Attentat de l'AMIA

34°36′06.5″S 58°23′58″O / -34.601806, -58.39944

Monument commémorant les victimes de l'attentat de l'AMIA, situé devant le Ministère de la Justice argentin en forme de requête.

L'attentat de l'AMIA est une attaque à la voiture piégée qui eu lieu le 18 juillet 1994 et a détruit un bâtiment abritant plusieurs associations ou organisations juives (dont l'Association mutuelle israélite argentine AMIA), faisant 84 morts[1] et 230 blessés à Buenos Aires. Conduit sous la présidence de Carlos Menem (1989-1999), c'est l'attentat à la bombe le plus meurtrier commis sur le sol argentin. L'Argentine abrite en 2006 la plus importante communauté juive d'Amérique latine avec 244 000 personnes.

L'enquête, qui a souffert de nombreuses irrégularités et a conduit à l'inculpation de plusieurs policiers argentins, demeure extrêmement obscure. L'une des pistes de l'enquête, très controversée, accuse le Hezbollah et l'Iran d'avoir organisé l'attentat ; une autre, dite « piste syrienne », pointe vers Alberto Jacinto Kanoore Edul, un proche de Menem, et allègue des possibles tractations électorales entre Menem et la Syrie de Hafez el-Assad, ainsi que d'autres proches de Menem tel le trafiquant d'armes Monser Al Kassar[2]. Cette dernière piste a été enterrée dès le début de l'enquête[2], mais Menem et son frère ont néanmoins été appelés à témoigner, en 2008, pour cette raison[3]. À ce jour, les responsables de l'attentat n'ont pas été identifiés avec certitude, et Carlos Menem, ainsi que le premier juge chargé de l'affaire, Juan José Galeano, et d'autres, ont été inculpés pour entrave à la justice et pour avoir empêché les enquêtes concernant la piste syrienne [4].

Sommaire

L'enquête

Pendant des années, l'affaire fut marquée par des accusations de dissimulations. Aucune prise d'empreintes digitales ni d'échantillon ADN ne furent effectuées dans les décombres du bâtiment[2].

En 2002, le New York Times publia un témoignage émanant d'Abdolghassem Mesbahi, qui se présente comme un ancien des services de renseignement iranien et qui est l'une des sources principales des accusations affirmant la responsabilité de l'Iran dans l'attentat. Selon ce témoignage, Téhéran avait versé 10 millions de dollars au président Menem pour qu'il fasse dévier l'enquête [5],[6].

Une autre source du juge Juan José Galeano, fournie par les dirigeants du SIDE Hugo Alfredo Anzorreguy et Juan Carlos Anchézar, était Manuchehr Motamer, un ex-fonctionnaire du ministère de la Culture iranien et ancien secrétaire de l'ayatollah Khomeini; réfugié au Venezuela, il accusa en juillet 1994, nommément, quatre diplomates iraniens accrédités en Argentine d'avoir été impliqués dans l'attentat [7].

Le 2 septembre 2004, un premier procès s'était soldé par la relaxe de cinq Argentins soupçonnés d'avoir apporté leur aide à l'élaboration de l'attentat. Parmi les suspects figuraient plusieurs anciens membres de la police de la province de Buenos Aires, qui ont été acquittés.

En juin 2005, l'ex-commissaire Castañeda, qui travaillait depuis le début avec le juge Juan José Galeano, fut condamné à 5 ans de prison pour avoir « égaré » 60 cassettes contenant des écoutes téléphoniques de conversations de l'avocat Carlos Telleldín, acquitté en 2004 « faute de preuves » [8]. Carlos Telleldín, par ailleurs revendeur de voitures, était accusé d'avoir vendu le 10 juillet 1994 la camionnette Renault Trafic qui fut utilisée pour l'attentat en étant piégée. Le témoignage de Telleldín avait par ailleurs été rejeté en raison des irrégularités commises par le juge Juan José Galeano, qui lui avait remis 400 000 dollars pour obtenir celui-ci. En mai 2009, la Cour suprême a cependant ordonné la réouverture de l'enquête concernant Telleldín, en décidant de retenir les éléments de l'enquête antérieurs au versement des 400 000 dollars[9].

En août 2005, le juge Juan José Galeano, chargé de l'affaire, qui avait désigné comme chef de cette attaque Moshen Rabbani, conseiller culturel de l'ambassade d'Iran, fut accusé et licencié de son poste pour cause d'irrégularités et d'incompétences dans la conduite de l'enquête[10]. Galeano était notamment accusé d'avoir versé 400 000 dollars à un témoin afin de faire changer sa déclaration pour qu'il accuse un policier. Ce témoignage douteux était le principal élément de l'enquête [4].

Les accusations de 2005-2006

Le procureur fédéral de Buenos Aires, Alberto Nisman, affirma, le 9 novembre 2005, qu'un des auteurs de l'attentat était mort lors de l'explosion, et qu'il s'appelait Ibrahim Berro. Cette affirmation provenait du Mossad, tandis que le Hezbollah affirmait que ce dernier était mort lors d'une action au sud-Liban [2]. En l'absence de prélèvements effectués sur la scène du crime, cette affirmation n'a jamais été démontrée [2].

Le 25 octobre 2006, le procureur Nisman a officiellement accusé le gouvernement iranien et le mouvement libanais Hezbollah d'être responsable de l'attentat. Celui-ci ne résulterait que d'un seul mobile : punir l’Argentine de Carlos Menem après la suspension unilatérale en 1991 de l’assistance technologique nucléaire jusque-là accordée à l'Iran. Les services secrets israéliens et certains services occidentaux attribuent la planification de l'attentat à Imad Moughniyah, membre du Hezbollah, qui fut assassiné le 12 février 2008 dans un attentat à la voiture piégée à Damas[11].

Mandat d'arrêt international

Un mandat d'arrêt international pour « crimes contre l'humanité » a donc été délivré le 9 novembre 2006 par le juge fédéral Rodolfo Canicoba Corral à l'encontre de l'ancien président Hachemi Rafsandjani et de sept autres fonctionnaires et diplomates iraniens dont l'ancien ministre de l'Information et de la Sécurité, Ali Fallahian, l'ancien ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati (en), deux autres anciens diplomates et un ancien responsable de la sécurité du Hezbollah [réf. incomplète][12].

Londres arrêta en août 2003 l'ex-ambassadeur iranien Hadi Soleimanpour [13], mais le relâcha en 2003 pour manque de preuves [14], et l'a même indemnisé pour cette détention injustifiée [2]. Les accusations qui affirment que cet attentat a été décidé lors d'une réunion à Pashad en présence des plus hautes autorités iraniennes proviennent d'exilés opposants au régime des mollahs, et n'ont jamais pu être prouvées [2]. Le gouvernement américain s'est immédiatement saisi du dossier pour relancer les accusations contre le programme nucléaire iranien [15].

En mars 2007, Interpol a émis des « notices rouges » contre Imad Fayez Mughniyeh (membre du Hezbollah mort en 2008), l'ex-ministre Ali Fallahijan, Mohsen Rabbani (imam à Buenos Aires lors de l'attentat), Ahmad Reza Asghari (en), Ahmad Vahidi (nommé ministre de la Défense en 2009) et Mohsen Rezai (ex-commandant en chef des Pasdarans), refusant toutefois de le faire à l'égard de l'ex-président iranien, Ali Rafsanjany, l'ex-ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati (en), et l'ancien ambassadeur à Buenos Aires, Hadi Soleimanpour [16].

Claudio Lifschitz, l'un des collaborateurs du juge Juan José Galeano, accusa par la suite les services secrets argentins d'avoir infiltré une cellule des services iraniens mais d'avoir pourtant laissé faire l'attentat; il fut victime d'un tir d'arme à feu le 18 juillet 2009, date de la commémoration des 15 ans de l'attentat, mais survécut [17].

Les analyses

Selon Elisa Drago, de RFI [18], la presse argentine, de droite comme de gauche, n'est pas convaincue : par exemple, Página/12, relève qu'il est « difficile de prouver qui a été le commanditaire de l'attentat quasiment sans données sur les exécutants » [18].

Le journaliste Gareth Porter relève que le rapport d'inculpation lui-même tend à rendre incompréhensible la thèse iranienne. En effet, le rapport montre que la coopération s'est poursuivie, Buenos Aires continuant à livrer de l'uranium faiblement enrichi à Téhéran [19],[20],[15]. En outre, au moment de l'attentat, des négociations pour reprendre à plein régime les trois accords de coopération nucléaire étaient en cours [19]. L'Iran a attendu 1996 avant de déclarer qu'elle allait prendre des mesures légales contre la rupture des deux contrats avec l'Argentine [19].

Le quotidien conservateur La Nación souligne le manque de preuves dans l'enquête [14], ainsi que Pagina/12 qui notait, encore en juillet 2009, la lenteur de l'enquête [2].

Toutefois, la tension reste vive relativement à cet évènement, lorsque l'Argentine apprend en 2009 que l'un des protagonistes qui serait peut-être impliqué dans l'attentat, Ahmad Vahidi, a été nommé ministre de la Défense d'Ahmadinejad [21],[22].

La piste syrienne

La « piste syrienne », rapidement abandonnée au début de l'enquête, pointait vers Alberto Jacinto Kanoore Edul, un proche de Carlos Menem, et alléguait des possibles tractations électorales entre Menem et la Syrie de Hafez el-Assad, ainsi que d'autres proches de Menem tel le trafiquant d'armes Monser Al Kassar[2].

Kanoore Edul avait contacté Carlos Telleldín le jour même où celui-ci livra aux suspects la camionnette utilisée pour l'attentat. La police, et en particulier Jorge 'Fino' Palacios, fut accusé d'avoir pour le moins manqué de diligence dans les perquisitions effectuées à son domicile le 1er août 1994, Palacios ayant même téléphoné à deux reprises au domicile d'Edul, qui ne se savait pas, alors, soupçonné, avant les perquisitions [23]. Par ailleurs, des enregistrements d'écoutes téléphoniques visant Kanoore Edul ont disparu par la suite, tandis que les écoutes ont même été suspendues, sans autorisation judiciaire, du 2 août 1994 au 23 août 1994 [23]. Or, non seulement Kanoore Edul avait-il dans son agenda les coordonnées de l'imam Mohsen Rabbani, soupçonné d'être proche de l'ambassade iranienne et d'organiser des prêches radicaux et considéré comme l'un des rares à être détenteur du titre d'ayatollah selon un rapport américain [24], mais le père de Jacinto Kanoore Edul, Alberto Kanoore Edul, était-il un intime de Carlos Menem, selon un dossier déclassifié de la SIDE [23]. Le frère de Menem, Munir Menem, exerça des pressions sur le juge Juan José Galeano afin de lever la pression sur la famille Kanoore Edul, ce qui fut longtemps nié par l'intéressé [23].

Après avoir été enterrée, la piste a été ré-ouverte par le juge fédéral Ariel Lijo en octobre 2009. Carlos Menem; son frère Munir, qui était, neuf mois avant l'attentat, ambassadeur de l'Argentine en Syrie; Juan José Galeano, qui fut le premier juge chargé de l'enquête sur l'AMIA ; Hugo Anzorregui, l'ex-directeur de la SIDE; le tout nouveau chef de la police métropolitaine de Buenos Aires, Jorge 'Fino' Palacios, qui fut contraint de démissionner en août 2009[25],[26]; l'ex-vice directeur de la SIDE Juan Anchezar et le commissaire Carlos Castañeda, qui avait travaillé avec le juge Galeano, ont été inculpés pour entrave à la justice et pour avoir empêcher celle-ci de continuer ses enquêtes dans cette direction. Ils ont d'abord été appelés à témoigner, en 2008, pour cette raison[3], avant d'être formellement inculpés en mars 2010 [4],[27],[28].

L'arrêt de mars 2010 concernant Menem et la piste syrienne remarque qu'il est évident que si les informations, alors détenues par les enquêteurs, concernant Kanoore Edul, étaient rendues publiques, celles-ci auraient clairement mises en danger le gouvernement Menem, puisque Edul se trouvait à l'intersection de toutes les pistes liées à l'attentat, tandis que son père était intime de la famille Menem [28].

Notes et références

  1. (es) Listes des victimes sur le site 'Memoria Activa'
  2. a, b, c, d, e, f, g, h et i Raúl Kollmann, Una causa que no puede salir de los escombros, Página/12, 18 juillet 2009
  3. a et b Argentine judge links ex-president to bombing, USA Today (avec l'Associated Press), 13 novembre 2008
  4. a, b et c L'ancien président Carlos Menem inculpé pour entrave à enquête, Nouvel Observateur, 2 octobre 2009
  5. Larry Rohter, Iran Blew Up Jewish Center In Argentina, Defector Says, The New York Times, 22 juillet 2002
  6. Lourdes Heredia, AMIA: Irán y Menem en la mira, BBC, 22 juillet 2002
  7. AMIA: confirman el procesamiento de Menem y Galeano por encubrimiento, Centre judiciaire d'information du gouvernement argentin, 22 mars 2010, avec lien vers l'arrêt en question, p. 27 sq. de l'arrêt
  8. Lucio Fernández Moores, AMIA: cuatro años de prisión a un ex jefe policial por perder pruebas, Clarin, 23 juin 2005
  9. Attentat/Buenos Aires:enquête rouverte, AFP sur Le Figaro, 28 mai 2009
  10. (es) AMIA: destituyeron a Galeano, Clarín, 3 août 2005
  11. (en) Attacks blamed on assassinated militant Imad Mughniyeh, International Herald Tribune, 13 février 2008. Consulté le 14 avril 2008
  12. Le Monde, 9 novembre 2006
  13. Arrestation en Angleterre, Libération, 23 août 2003
  14. a et b Una cuestión de fe, no de pruebas, La Nación, 10 novembre 2006
  15. a et b Ignacio Klich, Et le Proche-Orient fait irruption en Argentine, Le Monde diplomatique, mars 2007
  16. Le Comité exécutif d’INTERPOL prend une décision dans le différend concernant les notices rouges relatives à l’AMIA, communiqué d'Interpol, 15 mars 2007
  17. Crime sans châtiment, RFI, 25 juillet 2009
  18. a et b Elisa Drago, L'Iran au banc des accusés en Argentine, RFI, 26-10-2006
  19. a, b et c Gareth Porter, Argentine Report Casts Doubt on Iran Role in '94 Bomb, IPS, 13 novembre 2006. Cité par Alain Gresh, Argentine, la piste iranienne, 18 novembre 2006.
  20. Iran Defends Its Pursuit Of Nuclear Technology, Christian Science Monitor, 18 février 1993
  21. Iran: un ministre recherché par Interpol, Libération, 22 août 2009, consulté le 17 février 2010
  22. Le ministre iranien de la Défense désigné est recherché par Interpol, RTL, 27 août 2009
  23. a, b, c et d AMIA: confirman el procesamiento de Menem y Galeano por encubrimiento, Centre judiciaire d'information du gouvernement argentin, 22 mars 2010, avec lien vers l'arrêt en question, p. 35 sq
  24. Il s'agit du rapport de Steven Emerson (en) fait pour le compte du Comité des affaires extérieures de la Chambre des représentants du Congrès des États-Unis, cité p. 41 de l'arrêt suivant: AMIA: confirman el procesamiento de Menem y Galeano por encubrimiento, Centre judiciaire d'information du gouvernement argentin, 22 mars 2010, avec lien vers l'arrêt en question.
  25. Raúl Kollmann, Las hazañas del Fino Palacios, Pagina/12, 5 juillet 2009
  26. Otro de los policías de Macri debió abandonar la Metropolitana, Pagina/12, 25 mars 2010
  27. La Cámara confirmó los procesamientos de Menem, Galeano y el "Fino" Palacios, Pagina/12, 22 mars 2010
  28. a et b AMIA: confirman el procesamiento de Menem y Galeano por encubrimiento, Centre judiciaire d'information du gouvernement argentin, 22 mars 2010, avec lien vers l'arrêt en question

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