Theorie de la seduction

Théorie de la séduction

La théorie de la séduction est une théorie psychanalytique formulée par Sigmund Freud. Il la considéra d'abord comme fondamentale avant de la rejeter définitivement en 1897. Le père de la psychanalyse concevait cette théorie comme la "source du Nil" (caput Nili) de la névrose.[1] Il mettait en relation une réalité effective – la séduction, exprimée de manière observable et quantifiable – et une théorie à plus grande portée, qui peut rendre compte de la totalité de la psychogenèse et de la psychopathologie de l'individu à travers la notion de "refoulement".

Sommaire

Théorie de la séduction restreinte et généralisée

Cette théorie de la séduction "restreinte" se rapporte à la réalité de fait elle-même. La théorie de la séduction "généralisée"[réf. nécessaire][2], elle, concerne les répercussions lointaines de cette réalité de fait par un "effet de l'après-coup", où un événement traumatique du passé lointain est interprété à la lumière du présent et provoque alors une souffrance telle qu'il est refoulé dans l'inconscient et enfoui dans un passé qui ne cesse pas d'être présent. Elle est généralisée par l'extension de l'idée de séduction, de perversion et de l'application au-delà de la seule psychopathologie.

Aux débuts de Freud, la séduction était infantile et se présentait comme des "scènes" retrouvées, remémorées et reconstruites par le sujet, grâce à la méthode analytique, que Freud vérifiait et contre-vérifiait auprès de l'entourage du sujet à la manière des enquêtes policières.


Par « séduction », Freud entendait une expérience sexuelle précoce où le sujet alors enfant aurait été confronté, passivement et prématurément, au surgissement d'une sexualité d'adulte. En d'autres termes, un enfant se situe dans un état d'immaturité, d'incapacité par rapport à l'expérience qui lui arrive avec un adulte. Cette immaturité, impréparation, insuffisance ou incapacité se rapporte à la fois au développement biophysique et au développement psychosexuel.

Ce qui fait traumatisme est l'état d'impréparation : le caractère fortuit dans la névrose traumatique d'adulte et l'immaturité psychosexuelle chez l'enfant. Dans les deux cas de figure, alliés à l'impréparation sont l'aspect arbitraire de l'attentat sexuel et l'impuissance physique et mentale à s'y opposer.

Cet état d'impréparation, chez Freud, est une totalité psycho-somato-affective encore insuffisante chez un enfant à son stade de développement qui ne lui permet pas d'intégrer adéquatement ce qui lui advient.

Autrement dit, un certain "état infantile" des fonctions psychiques et du système sexuel, pas nécessairement de pure chronologie, est nécessaire pour qu'une expérience sexuelle fortuite, arbitraire et inéluctable se développe plus tard par un effet de l'après-coup comme souvenir, une action pathogène.

Le partenaire obligatoire de la séduction est l'adulte, ce qui exclut la séduction des jeux sexuels que pratiquent les enfants entre-eux. Pour Freud, l'adulte n'est pas n'importe lequel, mais un adulte "pervers" dans son double sens de déviance quant à l'objet dans la pédophilie et de déviance quant au but dans l'arbitraire et la coercition de l'acte sexuel. Jusqu'à l'abandon total de sa théorie de la séduction, Freud tenait fermement au caractère pervers du père de l'hystérique.

Le scénario général pourrait être le suivant : un individu "A" fait une demande affective de tendresse à laquelle un individu "B" donne une réponse sexuelle et voire génitale. Le caractère d'impréparation ou de fortuité est dans la réponse sexuelle inattendue par rapport à la demande affective sur le plan psychique et dans l'immaturité sexuelle sur le plan physique. Le caractère de perversion (per-version ou version parallèle) est dans le détournement de l'objet sexuel "normal" et dans le détournement du but de l'accord à un désaccord par l'arbitraire et la contrainte physique ou morale.

Le postulat pose une partie passive, faible et démunie et l'autre partie active, autoritaire et puissante. D'autre part, l'individu "B" peut faire une demande sexuelle et voire génitale à laquelle l'individu "A" donne une réponse affective de tendresse.

Ce qui pose problème dans la séduction restreinte de la réalité factuelle est la ponctuation ou découpage en élément premier dans la circularité de la demande-réponse, comme la circularité de l'œuf et la poule où l'œuf qui conduit à la poule est aussi exact que la poule qui conduit à l'œuf.

Puisque Freud postule la passivité de l'enfant par rapport à l’activité de l'adulte, c'est ce dernier qui prend l'initiative, par gestes et paroles. Freud décrit la séduction comme une agression, une irruption ou une intrusion violente, dans le cadre d'une relation univoque et unilatérale d'agresseur-agressé, d'émetteur-récepteur.

Comme un train peut en cacher un autre, ce qui pose problème dans la séduction généralisée à une théorie du refoulement dans l'inconscient est que derrière une scène s'en profile une autre qui en laisse pressentir une troisième et ainsi de suite jusqu'à une improbable première scène originelle.

Comme le processus géologique de sédimentation, il s'agit d'une succession de couches et d'interprétations fantasmatiques a posteriori ou après-coup qui peuvent se contaminer mutuellement ou se déteindre ou se teindre réciproquement les unes et les autres.

Ce qui pose problème aussi est la perversion dans la multiplicité des versions parallèles ou déviances possibles où cette psychopathologie est à réviser et restituer dans l'errance de la sexualité humaine, dans la précarité et l'interchangeabilité de ses buts et dans l'étrangeté et l'inaccessibilité de son objet. Ces problèmes posés ou objections révèlent une théorie complexe de la séduction qui se déploie sur trois registres étroitement solidaires et complémentaires : le temporel, le topique et le traductif.

Le registre temporel est resté, c'est la théorie de l'après-coup ou du traumatisme en deux temps. Elle postule que ce qui s'inscrit dans l'inconscient est seulement ce qui est dans la relation entre deux événements séparés dans le temps et par un moment (aussi bien comme instant que comme rapport de forces) de mutation permettant au sujet de réagir autrement qu'au premier événement.

Au premier temps est l'effroi, frayeur ou grande peur qui confronte le sujet non-préparé à un acte sexuel hautement significatif, mais encore insignifiant, puisque le sujet est en état d'impréparation ou d'immaturité, c'est-à-dire un acte sexuel indéchiffrable, un acte sexuel dont la signification ne peut être assimilée. Laissé en attente ou mis de côté, le souvenir n'est pas en soi pathologique ou traumatisant. Il ne le deviendra que par sa remémoration, sa reviviscence, lors d'un second événement ou scène qui entre en résonance associative avec le précédent événement.

Au deuxième temps est une scène qui rappelle la première. Mais, du fait des nouvelles possibilités de réaction, c'est le souvenir lui-même - et non pas la nouvelle scène fonctionnant comme déclencheur - qui fonctionne comme une nouvelle "sources d'énergie libidinale" interne et auto-traumatisante. En d'autres termes, c'est le souvenir de l'agression sexuelle qui blesse plutôt que l'agression sexuelle elle-même à l'époque où elle s'est produite.

À ce deuxième temps auto-traumatique, l'issue n'est pas dans une liquidation dans l'oubli ou une élaboration normale du sujet envers une agression à laquelle il ne pouvait pas lutter contre, mais dans une "défense pathologique" ou "refoulement".

Dans l'élaboration normale, reconnaître son impuissance, c'est reconnaître la monstruosité de l'agression et de l'agresseur qui est souvent un adulte à respecter et la reconnaissance de cette monstruosité équivaut à l'irrespect, c'est-à-dire à transgresser un ordre qui est à la fois un impératif et un ordonnancement.

Pour ne pas créer un chaos externe dans la transgression de l'ordre, le sujet crée un chaos interne dans une stratégie quasi-militaire de "défense pathologique" ou "refoulement".

Lors de la première agression, le sujet ne pouvait pas se défendre par défaut de moyens adéquats. À la deuxième agression, le sujet a bien des moyens de se défendre contre la puissance extérieure agressive, mais il se trouve désarmé sur le front intérieur à blâmer le bourreau qui détient l'autorité symbolique et le pouvoir imaginaire, au “Nom du Père” et sous la “Loi du Père”.

Le registre topique est dans le front intérieur de la "Loi du Père" dont la transgression conduit au chaos externe et dont l'acceptation conduit au chaos interne de la "défense pathologique" ou "refoulement".

Le registre traductif est langagier où le refoulement est un défaut de traduction de l'inconscient au conscient et où cette traduction est aussi un passage à travers la barrière qui sépare deux moments psychiques. Ce registre traductif assimile le rapport des deux scènes entre elles à une réinscription et à une traduction (trans-ducere : conduire à travers) et le refoulement à un défaut partiel ou total de traduction.

Freud attribue une telle importance à la séduction dans la genèse du refoulement qu'il cherche à retrouver systématiquement des "scènes" de séduction passive aussi bien dans la névrose obsessionnelle que dans l'hystérie où il les a d'abord découvertes. La séduction dite passive ne signifie pas que le sujet a un comportement passif dans cette scène, mais désigne l'état d'impréparation corrélatif à l'état de passivité. Cette passivité se rapporte aussi à l'initiative prise ou non par l'une des parties. Or, nous savons tous qu'une initiative ne peut avoir lieu qu'à un moment propice et dans un contexte adéquat.

Freud oppose l'étiologie de la névrose obsessionnelle où l'agression comporte une nuance de participation dans le plaisir de l'acte sexuel à l'étiologie de l'hystérie où séduction et passivité seraient évidentes d'emblée. Mais, cette opposition symétrique est sujette à caution sans gradations fines de l'activité à la passivité et sans répartitions adéquates dans l'enchaînement des actes et des scènes. Finalement, la théorie de la séduction "restreinte" ou "restrictive" est celle d'avant 1897 qui présente de grandes forces et de grandes faiblesses.

Ces forces sont dans les relations étroites entre la théorie et les données tirées de l'expérience analytique, dans les registres temporel, topique et traductif et dans la capacité explicative sur un large éventail du champ de la psychopathologie.

Ces faiblesses sont dans la restriction de la séduction à des "scènes" où l'interaction des parties actives participantes est réduite au couple activité-passivité et dans la restriction de la perversité à des adultes où il devrait y avoir nécessairement plus de "pervers" à la génération des parents que de "névrosés" à la génération des enfants. Enfin, la plus grande faiblesse est sans doute la remontée de scène en scène jusqu'à la scène originelle qui livrerait la clé révélatrice.

Une théorie de la séduction "généralisée" “a posteriori” ou après-coup (de la période 1964-1967[réf. nécessaire]) est l'ambition d'étendre la séduction et la perversion pour remédier aux faiblesses et renforcer les forces de l'après-coup et du traductif, du langagier à la linguistique et à la sémiotique.

La séduction ne serait plus un couple action-réaction, mais un mode d'interaction où il n'y aurait plus de personne séductrice et de personne séduite, mais des personnes qui participent à la séduction à la fois infantile et parentale dans la relation parents-enfant. La perversion serait des erreurs d'interprétation ou des versions parallèles. La topique ne serait plus énergétique des pulsions d'attaque interne, mais sémiotique du sens, en tant qu'orientation, pertinence et signification.

La temporalité de l'après-coup garderait sa fécondité, mais la figure majeure de la séduction infantile se déplacerait du père à la mère à travers le maternage des soins et de l'alimentation.

Freud a été conduit progressivement à mettre en doute la véracité des scènes de séduction et à abandonner cette théorie de la séduction en découvrant que ces scènes de séduction sont parfois des reconstructions fantasmatiques et cette découverte est corrélative de la mise à jour progressive de la sexualité infantile. L'après-coup est simplement un travail d'archéologue qui raconte la vie d'une population à partir des fragments de poterie ou du commentateur sportif qui raconte un match de hockey à partir des traces laissées sur la glace par les lames des patins.

L’abandon de la théorie de la séduction

La restriction de la théorie de la séduction à la psychopathologie, la dislocation et le démembrement des registres temporel, topique et traductif ont amorcé cet abandon consacré par la répudiation de cette théorie par Freud lui-même qui l'a considérée comme appartenant à une période révolue. Cet abandon, ou sabordage, est-il une autocensure ? S'il l'est, de quelle censure s'agit-il ?

Les données tirées de l'expérience psychanalytique étaient une suite d'incestes, de viols et d'agressions sexuelles brutales, à l'ombre très respectée des familles bourgeoises de Vienne au tournant du vingtième siècle. Les récits de ces "scènes" feraient rougir de pudeur et pâlir de jalousie les pornographes les plus aguerris.

Pendant son séjour à Paris et en suivant les cours de Jean-Martin Charcot sur l'hystérie, du 3 octobre 1885 au 28 février 1886, Freud a suivi les conférences et assisté aux autopsies de Brouardel à la morgue de Paris sur des cas de viol et d'assassinat d'enfants ou de violence sexuelle accompagnée de violence physique (Jeffrey Moussaieff Masson, 1984, pp. 35-72, "Le réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction", Aubier, Paris.).

Le séjour de Freud à Paris a peut-être été d'une plus grande importance historique dans la genèse de la psychanalyse que lui-même ne le pensait ou ne voulait admettre. Il y fut un témoin de première main des traumatismes sexuels réels éprouvés lors de l'enfance, qui sont autant de "preuves" sur lesquelles il a édifié sa thèse de 1896 où des traumatismes sexuels réels éprouvés sont au cœur même de la maladie névrotique.

A l'encontre de cet abandon, vient une curieuse phrase tirée de la préface de Freud au livre du capitaine John Gregory Bourke "Scatologic Rites of All Nations" : (à propos de Brouardel)

  • "[…] Il avait l'habitude de nous montrer par le matériel post-mortem qui était à la morgue, combien de choses méritaient d'être connues par les médecins, mais que la science préférait ignorer" (op. cit. 1984, p. 52).

À cette époque, un "attentat à la pudeur" était un viol sans pénétration dont les victimes étaient des enfants pauvres, surtout des petites filles, trois raisons nécessaires et suffisantes pour ignorer (dans la signification anglaise de ne pas vouloir savoir), et la littérature médico-légale en était rempli, comme l'atteste "L'étude médico-légale sur les SÉVICES ET MAUVAIS TRAITEMENTS EXERCÉS SUR DES ENFANTS" d’Ambroise Tardieu.

Il s'agissait de maltraitance exercée le plus souvent sur des personnes les plus démunies (femmes et enfants pauvres) par des personnes en position d'autorité (père, mère, maître d'école ou patron).

  • "[…] un excellent et parfait honnête homme, père de famille, justement honoré et absolument incapable d'une action infamante, s'était laissé prendre dans un traquenard de ce genre. Cet homme avait été accusé d'avoir tenté de violer une petite fille. L'enfant et sa famille étaient pauvres, de condition très modeste et pour cette raison même, cupides aux yeux de Fournier" (op. cit. 1984, p. 62).

En suivant les conférences et les autopsies de Brouardel sur le corps d'enfants, morts, victimes de sévices, souvent des mains d'un parent, Freud aurait pu voir et savoir des choses que "la science préférait ignorer" et aurait pu avoir peut-être le sentiment de toucher l'intouchable et de nommer l'innommable.

Le séjour de Freud à Paris (1885-1886) lui a peut-être inspiré l'élaboration de la théorie de la séduction, mais il a aussi contribué en partie à son abandon pour éviter le scandale qu'elle provoquerait. Freud hésitait, dans sa définition de l'abus sexuel entre un excès d'activités sexuelles et une agression sexuelle, impressionné par ce qu'il avait vu lors des démonstrations de Brouardel à la morgue de Paris.

Comme excès d'activités sexuelles, Freud incluait dans l'abus sexuel toute sexualité déviée de sa fonction procréatrice, comme la masturbation, le coït interrompu du retrait avant l'éjaculation et le rapport sexuel avec préservatif ou condom. Comme agression sexuelle, Freud incluait dans l'abus sexuel toute violence sexuelle accompagnée de violence physique ou morale d'une contrainte physique ou morale sur une personne à un rapport sexuel fortuit ou indésiré de la pédophilie, du viol et de l'inceste.

La communalité dans ces trois cas de figure est le rapport bourreau-victime par la contrainte physique ou morale. La différence est dans l'âge et la proximité ou la familiarité dans les structures de parenté.

De retour à Vienne, entre 1894 et 1900, Freud trouvait en Wilhelm Fliess un ami intime, un confident, un collaborateur et un contradicteur. Freud connaissait et admirait Fliess depuis 1887.

Les errements et erreurs de l'ami Wilhelm Fliess

Wilhelm Fliess partageait les idées de Freud sur l'importance de la sexualité (masturbation, coït interrompu et utilisation des préservatifs) dans l'étiologie de ce que l'on appelait les "névroses actuelles", c'est-à-dire manifestes et agissantes, comme la neurasthénie et des symptômes d'angoisse. Les deux hommes étaient persuadés que les problèmes sexuels, particulièrement la masturbation, jouaient un rôle-clef dans le déclenchement des maladies névrotiques. Ils étaient aussi persuadés des déplacements qui intervenaient dans ces maladies, déplacements physiques vers le nez chez Fliess (médecin oto-rhino-laryngologiste) et déplacements psychologiques chez Freud, c'est-à-dire la substitution de quelque chose d'inoffensif au problème réel et douloureux, pour canaliser l'angoisse en oblitérant le chemin vers sa source effective.

L'intérêt de Fliess se limitait aux symptômes physiques et à une étiologie physique, tandis que celui de Freud s'orientait vers les névroses obessionnelles dans les symptômes psychologiques et une étiologie psychologique. À cette époque, la "névrose" était un concept qui devait surtout délimiter une maladie psychique organique d'une maladie "psychogénlétique". Le cas d'Emma Eckstein est à ce titre significatif : elle souffrait d'hystérie et ses troubles ne pouvaient donc être rattachés à une cause somatique. Fliess, comme médecin oto-rhino-laryngologiste, reliait lui directement la sexualité au nez et écrivait :

  • "[…] Les femmes qui se masturbent souffrent généralement de dysménorrhée. Elles ne peuvent être guéries que par une opération sur le nez, si elles renoncent à cette mauvaise habitude" (op. cit. 1984, p. 75).

Freud était tiraillé entre cette scandaleuse hystérie honnie de sa corporation, entre son envie de trouver une cause organique à la névrose et son amitié avec Fliess. L'approche de ce dernier permettait, pensait Freud, de faire le lien entre somatique et psychologique ce n'est qu'après l'opération d'Emma Eckstein, l'une de ses premières analysée qu'il le réalisa. L'opération n'a pas été une réussite et cette femme portait des séquelles jusqu'à sa mort en 1924. Pour des symptômes de menstruations irrégulières et douloureuses et parce qu'elle disait se masturber parfois, Emma Eckstein fut défigurée et souffrait d'atroces douleurs à la suite d'une opération pratiquée par Fliess, opération chirurgicale que Freud eu de la pein à reconnaiîte comme ratée et inopportune (cf. à ce sujet son rêve de L'injection faite à Irma. Emma Ekstein est malgré tout devenue psychanalyste elle même.

Freud attribuait à l'hystérie les réactions fortes de cette femme contre cette opération. L'histoire de la théorie de la séduction élaborée par Freud, son rapport avec l'opération d'Emma Eckstein et l'abandon de cette théorie par Freud sont intimement liées à l'histoire de la relation entre Fliess et Freud.

Après son séjour à Paris (1885-1886) et de retour à Vienne, Freud rencontra en 1887 Fliess qui exerça sur Freud une grande influence émotionnelle, intellectuelle et scientifique pendant les années qui suivirent. Pour l'oto-rhino-laryngologiste, les problèmes sexuels sont de l'ordre du nez et il y tenait tellement jusqu'à présenter un article médical sur la "névrose réflexe nasale" au 12ème Congrès de Médecine Interne à Wiesbaden en juin 1893.

Freud, dans la correspondance qui s'ensuivit, lui rétorqua qu'on ne peut négliger l'étiologie sexuelle. Fliess a suivi l'avis de Freud et admet l'abus sexuel qui demeurait principalement la masturbation. Emma Eckstein en fit les frais.

Progressivement, la prépondérance chez Freud du facteur psychologique (à la fois dans l'étiologie et la thérapie) devait exclure une étroite collaboration avec Fliess. Freud s'embarquait dans un nouveau type de recherche et y trouve un grand nombre d'agressions sexuelles. Ce qui fit basculer sa définition de l'abus sexuel d'un excès de sexualité à une agression sexuelle.

Freud était sur la piste de quelque chose de beaucoup plus important, les "séductions" infantiles, et découvrait que Katharina, la fille de l'aubergiste, a été victime à treize ou quatorze ans d'un attentat sexuel de son père. La face cachée de l'histoire d'Emma Eckstein était une agression sexuelle subite à 13 ans dans une boutique. L'analyse a révélé un autre souvenir d'agression sexuelle survenue plus tôt vers l'âge de 8 ans. Freud conclut à un souvenir suscitant un affect que n'avait pas suscité l'incident en lui-même. Entre-temps, les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une nouvelle compréhension des faits remémorés. Il a fait remarquer qu'un souvenir refoulé s'est transformé en traumatisme seulement après-coup. Freud s'est servi du cas d'Emma Eckstein pour expliquer le refoulement.

La position théorique de Freud était que les symptômes hystériques de la période de latence après 8 ans ou lors de l'adolescence représentent presque invariablement les effets d'une agresion sexuelle subie plus tôt dans la petite enfance.

Freud subissant lui-même l'effet d'après-coup de son séjour parisien à la morgue de Paris avec Brouardel. Freud fut convaincu que les souvenirs d'Emma Eckstein étaient réels et se rapportaient à quelque chose qui s'est effectivement produit et se préoccupa des premiers événements réels ainsi que des traumatismes et de leurs effets sur la vie émotionnelle ultérieure de la victime. La nouvelle théorie fut exposée publiquement pour la première fois le 30 mars 1896 par un article intitulé "L'Hérédité et l'étiologie des névroses" dans la "Revue Neurologique", périodique français, en hommage à Charcot et à ses disciples. Les mots "psychanalyse" et "psychonévrose" y sont mentionnés pour la première fois.

Freud a présenté, en allemand, un nouvel article encore plus percutant "Bemerkungen über die Abwehrneuropsychosen" ou "Nouvelles remarques sur les psychoses de défense" Il note que les filles sont plus souvent victimes d'agressions sexuelles. Mais, pendant cette période, Fliess prenait une toute autre direction et cette divergence est importante dans le renoncement de Freud à sa théorie de la séduction.

Freud a acquis la certitude que l'auteur des attentats sexuels sur de jeunes enfants (essentiellement des petites filles) était le père et qu'en aucun cas il fallait “accuser” le “père” (lettre publiée à Fliess du 21 septembre 1897 avec les italiques de Freud lui-même). Les italiques montrent la nécessité de blâmer la victime pour disculper le bourreau. Pour cela, il faudrait déplacer les souvenirs vers les fantasmes et parler de séduction où c'est la victime qui provoque les attaques sexuelles du bourreau. Le plus souvent, cette victime était une femme ou une petite fille et le bourreau était son père.

Le gibier levé par Freud était trop gros ou l'idée novatrice était trop nouvelle pour avoir l'adhésion de Wilhem Fliess et de Joseph Breuer, deux hommes très importants pour Freud, son ami et son maître.

De plus le scandale des "histoires sales" était trop grand pour inciter à renoncer. Les agressions sexuelles décrites par Freud dans les textes de 1896 devinrent "fantasmes d'enfants" ou "mensonges de femmes hystériques" et les attaques brutales des "excès de tendresse parentale". L'abandon de la théorie de la séduction pourrait s'illustrer par un changement de devise, de la devise "Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, pauvre enfant" à celle de "En voilà assez avec les histoires sales".

Sándor Ferenczi (1873-1933) fut l'ami et le disciple le plus proche de Freud. Contrairement à Freud, Ferenczi s'obstinait à faire confiance à l'exactitude des histoires d'attentat sexuel survenu dans l'enfance plutôt que de les rejeter comme fantasmes des enfants ou de mensonges des femmes hystériques.

Ce qui lui a coûté l'amitié de Freud et l'ostracisme de la part des analystes importants de l'époque jusqu'à la fin de ses jours. Ferenczi explique qu'au désir de tendresse et d'affection de l'enfant répond le besoin qu'a l'adulte d'une gratification sexuelle à tout prix. Ce qui se traduit par un double langage de la tendresse et de la passion dans la confusion entre l'enfant et les adultes.

En d'autres termes, à une demande d'affection et de tendresse chez l'enfant, l'adulte répond par la sexualité des activités génitales. Alors, l'agression réside dans le quiproquo d'une réponse inattendue et indésirée par rapport à la demande. L'agression est aussi dans la contrainte physique et morale.

En tant qu'attentat et rapport de forces, la séduction est une forme de haine plutôt que d'amour. Cette séduction est généralement accompagnée de violence dans le viol et donne à l'enfant l'idée d'un lien entre la sexualité et la violence, provoquant ainsi chez l'enfant des effets désastreux de honte et de culpabilité et dans sa capacité d'aimer plus tard ainsi que dans sa sexualité sous des formes perverties.

Finalement, à la théorie de la séduction délaissée, Freud a substitué le complexe d'Œdipe dans lequel la "séduction" de l'attentat réel s'est déplacée vers un fantasme d'inceste, cette fois mère-fils plutôt que père-fille. Ainsi, Freud s'éloigna de la brutale réalité sociale dont il fut un témoin privilégié à la morgue de Paris, en suivant les conférences et les autopsies de Brouardel et en lisant les écrits de Fournier, de Tardieu et la littérature médico-légale.

Conclusion

En renonçant - au moins apparemment et officiellement - à sa "théorie de la séduction", Freud a renoncé à accuser le père (comme il a écrit à Fliess dans la lettre du 21 septembre 1897 avec les italiques de Freud lui-même). Alors, il fallait blâmer la victime et faire porter l'odieux aux femmes et aux enfants pour cause de provocation aux attaques sexuelles.

Débarrassée de l'emprise de la sexualité victorienne, la théorie de la séduction revit dans le traumatisme à deux temps principiel du Trouble de stress post-traumatique avec le syndrome psychotraumatique et avec l'affect d'André Green du border line des états-limites.

Référence

  1. Névrose, psychose et perversion, 1973, p. 95, PUF, Paris.
  2. Actuellement, ce chapitre qui mêle « théorie de la séduction restreinte » (factuelle) et « généralisée » ne rend pas compte du véritable et grand auteur contemporain de la théorie de la séduction généralisée posée en 1987 : Jean Laplanche. Les allusions à cette théorie généralisée de la séduction, que ni Freud, ni Ferenczi, et encore moins Lacan, ne vont jusqu'à franchir le pas d'introduire en psychanalyse, demandent vérification quant à leur signification ici. De même faudrait-il clarifier les champs distincts - freudien, lacanien et laplanchien - du concept de l'après-coup (Nachträglichkeit) dans la mesure où il s'applique ou ne s'applique pas à la théorie de la séduction factuelle, puis à la théorie de la séduction généralisée d'après Jean Laplanche.

Bibliographie

  • Sigmund Freud : La naissance de la psychanalyse, PUF, 1979, ISBN 2130359639 ; Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Édition complète établie par Jeffrey Moussaieff Masson. Édition allemande revue et augmentée par Michael Schröter, transcription de Gerhard Fichtner. Traduit de l'allemand par Françoise Kahn et François Robert PUF, 2007, ISBN 2130549950.
  • Sigmund Freud : "L'interprétation des rêves", œuvres c.: T IV, 1899-1900, ISBN 213052950X (L'injection faite à Irma).
  • Wilhelm Fliess : "Les relations entre le nez et les organes génitaux de la femme", Ed.: Seuil, 1977, ISBN 2020046717
  • Ernest Jones : "La vie et l'œuvre de Sigmund Freud (trois tomes)", PUF-Quadridge rééd. 2006 (T 1 : ISBN 2130556922; T2: ISBN 2130556930 ; T3 : ISBN 2130556949 ).
  • Didier Anzieu, L'auto-analyse de Freud, PUF (rééd. PUF (L'auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse), 1998, ISBN 21304208421988
  • Henri F. Ellenberger : "A la découverte de l'inconscient, histoire de la psychiatrie dynamique." (Réédité sous le titre: "Histoire de l'inconscient", Fayard, 2001, 975 pages) ISBN 2213610908
  • Jeffrey Moussaieff Masson: "Le réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction", 1984, Aubier, Paris.
  • Jacqueline Lanouzière, Histoire secrète de la séduction sous le règne de Freud (Freud, Melanie Klein, Hélène Deutsch, Marie Bonaparte), Paris, P.U.F., 1991, ISBN 2 13 043476 2.
  • André Green, Ilse Grubrich-Simitis, Jean Laplanche, Jean-G. Schimek et C. Chabert, C. Dejours, J.-C. Rolland, dans Libres cahiers pour la psychanalyse - Études, « Sur la théorie de la séduction », Paris, Editions In Press, 2003, ISBN 2-84835-008-3


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