Sylvestre II
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Sylvestre II
Pape de l’Église catholique

Gerbert d'Aurillac écolâtre à Reims, enseignant Saint Fulbert et Robert le Pieux enfant.
Gerbert d'Aurillac écolâtre à Reims, enseignant Saint Fulbert et Robert le Pieux enfant.

Nom de naissance Gerbert d'Aurillac
Naissance entre 945 et 950, Auvergne
Élection au pontificat 2 avril 999
Fin du pontificat 12 mai 1003
Rome
Prédécesseur Grégoire V
Successeur Jean XVII
Listes des papes : chronologie · alphabétique

Gerbert d'Aurillac (né entre 945 et 950 en Auvergne – mort le 12 mai 1003 à Rome), pape sous le nom de Sylvestre II de 999 à 1003, est un philosophe et mathématicien. Il favorise l'introduction et l'essor des chiffres décimaux, dits arabes[note 1], en Occident.

Il œuvre à restaurer un empire universel sur les bases de l'Empire Carolingien. Dans ce but, Otton III - dont il fut le précepteur - favorise son élection au Saint-Siège. Il est un acteur scientifique et politique majeur du renouveau de l'Occident médiéval de l'an mille.

Il est le premier pape d'origine française.

Sommaire

Biographie

Enfance

On a peu d'information sur le début de la vie de Gerbert jusqu'à son entrée possible comme oblat, à l'abbaye Saint-Géraud d'Aurillac. Gerbert d'Aurillac serait né entre 945 et 950(Riché 1987, p. 18) à Belliac, un hameau situé aujourd'hui dans la commune de Saint-Simon, en Auvergne. Cette localisation, qui appartient à une tradition locale[note 2], n'a cependant pas été confirmée par les travaux de Pierre Riché sur la biographie de Gerbert d'Aurillac (il se limite à confirmer que Gerbert est Aquitain)(Riché 1987, p. 19). L'affirmation selon laquelle des moines de l'abbaye d'Aurillac auraient remarqué ce jeune pâtre qui observait le ciel à l'aide d'une branche de sureau évidée appartient à la légende, mais elle tend à indiquer qu'il était originaire d'une paroisse proche et dépendante de l'abbaye où il a fait ses études. En tout cas, il dit lui-même qu'il n'est pas d'origine noble ou même notable, et d'ailleurs aucune famille n'a revendiqué de parenté avec lui.

Le moine

Fils d'un pauvre pâtre du voisinage[1], il est admis vers l'âge de douze ans au monastère bénédictin fondé par saint Géraud à Aurillac et y étudie les arts libéraux qui comprennent le trivium et le quadrivium sous l'enseignement de l'écolâtre Raymond de Lavaur(Riché 1987, p. 20-21). L'abbaye se développe parallèlement à celle de Cluny depuis l'abbatiat d'Odon de Cluny(Riché 1987, p. 20). Depuis que Garin, abbé de Saint-Pierre-de-Lézat, (monastère rattaché à Cluny en 940) est devenu abbé de Saint-Michel de Cuxa, beaucoup d'abbayes bénédictines d'Aquitaine et de Catalogne se regroupent dans la sphère clunisienne(Riché 1987, p. 22). Cependant, Aurillac restera une abbaye chef d'ordre avec une multitude de filiales dans toute l'Aquitaine.

En 963, le comte Borrell II de Barcelone se rend dans le Rouergue pour épouser Leutgarde la fille du comte (qui est aussi marquis de Gothie) et fait étape à l'abbaye d'Aurillac pour vénérer les reliques de saint Géraud(Riché 1987, p. 21). L'abbé Adralde l'interroge sur le savoir des abbayes catalanes. Borrell lui confirme l'excellence de ces monastères et l'abbé convainc le comte d'emmener Gerbert qui est particulièrement brillant y poursuivre sa formation(Riché 1987, p. 22).

Le comté de Barcelone correspond à la région de Catalogne que Charlemagne a érigé en marche défendant son empire contre les menées éventuelles des Sarrasins. À cette époque, le califat omeyyade est à son apogée et la cour de Cordoue est le plus grand centre intellectuel d'Europe : la bibliothèque du calife Al-Hakam II contient des milliers de volumes(Riché 1987, p. 24). La réputation des savants de Cordoue a gagné la Catalogne et beaucoup de leurs œuvres sont connues et traduites de l'arabe en latin. Au monastère de Ripoll, dirigé par Arnulf entre 948 et 970, les moines recopient des traductions d'ouvrages d'astronomie, d'arithmétique ou de géométrie(Riché 1987, p. 25).

En 967, introduit par Borrell, Gerbert est pris en charge par Hatton, le très érudit évêque de Vich, particulièrement féru de mathématiques[2]. Gerbert poursuit son instruction dans les abbayes catalanes de Vich et de Ripoll[3] où il peut approfondir son savoir en sciences (quadrivium).

Il perfectionne sa connaissance de la culture antique à travers Virgile, Porphyre de Tyr, Aristote, Cicéron et surtout Boèce. C'est par les Apices de Boèce qu'il s'initie à l'arithmétique. Il y remarque la numérotation décimale (sans le zéro) notée en chiffres ghubar, dans le Codex Vigilanus, datant de 976 et provenant du monastère aragonais d'Albelda[4] (province de Huesca). Ces chiffres sont utilisés par les nombreux marchands arabes à Barcelone. Libéré de la lourdeur des chiffres romains, il peut ainsi aborder les calculs pratiques, et imaginer une table à compter — l’abaque de Gerbert — qui systématise le principe de la numération de position et le procédé de calcul matriciel de nos quatre opérations et de nos tableurs. Le monastère de Ripoll abrite aussi une école musicale (la musique fait partie du quadrivium) et ses moines recopient des hymnaires et antiphonaires en utilisant la notation neumatique(Riché 1987, p. 26).

Sceaux d'Otton Ier

Après trois ans d'étude, en 970, Gerbert accompagne à Rome Hatton de Barcelone et Borrell II qui cherchent à émanciper l'Église catalane de la tutelle de l'archevêque de Narbonne(Riché 1987, p. 27).

Hatton et Borrell obtiennent du pape Jean XIII d’élever Vich au rang de métropole ce qui autonomise les évêchés catalans et les dégage de la tutelle de l’archevêché de Narbonne(Riché 1987, p. 32). C'est à cette occasion que Gerbert est présenté au pape qui, voyant qu’il maîtrise parfaitement la musique et l’astronomie mal connues en Italie, envoie un légat pour en informer l'empereur Otton Ier. Ce dernier, recherchant des maîtres capables d’encourager un renouveau culturel, apprend ainsi qu’il y a « un jeune homme versé dans les mathématiques et capable de les enseigner avec zèle »(Riché 1987, p. 27). Ayant déjà fait venir Étienne de Novare à Wurzbourg et Gunzo à Saint-Gall puis à Reichenau, l'empereur demande à voir Gerbert(Riché 1987, p. 27).

Une fois qu'il eut rencontré Gerbert, Otton Ier veut absolument le conserver dans son entourage, il demande à Jean XIII de trouver un moyen de le retenir à Rome. Alors qu'Hatton est assassiné à Rome le 22 août 971, Gerbert, ayant perdu son maître, n’a plus d’intérêt à retourner en Catalogne. Il reste au service de l’empereur et devient le précepteur de son fils Otton II. Pendant cette période Gerbert se lie d’amitié avec le jeune Otton et sa mère l’impératrice Adélaïde, ainsi qu’avec de nombreux membres de la cour(Riché 1987, p. 27).

Le 14 avril 972, Otton II épouse Théophane, à Saint-Pierre de Rome. Lors de ces festivités, Gerbert rencontre Garamnus, archidiacre de Reims et dialecticien rémois de renom, venu probablement représenter Adalbéron de Reims et le roi Lothaire à ces noces(Riché 1987, p. 34). Garamnus est fort savant en dialectique, discipline que Gerbert veut travailler. Quant à Garamnus, celui-ci est intéressé par l’enseignement du quadrivium que Gerbert maîtrise parfaitement. L’empereur, sur le point de repartir pour la Germanie, laisse Gerbert partir pour Reims avec son nouvel ami(Riché 1987, p. 34).

L'écolâtre

Adalbéron, archevêque de Reims, le fait venir dans son collège épiscopal et lui confie en 972 la direction de son école. Là, l'écolâtre enseigne et y fait enseigner de nombreuses matières tant profanes que religieuses.


Adalbéron fait partie de la puissante famille des Wigericides qui est fortement implantée en Ardenne et en Lorraine. Son oncle, Adalbéron Ier, fut évêque de Metz et abbé de Gorze ; son autre oncle, Frédéric, comte de Bar, est le beau-frère de Hugues Capet ; quant à son frère, Godefroy, il est comte de Verdun.

Reims est le plus puissant archevêché de Francie il a sous sa dépendance dix évêchés : Senlis, Soissons, Beauvais, Amiens, Thérouanne, Tournai, Noyon, Laon, Châlons-sur-Marne et Cambrai (qui est ville d’empire)(Riché 1987, p. 36). Adalbéron formé à Gorze est un réformateur comme tous les évêques lorrains de l’époque.

Gerbert se distingue par son érudition notamment dans le domaine scientifique, en particulier le quadrivium qui avait été oublié après les périodes des invasions vikings, hongroises et sarrasines. C'est ainsi qu'il imagine et construit toutes sortes d'objets à vocation culturelle comme des abaques, un globe terrestre, un orgue et des horloges, ce qui lui valut quelques soupçons sulfureux.

Il réintroduit également la dialectique, l'une des trois sciences du trivium.

Parmi ses élèves prestigieux, figurent Robert le Pieux, fils du futur roi Hugues Capet, Fulbert de Chartres[5], Richer, l'historien Bernelin de Paris, mathématicien auteur d'un traité sur l'abaque (Liber abaci), Guy d'Arezzo (v.990-1050), moine bénédictin de l'abbaye de Pomposa (près de Ferrare), grand théoricien de la musique connu pour son Micrologus de musica, qui est à la base de la notation de la musique occidentale, avec l'invention de la portée étendue à cinq lignes, le nom de notes, peut-être aussi Dudon de Saint-Quentin, grammairien, poète, et comme Adalbéron, rhéteur et dialecticien[note 3].

Quatre ans en Italie

Otton II est confronté aux affaires de Francie et de Lotharingie, ce qui lui permet de revoir Gerbert. En effet, la tutelle qui avait pu être imposée par Otton Ier, profitant de la jeunesse de Lothaire et de Hugues Capet, tous deux ses neveux, prend violemment fin. Lothaire, bien décidé à reprendre aux Ottoniens la Lotharingie, berceaux des Carolingiens, attaque Aix-la-Chapelle en 978, manquant de peu de se saisir d’Otton. La réponse est foudroyante : les troupes impériales s’enfoncent en Francie et ne sont arrêtées qu’à Paris par les troupes de Hugues Capet et le manque de ravitaillement(Riché 1987, p. 54). Mais Lothaire et Otton II se réconcilient en juillet 980 à Margut sur Chiers ce qui contrevient aux projets d’Hugues Capet qui mise sur le soutien des Ottoniens contre les Carolingiens(Riché 1987, p. 55).

Il s’ensuit un ballet diplomatique. À la fin 980, Hugues Capet se rend à Rome car Otton doit se rendre en Italie pour soutenir l’établissement du nouveau pape Benoît VII rejeté par les manœuvres d’une partie de la noblesse romaine. Adalbéron, dont les intérêts en Lorraine et en Ardennes sont directement liés aux tractations entre l’empereur, Lothaire et Hugues Capet, descend donc en Italie accompagné par Gerbert qui connaît personnellement l’empereur(Riché 1987, p. 57).

L’empire en l'an mil.      Royaume de Germanie      Royaume d'Italie      États pontificaux      Royaume de Bourgogne (indépendant) Les marches sont figurées en hachuré

La dispute de Ravenne

À Ravenne, Gerbert retrouve la cour impériale mais se trouve en 981 entraîné dans une controverse philosophique par Otric, ancien écolâtre de Magdebourg, qui jalouse Gerbert d’Aurilllac. La "dispute de Ravenne" qui porte sur la classification des connaissances[note 4] tourne clairement à l’avantage de Gerbert(Riché 1987, p. 58-63).

Otric de Saxonie (Otrik ou Octricus de Magdebourg), savant saxon attaché alors à la cour d'Othon II, aurait introduit dans la classe de Gerbert un élève chargé de calomnier sa méthode consistant à subordonner illogiquement selon lui la physique aux mathématiques, comme l'espèce au genre. À Pavie, Othon II réunit Adalbéron et Gerbert, qui n'était au courant de rien. Emmené à Ravenne, Gerbert est mis en face de son détracteur, en présence d'une brochette de savants italiens et allemands, venus pratiquer la disputatio, l'art de la controverse. Gerbert en sortit vainqueur. Il théorisera cette joute intellectuelle plus tard, dans Libellus de Rationali et Ratione Uti[note 5].

Abbé de Bobbio

Pour libérer des monastères italiens de la mainmise de l’aristocratie, l’empereur fait nommer des proches à leur tête. Ainsi Jean Philagathos, un proche de l’impératrice Théophano, est nommé abbé de Saint-Sylvestre de Nonantola en 982. De la même manière, environ un an plus tard, avant l'été 982, Gerbert d’Aurillac devient abbé de Bobbio, au pied des Apennins, à 45 km au sud de Plaisance. La réputation de Gerbert, l'amitié que lui porte Othon II et la récompense pour sa belle prestation face à Otric doublent une nécessité politique(Riché 1987, p. 65). L'attribution est d'importance, car l'abbé est aussi comte, jure fidélité à l'empereur et lui doit des troupes en cas de conflit[6]. Il dirige alors la plus riche bibliothèque d'Occident. La discipline s'y étant relâchée, il applique la réforme clunisienne. Lors de son passage à Bobbio, Gerbert prend connaissance d’ouvrages tels que De astrologia de Marcus Manilius, De rhetorica de Marius Victorinus, ou l’Ophtalmicus de Démosthène qu’il fait recopier et ensuite envoyer à Reims(Riché 1987, p. 81).

Il se heurte à des difficultés d'ordre politique. L'Italie se différencie du reste de l'Occident chrétien au haut Moyen Âge par une bien plus grande permanence des villes et leur grande intrication avec les campagnes. À la dissolution de l'Empire romain, l'aristocratie citadine s'est repliée sur ses villae, contribuant d'autant à développer sa puissance foncière[7]. Avec le retour de l'ordre, la noblesse a retrouvé les villes, lieu des enjeux politiques et commerciaux, mais conservé une forte assise foncière rurale. Les évêques, en général issus de cette aristocratie, sont donc particulièrement puissants et la présence d'une riche abbaye implantée dans des terres agricoles ne peut qu'exciter les convoitises.

Dans le cas de Bobbio, Gerbert doit gérer une situation difficile : Pétroald, l'abbé précédent, a cédé des terres à sa famille, amputant d’autant le patrimoine de l’abbaye(Riché 1987, p. 68). Gerbert se heurte donc à des seigneurs comme Boson de Nibbiano, qui se sont arrogé des terres appartenant à l'abbaye, et se permettaient de récolter le foin du monastère[8]. De la même manière, Pierre Canepanova, l’évêque de Pavie et chancelier de l’empereur, n’hésite pas à confier des terres à ses proches. Mais celui-ci est très proche du pouvoir. Pour éviter de céder définitivement terres et charges à leur clientèle, les Ottoniens le font sous forme de charges ecclésiales, ce qui permet de récupérer leurs avoirs à la mort de l'évêque. L’abbé essaye bien d’écrire à l’empereur, mais celui-ci, vaincu à la bataille du cap Colonne, est très affaibli. Gerbert, qui applique les recettes clunisiennes à son abbaye, est dans un premier temps soutenu par le pape Benoit VII, mais celui-ci meurt le 10 juillet 983. Et c'est Pierre Canepanova qui est désigné par Otton II comme nouveau pape.

Le 7 décembre 983, l’empereur meurt prématurément de la malaria à l'âge de vingt-huit ans. Gerbert se retrouve complètement isolé et il est alors proprement expulsé du monastère, sans doute récusé par la majorité des moines, qui ont du mal à se plier à la rigueur bénédictine imposée par Cluny[8]. Au printemps 984, il quitte le monastère, bien que restant officiellement abbé de Bobbio(Riché 1987, p. 74).

Il retourne donc à Reims où, entre 984 et 989, il travaille beaucoup pour parfaire ses connaissances et en faire part à ses nombreux disciples en Lotharingie et à Liège. Il stimule de nombreuses vocations scientifiques, celles par exemple de Héringer, Adalbold (futur évêque d'Utrecht), Bernelin de Paris. Plus tard, Herman de Reichenau (1013-1054) héritera de ses travaux(Riché 1987, p. 81).

Secrétaire d'Adalbéron de Reims

Rôle dans le conflit pour la régence d'Otton III

Jusqu'à la fin du Xe siècle, situé en terre carolingienne, Reims, le plus important des sièges archiépiscopaux de France, prétend à la primatie des Gaules, et son titulaire a le privilège de sacrer les rois et de diriger leur chancellerie. De ce fait, l'archevêché de Reims est traditionnellement favorable à la famille régnante et a depuis longtemps un rôle central dans la politique royale. Mais la cité épiscopale rémoise est dirigée par Adalbéron de Reims, neveu d'Adalbéron de Metz (un prélat fidèle aux Carolingiens), élu par le roi Lothaire en 969, mais qui a des liens familiaux avec les Ottoniens[9]. Adalbéron, et Gerbert revenu à ses côtés, œuvrent pour le rétablissement d'un empire unique dominant toute l'Europe. Le roi Lothaire étant roi à treize ans, il est de fait sous tutelle de son oncle Otton Ier. Mais en vieillissant, il s'affirme et prend de l'indépendance, ce qui contrecarre les projets impériaux de réunir toute l'Europe sous une unique couronne. Dès lors l'évêché lâche Lothaire et soutient Hugues Capet.

Liens généalogiques entre Ottoniens, Robertiens et Carolingiens entre les VIe et Xe siècles

En effet, les Ottoniens sont très affaiblis par la déroute d'Otton II dans sa campagne de 982 pour le contrôle de l'Italie du sud contre les Byzantins alliés aux Sarrasins. L'empereur décède en 983, Otton III n'a alors que trois ans et les grands féodaux menés par Henri le Querelleur, le puissant duc de Bavière, tentent de s'approprier le pouvoir en assurant la régence au détriment des impératrices Théophano et Adélaïde[8]. Warin, l'archevêque de Cologne, s'appuyant sur le lien de parenté (jus propinquitatis), remet le jeune roi à son oncle le duc de Bavière. Cela n'a rien de surprenant, car outre la mère d'Otton, Théophane, sa grand-mère Adélaïde de Bourgogne et sa tante Mathilde de Quedlinbourg sont alors toujours en Italie. Lothaire voit l'occasion de reprendre la Lotharingie : une alliance entre le Carolingien et le duc de Bavière aurait raison du règne des Ottoniens. Dès lors Hugues Capet devient pour ces derniers le candidat idéal, d'autant qu'il soutient activement la réforme monastique dans ses abbayes quand les autres prétendants continuent à distribuer charges ecclésiales et abbatiales à leur clientèle. Une telle conduite ne pouvait que séduire les Rémois très proches du mouvement réformateur (Adalbéron a été formé à l'abbaye de Gorze, fer de lance de la réforme lotharingienne, Gerbert a été formé dans des monastères clunisiens). Enfin, Adalbéron et Gerbert sont tous les deux proches de la cour ottonienne, et se rapprocher de Hugues serait finalement faire renoncer la Lorraine à la Francie.

Grâce à la correspondance de Gerbert, on a beaucoup d'informations sur ces évolutions politiques :

« Le roi Lothaire n'est le premier en France que par son titre. Hugues l'est, non par le titre, mais par ses faits et gestes. »

— Gerbert d'Aurillac, v. 985., [10]

Les Rémois voient également d'un mauvais œil le rapprochement entre le roi Lothaire et Herbert de Vermandois, l'éternel ennemi des Carolingiens, le fils d'Herbert II de Vermandois le traître qui avait permis l'arrestation de son grand-père Charles le Simple en 923.

Gerbert et Adalbéron se livrent à une intense offensive diplomatique en faveur d’Otton III, (il faut à tout prix pour Adalbéron empêcher Henri le Querelleur de prendre pied en Lotharingie ce qui contrarierait la stratégie d’expansion de sa famille sur ce territoire). Ils commencent par agir pour empêcher une alliance entre le roi de Francie et le duc de Bavière. Adalbéron de Reims demande à Lothaire de prendre son cousin Otton III en tutelle (le roi de Francie y est d’autant plus favorable qu’il n’a pas renoncé à la Lotharingie)(Riché 1987, p. 85). Ce qui rend divergents les intérêts des deux alliés potentiels.

Ils essayent ensuite de retourner l’archevêque Egbert de Trèves(Riché 1987, p. 85). L’évêque Thierry Ier de Metz soutient son cousin[note 6] Henri le Querelleur mais, depuis la mort du duc Ferry (l’oncle d’Adalbéron), le 17 juin 978[11], il s’inquiète du projet du duc Charles de Basse-Lotharingie, frère du roi Lothaire, de réunifier la Lorraine. Or, le duché est géré par Béatrice, veuve de Ferry et sœur d’Hugues Capet. Il est donc possible d’obtenir de l’évêque de Metz qu’il se range du côté de Béatrice contre les visées des Carolingiens et Gerbert d’Aurillac s’y emploie prêtant sa plume pour la correspondance houleuse qu’échangent Charles et Thierry(Riché 1987, p. 86).

Henri II de Bavière dit le Querelleur
Tête de Lothaire, sculpture du XIIe s., Musée de Reims.

Mais, Henri redoute le face-à-face avec Lothaire qui pourrait le doubler dans la course à la couronne impériale : il quitte précipitamment Cologne où il prend le jeune Otton III, et part en Saxe via Corvey(Dithmar IV, 1). Là, 16 mars 984, il invite tous les grands de l'empire à fêter les Rameaux à Magdebourg. Il appelle ouvertement ses convives à proclamer son avènement, mais sa proposition ne reçoit qu'un accueil mitigé. Il trouve toutefois suffisamment de partisans pour gagner Quedlinbourg et pour fêter Pâques avec une suite de fidèles dans la grande tradition des Ottoniens. Henri s'efforce par des tractations avec les princes présents d'obtenir son élévation à la royauté et parvient à ce que plusieurs lui « prêtent serment d'honneur et d'aide comme leur roi et suzerain »(Dithmar IV, 2). Parmi ses partisans, il faut citer Mieszko Ier de Pologne, Boleslav II de Bohême et le prince slave Mistivoï.

Cette usurpation soulève l’indignation des partisans ottoniens : Willigis, l’archevêque de Mayence, plusieurs évêques lorrains, les princes de Saxe et de Souabe et les Wigéricides (et en particulier Godefroy, comte de Hainaut et de Verdun, et son frère Adalbéron de Reims)(Riché 1987, p. 84). Pour barrer la route d'Henri vers le trône, ses opposants quittent Quedlinbourg et, réunis au château d'Asselburg forment une conjuration. Lorsqu'il a vent de cette conjuration, Henri le Querelleur mène ses troupes à Werla, non loin de ses ennemis, pour les intimider ou tenter de les raisonner. Il dépêche vers eux l'évêque Folcmar d'Utrecht pour négocier. Mais lors des pourparlers, il apparaît clairement que ses adversaires ne sont pas prêts à lui prêter « serment en tant que leur roi(Dithmar IV, 4) ». Il n'obtient que la promesse de reprise des pourparlers ultérieurement à Seesen.

Alors, Henri gagne la Bavière, où il obtient la reconnaissance de tous les évêques et de quelques comtes. Après son demi-échec en Saxe et l'appui de la Bavière, tout dépend à présent de la position des princes francs. Or ces derniers ne veulent à aucun prix revenir sur le sacre d'Otton III. Les menées du Querelleur visent moins à accaparer la régence qu'à s'assurer un véritable partage du pouvoir avec l'enfant à la tête du royaume. Redoutant l'issue d'un éventuel conflit, Henri renonce au trône et remet l'enfant roi à sa mère et à sa grand-mère le 29 juin 984 à Rohr (Thuringe), après un accord négocié près de Worms. Cet accord stipule qu’Otton ne sera pas laissé en tutelle à Lothaire. N'ayant pu assurer la tutelle impériale et n'ayant pas donné son assentiment pour que le neveu d’Adalbéron de Reims soit nommé évêque de Verdun alors qu’il lui avait été donné en otage[12], Lothaire renonce au rapprochement qu'il a négocié vis-à-vis des Ottoniens pour neutraliser son rival Hugues Capet. Il choisit d’accepter une alliance avec Henri le Querelleur. Pour le roi des Francs carolingien, le contrôle de la Lotharingie - berceau des Pippinides- lui permettrait de revendiquer l'empire. Lothaire reçoit favorablement les émissaires envoyés par Henri et une entrevue est prévue à Brisach sur le Rhin le 1er février 985(Riché 1987, p. 89). Gerbert d’Aurillac reprend son ballet diplomatique. Il écrit à Notger de Liège qui reste hésitant sur le parti à prendre. Finalement ce dernier se rallie aux Ottoniens contre le don par Théophano du comté de Huy en juillet 985(Riché 1987, p. 90). L’évolution se fait vers une alliance entre Hugues Capet, dont la sœur est duchesse de Haute-Lotharingie et les Ottoniens contre les Carolingiens et le parti du duc de Bavière. Mais Henri le Querelleur qui craint que son alliance avec une puissance étrangère contre l’empereur soit mal perçue, ne se rend pas au rendez-vous fixé avec Lothaire.

Carte 1 : Le royaume de Francie au temps des derniers Carolingiens. D'après L. Theis, L'Héritage des Charles, Seuil, Paris, 1990, p. 168.

Quoi qu’il en soit, Lothaire décide de reprendre l'offensive contre la Lotharingie en janvier 985. À la tête d'une armée de 10 000 hommes, le roi de Francie prend Verdun en mars et fait prisonnier le comte Godefroy Ier de Verdun (frère d'Adalbéron de Reims), Frédéric († 1022) (fils de Godefroy Ier), Sigefroy de Luxembourg (oncle de Godefroy Ier), et Thierry de Haute-Lotharingie (neveu de Hugues Capet)(Sassier 1987, p. 180). Hugues Capet, pourtant vassal de Lothaire, se garde bien d'être de l'expédition[13]. Adalbéron dont Verdun dépend de son archevêché est contraint d’y maintenir une garnison pour empêcher la ville d’être reprise par les Ottoniens. Il envoie même aux archevêques de Trèves, Cologne et Mayence, des lettres assurant de sa fidélité au Carolingiens. Mais Gerbert d’Aurillac s’active en sous-main pour leur confirmer la fidélité de l’archevêque de Reims aux Ottoniens(Riché 1987, p. 92). Lothaire sceptique quant à l’engagement d’Adalbéron à ses côtés, le somme de faire détruire les fortifications qui entourent le monastère Saint-Paul de Verdun. Essuyant un refus, il convoque une assemblée à Compiègne pour le 11 mai afin de juger Adalbéron pour trahison. Hugues Capet sort alors de sa réserve et marche sur Compiègne(Riché 1987, p. 92). Lothaire ne peut se permettre une guerre ouverte avec Hugues Capet, car il se retrouverait pris entre deux fronts. Il fait donc libérer les Lorrains qu'il retient prisonniers, mais Godefroy préfère rester en prison plutôt que de céder Mons, le Hainaut et Verdun; de plus son fils serait exclu de l’évêché. Par contre, le duc Thierry de Metz, neveu de Hugues Capet, est libéré. De plus, Lothaire refuse de nouvelles tractations avec Henri le Querelleur(Riché 1987, p. 92). L’alliance entre Hugues Capet et les Ottoniens se renforce donc grâce en particulier à l’action continue d’Adalbéron de Reims et Gerbert d’Aurillac, alors que celle entre Lothaire et le duc de Bavière n’arrive pas à prendre forme. Lothaire envisage d’attaquer Cambrai (ville d’empire mais dépendant de l’archevêché de Reims et l’évêque Rothard pourrait livrer la ville contre sa nomination comme archevêque de Reims) et Liège (dont l’archevêque Notger a finalement rallié les Ottoniens), mais il meurt le 2 mars 986(Riché 1987, p. 94).

Rôle dans l'élection d'Hugues Capet

La veuve de Lothaire, la reine Emma essaye de calmer la situation. Elle fait libérer tous les lorrains capturés par son mari qui étaient encore prisonniers, à l’exception de Godefroy. Cependant, son fils Louis V, le nouveau roi, influencé par son oncle le duc Charles de Basse-Lotharingie, ne l’entend pas ainsi et souhaite poursuivre l’œuvre de son père. Il accuse sa mère d’être l’amante de l’évêque de Laon et Adalbéron de Reims d’avoir soutenu Otton II lors de son attaque sur la Francie en 978. Les forces royales avec Louis V et Hugues Capet à leur tête marchent alors sur Reims et entreprennent le siège de la ville[14]. Acculé, Adalbéron doit livrer des otages, détruire les châteaux qu’il tient dans son diocèse et en terre d’empire et promettre de venir se justifier devant une assemblée qui doit être tenue à Compiègne le 27 mars 987(Riché 1987, p. 99). De nombreuses tractations s’ensuivent ce qui retarde le procès. Louis V meurt d’un accident de chasse le 22 mai. Il n’a pas d’héritier direct et c’est Hugues Capet le duc le plus puissant qui préside l’assemblée où doit être jugé Adalbéron. Personne n’ose accuser l’archevêque et Hugues retourne la situation, profitant que soient rassemblés beaucoup de grands pour demander son avis à Adalbéron sur le royaume. Celui-ci estime qu’il faut ajourner cette assemblée et en prévoir une autre rapidement afin que les grands féodaux puissent choisir un roi. Cependant il propose qu’un serment soit prêté à Hugues Capet par les présents ce qui revient à les engager en sa faveur(Riché 1987, p. 101). L’assemblée élective se tient à Senlis fin mai 987. Adalbéron rejette l’idée que le trône puisse être acquis de manière héréditaire et estime que l’on devrait faire roi celui qui se distingue par la noblesse de son corps et la sagesse de son esprit. Or Charles de Basse-Lotharingie, marié avec une femme dans une classe inférieure de la noblesse, est devenu le vassal d’Otton III(Riché 1987, p. 101)! Adalbéron propose donc comme roi Hugues Capet, cousin germain de Lothaire, et le meilleur défenseur de l'État et de l’intérêt des grands(Riché 1987, p. 101). Adalbéron et Gerbert œuvrent pour la paix entre la Francie et l’Empire afin que la régente puisse stabiliser la situation. Leur vision est celle de royaumes réunis dans un grand empire(Riché 1987, p. 102). Hugues Capet est donc élu au détriment de Charles de Basse-Lotharingie pourtant le plus proche parent de Louis V. L’assemblée se transporte à Noyon pour le sacrer(Riché 1987, p. 102).

Secrétaire d'Hugues Capet

Hugues Capet s’attache les services de Gerbert d’Aurillac qui présente l’avantage diplomatique de connaître nombre de puissants en Europe, de parler plusieurs langues, et d’avoir une grande éloquence verbale et écrite. Il rend la cité de Verdun à la maison d'Ardennes, dont le chef Godefroy est libéré le 17 juin 987(Riché 1987, p. 103). Le nouveau monarque espère ainsi renforcer son alliance avec Adalbéron de Reims et montrer à Otton III que la Lotharingie ne l'intéresse pas. Il répond au comte de Barcelone, Borrell II qui l’a sollicité pour l’aider contre les Sarrasins (Al-Mansur a incendié Barcelone en 985 et Louis V n’a pas daigné lui envoyer de troupes, trop occupé par les affaires lorraines). Il lui promet une armée, mais il lui demande de venir lui prêter un serment de fidélité avant Pâques (le 8 avril 988)(Riché 1987, p. 102). Gerbert dont Borrell est l’un des bienfaiteurs, et qui a été formé en partie en Catalogne ne peut qu’abonder dans ce sens. Il va tout faire pour convaincre Adalbéron de sacrer Robert le Pieux pour protéger le royaume en l’absence du roi si celui-ci part guerroyer contre Al-Mansur. Adalbéron, au départ réticent à sacrer le fils du roi car cela entrainerait l’installation d’une dynastie, doit céder et couronne Robert le Pieux à Orléans le 25 décembre 987(Riché 1987, p. 103). Mais les Catalans ne recevront aucune troupe du roi de Francie et prendront leur indépendance. Les troupes royales seront occupées par les affaires de Lotharingie, mais Hugues Capet a-t-il réellement eu l’intention d’en envoyer ?

Hugues Capet étant parvenu à faire sacrer son fils, il crée une nouvelle dynastie. Mais si celle-ci devenait trop puissante, elle remettrait en cause la volonté ottonienne de régner sur l'Europe à la tête d'un empire universel. Les liens d'alliance avec les Ottoniens se détendent et Théophano et ses conseillers vont laisser, en sous-main, le champ libre aux aspirations à la couronne du dernier prétendant carolingien, Charles de Basse-Lotharingie. Ce dernier est vassal de l'empereur, Otton II lui ayant confié le duché de Basse-Lotharingie alors qu'il s'était brouillé avec son frère Lothaire. Occuper Carolingiens et Capétiens dans une lutte pour le contrôle de la Francie est le meilleur moyen de les neutraliser mutuellement. Hugues Capet, devant trouver de nouvelles alliances, demande à Gerbert d'écrire une lettre au basileus Basile II pour demander la main de sa fille pour le jeune Robert(Riché 1987, p. 104). Par certains côtés, Adalbéron et Gerbert se retrouvent en porte-à-faux. Ils sont officiellement alliés du roi de Francie, mais servent en premier lieu les intérêts ottoniens. Le 8 avril 988, ils se rendent auprès de la cour de Théophano à Ingelheim et y rencontrent Charles de Basse-Lotharingie venu plaider pour ses intérêts. Le duc de Basse-Lotharingie sait qu'il ne peut s'emparer du pouvoir sans l'aval de Reims. La teneur des échanges n'est pas connue, mais l'une des hypothèses est que l'impératrice et ses conseillers ont donné le feu vert à Charles, et demandé aux deux prélats de le soutenir. Ancien partisan de la mutatio regni, Gerbert n'est pas indifférent aux appels de Charles. Cette volte-face est-elle due à l'association de Robert le Pieux à son père mettant à néant le projet ottonien ? Gerbert dira par la suite : « Le frère du divin Auguste Lothaire, héritier du trône, en a été chassé ; ses rivaux [Hugues Capet et Robert le Pieux] ont été faits inter-rois, comme c'est l'opinion de beaucoup. De quel droit l'héritier légitime a-t-il été exhérédé ? ». Les contemporains sont décidément incapables d'abandonner un principe héréditaire enraciné dans la tradition franque[15].

En mai 988, Charles s'empare de Laon, un des derniers bastions carolingiens(Sassier 1987, p. 207-212). Il est avéré qu'il est en contact avec Gerbert et Adhalbéron comme le confirme cette missive de Gerbert à son intention:

« Si mon service peut être profitable à Votre Excellence, je m'en réjouirais. Et si je ne suis pas venu à vous selon vos ordres c'est à cause du climat de terreur entretenu par vos soldats et répandu dans toute la contrée. »

— Gerbert d'Aurillac à Charles de Lorraine, Correspondance, juin 988., (Sassier 1987, p. 213)

Adalbéron, lui, est convoqué au synode des évêques réuni par Hugues Capet et Robert le Pieux pour savoir de quelle manière ils vont déloger de Laon le duc Charles de Basse-Lotharingie. On y décide collégialement d'assiéger la cité laonnoise. À la fin du mois de juin 988, Hugues Capet marche vers la ville à la tête de 6 000 guerriers. D'après les sources, l'archevêque de Reims serait présent au second siège : c'est un véritable échec (automne-hiver 988). Recevant à son tour une lettre de l'usurpateur, le prélat lui répond :

« Comment pouvez-vous me demander conseil, à moi que vous considériez comme un de vos pires ennemis ? Comment pouvez-vous donner le nom de « père » à celui auquel vous vouliez ôter la vie ? (...) Qui étais-je en effet pour imposer à moi seul un roi des Francs ? Ce sont là des affaires d'ordre public et non d'ordre privé. (...) Je ne puis oublier le bienfait que vous m'avez rendu lorsque vous m'avez soustrait de l'ennemi [probablement lors du siège de Louis V à Reims] (...). Je pourrais vous dire davantage et vous montrer que vos partisans sont des imposteurs et cherchent à réaliser leurs ambitions à travers vous. »

— Adalbéron de Reims à Charles de Lorraine, Correspondance, août 988., (Sassier 1987, p. 216)

Comme Gerbert, Adalbéron ne se montre pas vraiment opposé à une négociation avec Charles. À la fin de sa missive, il dit que leurs relations futures dépendront du sort de son neveu Adalbéron de Verdun, prisonnier d'Eudes de Blois et de Herbert de Vermandois, alliés du duc Charles(Sassier 1987, p. 216-218).

Conflit avec le pape Jean XV

Denier attribué à Gerbert ou à son successeur Arnoul

Adalbéron meurt le 23 janvier 989. Arnoul un fils bâtard de Lothaire se porte candidat à l'archevêché de Reims. Charles de Lorraine fait entendre que si son neveu Arnoul était choisi il rendrait la ville de Laon. Ascelin de Laon, soucieux de récupérer son évêché, presse Hugues Capet d'accepter. Ce dernier voyant le siège s'éterniser y voit l'occasion de reprendre la ville et de mettre fin au conflit qui l'oppose à Charles(Riché 1987, p. 113). Il choisit Arnoul au détriment de Gerbert d'Aurillac. Ce dernier reste quand même à Reims et devient le secrétaire d'Arnoul. Le nouvel évêque complote en faveur de Charles de Lorraine et ouvre les portes de Reims au Carolingien dont les troupes profanent la cathédrale en septembre 989. Gerbert, lui se fait l'avocat des Carolingiens(Riché 1987, p. 117). Se venge-t-il d'Hugues Capet qui lui a refusé l'archevêché de Reims, ou agit-il en agent des Ottoniens qui soutiennent leur vassal Charles en sous-main? Quoi qu'il en soit cette prise de position le met en position délicate vis-à-vis du roi de France.

Les alliances se forment alors la guerre est ouverte : Charles est allié à l'archevêque de Reims et à Herbert de Vermandois, et Hugues reçoit le soutien de Eudes de Blois en échange de la ville de Dreux. Dans l'impasse vis-à-vis de Hugues Capet, une porte de sortie est offerte à Gerbert par l'entremise de Bruno de Langres qui le convainc de rallier Hugues Capet (probablement en l'échange de l'archevêché de Reims)(Riché 1987, p. 119). Quant au pape, il est sollicité par les deux adversaires (c'est Gerbert qui lui demande de destituer Arnoul à la demande de Hugues Capet(Riché 1987, p. 121)), tandis que la cour d'Otton III reste neutre, malgré les demandes de Hugues(Sassier 1987, p. 221). Le pape ne répond pas aux demandes de destitutions envoyées par Gerbert : des envoyés d'Arnoul sont arrivés à Rome avant ceux de Hugues Capet et ont couvert le pape de présents. Y a-t-il manœuvre des Ottoniens ? L'hypothèse est possible mais pas certaine : le véritable maître de Rome à cette époque est un noble romain Crescentius, mais le pape a pu faire l'objet de pression de la part de Théophano, ou ne veut-il pas froisser les Ottoniens(Riché 1987, p. 122).

La situation se débloque par la trahison d'Adalbéron de Laon, évêque de Laon, qui s'empare de Charles et d'Arnoul pendant leur sommeil et les livre au roi (991). Pour parvenir à ses fins Adalbéron s'est fait recevoir à Laon en faisant croire à Charles et Arnoul qu'il voulait se réconcilier avec eux afin de récupérer son évêché. Bien accueilli à Laon, il jure sur le pain et le vin, le dimanche des Rameaux[16] 29 mars ou le Jeudi saint[17] 2 avril 991, de conserver sa foi à Charles, avant d'ouvrir les portes de la ville à l'ennemi durant la nuit[18]! Le dernier carolingien, est emprisonné à Orléans, et meurt à une date inconnue.

Liste des évêques présents au concile de Saint-Basle et/ou souscripteurs du diplôme de Corbie (988) et pour Saint-Crépin de Soissons[19]
Évêque Saint-Basle Diplôme de Corbie Diplôme de Saint-Crépin
Amiens X X X
Beauvais X X X
Noyon X X
Laon X X
Soissons X X X
Reims X X
Senlis X
Paris X
Sens X X
Orléans X
Auxerre X
Langres X
Bourges X X
Autun X
Mâcon X

Charles en prison, Gerbert, après réflexion, devient le secrétaire d'Hugues Capet et prépare le concile en vue de la déposition Arnoul fixé en l'abbaye Saint-Basle de Verzy, près de Reims, en juin 991, le pape n'ayant même pas répondu au courrier du roi[8]. Le cas d'Arnoul pose problème: sa trahison est un crime de lèse-majesté passible de la peine capitale, or depuis le concile de Tolède de 633, un clerc ne peut participer à une sentence entrainant un effusion de sang(Riché 1987, p. 128). Le concile a lieu du 17 au 18 juin 991 et seuls treize évêques viennent alors que tout l'épiscopat français a été convoqué(Riché 1987, p. 126).

L'assemblée est présidée par l'archevêque Seguin de Sens, peu favorable au roi. En revanche, les débats sont soutenus par l'évêque Arnoul d'Orléans, un proche du roi. Responsable de la défense, Abbon de Fleury avance que le souverain ne peut convoquer de concile et que seul le pape est compétent pour juger l'affaire. Il donne quatre raisons pour contester la légitimité du concile pour juger Arnoul: l'accusé aurait dû comparaitre comme archevêque de Reims et n'aurait pas dû être déchu, une citation régulière aurait dû lui être faite, l'affaire aurait dû être notifiée au pape et il aurait fallu discuter toute inculpation dans un synode général avec autorisation papale(Riché 1987, p. 130-131). Arnoul d'Orléans lui réplique par un très violent réquisitoire contre le Saint-Siège qui n'a pas donné réponses aux demandes d'Hugues Capet à dessein[20]. Arnoul est déposé. Les choses n'avançant pas Hugues Capet et Robert le Pieux interviennent, les évêques font signer à Arnoul un acte de renonciation à sa charge qui permet aux deux rois de France le juger, en échange il aura la vie sauve. Gerbert est cette fois, naturellement désigné par Hugues Capet pour prendre la place d'Arnoul comme archevêque de Reims. Jean XV n'accepte pas cette nomination(Riché 1987, p. 141). Le pape soutenant Arnoul, Gerbert, avec d'autres évêques français, prend position au concile de Saint-Basle, pour l'indépendance des Églises vis-à-vis de Rome qui est théoriquement contrôlée par les empereurs germaniques.

Le pape Jean XV n'accepte pas cette procédure et veut convoquer un nouveau concile à Aix-la-Chapelle, mais les évêques de Francie refusent et confirment leur décision à Chelles (hiver 993-994). Gerbert, soutenu par d'autres évêques, prend position, pour l'indépendance des Églises vis-à-vis de Rome (qui est contrôlée par les empereurs germaniques). Afin d'éviter une excommunication des évêques ayant siégé au concile de Sainte-Basle, et donc un schisme, Gerbert préfère lâcher prise. Il abandonne l'archevêché et se rend en Italie. Toute l'habileté politique d'Hugues Capet consiste, dès le début de l'affaire, à demander le soutien de l'empereur et du pape (qu'il n'obtient évidemment pas), et utiliser les divisions de l'Église pour mettre en première ligne les évêques francs qu'il émancipe en échange de leur soutien. L'usage de la voie conciliaire est donc un moyen habile de contrer l'influence de l'empereur, sans entrer directement en conflit.

L'archevêque et le cardinal

L'archevêque Gerbert travaille beaucoup, dépassant même le cadre de son diocèse, aussi loin que Tours, Orléans ou Paris, réglant les conflits entre laïcs et clercs, consultant sur les problèmes canoniques, rappelant à l'ordre les évêques suffragants indociles. Les soucis majeurs de Gerbert viennent du côté de Rome, vers qui les partisans d'Arnoul se tournent, et qui obtiennent du pape qu'un légat, Léon, soit envoyé pour enquêter sur lui[8]. En 992, au synode d'Aix-la-Chapelle, Jean XV convoque à Rome les rois et les évêques français, sans résultats. En 994, le pape, ayant réuni un nouveau concile à Ingelheim, se prononce contre les décisions du concile de Saint-Basle, et excommunie Gerbert et ses amis évêques. En réponse à cela, un concile français présidé par Robert le Pieux avec l'appui de Hugues Capet est réuni à Chelles en 994/995. les débats sont dirigés par Gerbert. Le synode cherche à réformer l'église française et à renforcer la cohésion du corps épiscopal français. Il affirme que si le pape romain prend une décision en opposition avec les décrets des pères de l'Église, cette mesure est nulle et non avenue. Le synode veut ratifier de manière irrévocable la destitution d'Arnoul et la nomination de Gerbert(Riché 1987, p. 150).

Le légat Léon convoque alors un nouveau concile à l'abbaye de Mouzon, près de Sedan, en juin 995. Hugues Capet défend aux prélats français de s'y rendre. Gerbert s'y présente, seul[8]. Gerbert y est interdit d'exercer les fonctions épiscopales et de communier pour un mois, mais aucune sentence définitive n'est prononcée car une des parties fait défaut. Un nouveau concile est convoqué à Reims le mois suivant. Dans le même temps Gerbert publie les actes du concile de Sainte-Basle et défend ses thèses dans un traité épistolaire, la lettre ayant été envoyée à Wilderod[21], évêque de Strasbourg. Il cherche par son intermédiaire à toucher ses collègues Lotharingiens et les convaincre de son bon droit(Riché 1987, p. 156). Gerbert reconnaît sans conteste la primauté du pape, mais il dit que ce dernier n'a pas à intervenir directement dans les affaires de sa province, le concile de Nicée ayant défini les rôles dans les conciles provinciaux. Le concile de Reims ne résout rien et l'affaire en est là quand le pape Jean XV, meurt en avril 996, bientôt suivi d'Hugues Capet lui-même(Riché 1987, p. 164). Gerbert ne désarme pas, va à Rome plaider sa cause au nouveau pape, Grégoire V, mais ce dernier maintient les positions de son prédécesseur. Mais son dernier soutien, Robert le Pieux le nouveau roi de France cherche à ménager le pape, pour qu'il accepte son mariage avec Berthe de Bourgogne, veuve d'Eudes de Blois, de laquelle il est épris mais dont il est cousin. Il doit accepter la demande de Grégoire V de ne plus soutenir Gerbert.

Afin d'éviter une excommunication des évêques ayant siégé au concile de Sainte-Basle, et donc un schisme, Gerbert préfère lâcher prise. Il abandonne l'archevêché et se rend en Italie. Il se lie d'une grande amitié à Adélaïde de Bourgogne. Celle-ci mariée très jeune au roi d'Italie Lothaire, se retrouve bien vite veuve, son mari ayant été empoisonné en 950 par Bérenger II, marquis d'Ivrée, qui prend sa place, gardant prisonnière la reine Adélaïde. Mais celle-ci appelle à son secours le roi des Germains (futur empereur des Romains) Otton Ier, qui l'épouse en 951 et détrône Bérenger. Couronnée impératrice avec son époux en février 962, elle devient veuve en mai 973. Son petit-fils Otton III étant mineur, elle assure la régence de l'empire de 991 à 995. Le jeune empereur (14 ans), lui demande en 997 de devenir son précepteur. Adalbert avait ouvert l'esprit d'Otton vers l'instauration d'un empire universel, mais c'est Gerbert qui le théorise : il rédige pour l'empereur un traité sur le raisonnable et l'usage de la raison qui s’ouvre sur un programme de rénovation de l'Empire romain, considérant que l'empereur, mi-grec par sa mère, est à même de reconstruire un empire universel[22].

Le pape : Sylvestre II

Sylvestre II à la droite de l'empereur Otton III

Au Xe siècle, l'empire carolingien a fini de se dissoudre et l'Europe est divisée en de multiples principautés autonomes de fait même si elles élisent et reconnaissent un souverain dont l'influence reste limitée. À cette époque les évêques sont souvent laïcs et nommés par les comtes. Le rôle de Rome est donc considérablement affaibli. Cependant les monarques et la papauté ont des intérêts convergents. Ainsi quand les Ottoniens vont par leur puissance militaire mettre fin aux invasions hongroises, le pape Jean XII se mettra sous leur protection en l'échange du sacre impérial. Maîtres de l'Italie du Nord, et ayant établi leur cour à Rome dans le but de recréer un Empire romain, les Ottoniens ont le pouvoir d'influer sur l'élection du souverain pontife, sa nomination étant soumise à leur approbation. Gerbert est proche des empereurs Othon Ier et Othon II, il fut le précepteur d'Othon III. À la mort de Grégoire V, le 18 février 999, il est élu pape et consacré le 2 avril. Il choisit le nom de Sylvestre II en référence à Sylvestre Ier qui fut pape sous l'empereur Constantin Ier qui reconnut le christianisme comme religion de l'Empire romain.

Sylvestre II et le démon : illustration datant de 1460

D'un point de vue politique il aide à l'instauration d'États forts en Europe, obtenant en échange que ceux-ci s'appuient sur l'Église. Ceci contribue à renforcer le rôle de la Papauté dans l'Europe médiévale. Par exemple le roi de France Robert II s'était mis en conflit avec le pape Grégoire V en répudiant la reine pour Berthe de Bourgogne (ce qui posait un problème de consanguinité). Ce mariage posait surtout un problème politique : Berthe amène en dot le duché et le comté de Bourgogne dont une grande partie du territoire appartient au Saint Empire. Or le pape est le cousin de l'empereur Otton III[23]. Le roi était sous la menace d'une excommunication et le royaume d'interdit[note 7]. Mais Hugues Capet avait confié la formation de Robert à Gerbert. Ce dernier, ayant de l'affection pour ce dernier, commue la peine en une pénitence de sept ans. Il renforce ainsi l'assise des capétiens sur le trône et contribue à l'établissement d'une dynastie forte en France.

Durant son pontificat, il attribue le titre de roi aux souverains chrétiens de Pologne et de Hongrie. Mais Otton III meurt en 1002 emportant avec lui le rêve d'un empire réunissant Byzance à l'Europe occidentale. Sylvestre II meurt à Rome le 12 mai 1003 après quatre années de pontificat. Il est enterré à Saint-Jean-de-Latran, où le pape Serge IV inscrit une épitaphe gravée contre un pilier de la basilique, évoquant son exceptionnel parcours à la fois intellectuel et religieux[note 8].

À la Renaissance, l'Église oublie qu'elle avait tenu son pouvoir durant des siècles de la maîtrise du savoir et elle se montre méfiante vis-à-vis des érudits. Ainsi la mémoire de Sylvestre II est salie. On suppute que son savoir et son élection au saint siège venaient d'un accord avec le diable. On raconte alors qu'avant de mourir il confessa avoir connu le démon « Diane ».

L'humaniste, philosophe et mathématicien

Statue de Sylvestre II à Aurillac
Apices du moyen-âge.PNG

Gerbert d'Aurillac est un humaniste complet, longtemps avant la Renaissance. Il remet à l'honneur la culture antique, avec des auteurs surtout latins (Virgile, Cicéron et Boèce), Porphyre de Tyr, mais aussi Aristote. C'est ainsi qu'il est le premier à introduire Aristote en Occident, déjà très connu dans la civilisation islamique, bien avant les traductions du XIIe siècle (Platon était déjà connu en Occident). Gerbert d'Aurillac avait une conception très précise de la classification des disciplines de la philosophie.

En 967, il se rend en Espagne, auprès du comte de Barcelone, et reste trois ans au monastère de Vich, en Catalogne. Les monastères catalans possèdent de nombreux manuscrits de l'Espagne musulmane, c'est là qu'il s'initie à la science musulmane, étudiant les mathématiques et l'astronomie. En 984, il réclame dans une lettre à Lupitus de Barcelone un liber de astrologia, qui aurait pu lui procurer les connaissances sur l'astrolabe. L'attribution du liber de astrolabio à Gerbert, attesté à partir des années 1080, fait débat[24]

Gerbert d'Aurillac est sans doute plus connu aujourd'hui dans le monde scientifique pour avoir rapporté en Europe le système de numération décimale et peut-être aussi le zéro ce qui est plus contestable[réf. incomplète][25] qui y étaient utilisés depuis qu'Al-Khwarizmi les avait rapportés d'Inde. Il faut en effet savoir que vers l'an mil, la pratique de la division - sans usage du zéro! et avec des chiffres romains - rendait très complexes les calculs écrits. On leur préférait l'usage de l'abaque.

Il est l'auteur d'au moins deux traités sur les opérations arithmétiques. Le premier sur la division (Libellus de numerorum divisione, Regulae de divisionibus), où Gerbert invente une méthode de division euclidienne qui sera rapportée par Bernelin de Paris (Bernelinus, + v. 1020), un de ses élèves. L’autre traité concerne les multiplications (Libellus multiplicationum), adressé à Constantin de Fleury, que Gerbert appelle « son Théophile », et qui prescrit l'antique multiplication par les doigts (calcul digital).

Il est aussi à l'origine d'un abaque : abaque de Gerbert où les jetons multiples sont remplacés par un jeton unique portant comme étiquette un chiffre arabe (par exemple : les 7 jetons de la colonne unité sont remplacés par un jeton portant le numéro 7, les 3 jetons de la colonne dizaine par un jeton portant le chiffre 3, etc.).

L'usage du comput dans les documents administratifs a pu se développer vers l'an mil grâce à ces découvertes importantes.

La troisième branche des mathématiques était alors la géométrie, pour laquelle il composa un traité de géométrie (Isagoge Geometriae, Liber geometriae artis) remarquable, dit-on, longtemps égaré à la bibliothèque de Salzbourg et retrouvé par Bernard Petz, savant bénédictin du XVIIIe siècle. Le traité de Gerbert établit de manière moderne les axiomes, les théorèmes du point, de la ligne droite, des angles et des triangles, dont les termes techniques sont expliqués par Gerbert : base, hauteur, côté perpendiculaire à la base, hypoténuse. À ce sujet, Gerbert correspond (Epistola ad Adelbodum) avec Adelbold (Adalbold, Adelboldus, Adelbodus, Adeobaldo) élève de Lobbes et de Liège, évêque d'Utrecht (970-1026), sur l'aire du triangle équilatéral, le volume de la sphère, un passage arithmétique de la Consolation philosophique (De consolatione philosophiae) de Boèce.

On lui devrait, en outre, l'invention de l'échappementa avec foliot ou balancier circulaire, avancée très importante pour la mise au point de l'horlogerie (vers 994/996), qui allait remplacer progressivement au long des siècles suivants les horloges hydrauliques et autres clepsydres antiques. Gerbert a même conçu une horloge solaire à Magdebourg[8]. L'horloge mécanique était constituée à ses débuts d'une corde enroulée sur un tambour et lestée d'un poids, instrument peu probant à ce stade technique, si l'on pense que le mouvement du poids ne se faisait pas à vitesse constante et rendait les résultats peu fiables. Il faudra attendre un peu avant 1300 pour voir des horloges mécaniques occuper les clochers, au développement technique toujours insatisfaisant (raison pour laquelle les clepsydres sont perfectionnées jusqu'au XVIIIe !), et plutôt le milieu du XVIIe siècle, où les progrès majeurs de l'horlogerie seront induits par l'invention du pendule.

Gerbert calcule l'aire des figures régulières : cercle, hexagone, octogone inscrit et conscrit… ainsi que le volume de la sphère, du prisme, du cylindre, du cône, de la pyramide et utilise aussi un instrument de mesure de son invention et qui a conservé son nom, le bâton de Gerbert, pour trouver la hauteur d'un arbre, d'une tour, d'une colonne, par l'ombre que ces objets projettent, ou bien utilise une autre technique, comme celle de leur image réfléchie dans l'eau ou dans un miroir.

La musique était alors comprise comme la deuxième branche des mathématiques et Gerbert s'y intéressa de près. Il agit empiriquement en divisant les sons d'un monocorde, instrument composé d'une corde de métal ou de boyau tendu sur une règle entre deux chevalets fixes. Il mesura ainsi la variété et la proportion des sons produits en établissant les divisions que nous connaissons tons, demi-tons, bémols et dièses, formant des modes musicaux. Appliquant ces principes, selon le témoignage de Guillaume de Malmesbury, il construisit un orgue hydraulique dans l'église de Reims, dont les sons étaient produits par l'effet de la vapeur d'eau bouillonnante dans ses cavités.

Légende ou réalité ?

Dans Le Matin des Magiciens[note 9], Louis Pauwels et Bergier relatent que le pape Sylvestre II aurait, après son voyage aux Indes, puisé des connaissances qui stupéfièrent son entourage. Il possédait dans son palais, une tête de bronze qui répondait par oui ou non aux questions qu'il lui posait sur la politique et la situation générale de la chrétienté. Selon Sylvestre II (volume CXXXIX de la « Patrologie Latine » de Migne), ce procédé était fort simple et correspondait au calcul avec deux chiffres. Il s'agirait d'un automate analogue à nos modernes machines binaires. Cette « tête magique » fut détruite à sa mort, et les connaissances rapportées par lui soigneusement dissimulées. Cette tête parlante aurait été façonnée « sous une certaine conjonction des étoiles qui se place exactement au moment où toutes les planètes sont en train de commencer leur course».

Dans L'Homme qui rit (II,3,II), de Victor Hugo, Ursus tient pour avéré que Sylvestre II dialoguait avec les oiseaux.

Gerbert est également le protagoniste d'une nouvelle de fantasy millénariste de J.-B. Capdeboscq [26].

Œuvres

Les écrits de Gerbert d'Aurillac sont publiés dans les éditions suivantes :

  • Abbé Migne, 1853, dans le volume 139 de la Patrologia Latina (Documenta Catholica Omnia).
  • Alexandre Olleris, Œuvres de Gerbert, Clermont/Paris, 1867 (Gallica)
  • Traités de Mathématiques
    • Libellus de numerorum divisione
    • De geometria
    • Epistola ad Adelbodum
    • De sphaerae constructione
    • Libellus de rationali et ratione uti
  • Traités Ecclésiastiques
    • Sermo de informatione episcoporum
    • De corpore et sanguine Domini
    • Selecta e concil. Basol., Remens., Masom., etc.
  • Lettres - éditions Jules Havet, 1889 (Gallica) ou Pierre Riché & Jean-Pierre Callu, Paris, Les Belles lettres, 1964-1967 (réédité en 2009)
    • Epistolae ante summum pontificatum scriptae
      • 218 lettres dont à l'empereur, au pape et à divers évêques
    • Epistolae et decreta pontificia
      • 15 lettres à divers évêques, dont Arnulf, divers abbés et une lettre à Étienne Ier de Hongrie
      • Lettre à Otton III.
      • 5 courts poèmes
  • Autres
    • Acta concilii Remensis ad S. Basolum
    • Leonis legati epistola ad Hugonem et Robertum reges

Divers

Un timbre le représentant, dessiné par André Spitz, a été émis par les postes françaises en 1964.

Notes et références

Notes

  1. Les pays arabes n'ont pas les mêmes représentations de chiffres, en particulier le 5 qui est chez eux de forme circulaire. Le système de numération reste cependant bien celui importé d'Inde et diffusé dans l'Empire par le traité d'Al-Khawarizmi.
  2. Dans sa notice historique sur la commune de Saint-Simon, Henri de Lalaubie rapporte en 1852 qu'il existe à Belliac une terre appelée « du Pape » dont on a toujours pensé qu'elle était celle de la famille de Gerbert
  3. Ceci est mis en doute par Georges Duby car l'homme parait plus marqué par l'école de Laon que par celle de Reims
  4. La dispute de Gerbert et d'Otric, en présence d'Otton II, sur la classification des connaissances est connue par le long récit qu'en fait Richer dans son Histoire, III, 55-65; éd. et trad. A.-M. Poinsignon, à consulter sur Gallica) (pages 279-307)
  5. extrait du libellus… : "Il est dédié à l'empereur Otton III, par une épître qui nous apprend en quel temps et à quelle occasion il fut composé. Pendant l'été de 997, ce prince se trouvant en Italie, où il se préparait à la guerre contre les Windes que Gerbert nomme Sarmates, il avait à sa suite plusieurs savants, du nombre desquels était Gerbert, et se plaisait à leur proposer des questions subtiles et épineuses de philosophie (MAB. ib. t. I, in fin.). Personne n'y ayant répondu d'une manière satisfaisante, il enjoignit à Gerbert de résoudre celle qui regardait le raisonnable et le raisonnant. Celui-ci ne put l'exécuter sitôt pour cause de maladie. Mais, après avoir recouvré la santé, il le fit par le petit ouvrage dont il s'agit ici. Il y entre dans une longue et sérieuse discussion, qu'il appuie tant de l'autorité des anciens philosophes que de ses propres raisonnements, et d'une figure pour rendre la chose plus sensible. Mais il faut avouer que la difficulté n'en valait pas la peine. Aussi Gerbert s'est-il cru obligé de s'excuser, à la fin de son écrit, d'avoir entrepris de traiter un sujet peu convenable à la gravité épiscopale, dont il était revêtu. S'il le fit, ce ne fut que par le désir de plaire à l'empereur, qui s'occupait alors d'un genre d'étude auquel la question discutée n'était pas étrangère."
  6. La mère de Thierry, Amalrade, et Mathilde de Ringelheim, la grand-mère d'Henri, étaient sœurs
  7. Interdiction de tout sacrement ou rituel religieux.
  8. Roger Peyrefitte rapporte dans Les Clés de saint Pierre la rumeur selon laquelle son tombeau ferait entendre des craquements chaque fois qu'un pape va mourir. Quand un pontife est très malade on verrait des cardinaux rôder aux alentours.
  9. Le Matin des Magiciens est un livre de réalisme fantastique ; les informations contenues sont à lire avec distanciation car elles ne sont pas forcément véridiques.

Références

  1. J. Henri Pignot, Histoire de l'Ordre de Cluny depuis la fondation de l'abbaye jusqu'à la mort de Pierre le Vénérable, tome I, Autun 1868, p. 147
  2. Gerbert d'Aurillac sur l'Encyclopédie universelle et Riché 1987, p. 25
  3. Gerbert d'Aurillac devient pape sous le nom de Sylvestre II
  4. Michel Soutif, La diffusion de la numérotation décimale de position tiré du Colloque Ocean Indien au carrefour des Mathématiques arabes, Chinoise, Européenne et Indienne, p. 158-159 sur le site de l'IUFM de la Réunion
  5. Jean Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Hachette 1991, p. 226.
  6. Jean Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Hachette 1991, p. 227.
  7. Pierre Milza, Histoire de l'Italie, Fayard, 2005, p. 218.
  8. a, b, c, d, e, f et g Gerbert d'Aurillac, le pape Sylvestre II, Encyclopédie Universelle
  9. Hugues Capet, Imago Mundi
  10. R.-H. Bautier, L'avènement de Hugues Capet - Le roi de France et son royaume autour de l'an Mil, Picard, Paris, 1992, p. 28.
  11. Frédéric, duc de Haute-Lotharingie sur le site Foundation for Medieval Genealogy
  12. Société d'histoire ecclésiastique de la France, Revue d'histoire de l'Église de France, 1944, p. 26
  13. Laurent Theis, Histoire du Moyen Âge Français, Perrin, Paris, 1992, p. 73
  14. L. Theis, op. cit., p. 189.
  15. Y. Sassier (2000), p. 207-208.
  16. Edmond Pognon, Hugues Capet, roi de France, 1966, p. 148
  17. Henri de Boulainvilliers, Histoire de l'ancien gouvernement de la France, 1727, p. 147
  18. Laurent Theis, Histoire du Moyen Âge Français, Perrin 1992, p. 75.
  19. Olivier Guyotjeannin, « Les évêques dans l'entourage royal sous les premiers Capétiens », Le roi et son royaume autour de l'an Mil, Picard, Paris, 1990, p. 93-95.
  20. L. Theis (1990), p. 75.
  21. Wladimir Guettée, [Histoire de l'Église de France], 1856, p. 85
  22. Pierre Riché, Les Carolingiens, une famille qui fit l'Europe, Hachette 1983, p.385.
  23. Ivan Gobry, Les Capétiens (888-1328), 2001, p. 110
  24. Danièle Conso, Antonio Gonzalès, Jean-Yves Guillaumin Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains : actes du colloque international, Besançon, 19-21 septembre 2002 Presses Univ. Franche-Comté, 2006 (ISBN 2-84867-120-3 et 9782848671208)
  25. L'apport du zéro est controversé : il semble qu'il remplaçait le zéro par une case vide.
  26. J.-B. Capdeboscq, « La Table de poussière », in Jour de l'an 1000, Nestiveqnen éd., 2000.

Annexes

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie

  • Dithmar, Chroniques 
  • A. Olleris, « Vie de Gerbert », in Œuvres de Gerbert, Clermont/Paris, 1867 (Gallica)
  • François Picavet, Gerbert, un pape philosophe, d'après l'histoire et d'après la légende, Paris, 1897 (Gallica)
  • Chanoine Jean Leflon, Gerbert, humanisme et chrétienté au Xe siècle, Saint-Wandrille, Éditions de Fontenelle, 1946.
  • Pierre Riché, Gerbert d'Aurillac, le pape de l'an mil, Paris, Fayard, 27 mars 1987, 332 p. (ISBN 2213019584) 
  • Yves Sassier, Hugues Capet, Pari, Fayard, 1987 
  • Florence Trystram, Le coq et la louve. Histoire de Gerbert et l'an mille, Flammarion, Paris, 1982
  • Jean Leflon, Gerbert, Abbaye Saint-Wandrille, Éditions de Fontenelle, 1945
  • Les Papes Français, Tours, C.F. Éditions Alfred Mame, 1901
  • Félix de La Salle de Rochemaure, Gerbert, Silvestre II Émile, Paul, Paris, éditeurs, 1914
  • Lettres de Gerbert (983-997), Éditions J. Havet, 1889. Traduction du latin et édition : G. Brunel
  • E. Lalou (dir.), Sources d’histoire médiévale, IXe - milieu du XIVe siècle, Paris, 1992, p. 93-94.[1]
  • Pierre Riché, Silvestre II, pape, Dictionnaire du Catholicisme, Paris.
  • histoire médiévale de l'école de Reims
  • (en) A History of Western Philosophy, 1963.
  • (it) "Gerberto d'Aurillac-Silvestro II. Linee per una sintesi". Colloque Bobbio 11.09.2004, Bobbio, Archivum bobiense. Studias 5, 2003, 288 p.

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