Charles De Saint-Évremond

Charles de Saint-Évremond

Charles Marguetel de Saint-Denis
de Saint-Évremond
Charles de Saint-Évremond, Jacques Parmentier, circa 1701
Charles de Saint-Évremond, Jacques Parmentier, circa 1701

Activité(s) Écrivain
Naissance 1614
Saint-Denis-le-Gast
Décès 1703
Londres
Mouvement(s) Libertinisme
Genre(s) Morale, critique

Charles Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-Évremond, né le 1er avril 1614 à Saint-Denis-le-Gast et mort le 20 septembre 1703 à Londres, est un moraliste et critique libertin français.

Vie

Élevé chez les Jésuites, au collège de Clermont, il commença son droit à Caen, puis suivit avec distinction la carrière des armes. Ce soldat lettré et homme du monde connut tout d’abord une brillante carrière militaire dans l’état-major du prince de Condé sous le duc d’Enghien et sous le maréchal d’Hocquincourt. Sa bravoure le signala à Rocroy, à Fribourg, à Nordlingen et dans les campagnes d’Allemagne et des Flandres.

En même temps il cultivait les lettres avec un esprit de raillerie et de satire, formant des relations avec des hommes de marque, avec Turenne, Créquy, d'Olonne, Clérembault, sans jamais négliger le plaisir vers lequel le portait sa nature épicurienne, lorsque ses railleries sur Condé lui firent perdre sa lieutenance en 1648. La Fronde lui donna l’occasion de montrer à la fois son courage et son esprit. Ayant pris le parti de la Cour, dont il devint maréchal de camp en 1652, il resta fidèle à la cause royale et composa un spirituel pamphlet : la Retraite de M. de Longueville en Normandie.

Recherché alors dans la société comme le type de ce qu’on appelait le « galant homme et l’homme honnête », charmant les salons par sa vive causerie et les ruelles par ses madrigaux, tenant le premier rôle chez Ninon de Lenclos, faisant figure aux soupers des gourmets lettrés, il menait une vie entièrement conforme à ses goûts, lorsqu’il tomba dans la disgrâce du roi à la suite de la découverte en 1661 de sa Lettre au marquis de Créqui sur la paix des Pyrénées (1659) critiquant Mazarin.

Obligé de s’exiler vers la fin de 1661, il se réfugie en Hollande, puis en Angleterre où la cour et la ville lui firent très bon accueil. Le roi Charles II l’accueillit avec bienveillance et lui fit une pension de trois cents livres sterling. Il mena une vie d’épicurien, fréquentant l’élite de l’aristocratie et des gens de lettres. Quand la duchesse de Mazarin s’établit à Londres, il se fit son chancelier, l’aida à constituer le salon célèbre où se réunirent les écrivains de l’AngIeterre, et en devint l’un des principaux personnages. L’usage du français était si répandu à l’époque en Angleterre que Saint-Évremond ne se donna la peine d’apprendre de l’anglais que ce dont il avait besoin pour la vie quotidienne et les relations avec les paysans, lorsqu’il résidait à la campagne. Il fréquentait, en outre, avec Dryden, Temple, Swift, le café littéraire de Will, sans interrompre ses relations avec ses amis de France, qui ne lui laissaient rien ignorer des intérêts et des affaires de l’esprit. De l’un et de l’autre coté de la Manche, on en appelait à son goût dans les questions délicates.

La seule Lettre au marquis de Créqui n’a pas paru suffire pour expliquer une si longue défaveur contre lui ; Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, l’attribue à une cause secrète, restée inconnue. Ses mœurs n’étaient peut-être pas étrangères à sa disgrâce. Il aurait été le destinataire d’une des Lettres de Cyrano de Bergerac adressée sous le nom « Mademoiselle de Saint-Denis ». Lui-même a fait allusion à la raison pour laquelle le séjour de l’Angleterre lui paraissait désormais préférable à celui de la France :

J’ai vu le temps de la bonne Régence,
Temps où régnait une heureuse abondance
Temps où la ville aussi bien que la cour
Ne respiraient que les jeux et l’amour.
Une politique indulgente
De notre nature innocente
Favorisait tous les désirs
Tout goût paraissait légitime
La douce erreur ne s’appelait point crime.
Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Les nombreuses démarches tentées pour faire cesser son exil n’aboutirent qu’après 1688 lorsque Louis XIV l’autorisera enfin à rentrer en France en 1689 mais, à cette époque, son grand âge, les habitudes prises, les faveurs de Guillaume III, son affection pour la duchesse de Mazarin ne lui permirent pas d’accepter la grâce si longtemps attendue. Il préféra finir sa vie à Londres où il s’éteignit à plus de quatre-vingt-dix ans, sans se départir de la philosophie qui l’avait toujours caractérisé, en refusant à plusieurs reprises la visite tant des prêtres que des pasteurs. Il eut malgré tout l’honneur d’une sépulture dans le coin des poètes à l’abbaye de Westminster.

Œuvre

À l’exception de sa Comédie des académistes raillant les suppressions effectuées sur la langue par l’Académie française, ses œuvres furent, de son vivant, diffusées clandestinement. Elles ne furent éditées qu’après sa mort. Par bien des aspects, l’incrédulité et le scepticisme qui transparaissent chez celui qui se définit lui-même comme « un philosophe également éloigné du superstitieux et de l’impie ; un voluptueux qui n’a pas moins d’aversion pour la débauche que d’inclination pour les plaisirs » laissent présager les tendances philosophiques qui caractériseront les Lumières au siècle suivant. Un trait particulier de sa physionomie littéraire est en effet de représenter le critique de profession tel qu’on le trouve au siècle suivant. Ses écrits dénotent une tolérance et une indépendance d’esprit qui en font l’un des principaux représentants du courant libertin du XVIIe siècle. Saint-Évremond y apparaît comme le type même de l’idéal de l’« honnête homme » recherché par son siècle. Dans ses dissertations, généralement courtes, il ouvre des aperçus souvent justes, toujours ingénieux. À la délicatesse, à la sagacité, à la finesse de la raison, il unit la mesure, sans cesser de juger librement d’après ses opinions personnelles. Il émit, dans la Querelle des Anciens et des Modernes, des idées des plus justes : « Il faut convenir, dit-il, que la Poétique d’Aristote est un excellent ouvrage ; cependant il n’y a rien d’assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles... Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écrirait. Ses poëmes seront toujours des chefs-d’œuvre, non pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement et le jugement réglera la disposition des choses présentes. ».

L’incrédulité religieuse caractérisa cet épicurien bien moins convaincu de l’immortalité de l’âme que de l’authenticité de la bonne chère et ses savantes beuveries. La meilleure de ses œuvres est la Conversation du maréchal d’Hocquincourt avec le père Canaye qui est une merveille d’esprit et de raillerie. Son œuvre historique, les Réflexions sur les divers génies du peuple romain (1663) inspira les théories de Montesquieu. Dans ses opuscules, Saint-Évremond a abordé divers thèmes allant de la littérature dans Sur nos comédies, De quelques livres espagnols, italiens et français, Réflexions sur la tragédie ancienne et moderne et Défense de quelques pièces de Corneille, à l’histoire contemporaine dans Parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne. C’est sans conteste dans son abondante correspondance que celui-ci a livré le meilleur d’une pensée marquée au sceau de l’indépendance, du scepticisme, parfois de l’ironie qui refusait tout esprit de système.

L’écriture resta néanmoins un divertissement pour Saint-Évremond qui refusa longtemps de faire imprimer ses ouvrages. Ils circulèrent en manuscrits et leur rareté ajouta au succès. On en fit, sans son consentement, des éditions peu exactes. Celle de Barbin (1668, in-12) s’enleva si rapidement qu’on se mit à imprimer sous son nom beaucoup de pièces qui n’étaient pas de lui. Enfin, il se décida à préparer avec Des Maizeaux une édition que celui-ci publia après sa mort, sous le titre de les Véritables œuvres de M. de Saint-Évremond, publiées sur les manuscrits de l’auteur (Londres, 1705, 3 vol. in-4° ; 1708, 7 vol. in-12, Amsterdam, 1726, 7 vol. in-12, Paris, 1740, 10 vol. in-12; 1753, 12 vol. in-12).

Bibliographie non exhaustive

  • Œuvres mêlées (1643-1692), et puis une édition corrigée (1705).
  • Retraite de M. le duc de Longueville en Normandie (1649)
  • Les Académistes (1650) satire dialoguée, composée contre l’Académie française.
  • Conversation du maréchal d’Hocquincourt avec le Père Canaye (1656)
  • Lettre au marquis de Créqui sur la paix des Pyrénées (1659)
  • Réflexions sur les divers génies du peuple romain (1663)
  • De quelques livres espagnols, italiens et français (1668?)
  • Réflexions sur la tragédie ancienne et moderne (1672)
  • Parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne (1673)
  • Sur nos comédies, où l’auteur raille le nouveau genre de spectacle introduit en France. (1677)
  • Défense de quelques pièces de Corneille (1677)
  • Discours sur Épicure (1684)
  • Les Pensées sur l’honnêteté de Damien Mitton ont été attribuées à St-Évremond dans la premièré édition des Œuvres mêlées.

Éditions

  • Les Opéra, Éd. Robert Finch et Eugène Joliat, Genève, Droz, 1979
  • Œuvres en prose, Éd. René Ternois, Paris, Didier, 1962
  • La Comédie des académistes, Éd. Louis d’Espinay Ételan, Paolo Carile et al., Paris, Nizet, 1976
  • Entretiens sur toutes choses, Éd. David Bensoussan, Paris, Desjonquères, 1998 ISBN 2843210100
  • Écrits philosophiques, Éd. Jean-Pierre Jackson, Paris, Alive, 1996 ISBN 2911737016
  • Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la république, Napoli, Jovene, 1982
  • Conversations et autres écrits philosophiques, Paris, Aveline, 1926
  • Lettres, Éd. intro. René Ternois, Paris, Didier, 1967
  • Maximes et œuvres diverses, Paris, Éditions du Monde Moderne, 1900-1965
  • Pensées d’Épicure précédées d’un Essai sur la morale d’Épicure Paris, Payot 1900

Œuvres en ligne

Références

  • Antoine Adam, Les Libertins au XVIIe siècle, Paris, Buchet/Chastel 1964
  • Patrick Andrivet, Saint-Évremond et l’histoire romaine, Orléans, Paradigme, 1998 ISBN 2868781845
  • H.T. Barnwell, Les Idées morales et critiques de Saint-Évremond : essai d’analyse explicative, Paris, PUF, 1957
  • Patrice Bouysse, Essai sur la jeunesse d’un moraliste : Saint-Évremond (1614-1661), Seattle, Papers on French Seventeenth Century Literature, 1987
  • Gustave Cohen, Le Séjour de Saint-Évremond en Hollande, Paris, Champion, 1926
  • Walter Daniels, Melville Saint-Évremond en Angleterre, Versailles, L. Luce, 1907
  • Soûad Guellouz, Entre Baroque et lumières : Saint-Évremond (1614-1703) : colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 1998), Caen : Presses universitaires de Caen, 2000 ISBN 2841331113
  • Suzanne Guellouz, Saint-Évremond au miroir du temps : actes du colloque du tricentenaire de sa mort, Caen - Saint-Lô (9-11 octobre 2003), Tübingen, Narr, 2005 ISBN 3823361155
  • Célestin Hippeau, Les Écrivains normands au XVIIe siècle : Du Perron, Malherbe, Bois-Robert, Sarasin, P. Du Bosc, Saint-Évremond, Genève, Slatkine Reprints, 1970
  • Mario Paul Lafargue, Saint-Évremond ; ou, Le Pétrone du XVIIe siècle, Paris, Société d’éditions extérieures et coloniales, 1945
  • Gustave Merlet Saint-Évremond : étude historique morale et littéraire; suivie de fragments en vers et en prose, Paris, A. Sauton, 1870
  • (it) Luigi de Nardis, Il Cortegiano e l’eroe, studio su Saint-Évremond, Firenze, La Nuova Italia Editrice, 1964
  • Léon Petit, La Fontaine et Évremond : ou, La tentation de l’Angleterre, Toulouse, Privat, 1953
  • Jacques Prévot, Libertins du XVIIe siècle, v. 2, Paris, Gallimard, 1998-2004 ISBN 2070115690
  • (de) Gottlob Reinhardt, Saint-Évremonds Urteile und Gedanken üer die alten Griechen und Römer, Saalfeld am Saale, 1900
  • Léonard A.Rosmarin, Saint-Évremond : artiste de l’euphorie, Birmingham, Summa Publications, 1987 ISBN 0917786521
  • Albert-Marie Schmidt, Saint-Évremond ; ou, L’humaniste impur, Paris, Éditions du Cavalier, 1932
  • K. Spalatin, Saint-Évremond, Zagreb, Thèse de doctorat de l’Université de Zagreb, 1934
  • Claude Taittinger, Saint-Évremond, ou, Le bon usage des plaisirs, Paris, Perrin, 1990 ISBN 2262007659
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