Abbé Meslier

Jean Meslier

Étrépigny, l'église dont Jean Meslier était curé de 1689 à 1729.

Jean Meslier, né à Mazerny (Ardennes) le 15 juin 1664, est un prêtre et un philosophe français, curé d'Étrépigny où il est mort le 17 juin 1729. Son existence n'a été connue qu'à partir de la publication en 1762 par Voltaire, sous le titre de Testament de J. Meslier, d'un texte qu'il présentait comme un extrait d'un texte beaucoup plus volumineux, retrouvé chez lui et dans lequel un curé professait avec détermination son athéisme.

Ce texte, en forme de manifeste, et dont l'attribution reste incertaine[1], est considéré comme le fondateur de l'athéisme et de l'anticléricalisme militant en France.

Sommaire

Biographie

Né d'un père, pauvre ouvrier en serge et laine du village de Mazerni : Gérard Meslier (ou Mellier) , et de sa mère Symphorienne Braidy. Il fit quelques études à l'école publique de sa paroisse où le curé le trouva doué, paya sa pension et le fit admettre au collège, puis au séminaire voisin de Châlons. Jean Meslier initié au sacerdoce en 1688, devient d'abord vicaire, et fut très estimé de ses supérieurs qui le firent nommer le 7 janvier 1689 curé d'Étrépigny et de But dans ses Ardennes natales, où il restera jusqu'à sa mort. Il avait pour amis, deux curés, MM Voiri (curé de Guignicourt) et Delavaux (ou Laveaux - curé de Boulzicourt) qui inhumèrent son corps dans la sacristie sans inscrire d'acte mortuaire sur les registre de sa paroisse.

Sa biographie est essentiellement connue par un texte publié postérieurement par Voltaire: Lettes à S.A. le Prince de *** sur Rabelais, etc..

D'après Voltaire, il choisissait pour bonnes des femmes n'ayant pas atteint l'âge canonique de 40 ans, sa conduite scandalisait et lui valait réprimandes et punitions de la part des autorités ecclésiastiques. Ses démêlés avec le châtelain du lieu lui en avaient valu d'autres. En effet, indigné par les mauvais traitements que faisait subir le seigneur de Touilly aux paysans de sa paroisse, Jean Meslier l'avait dénoncé un jour en chaire de vérité. Sévèrement tancé par l'évêché, il aurait alors cessé de faire parler de lui, se réservant pour l'écrit posthume dont il a publié des extraits.

Penseur isolé, nourrissant des idées qu'il ne peut échanger, sa bibliothèque se composait, à côté de la Bible, des Pères de l'Église, et des comptes rendus des conciles, d'auteurs latins comme Tite Live, Sénèque, Tacite, Flavius Josèphe ainsi que de Montaigne, Vanini, La Bruyère, La Boétie, Pascal, Malebranche , du dictionnaire philosophique de Bayle et Fénelon.

À partir des essais de Montaigne et de la Démonstration de l'existence de Dieu de Fénelon[2] — qu'il annote dans les marges — il rédige ses propres Pensées et sentiments, volumineux mémoire manuscrit recopié en trois exemplaires qu'il lègue clandestinement à ses paroissiens.

Le Testament du curé Meslier

Des copies manuscrites ont d'abord circulé à Paris sous le manteau dans le milieu des encyclopédistes.

Voltaire fait le premier publier en 1762 des extraits de cette œuvre (qui est une version raccourcie) dont il a réécrit certains passages suivant sa conception déiste, disant que l'original était ""écrit dans un style de cheval de carrosse"[3].

Le Baron d'Holbach[4], de son côté, publia Le bon sens du Curé Jean Meslier suivi de son testament.

Rudolf Charles (et le milieu matérialiste -libre penseur hollandais) ont publié en trois volumes (in 8°) de 350 pages chacun, ce testament athée, au milieu du 19e siècle.

Portée par la langue rugueuse de sa province, la pensée de Meslier annonce la Révolution française et, bien au-delà, le matérialisme, le communisme et l'anarchisme. Pour Régis Messac, le curé Meslier est un penseur libertin, « précurseur des philosophes qui proclameront bien haut leur croyance au progrès, et en la nécessité de ce progrès. » [5]

Ce testament philosophique fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan. Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe avant la lettre un matérialisme rigoureux et pose également en précurseur les bases d'une philosophie anarchiste, ainsi qu'une conception communiste de la société. [6] [7] [8].

Les XVIIe et XVIIIe siècles présentent une grande période de trouble pour la foi chrétienne. Mais les diverses critiques qu'avaient connues le christianisme de l'époque n'égalent pas en puissance de feu le manifeste de l’abbé Meslier, qui influencera les penseurs athées à venir [9].

Ainsi, Anacharsis Clootz avait-il soumis à la Convention le projet d'ériger une statue à celui qu'il nomme l'Intrépide, le Généreux, l'Exemplaire, comme étant le premier prêtre à avoir abjuré les idées religieuses et déchiré le voile de la superstition[10].

Le texte du Testament

Portrait de Jean Meslier

À la fin du mois de juin 1729. Meslier, curé de la paroisse d’Étrépigny depuis quarante ans, a laissé à sa mort une enveloppe contenant deux documents, le premier n’étant en fin de compte qu’une introduction du second :

« Je ne crois plus devoir maintenant faire encore difficulté de dire la vérité. Je ne sais pas bien ce que vous en penserez, ni ce que vous en direz, non plus que ce que vous direz de moi, de m’avoir mis telle pensée en tête, et tel dessein dans l’esprit. Vous regarderez peut-être ce projet comme un trait de folie et de témérité en moi… »

Inévitablement, cette lettre préface devait piquer au vif l’intérêt de ceux qui avaient découvert le document, et on peut facilement imaginer quelle aurait été la réaction des ouailles du Père Meslier apprenant par le biais de son second document que le prêtre qui avait été à la tête de leur paroisse depuis plus de quarante ans, considérait que la religion n’était qu’erreur, mensonge et imposture et invitait du même souffle ses confrères à abandonner le christianisme… Renversement inattendu, le texte de Meslier est aussi révolutionnaire pour l’époque puisque les propositions athées qui y sont présentées ne sont cachées sous aucun subterfuge, d’emblée l’auteur s’y déclare athée et attaque directement la religion chrétienne en évitant la précaution habituelle qui entourait les textes de l’époque qualifiés, à tort ou à raison, d’athées. Bien plus qu’une exposition de thèses athées, l’œuvre de Meslier se présente même comme une œuvre prosélytiste s’attaquant directement à la foi du croyant :

« Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. »

Meslier est conscient du caractère paradoxal de sa vie, pourquoi déclarer à sa mort son athéisme ? Meslier avoue sa peur, mais présente tout de même le caractère véridique de sa pensée athée, selon lui, ceux qui devront le lire devront tenter de le réfuter, s’ils ne le peuvent, ils doivent se ranger de son avis, et s'ils ont peur de se ranger du côté de Meslier de leur vivant, ils devront le faire à leur mort :

« … (intervenez) en faveur de la vérité même en faveur des peuples qui gémissent comme vous le voyez tous les jours, sous le joug insupportable de la tyrannie et des vaines superstitions. Et si vous n’osez non plus que moi vous déclarer ouvertement pendant votre vie contre tant de si détestables erreurs, et tant de si pernicieux abus qui règnent si puissamment dans le monde, vous devez au moins demeurer maintenant dans le silence et vous déclarer au moins à la fin de vos jours en faveur de la vérité. »

Le caractère vain de l’idolâtrie, l’attitude des prêtres, exégètes pouvant faire dire ce qu’ils veulent aux « saintes » Écritures, maintenant leur emprise sur le peuple grâce à l’usage de la peur et porteur d’un silence complice face à l’abus des grands, ne voilà que quelques éléments écorchés par Meslier :

« …vous adorez effectivement des faibles petites images de pâte et de farine, et vous honorez les images de bois et de plâtre, et les images d’Or et d’Argent. Vous vous amusez, Messieurs, à interpréter et à expliquer figurativement, allégoriquement et mystiquement des vaines écritures que vous appelez néanmoins saintes, et divines ; vous leur donnez tel sens que vous voulez ; vous leur faites dire tout ce que vous voulez par le moyen de ces beaux prétendus sens spirituels et allégoriques que vous leur forgez, et que vous affectez de leur donner, afin d’y trouver, et d’y faire trouver des prétendues vérités qui n’y sont point, et qui n’y furent jamais. Vous vous échauffez à discuter de vaines questions de grâce suffisante et efficace. Et en plus, vous vilipendez le pauvre peuple, vous le menacez de l’enfer éternel pour des peccadilles, et vous ne dites rien contre les voleries publiques, ni contre les injustices criantes de ceux qui gouvernent les peuples, qui les pillent, qui les foulent, qui les ruinent, qui les oppriment et qui sont la cause de tous les maux, et de toutes les misères qui les accablent. »

L’athéisme de Meslier se veut donc à quelque part humaniste, et n’est donc pas, comme les libertins nous ont habitués, mis en place afin de contrer le joug de la morale ascétique chrétienne. Pour Meslier, le rôle des prêtres est tout de même d’enseigner, il reste un militant : « c’est à vous d’instruire les peuples, non dans les erreurs de l’idolâtrie, ni dans la vanité des superstitions, mais dans la science de vérité, et de justice, et dans la science de toutes sortes de vertus, et de bonnes mœurs ; vous êtes tous payés pour cela. » Athée, matérialiste, dénonciateur de la misère sociale, Meslier avait donc mûri tout au long de sa vie une vive attaque contre les religions, le christianisme en premier plan, sans oser la divulguer de son vivant. La lettre se termine sur l’annonce de l’existence d’un manuscrit déposé au greffe de la justice de la paroisse, où Meslier a détaillé en trois manuscrits de trois cent soixante-six feuilles chacun, ses thèses. Le titre de ce manuscrit, à lui seul, présente l’ampleur de la tâche à laquelle Meslier a voulu s’attaquer :

« Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, prêtre, curé d’Étrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les divinités et de toutes les religions du monde pour être adressé à ses paroissiens après sa mort, et pour leur servir de témoignage de vérité à eux, et à tous leurs semblables. »

Le testament de Meslier se divise en huit parties, dont chacune vise à prouver la vanité et la fausseté des religions, en voici le plan :

  1. Elles ne sont que des inventions humaines.
  2. La foi, croyance aveugle, est un principe d’erreurs, d’illusions et d’impostures.
  3. Fausseté des « prétendues visions et révélations divines ».
  4. « Vanité et fausseté des prétendues prophéties de l’Ancien Testament ».
  5. Erreurs de la doctrine et de la morale de la religion chrétienne.
  6. La religion chrétienne autorise les abus et la tyrannie des grands.
  7. Fausseté de la « prétendue existence des dieux ».
  8. Fausseté de l’idée de la spiritualité et de l’immortalité de l’âme.

Tentons d’exposer de manière concise les principales thèses de cet ouvrage volumineux en commençant d’abord par la thèse qui réfute l’existence de Dieu. Le premier argument de Meslier est celui de l’absence : comment un Dieu se voulant aimé, adoré et servi pouvait-il demeurer si « discret » ? Ne devrait-il pas plutôt se présenter à nous comme une évidence certaine et irréfutable ? :

« S’il y avait véritablement quelque divinité ou quelque être infiniment parfait, qui voulut se faire aimer, et se faire adorer des hommes, il serait de la raison et de la justice et même du devoir de ce prétendu être infiniment parfait, de se faire manifestement, ou du moins suffisamment connaître de tous ceux et celles dont il voudrait être aimé, adoré et servi. »

Devant le caractère « discret », l’absence de Dieu, Meslier s’interroge. Pourquoi Dieu ne nous fait-il pas connaître clairement et directement sa volonté, au lieu de laisser les Hommes se disputer à son sujet, voire s’entre-tuer pour des byzantines ? Pour Meslier, de deux choses l’une, soit Dieu existe et se moque de nous en nous conservant dans l’ignorance, soit Dieu n’existe tout simplement pas. On opposera sûrement à Meslier le fait que Dieu se révèle aux Hommes à travers la beauté du monde, l’œuvre de ses serviteurs ou bien par le biais de l’enseignement de son fils Jésus-Christ. Ce à quoi Meslier répond tout simplement que ces signes prétendument si évidents sont loin de l’être en réalité… De plus, la tendance des théologiens de l’époque à se ramener au fidéisme afin de contrer les divers paradoxes présents dans la foi chrétienne représente une grossière erreur. Qui est donc ce Dieu, demande-t-il, qui nous forcerait à abandonner notre raison afin de croire en lui ? La mise aux oubliettes de la raison afin de justifier la foi chrétienne ne laisse-t-elle pas place à toutes les impostures ?

« Nos pieux et dévotieux « christicoles » ne manqueront pas de dire ici tout bonnement que leur Dieu veut principalement se faire connaître, aimer, adorer et servir par les lumières ténébreuses de la foi, et par un pur motif d’amour et de charité conçue par la foi et non pas par les claires lumières de la raison humaine, afin comme ils disent d’humilier l’esprit de l’homme, et de confondre son orgueil. »

D’ailleurs pourquoi un Dieu si parfait se ferait-il si distant, si éloigné ? :

« La première pensée qui se présente d’abord à mon esprit, au sujet d’un tel être, que l’on dit être si bon, si beau, si sage, si grand, si excellent, si admirable, si parfait et si aimable, etc., est que s’il y avait véritablement un tel être, il paraîtrait si clairement et si visiblement à nos yeux et à notre sentiment que personne ne pourrait nullement douter de la vérité de son existence. Il y a au contraire tout sujet de croire et de dire qu’il n’est pas. »

L’antique problème du mal est repris par Meslier afin de remettre en doute l’existence de Dieu ; comment mais surtout pourquoi un être parfait créerait un monde si imparfait, ou se côtoient maux, vices, maladies, violence, etc. ? Les merveilles de la nature ? Balivernes selon Meslier, quel monde sauvage que celui de la nature ou la survie de l’un ne se fait qu’au détriment de la vie de l’autre. Le mal serait une conséquence du péché originel dira-t-on, non ! Encore une fois Meslier réprouve les clichés habituels qui servent d’arguments aux théistes, le mal est pour Meslier un élément structurel de la nature, qui s’avère indispensable afin de contenir la multiplication des hommes et des animaux. Meslier tente aussi de soulever deux paradoxes face aux soi-disant preuves de l’existence de Dieu. D’abord, il soulève leur incapacité à prouver quoi que ce soit, l’argument ontologique lui-même ne semble que pure plaisanterie puisqu’il se fonde sur une définition de Dieu qui demeure obscure pour les Hommes. En second lieu, Meslier rejette le fidéisme dans lequel les théologiens tentent de faire plonger les Hommes :

« (Les religions) veulent que l’on croit absolument, et simplement tout ce qu’elles en disent, non seulement sans en avoir aucun doute, mais aussi sans rechercher, et même encore sans désirer d’en connaître les raisons, car ce serait, selon elles, une impudente témérité, et un crime de lèse-majesté divine que de vouloir curieusement chercher des raisons. »

L’attaque des « preuves » de l’existence de Dieu, que fait Meslier se base sur un livre de Fénelon, Démonstration de l’existence de Dieu, dont Meslier a pris le temps d’attaquer une par une chaque proposition. L’une de ses réfutations de Fénelon lui permettra d’entrer dans son exposition proprement matérialiste du monde. Voyons-la plus en détail. Fénelon présente le fait que Dieu est un être qui est par lui-même (il est nécessaire), et qui surpasse donc tous les degrés d’être (il est parfait). Pour Meslier, ce raisonnement ne vaut rien : « l’être est par lui-même ce qu’il est, et ne saurait être plus être qu’il n’est, mais il ne s’ensuit pas de là qu’il soit infiniment parfait dans son essence. » L’être nécessaire n’est donc pas obligatoirement parfait, et d’ailleurs, le seul être nécessaire est la matière. S’inspirant de Descartes, Meslier en vient lui aussi à poser l’existence de vérités éternelles, mais celles-ci ne font pas référence à un Dieu créateur, elles existent de toute éternité, tout comme le monde et la matière. Bien que Meslier ne remette pas en question le cogito, il présente le corps ainsi que la pensée elle-même comme unique fruit de la matière :

« Nous ne voyons, nous ne sentons, et nous ne connaissons certainement rien en nous qui ne soit matière. Ôtez nos yeux ! Que verrons-nous ? Rien. Ôtez nos oreilles ! Qu’entendrons-nous ? Rien. Ôtez nos mains ! que toucherons-nous ? Rien, si ce n’est fort improprement par les autres parties du corps. Ôtez notre tête et notre cerveau ! Que penserons-nous, que connaîtrons-nous ? Rien. »

Pour Meslier, hors de la matière point de salut, sans elle nous ne sommes rien, et il est inutile de croire que quelque chose puisse exister hors d’elle, l’être est la matière. La matière est, nous l’avons dit, indubitablement éternelle, comment justifier la création ? Il est impossible de créer quelque chose à partir de rien, comment créer le temps si cette création s’insère dans le temps ? Comment créer l’espace ? Où était Dieu avant de créer l’espace ? Combien de temps cela lui a-t-il pris pour créer le temps ? etc. Ne voilà que quelques absurdités que relève Meslier. L’âme est matérielle et mortelle, puisque si l’on convient que :

« …toutes nos pensées, toutes nos connaissances, toutes nos perceptions, tous nos désirs et toutes nos volontés sont des modifications de notre âme. Il faut aussi reconnaître qu’elle est sujette à diverses altérations, qui sont des principes de corruption, et par conséquent qu’elle n’est point incorruptible, ni immortelle. »

Meslier pose l’expérience sensible comme seul critère de formation des idées justes, ce qui, nous l’imaginons bien, représente une chaude attaque contre l’idée de « révélation ». Meslier s’en prend d’abord aux écrits bibliques. Qui peut véritablement en garantir l’authenticité ? Sur quoi repose l’autorité qu’on accorde à Mathieu, Marc, Luc et Jean ? Qui nous garantit que leur texte n’a pas été travesti, modifié au cours des siècles ? Pourquoi les textes bibliques ne sont pas soumis à la même prudence face à leur authenticité que tout autre document écrit profane ? Pourquoi les apocryphes ne furent pas conservés et vice-versa ? Comment peut-on accepter les divergences entre les témoignages qu’ils nous présentent ? L’Ancien Testament est aussi mis à mal, qualifié d’histoires de fous, Meslier questionne la nécessité de poser tant de carnages et de sacrifices dans ce texte supposé représenter la suprême sagesse et la suprême bonté. Le sens allégorique du texte ne semble pas être un argument qui convainc Meslier, puisque dans ce cas, il serait possible de faire dire ce que l’on veut aux textes religieux :

« … qui forgent comme ils veulent, ou qui ont forgé comme ils ont voulu, tous ces beaux prétendus sens spirituels, allégoriques et mystiques dont ils entretiennent et repaissent vainement l’ignorance des pauvres peuples. Ce n’est plus la parole de Dieu qu’ils nous proposent et qu’ils nous débitent sous ce sens-là ; mais ce sont seulement leurs propres pensées, leurs propres fantaisies, et les idées creuses de leurs fausses imaginations ; et ainsi, elles ne méritent pas qu’on y ait aucun égard, ni que l’on y fasse aucune attention. »

D’ailleurs, quel subterfuge est donc ce recours au sens allégorique des textes ! Voyant que les promesses des textes ne se réalisaient pas, Paul aurait été le premier à recourir au sens allégorique afin de préserver le mensonge chrétien :

« Nos christicoles regardent comme une ignorance, ou comme une grossièreté d’esprit, de vouloir prendre au pied de la lettre les susdites promesses et prophéties comme elles sont exprimées, et croient faire bien les subtils et les ingénieux interprètes des desseins et des volontés de leur dieu, de laisser le sens littéral et naturel des paroles, pour leur donner un sens qu’ils appellent mystique et spirituel et qu’ils nomment allégorique, anagogique et topologique. »

Avec son ironie cinglante, Meslier surenchérit :

« Si on voulait de même interpréter allégoriquement et figurativement tous les discours, toutes les actions et toutes les aventures du fameux Don Quichotte de la Manche, on y trouverait si on voulait une sagesse toute surnaturelle et divine. »

Les prophéties bibliques ne sont que des faussetés qui ne se sont jamais réalisées, l’exemple le plus marquant selon Meslier est l’alliance avec les juifs, peuple ayant souffert de toutes les époques :

« Puisque l’on ne voit maintenant, et que l’on n’a même jamais vu, aucune marque de cette prétendue alliance, et qu’au contraire on les voit manifestement, depuis beaucoup de siècles, exclus de la possession des terres et pays qu’ils prétendent leur avoir été promis et leur avoir été donnés de la part de Dieu pour en jouir à tout jamais. »

Finalement, Meslier en vient à rappeler les règles pourtant essentielles de la critique historique et nous invite à poser cette grille d’analyse sur les textes chrétiens :

« Pour qu’il y ait quelque certitude dans les récits qu’on se fait, il faudrait savoir :

  1. . Si ceux que l’on dit être les premiers auteurs de ces sortes de récits en sont véritablement auteurs.
  2. . Si ces auteurs étaient des personnes de probité et dignes de foi.
  3. . Si ceux qui rapportent ces prétendus miracles ont bien examiné toutes les circonstances des faits qu’ils rapportent.
  4. . Si les livres ou les histoires anciennes qui rapportent ces faits n’ont pas été falsifiés et corrompus dans la suite du temps, comme quantité d’autres livres. »

Une autre attaque profonde de Meslier va contre le personnage de Jésus lui-même. Ce n’est pas que Meslier remette en question son existence historique, mais il le présente comme : « un homme de néant, qui n’avait ni talent, ni esprit, ni science, ni adresse, et qui était tout à fait méprisé dans le monde ; un fou, un insensé, un misérable fanatique et un malheureux pendard. » La glorification de la souffrance, le message paradoxal de Jésus qui dit qu’il sauvera les Hommes tout en présentant le fait que d’autres seront soumis à la condamnation éternelle, l’aveu de Jésus de venir mettre le désordre dans notre monde et la promesse en un royaume inexistant, ne voilà que quelques raisons de la condamnation de Jésus faite par Meslier. Autre élément dénoncé par Meslier est la doctrine incohérente du Christ, haine du corps, le laisser pour compte des préoccupations terrestres tels les vêtements et la nourriture, la croyance en la providence divine :

« Il ferait certainement beau de voir les hommes se fier à une telle promesse que celle-là ! que deviendraient-ils ? S’ils étaient seulement un an ou deux sans travailler, sans labourer ? Sans semer ? Sans moissonner et sans faire de greniers ? Pour imiter en cela les oiseaux du ciel. Ils auraient beau ensuite à faire les dévots, et à chercher pieusement ce prétendu royaume du ciel et sa justice ! Le père céleste pourvoirait-il pour cela plus particulièrement à leurs besoins. »

La promesse du royaume céleste (qui n’était toujours pas arrivé après plus de 1800 ans) présente aussi pour Meslier une autre preuve de la non-validité de l’enseignement de Jésus-Christ. Le passage de Jésus n’a d’ailleurs en rien amélioré notre monde, toujours selon Meslier, le monde n’a fait qu’empirer, le mal, le péché sont toujours présents, et ce même parmi les chrétiens. L’idée de décadence est aussi présente chez Meslier :

« Les hommes deviennent tous les jours de plus en plus vicieux et méchants, et il y a comme un déluge de vices et d’iniquités dans le monde. On ne voit pas même que nos christicoles puissent se glorifier d’être plus sains, plus sages et plus vertueux, ou mieux réglés dans leur police et dans leurs mœurs que les autres peuples de la Terre. »

Pour Meslier, si Jésus avait véritablement été un Dieu il aurait rendu un grand service à l’humanité, il aurait rendu tous les Hommes sains de corps et d’esprit, sages et vertueux. Il aurait banni du monde tous les vices, les péchés, les injustices, etc. Finalement, autre absurdité, si Jésus avait véritablement sauvé tous les Hommes par son sacrifice, s’il avait vraiment absout tous les péchés du monde, pourquoi diable le christianisme a-t-il conservé l’usage des pénitences ? Pourquoi y a-t-il encore des damnés ? Parce que Dieu ne veut pas nuire à notre liberté et ne veut pas sauver ceux qui ne veulent pas l’être ? Baliverne pour Meslier. Comment un Dieu parfait laisserait-il se précipiter aux enfers des milliers d’humains qu’il est supposé aimer ?

« On peut aussi leur dire que Dieu étant tout-puissant et infiniment sage comme ils le supposent, il pourrait, sans ôter la liberté aux hommes, conduire et diriger toujours si bien leurs cœurs et leurs esprits, leurs pensées et leurs désirs, leurs inclinaisons et leurs volontés, qu’ils ne voudraient jamais faire aucun mal, ni aucun péché, et ainsi qu’il pourrait facilement empêcher toutes sortes de vices et de péchés, sans ôter et sans blesser la liberté. »

Autre absurdité, l’Homme se voit condamner par un Dieu supposément juste à payer pour un péché originel que seul deux humains ont commis, et comment un tel péché peut-il affecter avec autant de force un Dieu parfait et immuable ? Outre cela, Dieu n’a pas trouvé de moyen plus efficace pour effacer le péché originel (qui n’est apparemment aucunement effacé puisque nous en subissons toujours les conséquences) que d’envoyer son fils se faire tuer par les Hommes, c’est-à-dire, laisser les Hommes commettre un péché encore pire que celui de croquer le fruit défendu. Sans crucifixion, pas de rédemption, Judas et Pilate seraient donc les grands sauveurs de l’humanité ? Si tout le monde avait aimé et écouté Jésus, aurions-nous perdu toute chance de rédemption ? Paradoxe final :

« C’est comme si on disait qu’un Dieu infiniment sage et infiniment bon se serait offensé contre les hommes et qu’il se serait rigoureusement irrité contre eux pour un rien (croquer dans un fruit) et pour une bagatelle, et qu’il se serait miséricordieusement apaisé et réconcilié avec eux par le plus grand de tous les crimes ? Par un horrible déicide qu’ils auraient commis, en crucifiant et en faisant cruellement et honteusement mourir son cher et divin fils ? »

L’acceptation du christianisme demeure pour Meslier un mystère impénétrable : comment des hommes sensés ont-ils fait pour adhérer à de pareilles idées ? Qu’elle est donc cette étrange morale qui côtoie amour du prochain et recherche de douleurs et de souffrances, « qui déclare bienheureux ceux qui pleurent et ceux souffrent, qui place la perfection dans ce qui est contraire aux besoins naturels, qui demande de ne pas résister aux méchants, mais de les laisser faire ? » Absurdité selon Meslier. Et que dire du mal ? Pourquoi Dieu l’impose-t-il aux bons et aux sages ? Éprouver leur patience, les purifier, perfectionner leur vertu, pour les rendre plus heureux dans le ciel ? Re-balivernes, s’écrie Meslier. Et de quel droit parlons-nous du royaume céleste ?

« (Les « christicoles » ) Y ont-ils été voir ? Pour en savoir des nouvelles ? Qui leur a dit que cela était ainsi ? Quelle expérience en ont-ils ? Quelle preuve en ont-ils ? Certainement aucune, si ce n’est celle qu’ils prétendent tirer de leur foi, qui n’est qu’une croyance aveugle des choses qu’ils ne voient pas, que personne n’a jamais vu et que personne ne verra jamais ? »

Confesseur pendant près de quarante ans, rappelons-le, Meslier en est venu à se demander si les gens croyaient encore véritablement aux diverses « balivernes » chrétiennes ou s’ils ne jouaient pas eux aussi la comédie, un peu comme lui qui n’osait pas déclarer au grand jour, de son vivant, sa pensée, par peur de toute la répression qui s’abattrait sur lui :

« Quant au commun des hommes, on voit bien aussi par leurs mœurs et par leur conduite que la plupart d’entre eux ne sont guère mieux persuadés de la vérité de leur religion ni de ce qu’elle leur enseigne que ceux dont je viens de parler, quoiqu’ils en fassent plus règlement les exercices. Et ceux qui parmi le peuple ont tant soit peu d’esprit et de bon sens, tout ignorants qu’ils soient d’ailleurs dans les sciences humaines, ne laissent pas que d’entrevoir, et de sentir même en quelque façon, la vanité et la fausseté de ce qu’on leur veut faire accroire sur ce sujet, de sorte que ce n’est que comme de force, comme malgré eux, comme contre leurs propres lumières, comme contre leur propre raison, et comme contre leurs propres sentiments qu’ils croient ou plutôt qu’ils s’efforcent de croire ce qu’on leur en dit. »

Annonçant déjà Marx, Meslier reproche aussi à l’Église son soutien aux tyrannies ainsi qu’à l’exploitation du peuple. L’Église, au lieu de défendre le pauvre, bénit les divers « parasites » qui se sont collés au travail des pauvres afin de mieux les exploiter : soldats, ecclésiastiques, juristes, policiers, nobles, etc. Le roi (qui devrait être assassiné selon Meslier) domine cette tyrannie et jouit d’ailleurs grâce au clergé d’une supposée souveraineté qui lui vient de Dieu, encore un effort supplémentaire pour soumettre le peuple grâce à la référence au divin. Meslier espère que son message sera entendu, diffusé, et que les Hommes apprendront à vivre sans le mensonge chrétien et ce, peu importent les conséquences :

« Après cela, que l’on en pense, que l’on en juge, que l’on en dise et que l’on en fasse tout ce que l’on voudra dans le monde, je ne m’en embarrasse guère ; que les hommes s’accommodent et qu’ils gouvernent comme ils veulent, qu’ils soient sages ou qu’ils soient fous, qu’ils soient bons ou qu’ils soient méchants, qu’ils disent ou qu’ils fassent même de moi ce qu’ils voudront après ma mort ; je m’en soucie fort peu : je ne prends déjà presque plus de part à ce qui se fait dans le monde ; les morts avec lesquels je suis sur le point d’aller ne s’embarrassent plus de rien, ils ne se mêlent plus de rien, et ne se soucient plus de rien. Je finirai donc ceci par le rien, aussi ne suis-je guère plus qu’un rien, et bientôt je ne serai rien. »

Que faut-il retenir de l’abbé Meslier ? Disons d’abord que ses textes, quoique, on le devinera, jugés très dangereux par ceux qui les ont découverts, connaîtront une diffusion relativement large pour un texte si iconoclaste qui s’inscrivait dans une époque où la religion chrétienne conservait une mainmise assez forte sur la société et la culture européenne. Le texte fut cependant utilisé à mauvais usage, Voltaire en édita un résumé, assez populaire, qui fut cependant extrêmement dilué par ce dernier ; l’athéisme matérialiste conscient et intransigeant de Meslier avait été transformé en une prudente profession de foi déiste où Meslier s’excusait à Dieu d’avoir professé des mensonges sur son compte tout au long de sa vie d’ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, la pensée de Meslier, premier texte moderne franchement athée, libre de l’habituelle (et confondante) prudence littéraire qui entourait les textes dits athées de l’époque, est révélatrice de la présence d’une véritable pensée athée (peut être discrète certes) au dix-huitième siècle.

La franchise posthume de Meslier, qui n’hésite pas à affirmer que bon nombre de ses paroissiens et, encore pire, d’ecclésiastiques (comme ceux des autres) ne croient plus et feignent d’avoir la foi, nous est révélatrice de la difficulté qu’avaient les Hommes du XVIIIe siècle d’exprimer en toute liberté leur sentiment profond face à la notion de Dieu. La diffusion des thèses de Meslier, premier véritable texte athée systématique, clair et franc, n’aidera évidemment pas les ecclésiastiques de l’époque dans leur lutte contre l’athéisme, qu’ils prêtaient, à tort ou à travers, à tout philosophe posant un nouveau système. L’athéisme franc de Meslier ne connaîtra que fort peu d’imitateurs au cours du XVIIIe siècle, sûrement, s’il faut en croire l’exemple de Meslier en raison du cadre rigide que posaient toujours les structures politico-religieuses du siècle. Cependant, Meslier avait franchi une limite, son texte annonçait que le terrain était désormais prêt pour la mise sur pied d’un discours athée systématique et sans compromis, discours encore contenu par des structures politiques certes, mais dont l’imminente disparition (la Révolution française, tout comme le vaste courant libéral qui secouera l’Europe est proche) permettra l’expression d’un véritable athéisme systématique et combatif, mené de leur vivant par des intellectuels qui ne reculent pas devant la crainte de l’Église ou l’argument ontologique.

Notes et références

  1. Il ne s'agit pas d'un véritable testament qui aurait été déposé chez un notaire, mais d'extraits réécrits d'un texte dont l'original n'est jamais apparu. Plusieurs versions manuscrites ont circulé avant l'édition réduite donnée par Voltaire.
  2. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la Nature et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, 1712.
  3. Lettre à Helvétius datée du 1er Mai 1763, Weiss, in Michaud, 1821, tome 28.
  4. Il s'était fait une spécialité de publier ses œuvres les plus radicalement athées sous le nom d'autres auteurs.
  5. La Négation du progrès dans la littérature moderne, les Primaires n° 84, décembre 1936
  6. Michel Onfray, Traité d'athéologie, Editions Grasset, 2005
  7. Serge Deruette, Lire Jean Meslier, curé et athée révolutionnaire. Introduction au mesliérisme et extraits de son oeuvre, Broché, 2008
  8. Maurice Dommanget, Le Curé Meslier : Athée, communiste et révolutionnaire sous Louis XIV, Broché, CODA EDITIONS, 2008.
  9. Michel Onfray, Traité d'athéologie, page 55, Editions Grasset, 2005
  10. Le projet fut transmis au Comité d'instruction publique' "Il est donc reconnu que les adversaires de la religion ont bien mérité du genre humain; c'est à ce titre que je demande, pour le premier ecclésiastique abjureur, une statue dans le temple de la Raison. Il suffira de le nommer pour obtenir un décret favorable de la Convention nationale: c'est l'intrépide, le généreux, l'exemplaire Jean Meslier, curé d'Etrépigny en Champagne, dont le Testament philosophique porta la désolation dans la Sorbonne, et parmi toutes les factions christicoles. La mémoire de cet honnête homme, flétrie sous l'ancien régime, doit être réhabilitée sous le régime de la nature." 17 Novembre 1793.

Bibliographie

  • Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, Soignies, Talus d'approche, 2007, 3 volumes (ISBN 9782872461165, 9782872461172, 9782872461189)
  • Jean Meslier, Mémoire contre la religion, Paris, Coda, 600 p., 2007 (ISBN 2849670278)
  • Serge Deruette, Jean Meslier, curé et fondateur de l'athéisme révolutionnaire - Introduction au mesliérisme, Aden, 2008, (ISBN 978-2930402505)
  • Maurice Dommanget, Le curé Meslier, athée, communiste et révolutionnaire sous Louis XIV, Julliard, 1965, réédition Coda 2008, (ISBN 978-2849670477)
  • Georges Minois, Histoire de l’athéisme, GML (Fayard), Paris, 1998, (ISBN 2-7028-2300-9)
  • Œuvres complètes, Éd. Roland Desné, Paris, Anthropos, 1970-1972
  • Curé Meslier. Non! Dieu n'existe pas! numéro de Philosophie libertaire de la colonie communiste d'Aiglemont (Ardennes) 1906. re-publié par "la question sociale" en 1996 "étude sur le curé Meslier" issn 1243-0501

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