Action de la Résistance française durant l'Opération Torch

Opération Torch

Opération Torch
Torch-troops hit the beaches.jpg
Débarquement des alliés à Alger
Informations générales
Date Du 8 novembre au 11 novembre 1942
Lieu Protectorat français du Maroc, Algérie française
Issue Victoire des Alliés
Belligérants
US flag 48 stars.svg États-Unis
Flag of the United Kingdom.svg Royaume-Uni
Flag of Free France 1940-1944.svg Résistance française
Flag of France.svg État français (Vichy)
Commandants
US flag 48 stars.svg Dwight Eisenhower
Flag of the United Kingdom.svg Andrew Cunningham
Flag of France.svg François Darlan
Flag of France.svg Charles Noguès
Seconde Guerre mondiale
Batailles
Seconde Guerre mondiale -
Campagnes d'Afrique et du Moyen-Orient

Guerre du désert - Campagne d'Afrique de l'Est - Opération Compass - Bataille de Dakar - Campagne du Gabon - Siège de Tobrouk - Guerre anglo-irakienne - Campagne de Syrie - Invasion de l'Iran - Bataille de Madagascar - Opération Battleaxe - Opération Crusader - Bataille de Bir Hakeim - 1er Bataille d'El-Alamein - Bataille d'Alam el Halfa - 2e Bataille d'El-Alamein - Opération Torch - Campagne de Tunisie - Bataille de Sidi Bouzid - Bataille de Kasserine - Opération Capri - Bataille de Ksar Ghilane - Opération Pugilist - Bataille d'El Guettar


Front d'Europe de l'Ouest


Front d'Europe de l'Est


Bataille de l'Atlantique


Campagnes de Méditerranée et d'Europe du Sud


Guerre en Asie et dans le Pacifique


Guerre sino-japonaise

L'opération Torch est le débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord (Maroc et Algérie). Ce débarquement marque le tournant de la Seconde Guerre mondiale sur le front occidental, conjointement avec les victoires britannique d'El Alamein et soviétique de Stalingrad. La prise d'Alger se fait en un jour grâce à la résistance française, alors qu'à Oran et au Maroc, les généraux de Vichy accueillent les Alliés à coups de canon, tout en livrant la Tunisie sans aucune résistance, aux Allemands, déclenchant ainsi la campagne de Tunisie.

Sommaire

Conception de l'opération

L'Opération Torch prend naissance au cours du printemps 1942, au plus fort de la domination allemande. Les îles Britanniques ont certes évité l’invasion allemande au cours la bataille d'Angleterre; mais Hitler, avec ses forces de l’Est, n'en est pas moins aux portes de Stalingrad : aussi l'Union soviétique se trouve-t-elle dans une position plus que délicate et au bord de la rupture. Donc, si les Alliés veulent conserver une chance de gagner cette guerre, il leur est impératif et urgent d’ouvrir un second front afin de soulager l'URSS. Le choix de l’Afrique du Nord n’allait pas de soi : le président Roosevelt et le général George Marshall avaient d'abord donné leur préférence à un débarquement sur les côtes de la Manche (Eisenhower avait d’ailleurs déjà obtenu la responsabilité du commandement pour une attaque côté ouest).

Mais de son côté, Churchill n’avait pas oublié les intérêts britanniques en Afrique, où le canal de Suez restait à la portée de l'ennemi. Et surtout, il estimait que débarquer sur le continent européen aurait représenté de gros risques, à la fois compte tenu de la qualité des défenses allemandes, et parce qu'il jugeait les effectifs alliés disponibles au Royaume-Uni encore insuffisants pour réussir une opération de grande ampleur : il lui paraissait donc préférable de s’orienter vers une offensive moins directe, en Afrique. Si les Alliés réussissaient à y repousser les troupes de l'Afrikakorps de Rommel, l’Afrique du Nord permettrait ensuite de disposer d’une plate-forme pour un projet plus ambitieux qui concernerait l’Europe méridionale. Les pourparlers durèrent quatre jours et aboutirent à un accord désignant l’Afrique du Nord comme objectif immédiat des Alliés. Le général Marshall confia à Eisenhower ce nouveau commandement et le projet fut baptisé « Opération Torch » (Flambeau).

Planification de l'intervention

La préparation politique

Le 5 septembre 1942, les négociateurs alliés s'accordent pour désigner Casablanca, Oran et Alger, comme cibles principales du débarquement allié en Afrique du Nord.

Négociations avec les autorités vichystes

Mais l'opération avait aussi été préparée de longue date sur place. Une question très importante était, en effet, celle de l'attitude des autorités militaires de Vichy en Afrique du Nord vis-à-vis d'une éventuelle intervention américaine. Le président Roosevelt, influencé par certains Français des États-Unis, tels que l'ancien diplomate Alexis Léger (plus connu sous nom de plume Saint-John Perse) et l'avocat René de Chambrun, gendre de Pierre Laval, soupçonnait chez de Gaulle des tendances dictatoriales tandis que, sur la foi des informations de son ambassadeur, l'amiral Leahy, ami du Maréchal, il imaginait les dirigeants de Vichy comme susceptibles de reprendre la guerre contre l'Allemagne à la première occasion.

Le consul Robert Murphy, représentant personnel du président Roosevelt en Afrique du Nord, partageait les vues de Leahy, bien que ses démarches auprès des dirigeants de Vichy sur place, et principalement des généraux Maxime Weygand, puis Alphonse Juin, n'aient pas eu de succès . Il avait été renforcé de 12 vice-consuls des États-Unis, envoyés en Afrique du Nord pour contrôler l'emploi de l'aide économique américaine, et qui, issus de milieux non diplomatiques, ne partageaient pas tous les idées de leur supérieur. Aussi plusieurs d'entre eux avaient-ils établi de nombreux contacts, non seulement avec les autorités locales de Vichy, mais aussi avec la Résistance.

Négociations avec les résistants d'Afrique du nord

Les diplomates américains et l'O.S.S. (le service secret américain, précurseur de la C.I.A.) avaient obtenu du côté de la Résistance, mieux qu'une adhésion, une stimulation. En effet, à Oran et à Alger, s'étaient constitués, dès octobre 1940, deux groupements de résistants français favorables à la cause alliée. Ils s'étaient rassemblés et avaient été organisés sur la base d'un secret et d'un cloisonnement rigoureux par deux cousins, Roger Carcassonne à Oran et José Aboulker, à Alger. Un an plus tard, d'autres résistants venus de métropole s'étaient joints à eux, parmi lesquels un lieutenant du Deuxième Bureau, Henri d'Astier de la Vigerie. Celui-ci, après avoir établi des liens avec Carcassonne à Oran, était venu s'installer à Alger comme cadre des Chantiers de jeunesse, et y avait rencontré Aboulker. Les deux jeunes dirigeants initiaux s'étaient implicitement placés sous la direction d'Henri d'Astier. Celui-ci avait ensuite étendu la conjuration au Maroc, auprès de certains dirigeants civils ou militaires, comme le Général Béthouart. À Alger aussi, il avait obtenu le concours de quelques officiers supérieurs, comme le lieutenant-colonel Germain Jousse, major de garnison, et le colonel Baril (alors en disgrâce pour avoir adressé à ses supérieurs un rapport prévoyant la victoire alliée). Il avait aussi obtenu l'adhésion d'un industriel arrivé à Alger en novembre 1941, Jacques Lemaigre Dubreuil, directeur des Huiles Lesieur (donc en relation étroites avec le trust Unilever), qui désirait jouer la carte américaine.

À la suite de longs mois de négociations entre les chefs de la Résistance et les représentants américains, il fut décidé que, lors du débarquement allié, les principales personnalités et points stratégiques d'Afrique du Nord devraient être neutralisés pendant plusieurs heures, afin de permettre aux Alliés d'effectuer leur intervention sans heurts. On espérait qu'une fois le débarquement opéré, l'armée d'Afrique se joindrait aux Alliés et rentrerait, à leurs côtés, dans la guerre. Il fut aussi décidé que le débarquement s'effectuerait sans intervention des Français libres, car la participation du général de Gaulle à l'opération n'aurait pu que braquer davantage encore les généraux vichystes dans leur hostilité. Un autre facteur était le peu de sympathie de Roosevelt pour de Gaulle, due également à la libération de Saint-Pierre et Miqueloneffectuée par les Forces navales françaises libres (FNFL) de l'amiral Muselier le 24 décembre 1941, sans la permission des États-Unis. Quant à Robert Murphy, il continuait de juger possible le ralliement des Vichystes à la cause alliée, malgré leurs déclarations et leurs actes concrets de collaboration en Afrique du Nord même.

Il n'en fallait pas moins un général acceptable pour prendre la direction de la rentrée en guerre du côté français. C'est alors que Lemaigre-Dubreuil avança le nom du général Giraud, évadé d'Allemagne , dont il avait été l'aide de camp en 1940. Mais il n'informa pas les autres résistants que Giraud était aussi un admirateur de Pétain et du régime de la « Révolution nationale ». Ainsi obtint-il leur accord sans difficultés. Quant à Giraud, contacté par un envoyé américain et par Lemaigre-Dubreuil, il accepta de participer à l'opération, mais exigea dans un premier temps qu'elle ait lieu simultanément en France, et qu'il en exerce personnellement le commandement en chef. En attendant, il désigna, pour le représenter auprès des conjurés, le général Charles Mast, chef d'état-major du corps d'armée d'Alger.

Les accords de Cherchell

Les accords entre les États-Unis et la Résistance française furent officiellement sanctionnés au cours d'une réunion clandestine tenue à Cherchell, le 23 octobre 1942, sur la côte, non loin d'Alger, dans la villa Teyssier, par le général Clark, adjoint d'Eisenhower venu secrètement en sous-marin rencontrer divers représentants militaires et civils de la Résistance, dont le colonel Jousse, le général Charles Mast, et Bernard Karsenty, adjoint de José Aboulker. Outre la partie militaire de ces accords, les accords de Cherchell incluaient des dispositions très favorables à la France, qui devait être traitée en alliée après le débarquement. La réunion fut dénoncée par un indigène mais la venue du commissaire de police fut retardée par deux officiers favorables aux Alliés, l'aspirant Le Nen et le lieutenant Michel de la garde côtière des Douairs, évitant que les conjurés ne soient surpris.

Ordre de bataille allié et objectifs

Carte des opérations

L’ensemble des troupes terrestres alliées étaient placées sous la responsabilité du général Eisenhower qui effectuait, pour l'occasion, son véritable baptême du feu dans une opération majeure. Quant aux forces navales, leur commandement en incombait à l’amiral Sir Andrew Cunningham auquel fut adjoint l’amiral Sir Bertram Ramsay qui avait établi du côté allié l'essentiel du plan d'attaque de l'opération Torch, à partir des notes militaires établies par le colonel français Jousse, membre de l'organisation de résistance d'Alger.

L'opération qui comprenait 107 000 hommes s'effectua sur 200 bâtiments de guerre et 110 navires de transport. Elle se divisait en trois groupes ayant pour mission d'établir neuf têtes de pont sur près de 1500 km de côte.

  • Forces ouest (Maroc)
    • Forces terrestres :
      • Commandement : Général de division (Major General) George Patton
      • Effectifs : 35 000 américains
        • 3e division d'infanterie américaine.
        • 9e division d'infanterie américaine (privée du 39e régiment, voir Forces Est).
        • 2e division blindée américaine.
        • 70e et 756e bataillons de chars.
        • 603e, 609e et 702e bataillons de chasseurs de chars.
        • 36e régiment du génie.
      • Objectif : Casablanca, Port-Lyautey, Safi (Maroc Français)
    • Forces navales :
      • Commandement : Vice-Amiral (Rear Admiral) Henri Hewitt.
      • Flotte de haute mer :
        • USS1 Ranger (Porte avions)
        • USS Santee (porte-avions)
        • USS Sangamon(porte-avions)
        • USS Chenango (porte-avions)
        • USS Suwanee (porte-avions)
        • USS Texas (Battleship WWI)
        • USS New York (Battleship WWI)
        • USS Massachusetts (cuirassé)
        • USS Augusta (croiseur lourd)
        • USS Wichita (croiseur lourd)
        • USS Tuscaloosa (croiseur lourd)
        • USS Cleveland (croiseur léger)
        • USS Philadelphia (croiseur léger)
        • USS Savannah (croiseur léger)
        • USS Brooklyn (croiseur léger)
      • Flotte de protection et d'opération :
        • 41 destroyers, 4 sous-marins, 8 dragueurs de mines, 23 navires de débarquement pour l'infanterie.
    • Forces aériennes : (sous contrôle direct de Patton).
      • Commandement : Général de division (Major General) James Doolittle (US).
      • Appareils :
        • Chasseurs F4F Wildcat, bombardiers SBD-3 Dauntless et torpilleurs TBF-1 Avenger
  • Forces du Centre(Oran)
    • Forces terrestres :
      • Commandement : Général de division (Major General) Lloyd Fredendall
      • Effectif : 39 000 américains.
        • 1ere division blindée américaine sous le commandement du Général de division (Major General) Orlando Ward.
        • 1re division d'infanterie américaine sous le commandement du Général de division (Major General) Terry Allen.
        • 701e bataillon de chasseurs de chars
        • 105e & 106e bataillon d'artillerie côtière.
        • 1er bataillon de Ranger
      • Objectif : Oran (Algérie). La ville est divisée en 3 zones :
        • Zones X à l'Ouest d'Oran.
        • Zone Y face à la ville.
        • Zone Z à l'Est.
    • Forces navales :
      • Commandement : Contre-amiral (Rear Admiral) Sir Thomas Troubridge.
      • Flotte de haute mer :
        • HMS2 Largs (transport & QG)
        • HMS Aurora (croiseur)
        • HMS Jamaica (croiseur)
        • HMS Rodney (cuirassé)
        • HMS Furious (porte-avions)
        • HMS Biter (porte-avions)
        • HMS Dasher (porte-avions)
      • Flotte de protection et d'opération :
        • Environ 13 destroyers, 6 corvettes, 2 voiliers, 8 dragueurs de mines, 15 navires de débarquement pour l'infanterie, 3 tankers, navires anti-aériens.
    • Forces aériennes :
  • Forces Est (Alger)
    • Forces terrestres :
      • Commandement : Général de corps d'armée (Lieutenant General) Kenneth Arthur Noel Anderson (en)
      • Effectifs : 33 376 hommes, dont 23 000 étaient britanniques et destinés pour la plupart (20 000 hommes), sous l'autorité du général Anderson, à ne débarquer qu'une fois Alger pris, afin de marcher sur la Tunisie. Comme, lors du débarquement, 7000 des Américains allaient rester en réserve à bord, seuls quelques 7000 Américano-Britanniques allaient donc participer de façon effective au débarquement.
        • Sous le commandement du Général de division (Major-General) Charles Ryder :
          • 34e division d'infanterie américaine (168e régiment)
          • 78e division d'infanterie britannique (11e brigade).
          • 9e division d'infanterie américaine (39e régiment).
          • 1er et 6e bataillons commando américano-britanniques3.
      • Objectif : Alger (Algérie). La ville est divisée en 3 zones :
        • Zones A&B : Ouest de la ville
        • Zones C : Est de la ville
    • Forces navales :
      • Commandement : Vice-amiral d'escadre (Vice-Admiral) Sir Harold Burrough.
      • Flotte de haute mer :
        • HMS Bulolo (croiseur & QG)
        • HMS Avenger (porte-avions)
        • HMS Argus (porte-avions)
        • HMS Sheffield (croiseur)
        • HMS Scylla (croiseur)
        • HMS Charybdis (croiseur)
      • Flotte de protection et d'opération :
        • Environ 13 destroyers, 3 sous-marins, 4 corvettes, 3 sloops, 4 dragueurs de mines, 3 navires anti-aériens, 11 navires de débarquement pour l'infanterie, 18 transports de troupe
    • Forces aériennes :
      • Commandement : Général de corps d'armée (Air Marshall) Sir William Welsh (UK).
      • Appareils :

1 : HMS = His/Her Majesty's Ship (Marine de sa Majesté).

² : USS = United States Ship (Marine des États-Unis).

³ : Les deux bataillons de commandos constituent un exemple intéressant d'association étroite de combattants américano-britanniques : les Britanniques commandent, mais combattent sous uniformes américains.

Dernières dispositions

Si la présence de forces italiennes et allemandes était bien réelle, celles-ci n'opéraient qu'à l'est de la Tunisie. Aussi, la réussite de l’opération dépendait-elle en grande partie du comportement des troupes françaises de l'armée d'Afrique (110 000 hommes) stationnées sur les différents sites de débarquement. Car, alors que les objectifs alliés se situaient tous en des territoires sous contrôle français, le doute n'était toujours pas levé chez les dirigeants américains, quant à l'attitude de l'armée d'armistice. Les membres de l'armée de Vichy gardaient encore les très mauvais souvenirs de la destruction de la flotte de Mers el Kébir par les Britanniques, le 3 juillet 1940, ainsi que de leur défaite récente dans la campagne de Syrie, par les mêmes Britanniques. Les positions du général Juin, commandant des forces françaises d'Afrique du Nord, et du général Noguès, Résident général au Maroc, représentaient également des inconnues.

Les accords avec la résistance étaient justement destinés à parer toute réaction négative des troupes françaises. Mais Roosevelt et Eisenhower, se fiant aux rapports optimistes de Murphy, ne perdaient pas l'espoir d'obtenir au dernier moment le ralliement des dirigeants vichystes. Pour cela, les dirigeants alliés comptaient beaucoup sur le général Giraud, auquel ils réservaient le commandement des forces françaises stationnées en Afrique du Nord.

Or, si Giraud, au moment de sa décision ultime, avait finalement accepté un débarquement limité à la seule Afrique du Nord, il continuait à compter sur le commandement en chef des troupes d’invasion, bien que n'ayant reçu aucune réponse à ce sujet. En réalité cette condition ne pouvait en aucun cas être satisfaite par les Alliés. Il leur était en effet impossible de confier, 24 heures à l'avance, le commandement d'une opération militaire particulièrement complexe à un général de langue étrangère, ignorant des préparatifs et des moyens d'intervention en jeu. Giraud n'en fut pas moins révolté lorsqu'il apprit, dans le sous-marin qui le conduisait à Gibraltar, que la fonction réclamée par lui avait été attribuée à un autre. C'est ainsi que, le 7 novembre 1942, Eisenhower dut perdre de précieuses heures à discuter avec Giraud d'une décision qui ne pouvait être révoquée. Quant à ce dernier, il s'attarda pendant deux jours à Gibraltar pour marquer son mécontentement, sans tenir compte des résistants qui allaient l'attendre vainement le lendemain, à Alger, pour lui remettre la ville neutralisée pendant la nuit. Le même soir l'opération commençait, tant du côté de la résistance que de celui des forces de débarquement alliées. Ainsi l'action de la résistance allait-elle s'effectuer sans Giraud.

Le 8 novembre 1942, à l'aube, les premiers vaisseaux de l'Opération Torch abordèrent les plages d'Afrique du nord. La flotte alliée avait atteint sans encombre ses différents objectifs, à la surprise de ses équipages, sans avoir été inquiétée par les sous-marins de l'Axe, qui l'attendaient plus loin, du côté de Malte. Un seul vaisseau avait été perdu, le Thomas Stone touché par un avion de la Luftwaffe. L'accueil qui serait réservé aux unités alliés par les forces armées vichystes demeurait cependant une inconnue.

Succès à Alger de la résistance française et du débarquement allié

Le putsch du 8 novembre 1942 à Alger

Ce putsch, par lequel la résistance algéroise neutralisa pendant plusieurs heures les autorités civiles et militaires vichystes en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, allait d'abord avoir, sur le plan militaire, les deux conséquences essentielles recherchées :

  • Le succès du débarquement allié.
  • et le retournement de l'armée d'Afrique, qui après trois jours de combat sanglant contre les alliés, terminera finalement la guerre dans l'autre camp.

De plus, ce succès militaire de la résistance et du débarquement se révèlera à la longue capital aussi, sur le plan politique, et ce bien que la neutralisation momentanée des autorités vichystes par les résistants, suivie de leur capitulation ait d'abord entrainé la création d'un nouveau pouvoir pro-vichyste à Alger. En effet cette nouvelle autorité, malgré le soutien de Roosevelt, sera ensuite contrainte pour conduire l'effort de guerre contre l'Allemagne à se démocratiser. Au point qu'après avoir fusionné, non sans peine, avec le Comité national françaisComité français de Londres, elle passera en quelques mois sous l'autorité du général De Gaulle, devenu le seul dirigeant du Comité français de la Libération nationale.

La prise d'Alger par les résistants a donc été un véritable coup d'État, malgré ses résultats politiques différés, et l'un des rares cas de coup d'État de civils contre des militaires réussi. D'où son surnom local dans les mois suivants de « Coup du 8 novembre ». Ce n'est que par la suite, que la dénomination de « putsch » lui a été donnée lorsque l'on s'est avisé que ce coup d'État antihitlérien avait eu lieu, par une ironie du sort, un 8 novembre, c’est-à-dire à la date même du déclenchement du « putsch » manqué d'Hitler à Munich.

L'organisation du putsch

À Alger, le 6 novembre 1942, les principaux chefs de groupe de la résistance se rencontrèrent pour la première fois, au Q.G. de la conjuration, qui allait devenir celui du putsch, chez le Professeur Henri Aboulker, au 26 de la rue Michelet. Il s'agissait de Jean Athias, André Morali-Daninos, Maurice Ayoun, Paul Ruff, Raphaël Aboulker et du capitaine Pillafort. Plusieurs se connaissaient de longue date. Mais ils ignoraient leurs appartenances respectives au même complot, tant le secret avait été rigoureusement respecté. José Aboulker les présenta alors à Henri d'Astier de la Vigerie et au colonel Germain Jousse qui leur exposèrent les buts de la conjuration et les invitèrent à commencer la mobilisation de leurs hommes.

La résistance s'était engagée, à la conférence de Cherchell, à neutraliser, pendant au moins 2 heures, les éléments algérois du XIXe corps d'Armée, soit quelques 12 000 hommes, dont 5 000 à Alger (et une partie dans les garnisons de Blida et Koléa), sans parler de plusieurs centaines de membres du Service d'ordre légionnaire, créé par Joseph Darnand, et du Parti populaire français de Jacques Doriot, directement armés par les Commissions d'Armistice de l'Axe. Simultanément devraient être réduites au silence les batteries du fort de Sidi-Ferruch, principal site du débarquement.

Pour atteindre ces objectifs, les résistants allaient pouvoir, grâce au colonel Jousse, major de garnison, retourner contre les autorités de Vichy leur propre plan « M.O. » (plan de maintien de l'ordre), destiné par ces dernières à repousser toute intervention alliée : Ce plan visait en effet à faire occuper, en cas de débarquement, les différents points stratégiques par les membres du S.O.L. de Darnand], porteurs de brassards spéciaux revêtus des lettres « V.P. » ( « Volontaires de Place »), de façon à permettre aux forces de Vichy, sachant leurs arrières assurés, de porter tout leur effort contre les forces alliées et de les rejeter à la mer. Mais ce fut finalement le contraire qui advint, car ce furent les résistants qui appliquèrent le plan « M.O. », à leur façon. Cependant, les armes promises à Cherchell (750 pistolets mitrailleurs Sten) avaient vainement été attendues sur les plages, par suite d'une mauvaise indication des points de livraison au commandant de la corvette britannique chargée de les débarquer. Les résistants ne disposèrent donc pour remplir leur mission que de vieux fusils Lebel cachés aux Commissions d'Armistice, grâce au colonel Jousse.

Les chefs de groupe repassèrent au Q.G. du « 26 » le lendemain, 7 novembre, pour rendre compte des premiers résultats de leur mobilisation: Ces résultats s'annonçaient en baisse par rapport aux prévisions, en raison de l'absence des armes britanniques promises. On ne misait plus sur 800 volontaires, mais sur 600 seulement. Ces chefs de groupe reçurent leurs ordres de mission et leurs dernières instructions en vue de rassembler leurs groupes dans la soirée, et d'aller ensuite occuper les points relevant de leurs différents secteurs et sous-secteurs. Les brassards officiels « V.P. » (« Volontaires de Place ») leur furent remis. Ils allaient les distribuer aux volontaires, avec leurs fusils, dans les véhicules qui allaient les transporter vers leurs objectifs.

La prise d'Alger par les résistants français

Finalement, seuls quelque 400 volontaires, dont les deux tiers étaient juifs, se présentèrent aux points de rendez-vous. Leur effectif réduit ne les empêcha pas d'occuper presque tous les points stratégiques sans coup férir : Peu après 1 h 30 du matin, ces résistants, auxquels on avait distribué en cours de route les brassards officiels « V.P. » destinés aux militants collaborationnistes, avaient atteint, puis occupé leurs objectifs : munis d'ordres de mission signés du général Mast ou du colonel Jousse, leurs chefs de groupe ou de secteurs, dans leurs uniformes d'officiers ou de sous-officiers de réserve, avaient relevé sans difficulté les différents postes de garde vichystes, et s'étaient installés dans les casernes, à l'arsenal, dans les centraux téléphoniques, dans les commissariats de police, au Gouvernement général, à la préfecture et à Radio Alger.

Le jeune José Aboulker (22 ans), accompagné d'une vingtaine de camarades, avait occupé le Commissariat Central, vers 1 h 30 du matin, après l'installation préalable d'un nouveau commissaire central, nommé par le général Mast, en vertu de l'état de siège. Aboulker, accueilli par ce nouveau maître des lieux, le commissaire Esquerré, s'installa immédiatement au standard téléphonique, et y fit brancher la ligne officielle. De là un contact suivi fut établi vers 1h50 avec les différents chefs de groupes, qui rendirent compte, les uns après les autres, de l'exécution de leurs missions respectives.

Seuls l'Amirauté et l'état-major Marine, à l'Hôtel Saint-Georges, n'avaient pu être pris en raison du manque d'effectifs signalé plus haut. Néanmoins, les jeunes gens du lieutenant Cohen, chargés d'occuper l'État-major de place, allaient réussir à fermer l'entrée de l'amirauté pendant toute la nuit, tandis que le volontaire Rager, accompagné de 15 amis allait bloquer les issues de l'état-major Marine, où se trouvait l'amiral Moreau.

Pendant que tous les autres points stratégiques étaient occupés, un groupe de policiers résistants dirigé par le Commissaire Achiary s'était chargé de neutraliser les personnalités civiles collaborationnistes. Dans le même temps, d'autres groupes de volontaires se chargeaient d'arrêter ou d'encercler dans leurs résidences les généraux au-dessus de trois étoiles (les générauxJuin, Mendigal, Koeltz, ainsi que l'amiral Fenard). Ainsi espérait-on faire passer automatiquement le pouvoir militaire au général Mast, en attendant l'arrivée de Giraud. Mais, lorsque le sous-lieutenant Imbert et son groupe avaient occupé l'état-major de division, ils n'y avaient pas trouvé le général Mast.

De son côté, vers 2 h du matin, le général de Montsabert chef de la garnison de Blida, rallié par Mast à la conspiration, se chargea d'intervenir, avec un détachement de ses tirailleurs algériens, à l'aérodrome de Blida. Il importait de neutraliser cet aérodrome du point de vue stratégique, et, de plus, c'était là que Giraud devait atterrir. Mais le nom de Giraud ne produisit aucun effet sur le colonel d'aviation Montrelay, qui refusa de laisser Montsabert s'y installer. C'est ainsi qu'un face-à-face menaçant s'établit pendant plusieurs heures à Blida, entre les soldats de l'armée de l'Air et les tirailleurs algériens de Montsabert. À Sidi-Ferruch, un autre des rares officiers d'active résistants, le colonel Baril, avait réussi à en faire occuper le fort par l'une de ses compagnies, et à en neutraliser les batteries contrôlant les plages. Si bien que les forces de débarquement alliées allaient pouvoir y prendre pied sans aucune perte. Les autres points de débarquement se situaient à la Pointe Pescade, à l'entrée ouest d'Alger et sur les plages du Cap Matifou, de l'autre côté de la ville.

Les difficultés des forces de débarquement

C'est avant d'atteindre le rivage que de nombreux soldats du général américain Ryder allaient perdre la vie cette nuit là. En effet, la mer fut agitée et la nuit très noire. Or, les pilotes des barges de débarquement, qui allaient ultérieurement faire leurs preuves en Normandie, n'avaient pratiquement subi aucun entrainement, faute de temps. Si bien que de nombreuses barges chargées de soldats lourdement équipés cognèrent les coques des navires, s'entrechoquèrent, ou furent mal amarrées sur les plages de débarquement et rejetées par la mer sur celles qui les suivaient. Aussi nombre de ces embarcations se retournèrent et coulèrent avec leurs occupants. De ce fait, les soldats survivants débarquèrent en nombre plus réduit que prévu, tandis que les barges de matériel furent jetées sur d'autres plages que celles où prenaient pied les soldats chargés de les utiliser.

Dans ces conditions, le général Ryder, qui pendant des heures ne disposa d'aucun véhicule, n'osa pas, malgré les objurgations des envoyés de la résistance, marcher immédiatement sur Alger. Et par la suite, lorsqu'il se mit en route, il se borna, conjointement avec ses forces débarquées à l'est de la ville, à encercler celle-ci par les hauteurs sans y pénétrer. En vérité, désemparé par ses pertes en mer, il ne parvint pas à admettre que quelques centaines de volontaires civils avaient réellement pu s'emparer d'une ville défendue par un corps d'armée. Du moins, le colonel Baril, qui avait aussi réquisitionné plusieurs camions les jours précédents, les mit-il à la disposition d'un commando britannique, qui put partir dans l'après-midi pour l'aérodrome de Blida. Il y parvint à point pour soutenir les hommes de Montsabert. Le colonel Montrelay accepta alors de neutraliser sa base. Mais Giraud n'arriva pas. Si bien que les résistants qui occupaient les points stratégiques allaient attendre vainement leur relève par les alliés.

Capture de Juin et Darlan par les résistants

Vers une heure du matin, le consul Murphy s'était rendu à la villa des Oliviers pour remettre un message du président Roosevelt au général Juin, commandant en Chef. Sa résidence avait été préalablement encerclée par un groupe de lycéens de terminale du lycée de Ben Aknoun, commandés par le jeune aspirant de réserve Pauphilet. Le message de Roosevelt demandait à l'armée d'Afrique d'accueillir les forces des États-Unis en amies et de se joindre à elles pour libérer la métropole. Juin, commandant en chef en Afrique du nord, avait le pouvoir de prendre cette décision. Mais, furieux, il rejeta la demande de Murphy. Puis il ajouta que Darlan, son supérieur, étant à Alger c'était de toutes façons à lui qu'il convenait de transmettre le message de Roosevelt. Darlan, en effet, avait été appelé à Vichy, la veille, pour venir d'urgence à Alger, au chevet de son fils Alain. Celui-ci, qui semblait à l'article de la mort, avait été installé dans le poumon d'acier de l'hôpital Maillot, à la suite d'une attaque de « paralysie infantile » (poliomyélite). Darlan rejoignit alors Juin à la villa des Oliviers, où les jeunes conjurés le laissèrent pénétrer. Entrant dans une violente colère, il rejeta, lui aussi, la demande de Roosevelt. Henri d'Astier survint peu après et informa les deux officiers généraux qu'ils étaient prisonniers, avant de se retirer.

Riposte vichyste

Peu après le départ d'Astier, Darlan laissa entendre que Pétain pourrait peut-être prendre une décision favorable et demanda à Murphy l'autorisation d'envoyer une lettre à l'amirauté, en donnant sa parole d'officier qu'elle n'aurait aucun caractère militaire. En réalité, tout en invitant l'amiral Leclerc, destinataire du message, à le faire parvenir télégraphiquement à Pétain, il lui donnait bel et bien, dans le dernier paragraphe de cette lettre, l'ordre de résister aux alliés. En outre, en demandant expressément l'envoi de son télégramme en « clair », c’est-à-dire sans le coder, il avertissait du même coup les services d'écoute allemands de l'intervention alliée. Murphy se laissa convaincre et donna son accord, mais le porteur de ce message s'arrêta en chemin au Q.G. de la résistance, au 26 de la rue Michelet. Là se trouvait le lieutenant abbé Cordier, compagnon d'Henri d'Astier, auquel il venait rendre compte de la neutralisation du Central militaire protégé. Or Cordier, comme les autres résistants, n'avait aucune confiance en Darlan. Aussi intercepta-t-il ce message. Mais une demi-heure plus tard, Darlan envoyait une seconde lettre à l'amirauté, avec l'assentiment renouvelé de Murphy, et celle-ci y fut directement portée. À la réception de cette lettre, apportée par un vice-consul américain, les forces navales de l'Amirauté ouvrirent immédiatement le feu sur le commando du colonel américain Swenson, qui venait de débarquer dans le port.

C'est pourquoi, vers trois heures du matin, des détonations retentirent dans le port, où deux destroyers alliés avaient réussi à s'introduire, et à débarquer sur l'une des jetées un détachement de 300 marines dirigés par le colonel Swenson. Le but de ce débarquement était de s'emparer du port, pour le maintenir intact, afin qu'il puisse immédiatement être utilisé pour débarquer les renforts alliés. L'artillerie de l'amirauté, en canonnant les vaisseaux alliés, réveilla alors tout Alger. Quant à la gendarmerie maritime de Darlan, après avoir tué une douzaine de soldats alliés, elle ne parvint pas à l'emporter face aux commandos bien armés. C'est seulement beaucoup plus tard, que, avec l'aide des blindés du Chasseurs, les forces vichystes allaient pouvoir neutraliser le commando Swenson.

Arrestation des responsables vichystes

Le bruit des détonations avait réveillé la population. Alors beaucoup d'Algérois tentèrent de téléphoner pour s'informer. Mais les communications civiles avaient été coupées par les volontaires qui avaient occupé le Central téléphonique. Aussi les personnalités locales, désireuses de s'informer, se retournèrent-elles vers les commissariats de police, où fonctionnait toujours la ligne officielle qui les reliait au Commissariat Central. Là, José Aboulker, Bernard Karsenty ou Guy Calvet qui recevaient leurs appels, leur répondaient que l'on avait besoin d'eux, et les invitaient à venir rapidement au Commissariat Central pour y organiser la riposte. Ces personnalités s'empressaient d'accourir et, à leur arrivée, les volontaires de garde les saluaient respectueusement. Après quoi, aussitôt entrés, ils étaient poussés dans les cachots, sous les quolibets des jeunes résistants.

C'est ainsi que le Secrétaire général du Gouvernement général Ettori, qui, en l'absence du gouverneur Châtel, dirigeait l'administration, vint spontanément se faire capturer par les résistants. Un autre officiel, le général Roubertie, passant par là, vint féliciter, au vu de leurs brassards « V.P. », un groupe de volontaires pour leur bonne tenue. Ceux-ci le remercièrent de sa bienveillance… et l'arrêtèrent. À la préfecture, le chef de la Légion Breuleux, réputé collaborationniste, vint lui aussi se mettre à la disposition de l'administration et subit le même sort.

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, les chefs des groupes de volontaires, inquiets de ne pas être relevés par les alliés, téléphonaient eux-aussi au Commissariat Central pour demander des nouvelles. José Aboulker répondait à leur appels impatients en leur décrivant les étapes d'une lente et imaginaire progression américaine vers Alger.

La répression manquée du putsch

Les colonels, réveillés par les détonations du port, se rendirent compte de la coupure des lignes téléphoniques normales et de la présence de volontaires civils bloquant l'entrée de leurs casernes. Au lieu de réagir, il s'enfermèrent dans ces casernes, « en attendant les ordres », et pas un n'eut d'initiative avant 6 heures du matin.

Seul, le chef de cabinet de Juin, le commandant Dorange, partisan déclaré du régime de Pétain, fit preuve d'initiative lorsque, au retour d'une soirée, il eut la surprise de voir des civils armés monter la garde devant l'état-major de place. Ces civils portaient des brassards « V.P. » destinés à la mise en œuvre du plan « M.O. ». Or, si un tel plan avait été déclenché, même à titre d'exercice, Dorange aurait dû le savoir. Aussi s'adressa-t-il au lieutenant-médecin, qui commandait ces volontaires, et, après s'être fait reconnaître, lui demanda-t-il d'expliquer sa présence. Ce dernier, le lieutenant André Cohen, le fit dans les formes réglementaires, et lui présenta alors son ordre de mission signé du général Mast. Le nom de Cohen porté par cet officier, alors que tous les officiers juifs avaient été chassés de l'armée par le régime de Vichy, ne pouvait que paraître suspect au commandant Dorange. C'est pourquoi, lorsqu'il entendit les premiers coups de canons, ses soupçons devinrent certitude. C'est alors qu'il déclencha la répression.

Dorange dut pour cela rejoindre la caserne de la 7e légion de la Garde mobile, sur les hauteurs d'Alger, et demanda son intervention rapide. Le colonel Zwinglin, qui la commandait, se rendit alors vers 5h30 du matin, avec un escadron motorisé, à la villa des Oliviers, où résidait Juin. Là il surprit les jeunes résistants. Ceux-ci, qui avaient reçu comme les autres volontaires l'ordre de ne pas verser le sang français, ne résistèrent pas. Ils furent presque tous capturés et menacés d'être fusillés, ainsi que les représentants des États-Unis encore sur place.

Darlan et Juin avaient reçu un choc en constatant l'apparition subite de la marine américaine devant leurs ports d'Afrique du nord, alors qu'ils la croyaient hors d'état de lancer une attaque transatlantique avant plus d'un an. Mais ils furent plus encore démoralisés, lorsqu'ils se rendirent compte de leurs séquestration par de jeunes civils en armes. Aussi, passant d'un extrême à l'autre, surestimèrent-ils, pendant toute la nuit et la journée suivante, la force des résistants, ainsi que celle des forces alliées.

C'est pourquoi, une fois Darlan et lui-même libérés, Juin donna l'ordre à la Garde mobile, aux chars du 5e Chasseurs et au 13e Sénégalais de reconquérir, avant tout, les positions tenues par les volontaires. Aussi lancèrent-ils leur contre-offensive contre les volontaires civils, au lieu d'attaquer immédiatement les Américains encore présents sur les plages.

De plus, le sentiment d'insécurité de Juin fut tel qu'il alla s'installer à l'abri du Fort-L'Empereur pour y diriger dans les plus mauvaises conditions, la reconquête d'Alger, au lieu de se rendre au Palais d'hiver où se trouvait son Q.G. opérationnel normal. Il perdit en outre son temps à recevoir ses colonels qui, au lieu de se mettre à la tête de leurs troupes, vinrent justifier leur inaction. Quant à Darlan, en réponse à un télégramme lui offrant une aide de l'aviation allemande, il adressa à Vichy un télégramme demandant à la Luftwaffe de bombarder les transports alliés au large d'Alger.

Parallèlement, entre 3 h et 6 h du matin, le commando du colonel Swenson, débarqué dans le port avait remporté plusieurs succès. Aussi l'amiral Leclerc demanda-t-il, pour le réduire, des renforts qu'il ne reçut que progressivement. L'arrivée des premiers renforts permit d'abord le succès de la contre-offensive menée par les gendarmes maritimes de Darlan contre les résistants qui occupaient l'état-major de place, d'où ils bloquaient l'entrée de l'Amirauté depuis plusieurs heures : À 7 h 30, renforcés par des Sénégalais qui avaient bouché toutes les issues, les gendarmes de Darlan attaquèrent les résistants français. Ceux-ci qui s'étaient d'abord refusé à riposter, furent tirés au fusil mitrailleur et obligés de faire feu à leur tour avec leurs faibles moyens, pour ralentir leurs adversaires. Les marins mitraillèrent même ceux qui tentaient de s'échapper en se jetant à la mer. Finalement les volontaires furent capturés et enchaînés, sans soins pour les blessés, dans les cachots barbaresques de l'Amirauté. Par contre, face aux commandos américains bien armés, les marins de Darlan reculèrent d'abord jusqu'à ce que, vers 11 heures, ils aient reçu le renfort du 5e Chasseurs et de ses automitrailleuses, auxquelles s'étaient joints 2 tanks.

Auparavant, deux groupes d'automitrailleuses du 5e Chasseurs étaient d'abord venus vers 7 heures encercler la Grande poste, commandée par le lieutenant Jean Dreyfus et le volontaire Boillat, inspecteur des postes, tandis que Les gardes mobiles de Zwinglin, accompagnés de Dorange, toujours en civil mais mitraillette au poing, s'étaient présentés devant le XIXe Corps. Ce poste était tenu par le Capitaine Pillafort, résistant et vieux baroudeur.

Les chefs de groupe, informés de la contre-offensive vichyste, téléphonèrent alors au Commissariat central pour demander ce qu'ils devaient faire. Une lourde responsabilité pesa alors sur José Aboulker, leur chef de 22 ans. Il y fit face en répondant aux chefs de groupes que leur opération était réussie, puisque les alliés avaient, grâce à leur action, débarqué sans opposition et progressaient tout autour d'Alger. Dans ces conditions, il n'y avait pas lieu de résister, mais simplement de n'abandonner leurs positions que le plus tard possible, en essayant de parlementer pour gagner du temps. Ainsi serait retardée d'autant la mobilisation des forces vichystes et leur réaction contre les forces alliées.

À la Grande Poste, un premier tir de mitrailleuse des hommes de Juin, auquel les volontaires ne répondirent pas, prit fin à 8 heures. Un parlementaire du 5e Chasseurs s'approcha alors de la poste. Jean Dreyfus vint alors à sa rencontre, et fut sommé de se rendre. Il rejeta l'ultimatum ainsi formulé, et exhorta son interlocuteur à reprendre le combat contre l'Allemagne, seul véritable ennemi. Après quoi Dreyfus se retourna pour rejoindre ses camarades. C'est alors que l'adjudant-chef Constant du 5e Chasseurs lui tira une balle dans le dos. Les camarades de Dreyfus, le voyant s'écrouler, quittèrent alors leur position, pour venir à son secours, et les vichystes en profitèrent pour réoccuper la Grande Poste.

Le sacrifice de Jean Dreyfus n'avait pourtant pas été vain. En effet, à l'heure où le 5e Chasseurs assiégeait les volontaires mal armés retranchés dans la Grande Poste, alors que ce régiment aurait du garder, selon le plan "M.O", l'aéroport de Maison-Blanche, cet aérodrome, le plus important d'Algérie, fût occupé sans résistance, à 7 h 30, par le 39e d'infanterie des États Unis. Ce succès joint à la neutralisation de l'aérodrome de Blida par Montsabert, privait les forces vichystes de toute possibilité d'intervention aérienne (39 bombardiers et 50 chasseurs) contre les Alliés.

Au XIXe Corps, le Colonel Zwinglin invita lui-aussi les volontaires à se rendre. Mais Pillafort, tenu en joue par les fusils mitrailleurs de 2 gardes mobiles, rejeta lui aussi l'ultimatum et informa Zwinglin de la venue du général Giraud. Dorange voulut alors attaquer, mais Zwinglin adjura Pillafort de se rendre, pour lui éviter la mort dans un combat perdu d'avance. Pillafort répondit alors qu'il préférait mourir que se rendre et tous ses compagnons firent de même. Alors commença un marchandage de longue haleine. Pour le faire durer, des volontaires sortaient du bâtiment par l'arrière et se présentaient ensuite à l'entrée principale, en affectant de venir de l'extérieur, et en annonçant une arrivée des Alliés de plus en plus proche.

Après quoi les résistants obtinrent un délai d'une heure pour libérer leurs prisonniers, qu'ils s'employèrent à relâcher le plus lentement possible. Le général Koeltz qui sortit le premier, hurla qu'il fallait fusiller les volontaires. Entre temps, les derniers prisonniers étaient sortis, et c'est alors qu'il fut annoncé que Giraud parlait à Radio-Alger. En réalité, c'était le Docteur Raphaël Aboulker, cousin de José, qui avait remplacé à la Radio Giraud - toujours présent à Gibraltar - et lu un discours censé être prononcé par ce dernier. Ce discours, qui se terminait par le slogan « Un seul but la victoire », dont Giraud se prévaudrait par la suite, allait passer sur un disque de Radio-Alger pendant plusieurs heures.

Après avoir entendu ce discours, les volontaires et les gendarmes entonnèrent ensemble la Marseillaise, et le colonel Zwinglin annonça, passant outre aux protestations de Dorange, que les gardes mobiles arrêtaient les hostilités contre les volontaires. Mais, lorsqu'il se retira, arrivèrent derrière lui les auto mitrailleuses du 5e Chasseurs, venues de la Grande Poste, où le lieutenant Dreyfus venait de trouer la mort. Après une discussion entre le commandant du 5e Chasseurs et Pillafort qu'il connaissait, un arrangement fut conclu. Aux termes de celui-ci chacun devrait se retirer de ses positions, et le XIXe Corps rester vide. Les volontaires de la Grande poste et du XIXe Corps, ainsi libérés, allèrent alors établir des barrages dans Alger, pour empêcher l'armée de se mobiliser, ou renforcer le Commissariat central.

Vers 10 h 30, Zwinglin, ayant apparemment changé d'avis, se présenta devant la préfecture, avec son escadron, et tenta d'en obtenir la reddition. Les chefs de groupe, Jacques Zermati et Sadia Oualid, en avertirent José Aboulker au Commissariat central. Celui-ci vint alors en renfort, lui-même, avec un groupe de résistants répartis dans cinq voitures, et reprit la négociation avec le colonel. Le but était toujours de retenir les gardes mobiles un maximum de temps, au profit des alliés. Or Aboulker portait en évidence, accrochée à l'épaule, une mitraillette Sten que Murphy lui avait remise, comme échantillon des 750 autres qui auraient du être livrées, mais que les conjurés avaient vainement attendues sur les plages.

Zwinglin, qui n'avait jamais vu d'arme de ce modèle, interrogea à ce sujet Aboulker qui lui répondit qu'une grande partie des volontaires en disposait. Le colonel, qui n'avait pas envie de faire massacrer ses hommes par les civils retranchés derrière les murs très solides de la préfecture et disposant de tels engins, devint plus enclin à la négociation. Au terme de celle-ci, il fut convenu que les volontaires se retireraient « avec les honneurs de la guerre ». En conséquence de quoi les deux groupes volontaires se replièrent en bon ordre avec leurs armes et deux fusils-mitrailleurs « récupérés »… pour aller renforcer leurs autres compagnons, au Commissariat central.

Lorsqu'Aboulker y rejoignit son P.C., vers 12 h, il apprit que Pillafort était en difficulté à la Colonne Voirol, à la sortie sud d'Alger. Il partit immédiatement le rejoindre avec Bernard Karsenty et un groupe mobile.

Pillafort y avait d'abord été arrêté par des gendarmes qui ne réalisaient pas leur imprudence. Il avait alors rapidement renversé la situation et installé un barrage où, à son tour, il arrêtait les personnalités vichystes tentant de fuir vers l'intérieur. C'est ainsi que furent capturés, entre autres fuyards, l'amiral Moreau, préfet maritime, et le secrétaire général de la préfecture Ordioni. Après quelques heures, le groupe redescendit avec ses prisonniers, au Commissariat central qui tenait toujours, dans le centre d'Alger.

D'autre part, à 12 h 15, ordre avait été donné aux volontaires du Central téléphonique, menacés par 6 auto mitrailleuses, ainsi qu'à ceux de Radio-Alger d'évacuer ces édifices. Puis vers 12h30 le même ordre fût donné au groupe du Palais d'été du Gouverneur. Les autres points occupés par les volontaires furent évacués à leur tour en début d'après-midi. Mais leur base principale, le Commissariat central, allait rester entre leurs mains jusqu'à la reddition de Juin et Darlan aux alliés, au début de la soirée. Mais le Commissariat central restait entre les mains des résistants, et allait tenir jusqu'au soir, sans que les forces vichystes n'osent tenter de le reprendre, alors que cette position, la plus stratégique de toutes, contrôlait le principal axe de communication d'Alger. Devant cet édifice, Pillafort et Aboulker avaient installé un nouveau barrage sur le boulevard Baudin, et enrayaient, sur cet axe essentiel à la traversée d'Alger, toute mobilisation des troupes de Vichy. D'autres arrestations continuèrent à être effectuées sur ce barrage, où Bernard Karsenty, armé d'une carabine automatique que lui avait offert le général Clark à Cherchell, avait capturé une douzaine de S.O.L. de Darnand qui tentaient de se mobiliser. Pillafort, de son côté, arrêtait, les uns après les autres, plusieurs véhicules militaires, y compris même deux autos-canons, dont les occupants se rendirent sans difficulté. Les volontaires avaient immédiatement mis ces pièces en batterie, bien en évidence, face à l'entrée du Commissariat central.

Mais, peu avant 16 heures, un nouveau véhicule approcha : Pillafort lui fit signe de stopper. C'est alors qu'entrouvrant une portière, l'officier qui s'y trouvait, le colonel Jacquin tira sans sommation une rafale de mitraillette dans le ventre de Pillafort. Celui-ci réussit à riposter avant de s'écrouler, et tous les volontaires présents vidèrent leurs armes sur Jacquin. Fort heureusement, leurs balles épargnèrent de justesse le chauffeur du colonel, qui n'était pour rien dans cet incident. Celui-ci, décomposé, sortit alors de son véhicule et put s'en aller. José Aboulker, qui était étudiant en médecine, prit alors Pillafort dans sa voiture et l'emmena d'urgence à la clinique Solal. Faute de médecins ce dimanche, il y réalisa lui-même l'anesthésie et assista le chirurgien qui fit l'opération. Mais le cas était désespéré et Pillafort allait mourir deux jours plus tard.

C'est seulement vers 18 h, donc après la capitulation d'Alger, que le Commissariat Central, dernier point stratégique tenu par les volontaires, fut librement évacué par ceux-ci, sans que les vichystes aient tenté de le récupérer. Auparavant, les résistants libérèrent volontairement tous leurs prisonniers. Leur dernier poste avait été tenu 16 heures au lieu des 2 prévues, avec l'aide des agents de police, dont la plupart s'étaient joints aux résistants. Juin, qui surestimait le nombre et la force des putschistes, n'avait rien tenté pour s'emparer de cette position clé. Il ne pouvait toujours pas concevoir, en effet, que si peu de conspirateurs munis de si peu d'armes aient suffi à immobiliser ses milliers de soldats, et à le capturer. Ainsi, peu avant 17 h, les vichystes n'avaient-ils toujours pas repris le contrôle complet d'Alger, au centre de laquelle subsistait la base la plus forte des volontaires.

De leur côté, les hommes du général Ryder, profitant de la concentration exclusive des forces de Vichy contre la résistance et le commando de l'amirauté, avaient achevé l'encerclement d'Alger sans opposition, et commençaient à y pénétrer. Vers 16h30, deux de leurs tirs de mortier atteignirent le Fort-L'Empereur.

Juin et Darlan s'étaient alors résignés à capituler, et l'avaient fait vers 17h30. Ainsi le débarquement, très compromis à Oran et au Maroc, comme on le verra, par la violente contre-attaque des forces vichystes, venait-il de réussir à Alger, centre stratégique de l'Afrique du Nord, grâce à la résistance française. Du même coup, les Alliés disposaient, le soir même du 8 novembre, d'un grand port intact, où troupes et matériels allaient pouvoir immédiatement débarquer sur une grande échelle.

Mais ce premier cessez-le-feu concernait seulement Alger: Darlan et Juin, désormais entre les mains des Alliés, allaient refuser pendant trois jours de donner l'ordre de cessez-le-feu à leurs subordonnés d'Oran et du Maroc, où le combat fratricide et sanglant entre Français et Alliés allait se poursuivre inutilement. Ce fut seulement à suite des pressions particulièrement vigoureuses du général Clark qu'ils finirent, 3 jours plus tard sous la menace, par ordonner le cessez-le-feu à leurs subordonnés d'Oran et du Maroc.

Combats à Oran et au Maroc

À Oran, le chef des résistants, Roger Carcassonne, avait accepté, à la demande d'Henri d'Astier, de se faire « coiffer » par le colonel d'active Tostain, pour réaliser la neutralisation des points stratégiques. Mal lui en prit, car, à la veille du débarquement, ce colonel avertit de son propre chef, le général Boisseau commandant de la place, en lui demandant de prendre la direction de la résistance. Ce dernier mit immédiatement Tostain aux arrêts et déclencha un dispositif d'alerte dans son secteur. Mais ne prenant apparemment pas le colonel au sérieux, et s'imaginant sans doute qu'on avait simplement voulu « l'intoxiquer », Boisseau n'avertit pas Alger. Le colonel Tostain fit alors prévenir les résistants de sa démarche et de son échec. Si bien que, du fait de l'initiative malheureuse de Tostain, Roger Carcassonne, pour ne pas risquer d'envoyer ses hommes au carnage, dut décommander l'opération. Il se borna seulement à maintenir certaines interventions de sabotage et de guidage des parachutistes alliés, ainsi que la protection par son adjoint, l'ingénieur Moyne, des installations portuaires, qu'il fallait conserver intactes pour les alliés. Ainsi ces équipements allaient-ils pouvoir rester utilisables après la prise d'Oran par ces derniers.

L'échec du putsch militaire au Maroc

Au Maroc, seuls quelques officiers et contrôleurs civils avaient été associés à la conspiration, car Rigault, collaborateur de Lemaigre-Dubreuil, avait volontairement laissé de côté la seule organisation gaulliste pourvue d'armes, celle de Valabrègue. Le chef des conjurés, le général Béthouart, ne disposa que de quelques jours pour préparer son action, lorsque la date du débarquement lui fut communiquée par Rigault qui lui transmit un horaire inexact. Il se réserva l'arrestation à Rabat du général Noguès, Résident général, avec l'aide du régiment du colonel Magnan. Il devait y prendre le pouvoir et constituer un cabinet, avec les contrôleurs civils Gromand et Boniface pour le seconder. Il avait chargé son adjoint, le général Desrée, d'accueillir pacifiquement à Casablanca les deux colonnes alliées qui devraient y faire leur jonction. Il annoncerait alors la rentrée en guerre derrière le général Giraud et inviterait l'amiral Michelier à accueillir pacifiquement à Casablanca la flotte alliée. Ainsi, Michelier, complètement isolé, ne pourrait-il que s'incliner.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, après avoir fait arrêter par les frères Guillaume, résistants civils, les généraux Lascroux et Lahoulle, Béthouart fit encercler, à 1 heure du matin, la Résidence générale par les hommes du colonel Magnan. C'est alors qu'au lieu de s'emparer de Noguès et de discuter ensuite, comme le préconisait Magnan, Béthouart commit l'erreur de lui envoyer l'un de ses officiers pour lui demander de se rallier à la résistance et d'en prendre la tête.

Il attendit en vain une réponse pendant plusieurs heures, au lieu d'arrêter immédiatement Noguès, comme le lui proposait le colonel Magnan, mais son envoyé ne revint pas. Pendant ce temps Noguès ne perdit pas de temps : il appela, car Béthouart avait omis de lui couper le téléphone, l'amiral Michelier à Casablanca. Celui-ci démentit alors les dires de Béthouart.

Selon cet amiral, les États-Unis auraient été incapables après leurs désastres maritimes initiaux dans le Pacifique, de disposer des navires nécessaires à une telle entreprise. En outre le Service de Renseignements de la marine, « capable de déceler la moindre sortie d'une barque de pêche du port de New York », fut formel: aucun navire des États-Unis ne s'annonçait au large, et donc aucune trace du débarquement massif allégué par Bethouart. Michelier réfuta donc formellement les dires de Bethouart. C'est donc, désinformé par Michelier, que Noguès, convaincu que Béthouart avait voulu l'"intoxiquer", déclencha la répression. Noguès appela alors le colonel Leyer et ses chasseurs, ainsi que le colonel de Vernejoul et ses spahis. Sur son ordre, ils vinrent encercler le régiment insurgé de Magnan, qui fut sommé de se rendre. En outre, lorsque Béthouart l'appela à son tour, Noguès lui répondit qu'il mentait ou avait été abusé par la propagande américaine.

Béthouart, abusé par l'horaire inexact donné par Rigault, avait déclenché son action trois heures trop tôt. Aussi croyait-il, à tort, que les alliés auraient dû débarquer depuis plusieurs heures aux endroits prévus. Quant à l'effet de surprise, il était manqué de toutes façons. Donc, s'il refusait de se rendre, il risquait de faire couler inutilement le sang français. Bethouart décida donc de se rendre, et fut immédiatement arrêté et emprisonné avec ses compagnons.

Les opérations militaires à Oran et au Maroc

Lorsque, vers 7 heures du matin, Casablanca fut enfin survolé par des avions alliés qui couvrirent la ville de tracts, et lorsque que la flotte alliée parut à l'horizon, la flotte et l'armée d'Afrique étaient en état d'alerte. Michelier décida de riposter. Mais, comme il avait tardé à en donner l'ordre, sa flotte, qu'il envoya en avant, en s'abstenant d'y embarquer, ne put se déployer et dut affronter les vaisseaux alliés en formation concentrée, alors que ceux-ci, étaient totalement dispersés. C'est dire que la flotte française fut battue.

Le plan d’attaque allié sur Oran se résumait en un mouvement en pince entre les alliés débarquant à l’est et l’ouest de la ville. L’est d’Oran était l’objectif de la Force Z : ce sont les 16e et 18e régiments de la 1re Division d’Infanterie US, le 1er bataillon de Rangers, la 2e brigade (combat command B) de la 1re division blindée US qui effectuèrent l’assaut sur le port d’Arzew. À l’ouest de la ville, la Force Y prit pied sur la plage des Andalouses avec le 26e régiment de la 1re Division d’Infanterie US sous le commandement du général de brigade (Brigadier General) Theodore Roosevelt (que l’on reverra plus tard sur la plage d'Utah Beach, puis à Sainte-Mère-Église lors du débarquement en Normandie). Enfin, le centre du dispositif, sous la direction du général de division (Major General) Lloyd Fredendall qui avait combattu sous les ordres du général John Pershing, devait prendre Oran par le sud avec la 1re Division blindée US et s’assurer le contrôle de La Senia et de Tafaroui.

L’assaut sur Arzew s’effectua à 0 h 55 : les barges de débarquement déversèrent leurs troupes qui se rendirent rapidement maîtresses de lieux, en surprenant les troupes françaises en plein sommeil. Arzew sous contrôle, les rangers du Lieutenant-colonel Darby s’attaquèrent alors au Fort du Nord situé sur les hauteurs d’Oran qui menaçait, de par sa position, la flotte alliée : les Français de Boisseau accueillirent les « visiteurs » sous le feu de leurs armes automatiques. La réponse alliée se fît à coup de tirs de mortiers qui écrasèrent la défense : le fort sera pris à 3 h 55.

De son côté, la Force Y débarqua sans aucune opposition : le général Eisenhower prit pied sur la plage à la nage, après que sa jeep eut coulé à la suite d'une mauvaise appréciation de la profondeur de l’eau par les barges de débarquement. Au centre, la situation fut beaucoup moins enviable : l’HMS Walney et HMS Hartland, engagés dans l’Operation Reservist, qui se dirigeaient sur les ports d’Oran, se retrouvèrent sous les canons des sous-marins français Ceres et Pallas, ainsi que des destroyers Tramontane et Typhon. Le Walney et le Hartland furent détruits et l'on dénombrera environ 120 morts et une centaine de blessés dans les rangs alliés. Parallèlement, le commandant du port, un forcené, fit saborder une trentaine de vaisseaux français et tenta de bloquer l'entrée du port, heureusement sans succès, grâce aux résistants de l'ingénieur Moyne.

Contre-attaque vichyste

Au Maroc, où l'opération manquée de Béthouart avait donné l'éveil, les forces alliées étaient attendues de pied ferme, et, même après le survol de Casablanca par les avions lanceurs de tracts, selon lesquels les alliés venaient en libérateurs, l'armée d'Afrique se préparait à les combattre. En ce qui concerne la flotte, l'amiral Michelier l'envoya délibérément au désastre, lui-même restant à terre, lorsqu'apparurent au large les navires alliés déployés. En effet, prisonnier des fausses informations du Deuxième Bureau de la Marine, il s'était décidé trop tard à faire sortir ses vaisseaux du port, d'où ceux-ci durent appareiller en formation concentrée. C'est ainsi que les officiers de marine de Vichy menèrent courageusement au désastre, les navires que la France leur avait confiés, et se firent écraser par la flotte alliée.

Les forces terrestres de Noguès reçurent les alliés à coup de canon et bloquèrent leurs débarquements à Casa et Safi. Les hommes d'Eisenhower manquaient d'entraînement; aussi les professionnels de l'armée d'Afrique leur causèrent-ils de grosses pertes pendant trois jours. Noguès avait fait fuir au Maroc espagnol les membres des commissions d'armistice de l'Axe. Il avait engagé par ailleurs une forte répression contre les milieux réputés gaullistes, tandis qu'il faisait comparaître les auteurs du putsch manqué de Rabat devant un tribunal où ils allaient jouer leurs têtes. N'étant pas sur de vaincre sur le littoral, Noguès proposa au Sultan Mohammed de se replier avec lui dans l'Intérieur, pour y engager des opérations de guérilla contre les alliés. Pour une fois, alors, le Sultan qui avait toujours suivi ses conseils, refusa de lui obéir.

Pendant trois jours, des combats acharnés se déroulèrent à Casablanca, Fedala et Safi, avec de fortes pertes dans les deux camps: A Oran et au Maroc, les Français perdirent en trois jours 1346 tués et 1997 blessés, contre 479 morts et 720 blessés du côté des alliés.

Les 10 et 11 novembre, Juin et Darlan, prisonniers du général Clark, furent placés sous la garde d'une cinquantaine de rescapés du seul vaisseau allié coulé le 7 novembre.

Ceux-ci pointèrent sur eux leurs mitrailleuses, sans cacher leur hostilité à ces généraux qui faisaient tirer sur leurs camarades. Alors, le général Juin ordonna enfin le cessez-le-feu au Maroc, tandis que Darlan se déclarait à Alger « Haut Commissaire en Afrique Française », « au nom du Maréchal empêché », en invoquant l'invasion allemande de la zone sud.

Conséquences de l'opération "Torch"

Les conséquences militaires

C'est en grande partie grâce à 400 résistants français qu'Alger a été pris le 8 novembre 1942. C'est aussi grâce à cette prise d'Alger, où se trouvait le centre nerveux de l'armée d'Afrique, que son commandant en chef Juin et l'Amiral Darlan, tombés aux mains des alliés, ont ensuite pu être contraints, sous la menace, à ordonner le cessez-le-feu à Oran et au Maroc. Sans l'action des résistants d'Alger, le débarquement aurait risqué d'échouer, non seulement à Alger mais aussi au Maroc. En effet, si les combats s'étaient prolongés, les Allemands, au lieu d'occuper la seule Tunisie, auraient directement pu intervenir au Maroc pour soutenir les troupes de Noguès… Quoi qu'il en soit, du 8 au 11 novembre 1942, les Alliés ont donc pris pied sur le sol africain et atteint les objectifs militaires fixés : la campagne de Tunisie peut être lancée contre l’Afrika Korps et l'armée italienne, chassées de Libye par la 8e armée britannique.

La prise de contrôle de l'Afrique du nord entraîne le ralliement à la France libre de l'ensemble des colonies africaines. L'établissement d'une tête de pont alliée en Afrique permet de préparer le débarquement en Sicile et d'ouvrir en 1943 la campagne d'Italie.

Du côté français, après l'accord entre de Gaulle et Giraud, l'Armée d'Afrique finit par fusionner avec les Forces françaises libres pour former l'Armée française de la Libération.

Les conséquences politiques

Un gouvernement vichyste de l'Afrique française est constitué le 14 novembre 1942 par François Darlan sous le nom de « Haut-Commissariat de France en Afrique ». Il prend le pouvoir "au nom du Maréchal", et mobilise les Français d'Afrique du Nord pour "libérer le Maréchal". Giraud, qui n'arrive à Alger que le 9 novembre, se rallie à Darlan en échange de sa nomination comme commandant de l'armée d'Afrique. De plus, le Haut-Commissariat maintient toutes les lois et mesures d'exception de Vichy en vigueur, y compris même l'internement des patriotes déportés par Vichy, dans les camps de concentration du sud.

Certes les correspondants de guerre alliés, alertent à leur tour les opinions publiques du Royaume-Uni et des États-Unis. Churchill se fait alors interpeller aux Communes, tandis que Roosevelt, pris à partie par la libre presse américaine, explique que les accords Clark-Darlan ne sont que des "expédients militaires", tout en les maintenant. Si bien que, finalement, les tensions générées par la prise de pouvoir de Darlan, conduiront Fernand Bonnier de La Chapelle à l'abattre le 24 décembre 1942.

Pour autant, son successeur, Henri Giraud, loin d'adoucir le système Darlan, va en renforcer l'application, et même faire arrêter et déporter dans le sud les chefs de la résistance. Ainsi l'empire en guerre restait-il partagé entre deux pouvoirs: Celui d'Alger, soutenu par Roosevelt, malgré son maintien de la législation vichyste, et le Comité français de Londres, décidé à restaurer l'ordre républicain. Pourtant la rentrée en guerre de l'Afrique française, grâce au putsch du 8 novembre, contenait en germe la nécessité d'y rétablir les institutions démocratiques et l'indépendance de la France, compte tenu de la nature des régimes dictatoriaux combattus. Le général de Gaulle allait finalement gagner la partie, et, venir à Alger constituer, avec le général Giraud le Comité français de la Libération nationale (CFLN), et y rétablir en quelques mois la démocratie et l'indépendance, en attendant de participer à la Libération de la France.

Liens internes

Sources et bibliographie de base

Rapports officiels d’époque des acteurs du putsch du 8 novembre 1942, à Alger

  • Les Cahiers Français, La part de la Résistance Française dans les évènements d’Afrique du Nord (Rapports des chefs des groupes de volontaires qui se sont emparés d’Alger le 8 novembre 1942), Commissariat à l’Information du Comité National Français, Londres, août 1943.

Bibliographie

Auteurs français

  • Aboulker (josé) et Levisse-Touzé (christine), 8 novembre 1942 : les armées américaine et britannique prennent Alger en quinze heures, Paris, « Espoir », n° 133, 2002.
  • Kammerer (albert), Du débarquement africain au meurtre de Darlan, P., Flammarion, 1949.
  • Danan (yves maxime), La vie politique à Alger de 1940 à 1944, P., L.G.D.J., 1963.
  • Michel (henri), Darlan, P., Hachette, 1993.
  • Levisse-Touzé (christine), L'Afrique du Nord dans la guerre, 1939-1945, P., Albin Michel, 1998, ISBN 2226100695
  • Richard (rené) & Sérigny (alain de), La bissectrice de la guerre, Alger 8 novembre 42, Alger, Maison des livres, 1946.
  • Cantier (jacques), L'Algérie sous le régime de Vichy, P., Odile Jacob, 2002, ISBN 2738110576

Auteurs alliés

  • George F. Howe, North West Africa: Seizing the initiative in the West, Center of Military History, U.S Army, Library of Congress, 1991, ISBN 0758173954
  • Arthur L. Funck, The politics of Torch, University Press of Kansas, 1974.

Mémoires des principaux protagonistes

  • José Aboulker, Nous qui avons arrêté le général Juin, Paris, « La Nef », n° 25, avril 1959.
  • Général Giraud, Un seul but : la victoire, Alger 1942-1944, Paris, Julliard, 1949.
  • Général Alphonse Juin, Les mémoires du maréchal Juin, Paris, « Le Figaro », mars 1949.
  • Roger Carcassonne-Leduc et Gérard Linquier, 8 novembre 1942 - La première victoire, Éd. Louis Pariente, Paris, 2000. (ISBN 2840590530)
  • Lucien Adès, L'Aventure algérienne, 1940-1944, Petain, Giraud, De Gaulle, Belfond, Paris, 1979. Préface de Benjamin Stora.

Interviews

  • Daniel Rondeau et Roger Stéphane, Des hommes libres : La France libre par ceux qui l'ont faite, chapitres 18 à 20, Paris, Grasset, 1997.
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