qu’un autre reportage tourné au même moment, mais sous un autre angle, par l’agence Associated Press. On montre aussi des images du cadavre de l’enfant à la morgue, ainsi que des images récentes du père de l’enfant montrant ses cicatrices. France 2 maintient sa position et annonce également avoir porté « plainte contre X » pour diffamation[28]. Selon la rédaction de France 2, les deux séquences prouvent qu’une « mise en scène » est hautement improbable. France 2 a par ailleurs effectué une comparaison entre les photos de l’enfant prises à la morgue avec ses blessures au visage et les arrêts sur image de son visage lors de la fusillade. « Il s’agit bien du même enfant et nous sommes prêts à livrer ses photos pour une expertise officielle », a souligné Arlette Chabot[29].

Les images montrent les cicatrices de Jamal al-Durah, le père de Mohammed al-Durah, le jour de la mort de son fils. Ces images sont elles aussi contestées, et les promoteurs de la version d’une mise en scène affirment que le père du petit Mohammed n’avait pas été blessé. Pour répondre à ces accusations, France 2 montre un autre reportage de la télévision jordanienne, tourné le 1er octobre 2000 à l’hôpital militaire Al Hussein à Amman, montrant le prince Abdallah rendant visite au père du jeune Mohamed, transporté en Jordanie pour y subir plusieurs opérations. De plus, France 2 demande au cameraman Talal Hassan Abu Rahma d’aller interviewer Jamal Al Dura à Gaza, où il vit toujours. Montrant sa carte d’identité pour bien se faire identifier, l’homme montre que ses cicatrices correspondaient « exactement » à l’emplacement de ses blessures filmées sur son lit d’hôpital quatre ans plus tôt[30]. Mais, sur les blessures de Jamal al-Durah, le père de Mohammed al-Durah, la Ména a une toute autre explication: ces cicatrices seraient les marques de « blessures par hache » datant de 1992 causées par des « miliciens palestiniens » qui auraient agressé Jamal al-Durah, et soignées par un certain Dr Yehouda David; et la Ména livre sur son site une interview avec le docteur en question[31], dont les dires seront vite repris par Philippe Karsenty[32].

En septembre 2008, le Dr Yehouda David revient sur cette thèse lors d'une interview donnée à Actualité Juive (no 1038, daté du 4 septembre). Dans cette interview conduite par un journaliste nommé "Daniel Vavinsky", le Dr David soutient que les blessures et cicatrices de Jamal al-Durah, père de Mohammed, ne résultent pas de la fusillade de 2000 mais d’une intervention chirurgicale effectuée par lui-même en 1994, qui avait consisté à prélever des tendons sur le pied gauche pour les greffer sur les muscles de la main droite. Dans la même interview, le Dr David évoque également le dossier médical jordanien de Jamal al-Durah  : « Je n’ai pas vu ce dossier. Que Charles Enderlin le produise, je serais très intéressé de le consulter (…) Mais pour le moment, cela me parait assez mystérieux»[33].

Le 15 septembre, Charles Enderlin adresse un droit de réponse à Actualité Juive auquel est joint le certificat en arabe de l’hôpital jordanien, un certificat en anglais établi par le professeur Raphaël Walden chirurgien à l’hôpital Tel-Hashomer de Tel-Aviv, au vu du dossier médical jordanien, lui-même établi en anglais, ainsi qu’une radio des lésions constatées dans la région pelvienne et aux os du bassin (correspondant à un tir de balle ayant pénétré par le pli de l'aine et étant ressorti par la fesse, conforme aux cicatrices présentées par Jamal al-Durah), blessures bien distinctes des cicatrices au pied et à la main évoquées par le Dr David dans son interview. Charles Enderlin adresse également copie de ce droit de réponse à divers sites qui avaient relayé l’interview d’Actualité Juive, notamment au site Debriefing.org qui met en ligne, le 20 septembre 2008, le texte complet de la lettre de Charles Enderlin ainsi que l’ensemble des documents médicaux[34]. Le 25 septembre, Actualité Juive publie également ce droit de réponse, mais en supprimant de celui-ci la phrase « Ci-joint le rapport que vous voudrez bien reproduire », et sans publier les documents annexes ni mentionner leur existence. Ce droit de réponse est suivi d’une contre-réponse ironique de "Daniel Vavinsky" : « sur le fond, Charles Enderlin ne répond en rien (…) qu’il n’hésite pas à nous transmettre tout élément (…) nous nous ferons un devoir d’en informer nos lecteurs »[35].

Dans les semaines qui suivent, Jamal al-Durah dépose plainte en diffamation contre deux partisans de la thèse de la manipulation, dont Gil Mihaely, responsable, avec Elisabeth Levy, du site Causeur, l'un des relais médiatiques des thèses de Karsenty et al.[3]. Sur commission rogatoire ordonnée par Nicolas Bot, juge d'instruction au tribunal de grande instance de Paris, "Daniel Vavinsky", auteur de l’interview et du contre-droit de réponse, est identifié, en février 2009, comme étant en réalité Clément Weill-Raynal, rédacteur en chef adjoint à France 3, société du même groupe (France Télévisions) que France 2, chaîne de Charles Enderlin[36]. Le 24 septembre 2009, Clément Weill-Raynal est mis en examen pour diffamation et complicité de diffamation, ainsi que, quelques semaines plus tard, le Dr David et Serge Benattar, directeur de la publication d'Actualité Juive[37].

Par ordonnance en date du 7 mai 2010[38], Serge Benattar, Clément Weill-Raynal et Yehouda David ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel pour diffamation et complicité de diffamation, à l'audience du 8 février 2011. Serge Benattar était défendu par Me Aude Weill-Raynal, avocate au barreau de Paris. Clément Weill-Raynal était défendu par Me Gilles-William Goldnadel du barreau de Paris. Le Dr Yehouda David était défendu par Me Isabelle Wekstein, du barreau de Paris, ainsi que par Me Alain Jakubowicz, avocat au barreau de Lyon, et par ailleurs président de la LICRA, depuis 2010. Jamal al-Durah, plaignant et partie civile, avait pour avocat Me Orly Rezlan, du barreau de Paris.

Par jugement rendu le 29 avril 2011, la 17e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris a déclaré les trois prévenus coupables des délits de diffamation et complicité de diffamation. Serge Benattar et Clément Weill-Raynal ont été condamnés à la peine de 1 000 euros d'amende, le docteur Yehouda David à une peine de 1 000 euros d'amende avec sursis. Les trois prévenus ont été condamnés à verser à Jamal Al Dura la somme de 5 000 euros de dommages-intérêts, ainsi qu'à la somme de 5 000 euros au titre des frais de justice[39].

Le livre de Charles Enderlin : Un enfant est mort

En octobre 2010 un livre de Charles Enderlin sur toute l'affaire est publié : Un enfant est mort, dans lequel il répond point par point à l'ensemble de l'argumentaire élaboré par Philippe Karsenty et tous ceux qui soutiennent la thèse d'une mise en scène, qui ont construit « une grille de lecture qui ignore tout des réalités du terrain et de ce que furent ces longs face-à-face entre Palestiniens et soldats israéliens »[3]. François Bonnet ajoute que l'un des mérites du livre d'Enderlin est de « réfuter un par un les éléments avancés par les tenants de la manipulation » et qu'il démonte une accusation devenue volumineuse au fil des ans, mais dont l'accumulation de ses composants ne résiste pas à une analyse méticuleuse : les accusations de Karsenty et de Rosenzweig peuvent « au premier abord, [troubler] les gens de bonne foi. Philippe Karsenty peut remplir des amphithéâtres acquis à sa cause vu son habileté et les matériaux disparates qu’il a rassemblés [...]. Démonter un tel travail demande des jours de contre-enquête. Peu de journalistes l’ont fait, ce qui explique leur incapacité à l’interroger correctement lors d’entretiens. [...] Mais accumulation ne fait pas vérité. Et chaque élément pris séparément se révèle douteux voire faux. »[3]. François Bonnet demande cependant si « ce livre [arrive] trop tard pour donner un coup d’arrêt à une campagne aussi puissante que nauséabonde »[3]. De son côté, Rudy Reichstadt écrit que « L’un des mérites du livre de Charles Enderlin est d’examiner pour la première fois méthodiquement la généalogie de la théorie du complot et de faire la démonstration, convaincante, que la thèse de la mise en scène répond bien à cette qualification. »[40].

Stéphane Juffa réagit sur le site de la Ména au livre de Charles Enderlin sous le titre « C'est maintenant qu'il y a complot »[41]

Controverses

En Israël

L’affaire n’a pas fait l’objet de débats en Israël, où, des reportages sont revenus sur cette affaire sans mettre en avant la thèse d’une manipulation. En 2008 néanmoins, une émission de la première chaîne nationale israélienne (Al Dura spin ou symbole) expose cette thèse : sans prendre parti sur le fond, l’émission donne la parole à Stéphane Juffa, Nahum Shahaf, et à leurs contradicteurs. L’armée israélienne a admis dans un premier temps sa probable implication dans la mort de l’enfant, avant de soutenir que Mohamed Al-Durah avait tout aussi bien pu être tué par des tirs palestiniens (voir ci-dessus). Peu de temps après ces événements, l’armée israélienne a procédé à la démolition du mur devant lequel se trouvaient le père et son enfant, ce qui, selon Bernie Schechter, un expert en balistique israélien « élimine 95 % des éléments matériels nécessaires à une preuve »[14], mur qui contenait les impacts des balles. Cette démolition sera interprétée différemment par les deux parties : ceux qui soutiennent la thèse d’une manipulation affirment que la position occupée par le père et l’enfant les mettait hors de portée de tirs, des soldats israéliens, et que, la reconstitution des événements est devenue délicate du fait que les structures en place sur le carrefour de Netzarim ont été rasées par l’armée israélienne. Ils affirment également que les images diffusées par France 2 n’appuient ni l’idée de la mort de l’enfant, ni une responsabilité israélienne dans cette affaire. Le soutien de Charles Enderlin à l’intégrité de son preneur d’images palestinien restera indéfectible pendant toute l’affaire. Selon le journaliste, « l’image [filmée par Talal Abou Rahmah] correspondait à la réalité de la situation non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. L’armée israélienne ripostait au soulèvement palestinien par l’utilisation massive de tirs à balles réelles. »[42]. Cependant, en Israël, l’opinion contraire à la version d'Enderlin est parfois mentionnée[43].

Dans les Territoires palestiniens

La mort du garçon diffusée dans les territoires palestiniens, avec la version de la responsabilité israélienne, a provoqué des événements sanglants : deux réservistes de l’armée israélienne, habillés en civil, ont été lynchés par une foule en colère le 12 octobre 2000[44]. Le directeur du bureau de presse du gouvernement israélien interprète cet évènement en déclarant : « les images diffusées sur l’assassinat présumé de petit Al-Dura par France 2 ont enflammé le monde arabe et fait de nombreuses victimes en Israël et dans le monde »[réf. nécessaire]

Le jour de la mort de Mohammed Al-Durah, l’organisation B’Tselem nota que 15 autres civils palestiniens furent tués, dont un garçon de 12 ans, Samir Sudki Tabanjeh, et trois mineurs. Aucune de ces morts ne suscita de controverse[45].

Point de vue des instances représentatives juives en France

Le CRIF a officiellement demandé au chef de l’État, Nicolas Sarkozy, la constitution d’une commission d’enquête, par la voix de Richard Prasquier, son président, dans une conférence de presse du 2 juillet 2008[46]. En octobre 2010, à la suite de la publication du livre de Charles Enderlin, Un enfant est mort, Richard Prasquier proteste et réitère sa demande[47].

L'avis de Pierre-André Taguieff

Selon Pierre-André Taguieff, « érigé en enfant "martyr", "le petit Mohammed" est aussitôt devenu la figure emblématique de l’Intifada al-Aqsa : les images du prétendu meurtre du jeune palestinien par l’armée israélienne, réactivant le stéréotype du "Juif tueur d’enfants", ont été diffusées à de nombreuses reprises sur la chaîne de télévision de l’Autorité Palestinienne, désireuse d’instrumentaliser l’indignation pour mobiliser ses troupes dans sa guerre non conventionnelle contre Israël. »[11],[48]

Taguieff ne fut pas le premier ni le seul à parler d'une accusation de crime rituel : des publications positionnées comme radicales sur le plan politique l'ont également évoquée avant lui[49].

Dans un débat organisé par la revue Le Meilleur des mondes, Rudy Reichstadt répond à l'analyse de Pierre-André Taguieff. Selon lui, deux mythes s'affrontent : « le premier discours accuse l’armée israélienne d’avoir commis délibérément un infanticide. Le second cherche à la disculper par tous les moyens, quitte à retourner l’accusation infamante contre ceux qui ont commencé à la propager, voire à nier purement et simplement la mort du jeune Palestinien. » Il estime que « si le premier discours est classiquement diabolisateur, le second use sans vergogne de structures propres à la pensée du complot dont les Israéliens sont pourtant, par une singulière ironie, les victimes privilégiées. » Il vise en particulier les 3 thèses défendues par ceux qui contestent la version officielle et dont il souligne l'exclusion mutuelle : « Mohammed Al-Dura n’est pas mort »; « d’ailleurs, ce n’était pas Mohammed Al-Dura »; « de toutes façons, ce sont les Palestiniens qui l’ont tué »[50].

Le grand reporter Gérard Grizbec de son côté répond aux attaques portées à l'encontre des journalistes. Sur la question de la diffusion gratuite des images, il explique qu'en Israël « il existe un accord d’échange gratuit d’images entre les grandes chaînes internationales, y compris avec les chaines israéliennes 2 et 10 [et que la] situation existait déjà lorsque l’on a ouvert [les bureaux israéliens de France 2] en 1991. » Il accuse également Pierre-André Taguieff de s'être fait « le perroquet de tous les délires que l’on a entendus depuis 8 ans pour essayer de nier la réalité »[12], et de répéter dans son articles des « mensonges », tel celui à propos du caméraman palestinien de France2, qui, contrairement à ce qu'affirme Taguieff, n'a jamais appartenu au Fatah.

Notes et références

  1. Parfois transcrit en al-Dura ou al-Doura ou al-Durrah, avec ou sans tiret.
  2. Charles Enderlin, Un enfant est mort, éd. Don Quichotte, 2010-10-07, ISBN 978-2-35949-026-8.
  3. a, b, c, d, e, f, g, h et i François Bonnet, « Charles Enderlin : Dix années de traque, et ce n’est pas fini », Mediapart, 11 octobre 2010.
  4. a, b et c Jérôme Bourdon, « Qui a tué Mohammed el-Dura ? De la mise en doute informatique d’un fait journalistique : Paroles publiques : Communiquer dans la cité », Hermès n° 47, 2007, p. 92.
  5. a et b Guillaume Weill-Raynal, Les nouveaux désinformateurs, Armand Colin, 2007.
  6. (fr) Dominique Vidal, « Au nom du combat contre l'antisémitisme,] », Le Monde diplomatique.
  7. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n et o Hervé Deguine, Charles Enderlin. Il gagne la guerre du soupçon, Médias no 11, décembre 2006, accessible (en ligne).
  8. Guillaume Weill-Raynal, La communauté juive française, la seconde Intifada, et « l’affaire Al Doura », Confluences Méditerranée numéro 72, numéro sur "La Palestine en débat", pp. 75-82. ISSN 1148-2664, ISBN 978-2-296-10418-1, L'Harmattan, Paris.
  9. a et b (fr) Dominique Vidal, « Acharnement contre Charles Enderlin », Le Monde diplomatique, 29 mai 2008.
  10. (fr)Isabelle Hare, Le rêve brisé de Charles Enderlin: transposition du conflit israélo-palestinien devant les locaux de France 2 in XVIIe congrès international des sociologues de langue française, Actes de travaux du groupe de travail "Sociologie de la communication", Tours, 5-9 juillet 2004, France, pp. 166-174, [1].
  11. a et b Pierre-André Taguieff, L'affaire al-Dura ou le renforcement des stéréotypes antijuifs..., Le Meilleur des mondes, septembre 2008.
  12. a et b Gérard Grizbec, Affaire al-Dura: Gérard Grizbec réagit à la contribution de Pierre-André Taguief, Le Meilleur des mondes, octobre 2008.
  13. Israel 'sorry' for killing boy, 3 Octobre 2000
  14. a, b et c (en) Adi Schwartz, In the footsteps of the al-Dura controversy, in Haaretz, 28 novembre 2007, article en ligne.
  15. Luis Lema, Couvrir le désastre, Un regard sur l'Intifada, Labor et Fides, collection terres promises, ISBN 978-2-8309-1092-6.
  16. cf. Claude Lanzmann : Israël, Palestine : la séparation illusoire, in Le Monde, 7 novembre 2001.
  17. Drei Kugeln und ein totes Kind.
  18. Jérôme Bourdon, Le récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias, de boeck, 2009, p.37 indique que le prix en question a été renommé « Prix Goebbels ».
  19. Guillaume Weill-Raynal, « Retour sur l’« affaire Enderlin » : Guet-apens dans la guerre des images ou harcèlement dans la diffamation ? », dans Revue internationale et stratégique, Dalloz et IRIS, no 58 « La société française et le conflit israélo-palestinien », été 2005, p. 187–194 (ISBN 2-247-06251-2)(ISSN 1287-1672) [texte intégral] .
  20. Arrêt sur Wikisource
  21. Relaxe pour le détracteur de l’image-choc de l’Intifida, Dépêche Reuters reprise par Le Point, 21 mai 2008, article en ligne.
  22. Abu Rahma, Talal. (en)Statement under oath by a photographer of France 2 Television, Palestinian Centre for Human Rights, 3 octobre 2000.
  23. Jerusalem Post, Luc Rosenzweig, 31 décembre 2009 fr.jpost.com.
  24. Guillaume Weill-Raynal, Affaire Mohamed Al Doura : les vrais imposteurs ont gagné, Marianne2 du 26 mai 2008
  25. D. Jeambar & Daniel Leconte, Guet-apens dans la guerre des images, Le Figaro, 15 octobre 2007, disponible en ligne.
  26. (en) World Politics Review, France: The Al-Dura Defamation Case and the End of Free Speech, 3 novembre 2006 WPR Article.
  27. (en) Doreen Carvajal, The mysteries of an iconic video frame, The New York Times, 7 février 2005 The mysteries of an iconic video frame - The New York Times.
  28. Accusée de bidonnage, France 2 porte plainte, nouvel Obs.com, 26 novembre 2004.
  29. Une photo du cadavre de Mohammed Al-Durah à la morgue est disponible ici, extraite de cet article.
  30. Nicolas Delesalle et Marc Belpois, La controverse de Netzarim [A-Dura/France 2], in Télérama no 2863, 19 novembre 2004.
  31. Metula News Agency.
  32. fr.jpost.com.
  33. Actualité Juive n° 1038, 4 septembre 2008, page 32.
  34. Voir sur le site : " Al-Dura : pièces à verser au dossier du futur groupe de travail".
  35. Actualité Juive n° 1041 du 25 septembre 2008, courrier des lecteurs, page 8.
  36. Denis Sieffert, Après le drame, la diffamation, Politis, n° 1074, 29 octobre 2009.
  37. Procédure enregistrée au tribunal de grande instance sous les références Parquet n° 0830323012 - Instruction n° 2274/09/02 selon les renseignements communiqués par le bureau d'ordre pénal du parquet du TGI de Paris.
  38. idem
  39. voir la copie du jugement publié sur le site Rue89 : http://asset.rue89.com/files/Weil.20110429_151418-1.pdf
  40. Rudy Reichstadt, Charles Enderlin, protagoniste et analyste de l’affaire Al-Dura, conspiracywatch.info, 2010-10-09.
  41. Stéphane Juffa, A-Dura : c’est maintenant qu’il y a complot, Ména, novembre 2010, article en trois parties (1/11/2010, 4/11/2010, 8/11/2010)
  42. Charles Enderlin, Non à la censure à la source, Le Figaro, 27 janvier 2005.
  43. "Mohammed n’est pas mort" (מוחמד לא מת), Haaretz, 24 janvier 2009.
  44. Le Monde Diplomatique
  45. Anthony H. Cordesman & Jennifer Moravitz, The Israeli-Palestinian War: Escalating to Nowhere, Praeger Security International, (ISBN 978-0-275-98758-9), 2005.
  46. Cf. guysen news.
  47. sur le site du CRIF
  48. Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes, Odile Jacob, 2008, p. 300-308, et 407-408.
  49. Fallows 2003; Julius 2006; Lauter 2008; Glick 2006; Patience 2007; Melanie Phillips
  50. Rudy Reichstadt, L'affaire al-Dura: des mythes concurrents sur fond d'intifada, Le Meilleur des mondes, octobre 2008.

Annexes

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Bibliographie

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