Banalisation du mal

Mal

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Le mal décrit un certain type d'événements, de comportements ou d'états de fait jugés nuisibles, destructeurs ou immoraux, et sources de souffrances morales ou physiques.

Selon Leibniz, il est possible de distinguer :

  • le mal physique, souffrance qui affecte une créature intelligente et sensible ;
  • le mal métaphysique, ou imperfection de la créature ;
  • le mal moral, comme faute.

Parmi les problèmes que suscite l'existence du mal, deux ont une importance particulière : savoir ce qu'il est et pourquoi il existe ; savoir s'il est possible de vouloir le mal.

Sommaire

Difficultés de la définition

Ce qu'est le mal, est en soi déjà un problème. C'est même le principal, dans un cadre purement et véritablement athée, et donc dépourvu de toute morale transcendante.

En principe, tout le monde s'accorde à peu près. Toutes les religions, toutes les législations ont les mêmes interdits fondamentaux : tuer, voler, mutiler (hormis à titre rituel) ou faire souffrir, mentir (pour les plus exigeantes d'entre elles), etc. Le décalogue est un exemple d'interdits fondamentaux. Ces interdits, suivant les religions considérées, s'appliquent soit uniquement envers les membres de la même religion, soit à toute l'humanité.

En pratique, certaines situations amènent à s'interroger : ne faut-il pas parfois admettre et même faire un mal, dans une conception utilitariste, pour éviter un mal plus grand ? Un meurtre pour éviter une guerre ? Une guerre pour éviter un génocide ? Une torture pour éviter un attentat ?

À cela s'ajoute la difficulté de définir la moralité, certaines actions et certains comportements n'entraînant pas de souffrance, comme l'homosexualité et l'avarice sont pourtant jugés immorales, et donc rattachés au mal, par certains. Les réponses divergentes montrent qu'il n'est pas facile de bien définir le mal. Pour reprendre une idée émise par Louis de Bonald : il est parfois moins malaisé de faire son devoir que de le connaître.

Note complémentaire : Indépendamment de la croyance en l’existence de Dieu, on peut analyser la question de l’existence du mal par la nécessité du contraste.

Quel serait l’intérêt du bien si le mal n’existait pas ? L’homme serait tout simplement un être sans « conscience » s’il ne risquait pas de commettre le mal[réf. nécessaire]. Il n’en aurait pas besoin et ne serait pas libre de choisir. Il n’aurait aucun mérite à faire le bien ni aucun plaisir.

Quel serait l’intérêt de la vie si la mort n’existait pas ? L’homme n’éprouverait aucun plaisir si la mort n'était pas la conclusion inévitable de son existence[réf. nécessaire]. « C’est la mort qui donne du sens à la vie ». Parce que notre temps est limité et, par là, nos possibilités finies, nos choix ont un sens. La fin donne la valeur à nos choix qui, sinon, se trouveraient sans cesse remis en question sans jamais avoir de conséquences réelles puisqu'amenés à se diluer dans l'éternité.

L’existence de Dieu au sens de Michel Henry s’adapte bien à cette conception du bien et du mal. Elle a le mérite de respecter les différentes croyances. On peut même lire la bible en remplaçant le mot Dieu par Vie ou Amour sans en corrompre le sens général.

Nature et causes du mal

Le domaine de ce qui est estimé mauvais est vaste et ses limites sont variables :

  • Le mal causé par la nature (tremblements de terre, raz de marée) ou par les animaux (attaque d'un enfant par un animal féroce, bébé étouffé par un chat).
  • Le mal causé par l'homme :
    • par ignorance : si vouloir c'est vouloir un bien, alors les hommes veulent le mal par ignorance, en prenant un mal pour un bien. On ne peut donc faire le mal pour le mal ; cette thèse de Platon peut être illustrée :
      • par les crimes commis au nom de certaines idéologies : sans doute tous les hommes croient agir en vue d'un bien (pour la patrie, pour la race, pour la vertu, etc.). Mais cela n'empêche pas que certains seront jugés monstrueux pour le caractère criminel et barbare de leurs actes (massacres, persécutions, génocides);
      • par les dysfonctionnements de la volonté (incontinence). Par exemple, le fait de faire autre chose que ce que l'on a l'intention de faire.
    • par bêtise : la bêtise est un concept philosophique à part entière et proche parent du précédent. Ce concept désigne le défaut de jugement qui relie la théorie à l'expérience, et la persistance de la volonté dans ce défaut. Pour quelques philosophes (cf. Schopenhauer par exemple), on peut supposer que c'est la chose du monde la mieux partagée, et que la bêtise serait alors le seul aspect véritablement universel de la nature humaine. En tout temps et en tout lieu, la bêtise cause, aux yeux de tels penseurs pessimistes, d'innombrables maux car, comme le remarque Schopenhauer dans L'Art d'avoir toujours raison, tout homme tend à persister dans ses erreurs, et cette persistance se renforce même lorsque les conséquences deviennent catastrophiques (se rapprochant du déni de réalité). Dans une telle perspective, ce serait donc une structure fondamentale de l'existence humaine. La bêtise est alors une forme d'attachement.
    • il est possible d'argumenter contre les deux cas précédents, en soulignant qu'ils ne rendent pas compte de la complexité de l'intention humaine. En simplifiant ainsi les explications de ce qui cause le mal, on réduit le mal à un accident, à une contingence que l'on ne devrait pas imputer à l'homme, ou, en tout cas, à la pureté de ses intentions. En effet, si nous agissons par ignorance, dans l'illusion de bien faire, ou par un défaut de notre jugement, alors nous sommes nous-mêmes les victimes des imperfections de notre nature. Cela dit, il ne faut pas confondre coupable et responsable : on ne peut donc pas alors tenir l'homme pour coupable du mal qu'il commet, mais il en est tout de même l'acteur. L'homme, en tant que sujet de l'action, ne serait donc pas une cause du mal. La cause serait plutôt l'ignorance etc.
    • l'homme provoque aussi le mal par volonté de puissance. Son intervention consiste à susciter ou à entreprendre la destruction de l'homme et les régimes tyranniques qui sévirent au XXème siècles illustrent jusqu'à son paroxysme cette expression du mal.

Histoire du mal

Zoroastre

Le fondateur du Zoroastrisme, ancienne religion Perse, ayant pris conscience de l'unité de la personne divine, s'est trouvé contraint d'expliquer comment la création d'un être parfait pouvait être imparfaite. En se basant sur l'ancienne mythologie iranienne d'un dieu bon lié à l'ordre du monde, Ahura Mazdâ ou Ohrmazd, et d'un dieu mauvais lié au désordre du monde, Angra Manyu ou Ahriman, il suppose en philosophe l'existence de deux causes primordiales inhérentes à l'homme et à Dieu lui-même. Plus tard, les docteurs mazdéens constituent une vraie religion dualiste en confondant la théologie et la philosophie de leur prophète. [1]

Pythagore et Platon

Un écrivain du Ie siècle avant notre ère, Cornélius Alexandre Polyhistor, rapporte que Pythagore reçut à Babylone l'enseignement de Zoroastre. Mais les deux philosophes ne sont pas de la même époque.
Cependant les philosophes voient Zoroastre comme l'inspirateur du dualisme platonicien. [2]


La sagesse grecque à propos du mal :

  • ne pas être né est un bien.

Premières occurrences du mal dans les textes judéo-chrétiens

  • Dieu met Adam dans un jardin à l'Est d'Éden et lui donne ce commandement : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras ». À la désobéissance de la loi, Adam et Ève sont punis et chassés du jardin d'Éden.
  • Caïn et Abel, fils d'Adam et d'Ève, font des offrandes à Dieu. L'offrande d'Abel est préférée. Caïn tue Abel et Dieu le punit.

Le mal est une notion plus ou moins arbitraire, car c'est un interdit posé par quelqu'un (Dieu en l'occurrence).

Théodicée augustinienne

En religion, la théodicée classique est celle de Saint Augustin : l'homme s'est détourné de Dieu en commettant le péché. Il est privé de la grâce originelle et attend le Sauveur. Dans le premier concile de Braga, le mal est défini comme une privation volontaire de la grâce de Dieu. Le mal n'est pas un principe en soi, comme le soutiennent les priscilliens et les manichéens, mais plutôt une absence de grâce et de bonnes œuvres. Par analogie, il est courant d'entendre que le froid n'est pas un principe en lui-même, mais seulement une absence de chaleur.

Les Présocratiques

Le problème du mal s'est posé dès la naissance de la philosophie :

  • Héraclite d'Éphèse évoque le châtiment qui serait celui du soleil s'il violait les lois de la nécessité. On peut entendre par là que le fait de dépasser les bornes de sa nature (et donc de la raison, du logos, selon Héraclite) est une injustice et une faute morale ;
  • Un des textes des Présocratiques les plus célèbres sur le mal est ce fragment d'Anaximandre :
Et les choses retournent à ce dont elles sont sorties « comme il est prescrit ; car elles se donnent réparation et satisfaction les unes aux autres de leur injustice, suivant le temps marqué », comme il le dit en ces termes quelque peu poétiques.

Platon et néoplatonisme

Stoïcisme

Sénèque voit dans certains maux un spectacle digne des dieux :

Voici un spectacle digne d’appeler les regards du Dieu qui veille à l’œuvre de ses mains ; voici un duel digne de Dieu : l’homme de cœur aux prises avec la mauvaise fortune, surtout s’il a provoqué la lutte. Oui, je ne vois rien de plus beau sur la terre aux yeux du maître de l’Olympe, quand il daigne les y abaisser, que ce Caton, inébranlable après la chute dernière de son parti, et debout encore au milieu des ruines de la république. (...) Les dieux pouvaient-ils ne pas se complaire, à voir leur élève échapper à la vie par un si beau et si mémorable trépas ? C’est une apothéose qu’un trépas admiré de ceux-là même qu’il épouvante. (De la providence).

Épicurisme

Cyrénaïsme

  • Hégésias soutient que le bonheur n'existe pas et que les maux de ce monde justifient le suicide.

Gnosticisme

Le gnosticisme, à partir de la fin du Ier siècle après J.-C. distingue radicalement Dieu et le monde : le monde est fait de matière et s'oppose à l'esprit, comme le mal s'oppose au bien. Dans cette conception, il semble impossible de penser un dieu de lumières créateur d'un monde obscur et changeant : c'est donc en fait un dieu ennemi qui l'a créé : le prince des ténèbres. Le bien et le salut ne sont donc pas de ce monde.

"le monde est fait de matière et s'oppose à l'esprit, comme le mal s'oppose au bien. " Affirmation contestable: le monde est assimilé au mal et l'esprit au bien. Qu'est ce que l'esprit?

Spinoza

Pour Spinoza le mal au sens moral n'existe pas : il n'y pas de mal ou de bien en soi, il n'y a que du bon et du mauvais de manière relative à l'être qui vit une situation donnée. Ce qu'on appelle "mal" est en réalité une diminution de puissance, c'est-à-dire une tristesse, ainsi que ses causes, car l'unique bien est la joie et tout ce qui la provoque. Ainsi le meurtre n'est pas un mal mais peut être bon ou mauvais selon les circonstances (l'euthanasie par exemple, qui peut, quand elle est sage, être source de paix et de joie). L'idée du mal est en fait une pensée inadéquate qui vient de la comparaison du réel avec un modèle imaginaire que l'on considère comme parfait, alors que du point de vue de la raison tout arrive selon la nécessité absolue de Dieu, c'est-à-dire la nature, et ne peut être autrement. Le mal est donc une interprétation humaine et n'existe pas dans le monde, qui est en soi parfait : "par réalité et perfection, j'entends la même chose." Avant Nietzsche, Spinoza propose ainsi une éthique totalement amorale, par delà le bien et mal, pour augmenter les sources de joie (raison, vertus, sagesse) et diminuer les sources de tristesse (passions, vices, folies...).

Leibniz

La question du mal est le problème philosophique qui a le plus préoccupé Leibniz.

  • Le problème de la compatibilité de l'existence du mal avec l'existence d'un dieu bon et tout puissant ;
  • Le problème de l'implication causale de Dieu dans l'existence du mal qui annule sa sainteté.

Leibniz distingue :

  • le mal métaphysique : l'imperfection, la limitation essentielle de chaque créature qui, issue d'un Dieu parfait, se devrait d'être parfaite.
  • le mal physique : le mal de peine
  • le mal moral : le péché

Il explique l'existence du mal par une conception optimiste : si le mal existe c'est parce qu'il est nécessaire à l'accomplissement de bonnes actions supérieures. Nous vivrions ainsi dans le « meilleur des mondes possibles », expression utilisée par Voltaire pour caricaturer la pensée leibnizienne, œuvre parfaite d'un Dieu parfait. Cette justification du mal dépasse la simple explication de contraste, non seulement le mal (la souffrance) est nécessaire pour permettre à l'Homme de découvrir le bien (le bonheur) mais il est aussi nécessaire à l'accomplissement de ce bien.

« Les défauts apparents du monde entier, ces taches d'un soleil dont le nôtre n'est qu'un rayon, relèvent sa beauté bien loin de la diminuer ». (Théodicée, 1710 - parution en 1747).

Kant - Définition du mal

Pour Kant, est mauvaise toute action ou tout comportement qui ne peut être généralisé à tout le monde sans déclencher le chaos. Par exemple, tout le monde peut se nourrir sans que la société ne dégénère en chaos. Se nourrir n'est donc pas mal. À l'inverse, tout le monde ne peut pas voler le bien d'autrui, car la société deviendrait anarchique. Voler est donc mal.

Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling

Dans le système de la liberté de Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling, présenté en 1809 dans les "Recherches sur la liberté humaine", le mal est présenté comme une conséquence de la liberté humaine, laquelle est paradoxalement possibilisée, voulue par le Dieu omnipotent lui-même. C'est dans le devenir-Dieu de celui-ci que se joue le déploiement possible d'une "liberté pour le mal" en l'homme. Dans un premier temps, Dieu est présenté comme un fond égoïste, angoissé et colérique, s'aimant infiniment Lui-même : c'est le stade du "Père". En se découvrant lui-même, Dieu se reprend par son propre regard en son fond; ce regard est luminant, in-formant : c'est là véritablement le Verbe, le Logos. Le fond égoïste est réticent à cette lumière qui pourtant l'éxcite, et se laisse plus ou moins recueillir par la lumination. Chacune de ces reprises est une création : chaque créature de notre monde ordonné est le résultat de cette confrontation entre le fond obcur et égoïste et le regard luminant, in-formant, qui met au pas. L'homme est un concentré du fond le plus retiré et le plus réticent, et donc de la lumination la plus intense cherchant à in-formé celui-ci. Le mal à proprement parler intervient quand le fond arrive à détourner le Verbe pour ses propres fins égoïstes, détournant ainsi l'oeuvre divine. L'animal, pas assez intriqué dans le fond, et donc moins in-formé, est ainsi incapable du mal "privilège humain douteux", comme le dit Martin Heidegger dans son cours de 1936 consacré à l'essai de Schelling où il montre à son tour que rentrant en insurrection, la liberté humaine se désajointe, se désaccorde de la création totale, résultant de la reprise de Soi de Dieu. Pour lui la modernité entière se propose un tel égoïsme, et détourne la puissance à des fins déterminées. Le règne de la confrontation de ces puissances, est l'époque nihiliste à proprement parler.

Nietzsche

Nietzsche soutient que le mal provient non pas des phénomènes, mais de la capacité de l'homme à interpréter les phénomènes. Il écrivait : "Il n'y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes" (Par delà bien et mal). Le mal n'existe pas en soi, c'est une projection imaginaire des "faibles" qui n'assument pas le caractère tragique de la réalité et ont besoin de trouver un coupable à punir (généalogie de la morale). Il n'existe pas de bien et de mal, mais du bon et du mauvais, relativement à la perspective de la vie qui cherche toujours à évoluer vers plus de puissance et de joie. Il propose donc après Spinoza de se libérer de la pensée morale, de se situer "par delà l'illusion morale" sur laquelle repose la plupart des religions, et de rechercher intensément et librement ce qui permet à la vie de grandir par une "grande culture" amorale et révolutionnaire qu'il présente comme une réalisation de la "volonté de puissance", (essence de la vie). Pour cela il préconise le développement du "gai savoir" à travers les sciences, les arts et une nouvelle philosophie libérée de la pensée du mal, une pensée libre source des joies supérieures et capable d'assumer que la souffrance fait partie de la vie. "Est bon tout ce qui accroît la puissance. Est mauvais tout ce qui la diminue". Ainsi la souffrance peut être bonne, et même nécessaire. "tout ce qui ne me tue pas me fortifie"

John Rawls - Théorie de la justice

La théorie de la justice de John Rawls obéit à une logique similaire : une situation peut être considérée comme juste si ce qui revient à chacun nous rend indifférent à être une personne ou une autre. En application, le droit d'aînesse serait donc un mal sauf si l'avantage associé se contrebalançait de devoirs supplémentaires pour rétablir l'équilibre. On observe dans beaucoup de sociétés cette idée de rachat des privilèges par les devoirs (Noblesse oblige) avec l'idée que dans de telles conditions il n'existe plus de privilèges à proprement parler, mais des opportunités supplémentaires de faire le bien assorties de sanctions si ce devoir n'est pas accompli en retour. On n'est pas loin ici de la parabole des talents décrite dans l'évangile !

L'article premier de la déclaration des Droits de l'homme de 1789 est tout à fait dans cet esprit lorsqu'il édicte que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. » Malheureusement, aucune procédure claire n'est à ce stade définie pour atteindre cet objectif, et sa mise en œuvre est laissée à l'éventuelle bonne volonté des députés ! La suite se devine...

La déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948, bien que remplie davantage encore de bonnes intentions (« Article 23. Toute personne a droit au travail... » !), est tout aussi muette sur la façon de les mettre en œuvre en pratique. Au moins a-t-elle le mérite de les définir.

Enfin, quelques gouvernements dans le monde désirent définir une position selon laquelle les droits de l'Homme (surtout d'ailleurs ceux de la femme !) ne seraient pas adaptés à leur culture et constitueraient une vision du monde propre à l'occident que celui-ci ne serait pas fondé à imposer. Une autre contestation couramment opposée à la théorie de Rawls est celle de la subjectivité des utilités: tout homme ayant des préférences et des goûts différents, le fait de demander à un individu ou groupe d'individus donnés leur avis sur un échange de place dans une situation précise ne garantit ni que la situation convient à ceux à qui on n'a pas demandé leur avis, ni qu'il n'existe pas d'autres situations donnant le même résultat.

Norman Spinrad

L'écrivain Norman Spinrad articule ses livres sur l'idée que les conflits sont rarement une opposition du bien au mal, et beaucoup plus souvent « un conflit entre deux visions différentes et incompatibles du bien ». En un tel cas, hélas, comme Pascal l'avait remarqué, ne pouvant trouver le juste, il ne reste plus qu'à trouver le fort. Mais ce n'est pas là une solution bien reposante, ni satisfaisante pour l'esprit. N'existe-t-il pas un moyen rationnel de distinguer objectivement le bien du mal, ou à défaut de parvenir à un consensus qui regrouperait l'essentiel de l'humanité mis à part une minorité d'irréductibles ? La présence de ladite minorité n'interdit-elle pas l'objectivité du consensus? Et plus précisément, dans un contexte athée (sans transcendance) : la morale peut-elle être déterminée objectivement sans passer par l'usage du libre arbitre, nécessairement subjectif?

Marxisme

Trotsky définit le mal comme l'ensemble des forces réactionnaires qui entravent le développement de la révolution prolétarienne.

Michel Henry

Pour le philosophe Michel Henry, Dieu est la Vie invisible qui ne cesse de nous engendrer et de nous donner à nous-mêmes dans son auto-révélation pathétique. Dieu est Amour car la Vie s'aime elle-même d'un amour infini. Par conséquent la vie est bonne en elle-même. Le mal correspond à tout ce qui nie ou porte atteinte à la vie, il trouve son origine dans la mort qui est la négation de la vie. Cette mort est une mort intérieure et spirituelle qui est la séparation d'avec Dieu, et qui consiste simplement en ne pas aimer, en vivre égoïstement comme si Dieu n'existait pas, comme s'il n'était pas notre Père à tous et comme si nous n'étions pas tous ses Fils bien-aimés, comme si nous n'étions pas tous Frères les uns des autres, générés par une même Vie. Le mal culmine dans la violence de la haine qui est à l'origine de tous les crimes, de toutes les guerres et de tous les génocides. Mais le mal est aussi l’origine commune de tous ces processus aveugles et de toutes ces abstractions mensongères qui conduisent tant d’hommes et de femmes dans la misère et dans l’exclusion.

Source du mal

Dans certaines traditions, la solution est toute simple : il y a

  • soit un agent spécialisé dans le mal (le diable ou son équivalent),
  • soit une guerre permanente entre agents surnaturels (Dieux ou forces spirituelles) qui induit le mal pour les pauvres mortels (comme la guerre entre seigneurs provoque des souffrances dans le peuple),
  • soit tout simplement un mal inévitablement lié à la simple existence.

Mais, dans les traditions monothéistes, avec un Dieu unique, le mal devient une véritable question théologique. En effet, il est difficile d'admettre que Dieu cause directement le mal (ou laisse faire le diable, ce qui revient au même), et tout aussi difficile d'admettre que le diable est suffisamment indépendant pour faire ce qu'il veut (on n'est plus véritablement dans un cadre monothéiste). Certaines religions répondent par le mystère : seul Dieu connaît le bien et le mal, et l'homme n'est pas qualifié pour penser le mal, son existence et sa source.

Enfin, d'autres traditions, en particulier la religion catholique, précisent que la source du mal n'est pas le fruit de la création et ne se trouve pas dans le coeur de l'homme. En effet, le mal n'a pas de lien avec la création et le livre de la Genèse montre que le mal intervient après la création de l'homme qui est à la fois le sommet et la finalité de l'oeuvre divine. Mais le mal existe en lui même et se nourrit de la destruction de l'homme. Le mal s'impose donc, au détriment de l'homme, comme l'élément de perversion cherchant à détruire l'oeuvre créatrice de Dieu.

Pour le philosophe Rudolf Steiner, ce sont deux entités spirituelles (Lucifer et Ahriman) qui incitent l'homme au mal. Ces entités se sont sacrifiées selon le plan primordial pour être retardées dans leur évolution et induire l'homme en erreur. La tâche pour l'homme est d'équilibrer ces deux tendances en lui pour trouver la véritable liberté et donc le Christ (vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libre, lire à ce propos "Lucifer et Ahriman" de Rudolf Steiner). Selon Steiner, le mal est un bien qui n'est pas à sa place.

Le problème du mal et la croyance en Dieu

Le problème du mal est la question de savoir si l'existence de faits tels que la souffrance physique et la souffrance morale sont des arguments qui rendent déraisonnable la croyance en l'existence de Dieu. Ce problème est parfois vu comme un mouvement de protestation face aux innombrables événements violents d'origine naturelle ou humaine (meurtres et viols d'enfants, tortures, maladies, catastrophes naturelles, etc.) qui frappent sans raison apparente de nombreux innocents, et il est l'un des arguments les plus importants de l'athéisme.
Le livre de Job ne donne pas de réponse autre que celle-ci  : il ne faut pas chercher d’explication et continuer à faire confiance à Dieu. Le christianisme proclame que Jésus-Christ est Dieu, fils de Dieu, qu'il est venu parmi nous, qu'il a pris chair, comme dit saint Jean, et qu'il a profondément souffert (Passion du Christ). Pour les chrétiens, c'est le Christ qui donne un sens à la souffrance humaine.

Différentes conceptions de Dieu

Pour pouvoir comprendre les réponses susceptibles de résoudre ce problème, il est important de commencer par déterminer ce que l'on entend par le mot « dieu ».

Ainsi, suivant une certaine conception :

  • si Dieu existe, il est tout puissant et bon ;
  • si Dieu est tout puissant, il a le pouvoir de supprimer le mal ;
  • s'il est bon, il doit vouloir détruire le mal ;
  • or, le mal existe ;
  • donc Dieu n'existe pas.

Le problème, logiquement formalisé de cette manière, démontrerait l'inconsistance logique de l'existence de Dieu, car les quatre premières propositions ne peuvent être soutenues toutes à la fois (seules quelques-unes peuvent l'être en même temps). Ce qui serait donc ainsi démontré d'une manière parfaitement rigoureuse, ce ne serait pas le manque de fondements rationnels des croyances religieuses, mais leur caractère entièrement irrationnel.

Dans cette formulation, cependant, le problème se pose pour le cas d'un dieu conçu comme métaphysiquement parfait, cause première, fondement de l'être, ou être par excellence, dont l'essence se confond avec l'existence, et dont les attributs sont la toute puissance, l'omniscience, la bonté, etc. Dans ce cas, la question se pose bien de savoir pourquoi le mal existe s'il y a un tel être.

Il est possible d'échapper à cette contradiction logique, dans le but de maintenir l'affirmation de l'existence de Dieu, en niant l'une des prémisses du raisonnement et en se posant la question de savoir si cette question du mal se pose également dans ces cas :

  • si un dieu est conçu comme bon mais non comme tout puissant, la question ne se pose manifestement pas : Dieu est bon, et veut prévenir ou détruire le mal, mais il n'en a pas le pouvoir ;
  • qu'en est-il dans cet autre cas où l'on conçoit Dieu d'un point de vue strictement métaphysique, comme le fondement de l'être, et cela implique-t-il de le concevoir indépendamment de la bonté et de la puissance (car on peut se demander si un Dieu ayant une volonté ne serait pas de ce fait même soumis au temps, la volonté exprimant en effet la résolution d'arriver à un but, ce qui signifie que pour une raison ou une autre on ne l'a pas encore atteint et que l'on mettra un certain temps à le faire) ? Si non, le problème demeure. Dans le cas contraire, le problème du mal ne semble pas concerner une telle conception de Dieu, mais ce dieu, comme le remarque Hume, n'a plus rien d'un objet de dévotion religieuse et devient totalement étranger aux espoirs que les hommes placent habituellement en lui.
  • Dieu n'est pas bon, et il a créé le monde pour faire le mal.

Le problème du mal concerne donc certaines déterminations du concept de Dieu et certaines croyances que les hommes possèdent à son sujet.

On peut le formuler de deux manières :

  • incompatibilité logique entre l'existence du mal et l'existence d'un dieu bon et tout puissant ;
  • impossibilité de déduire de l'existence du mal que nous constatons l'existence d'un dieu bon et tout puissant.

Différentes conceptions du mal

Mais de telles formulations logiques ne rendent pas encore compte des différents sens que le mot « mal » peut prendre ; et, en effet, le mal dont on se sert dans ces raisonnements peut varier considérablement d'une conception à l'autre. Il peut en effet être question de tout mal qui se produit, ou d'une certaine quantité de mal, ou d'une certaine sorte de mal. De plus, on peut distinguer différents types de maux en tenant compte de leur origine : naturelle ou humaine, et l'on doit bien sûr utiliser ces distinctions pour l'analyse complète du problème.

Or, ce qui ne semble être qu'une série de distinctions inutiles pour le raisonnement pose en réalité quelques problèmes. Ainsi, dans le cas où l'on entend par mal, tout le mal qui se produit en général dans le monde, on présente un concept qui fait abstraction des différences qui peuvent exister entre les maux, présupposant de ce fait qu'il est légitime d'inclure de manière indifférenciée tous les maux dans le problème. À cette conception du mal, on peut répondre qu'il est raisonnable de vouloir que certains maux disparaissent sans pour autant vouloir la disparition du mal en général.

Par exemple, la peine que provoque un exercice physique ou intellectuel peut être jugé au final acceptable, et justifier ainsi l'idée qu'un monde bon doit nécessairement contenir une certaine proportion de maux. De même, en ce qui concerne les tenants d'une morale de la vertu (comme par exemple les Stoïciens), certaines des vertus qu'il s'agit d'acquérir pour parvenir au bonheur (courage, prudence, etc.) n'auraient aucun sens s'il n'y avait ni adversité ni efforts à fournir. De ce point de vue, l'éradication totale du mal serait une mauvaise chose. On entre cependant alors dans une culture où le mérite de l'acte a plus de valeur que l'acte même.

La formulation qu'il existe une incompatibilité logique entre l'existence du mal et l'existence de Dieu devrait donc être nuancée, car, en ces termes, et suivant la perspective examinée actuellement, elle n'est pas valide : l'existence de certains maux est en effet compatible avec l'existence de Dieu, car si Dieu est bon, il ne peut vouloir éradiquer tout le mal qui se produit dans le monde.
Mais un tel argument est encore trop général et peut susciter des objections, même lorsque l'on ne parle que de certains maux acceptables et compatibles avec l'existence de Dieu. Il faut pouvoir déterminer le domaine de ces maux. Or, ce domaine est assez variable. Certains auteurs, tel qu'Augustin dans La Cité de Dieu, soutiennent par exemple que certains actes violents, comme le viol ou la torture, doivent être supportés en tant qu'épreuves et en tant que châtiments qui corrigent ceux qui les subissent. Ces exemples montrent le caractère particulièrement variable de ce que l'on juge justifiable et compatible avec la volonté divine. Ils montrent également que la caractérisation des maux suppose une hiérarchie qui s'inscrit dans une réflexion d'ensemble sur le concept de Dieu.

Avec l'exemple d'Augustin, un autre aspect du problème du mal est mis en avant, celui de la liberté humaine, par laquelle nous serions rendus aptes à choisir entre des actions bonnes ou des actions mauvaises. La question est alors de savoir pourquoi Dieu a créé des êtres libres, permettant ainsi aux hommes de faire le mal, de tuer, de torturer, de violer, etc., comme dans le cas des guerres et des pillages évoqués par Augustin. À cette question, une réponse semblable à la précédente est possible : l'absence de liberté supprimerait sans doute le mal qui peut découler de nos actions, par exemple si l'homme avait été créé de telle sorte qu'il soit toujours déterminé à faire le bien, mais ce bien n'en serait plus un ; la bonté des actions humaines ne serait plus qu'un résultat prédéterminé, supprimant toute valeur morale et toute responsabilité telles qu'elles sont comprises dans cette perspective. L'action bonne librement décidée n'existe donc que si des actions mauvaises sont possibles. Encore une fois, l'existence d'un dieu bon et tout puissant serait compatible avec l'existence du mal, et une certaine sorte de mal serait même logiquement la conséquence de son existence et de sa bonté.

L'argument général qui invalide le raisonnement vu plus haut selon lequel Dieu n'existe pas parce que le mal existe est donc en résumé le suivant :

  • s'il y a des maux nécessaires pour obtenir des biens plus grands, toutes choses étant égales, il est impossible de déduire du mal l'inexistence de Dieu.

Difficultés de ces arguments

Ces arguments sont pourtant loin de résoudre entièrement la question :

  • supporter un mal pour un bien plus grand ne parait pas être un argument toujours convaincant (voir plus haut, les exemples d'Augustin), à moins de recourir à des arguments moraux, ce qui en ferait sans doute une pétition de principe ;
  • aucune conception de la liberté humaine ne semble être bien établie, et ce concept semble même découler d'une réflexion morale, ce qui en ferait peut-être aussi une pétition de principe ;

Dans les deux cas, en effet, on justifie une certaine catégorie de maux par ce qui est précisément mis en cause : ainsi l'existence d'un dieu tout puissant et bon mise en cause par l'existence du mal est-elle rendue acceptable par l'existence de ce même dieu, puisque sans ce dieu, le mal ne pouvant être expliqué, il s'ensuit que Dieu n'existe pas.

  • Dieu a-t-il une raison suffisante pour permettre l'existence du mal ? Un autre argument pour résoudre le problème est formuler ce raisonnement :
    • Dieu est tout puissant et bon
    • Dieu permet que le mal existe
    • Donc Dieu a une raison morale de permettre l'existence du mal.

Bibliographie

Citations

  • La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas, Stendhal
  • Ils naquirent, ils souffrirent, ils moururent, Anatole France (résumé de l'histoire universelle)
  • Le mal est un bien qui n'est pas à sa place, Rudolf Steiner
  • Si Dieu existe, j'espère qu'il a une bonne excuse, Woody Allen
  • Les malheurs peuvent être utiles à notre purification mais le mal est destructeur, Joseph Ratzinger (Jésus de Nazareth p.190 c/o Flammarion)

Notes et références

  1. Jean Kellens professeur au Collège de France décrit dans l'article L'Avesta, Zoroastre et les sources des religions indo-iraniennes les controverses qui sont à l'origine du dualisme entre le Bien et le Mal. Il explique ainsi l'influence de Zoroastre sur l'imaginaire des intellectuels européens du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle et l'apport de Anquetil-Duperron pour faire passer Zoroastre et la religion iranienne du domaine des querelles philosophiques aux domaines de la science et de la philologie.
  2. Idem, au début de l'article.

Voir aussi

Article détaillé : Malin.

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Voir « mal » sur le Wiktionnaire.

Les forces du mal ne cherchent pas à détruire l'être humain selon une intention volontaire; mais ils peuvent « l'inciter à commettre un péché mortel » pour que ce dernier puisse périr.

Ne rien voir de mal, ne rien entendre de mal, ne rien dire de mal.
Les singes de la sagesse du sanctuaire Tōshōgū de Nikkō, Japon.
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