Arche de noé

Arche de Noé

La construction de l'arche de Noé est représentée ici par un peintre français non identifié, vers 1675

L'arche de Noé, d'après la Bible, est un grand bateau construit sur l'ordre de Dieu afin de sauver Noé, sa famille et toutes les espèces animales d'un Déluge sur le point d'arriver. L'histoire figure dans le livre de la Genèse, du chapitre 6 au chapitre 9, correspondant à la Parasha "Noah".

Selon l'hypothèse documentaire, cette partie de la Genèse se fonde sur deux sources anciennes quasiment indépendantes l'une de l'autre, et n'a atteint sa forme définitive que vers le Ve siècle av. J.-C.. Ce processus de consolidation graduelle permettrait d'expliquer les confusions et les répétitions du texte. Certains littéralistes bibliques, qui rejettent cette analyse, tiennent l'histoire de l'arche pour véritable, affirmant qu'elle n'a qu'un seul et unique auteur et que toute incohérence apparente peut s'expliquer rationnellement. Les plus convaincus ont tiré de cette posture une série de déductions très variées sur la taille du bateau, son matériau de construction ou encore la date précise du Déluge.

Le récit biblique de l'arche de Noé présente des similitudes avec un mythe mésopotamien décrit dans le Poème du Supersage datant du XVIIe siècle av. J.-C., dans la légende de Ziusudra qui pourrait elle aussi dater de la fin du XVIIe siècle av. J.-C., puis repris au XIIe siècle av. J.-C. au plus tard dans la version assyro-babylonienne "standard" de l'Epopée de Gilgamesh, mythe qui raconte comment un Sage appelé Atra-hasis, Ziusudra ou Uta-Napishtim selon les différentes versions du mythe, fut invité par le dieu Enki/Ea à construire un navire, dans lequel il pourrait échapper au déluge envoyé par l'assemblée des grands dieux. D'autres versions, d'une ressemblance plus approximative, peuvent se retrouver dans de nombreuses cultures à travers le monde. L'histoire de l'arche a fait l'objet par les religions abrahamiques d'interprétations abondantes, mêlant raisonnements théoriques, problèmes pratiques et considérations allégoriques : les commentateurs, ainsi, pouvaient aussi bien se poser la question de la gestion du fumier que celle de l'arche comme première incarnation d'une Église offrant le salut à l'humanité.

Dès le début du XVIIIe siècle, le développement de la biogéographie en tant que science naturelle réduisit progressivement le nombre de personnes prêtes à soutenir une interprétation littérale de l'aventure de Noé. Les littéralistes bibliques, cependant, continuent à parcourir la région du mont Ararat au nord-est de la Turquie, là où la Bible [1] dit que l'arche de Noé se serait échouée à la fin de son périple.

Sommaire

Récit

Cette œuvre du peintre américain Edward Hicks représente la montée à bord des couples d'animaux (1846)

L'histoire de l'arche de Noé, d'après les chapitres 6 à 9 du livre de la Genèse, commence lorsque Dieu observe la méchanceté et la perversité des hommes, et décide de faire tomber un Déluge sur la terre pour y détruire toute vie, « depuis l'homme, jusqu'aux bestiaux, aux bestioles et aux oiseaux du ciel[2] ». Un homme, Noé, trouve toutefois grâce aux yeux de Dieu, car il apparaît « juste, intègre parmi ses contemporains et il marchait avec Dieu[3] ». Il est choisi, dans ces conditions, pour survivre et perpétuer sa lignée. Dieu, pour cette raison, dit à Noé de construire une arche et rentre dans des spécifications très précises :

« Fais-toi une arche en bois résineux, tu la feras en roseaux et tu l'enduiras de bitume en dedans et en dehors. Voici comment tu la feras : trois cents coudées pour la longueur de l'arche, cinquante coudées pour sa largeur, trente coudées pour sa hauteur. Tu feras à l'arche un toit et tu l'achèveras une coudée plus haute, tu placeras l'entrée de l'arche sur le côté et tu feras un premier, un second et un troisième étages[4]. »

Ces mesures correspondent à une grande barge sans mât, d'environ 137 mètres de long, 26 mètres de large et 16 mètres de haut. Dans le passage suivant, Dieu dit à Noé d'engranger des vivres dans l'embarcation, puis d'emmener avec lui sa femme, ses fils Sem, Cham et Japhet ainsi que les épouses de ces derniers, sans oublier des spécimens de toutes les espèces animales existantes :

« Entre dans l'arche, toi et toute ta famille, car je t'ai vu seul juste à mes yeux parmi cette génération. De tous les animaux purs, tu prendras sept paires, le mâle et sa femelle; des animaux qui ne sont pas purs, tu prendras un couple, le mâle et sa femelle et aussi des oiseaux du ciel, sept paires, le mâle et sa femelle, pour perpétuer la race sur toute la terre. Car encore sept jours et je ferai pleuvoir sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits et j'effacerai de la surface du sol tous les êtres que j'ai faits[5]. »
Peinture d'une église luthérienne près de Bamberg, en Haute-Franconie : à l'arrivée des eaux, seuls les êtres vivants réfugiés sur l'arche de Noé purent survivre, et tous les autres trouvèrent la mort. (Genèse 7:21)

Une fois l'arche terminée, Noé monta à bord avec toute sa famille et les animaux, et « ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s'ouvrirent[6] ». La pluie tomba ensuite sans discontinuer sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. Les eaux finirent par couvrir même les plus hautes montagnes, qu'elles dépassèrent de plus de quinze coudées. Toutes les créatures vivantes s'éteignirent, et seuls Noé et les siens purent survivre.

Finalement, au bout d'environ 220 jours de navigation, l'arche vint s'échouer sur les monts d'Ararat, et les eaux refluèrent encore quarante autres journées avant qu'apparaissent les sommets des montagnes. Noé décida alors d'envoyer en éclaireur un corbeau, « qui alla et vint en attendant que les eaux aient séché sur la terre[7] ». Noé fit ensuite sortir la colombe, laquelle ne trouva aucun endroit dégagé des eaux où poser ses pattes et revint auprès de lui. La tentative fut renouvelée après sept autres jours, et cette fois la colombe revint avec « dans le bec un rameau tout frais d'olivier[8] », ce qui apprit à Noé que le niveau des eaux avait enfin diminué. Il lâcha la colombe une nouvelle fois après une semaine, et l'oiseau ne revint cette fois plus du tout. Ce signal annonçait la fin de l'épreuve :

« Alors Dieu parla ainsi à Noé : « Sors de l'arche, toi et ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi. Tous les animaux qui sont avec toi, tout ce qui est chair, oiseaux, bestiaux et tout ce qui rampe sur la terre, fais-les sortir avec toi : qu'ils pullulent sur la terre, qu'ils soient féconds et multiplient sur la terre. » Noé sortit avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils ; et toutes les bêtes (...) sortirent de l'arche, une espèce après l'autre[9]. »

Noé fit ensuite de nombreux sacrifices à Dieu sur un autel qu'il édifia pour l'occasion. Satisfait de ce comportement, Dieu se résolut pour sa part à ne plus jamais maudire la terre à cause de l'homme, et à ne plus jamais détruire toute vie de cette manière. En signe de cette promesse, Dieu mit un arc-en-ciel dans les nuages et déclara que « lorsque j'assemblerai les nuées sur la terre et que l'arc apparaîtra dans la nuée, je me souviendrai de l'alliance qu'il y a entre moi et vous et tous les êtres vivants[10] ».

L'hypothèse documentaire appliquée au récit de l'arche

Les 87 versets de l'histoire de l'arche laissent parfois une impression de confusion : pourquoi le récit précise-t-il à deux reprises que l'humanité s'était corrompue mais que Noé devait être sauvé[11] ? Noé reçut-il l'ordre d'emmener un couple de chaque animal pur dans l'arche ou bien sept[12] ? La crue dura-t-elle quarante ou cent cinquante jours[13] ? Qu'arriva-t-il précisément au corbeau qui quitta l'arche en même temps que la colombe et « alla et vint en attendant que les eaux aient séché sur la terre », près de deux à trois semaines plus tard ? Le récit, de plus, semble comporter deux dénouements logiques distincts[14]. Ce type de questions, dans la Bible, n'est pas exclusif de l'histoire de l'arche ou même du livre de la Genèse dans son ensemble, et les tentatives pour y répondre ont mené à l'émergence d'une école de pensée dominante sur l'analyse textuelle des cinq premiers livres de la Bible, celle de l'hypothèse documentaire.

Selon cette hypothèse, les cinq livres du Pentateuque — la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome — furent rédigés ensemble au Ve siècle av. J.-C. à partir de quatre sources indépendantes. On estime que le récit de l'arche, pour sa part, trouve son origine dans deux d'entre-elles, le document sacerdotal (P) et le document jahviste (J). La source jahviste est la plus ancienne des deux : elle fut vraisemblablement rédigée au royaume de Juda, à partir de textes et de traditions encore plus lointaines, et aurait vu le jour peu après la séparation des deux royaumes de Juda et d'Israël, vers l'an 920 av. J.-C. Le récit jahviste est de facture plus simple que la version sacerdotale : Dieu envoie les eaux pendant quarante jours. Noé, sa famille et les animaux sont sauvés (sept couples de chaque animal pur, ou peut-être simplement sept animaux purs, le texte hébreu étant ambigu sur ce point). Noé construit ensuite un autel et procède à des sacrifices, puis Dieu s'engage à ne plus tuer ainsi tout être vivant. Le document jahviste ne fait cependant aucune mention d'une alliance passée entre Dieu et Noé.

Le texte sacerdotal semble avoir été élaboré à une époque comprise entre la chute du royaume d'Israël au nord, en -722, et celle du royaume de Juda au sud en -586. Les éléments du document sacerdotal sont beaucoup plus détaillés que ceux de la version jahviste, avec par exemple les instructions pour la construction de l'arche et une chronologie précise. Surtout, il donne au récit sa véritable dimension théologique en ajoutant le passage sur l'alliance entre Dieu et Noé au chapitre 9 et en faisant la toute première mention dans la Bible du rituel sacrificiel juif, ces deux éléments constituant la contrepartie logique du serment de Dieu de ne plus détruire la terre. C'est également à la source sacerdotale que l'on doit le corbeau (le texte jahviste contenant pour sa part la colombe), l'arc-en-ciel, ainsi que l'évocation des « sources du grand abîme et [des] écluses du ciel », le document jahviste se contentant de dire qu'il a plu. Tout comme la source jahviste, l'auteur du texte sacerdotal a dû avoir accès à des textes et à des traditions plus anciennes, aujourd'hui perdues.

La colère de Dieu face à la corruption des hommes, sa décision de se livrer à une terrible vengeance et ses regrets ultérieurs sont autant de thèmes typiques de l'auteur ou des auteurs jahvistes, qui traitent Dieu comme une entité humaine apparaissant en personne dans le récit biblique. Le document sacerdotal, à l'inverse, tend à présenter un Dieu distant et inaccessible, si ce n'est par l'entremise des prêtres aaronites. Ainsi, par exemple, le texte jahviste annonce le sacrifice de sept de chacun des animaux purs (conformément à la tradition biblique), tandis que le texte sacerdotal réduit ce nombre à un seul couple, étant donné qu'aucun sacrifice ne saurait être effectué selon les règles sacerdotales avant que n'advienne le premier prêtre, Aaron, du temps de l'Exode.

L'arche et le littéralisme biblique

Le Retour de la colombe sur l'arche (The Return of the Dove to the Ark)
John Everett Millais, (1851)

Certains juifs orthodoxes et chrétiens littéralistes croient que la Bible, en tant que parole de Dieu, ne saurait contenir aucune erreur. Le cas échéant, elle doit être interprétée selon la méthode historico-grammaticale, qui consiste à replacer le texte dans son contexte lorsque le sens d'un passage fait problème. Les littéralistes tendent aussi à rester fidèle aux hypothèses anciennes entourant la création de la Bible. En vertu de cette herméneutique, ils acceptent donc généralement la tradition juive selon laquelle le récit de l'arche, dans la Genèse, aurait été écrit par Moïse lui-même. Mais il leur est plus difficile de s'accorder sur l'époque précise où ce dernier aurait vécu, et donc sur la date de composition du texte : diverses possibilités ont été avancées, allant du XVIe à la fin du XIIIe siècle av. J.-C.

En ce qui concerne la date du Déluge, les littéralistes se fondent sur une interprétation des généalogies figurant aux chapitres 5 et 11 de la Genèse. L'archevêque James Ussher, en utilisant cette méthode au XVIIe siècle, est arrivé à l'année -2349, et cette date continue à faire autorité pour beaucoup. Un chercheur fondamentaliste plus contemporain, Gerhard F. Hasel, en résumant les éléments du débat à la lumière de plusieurs manuscrits bibliques (le texte massorétique en hébreu, plusieurs manuscrits de la Septante...) et des différentes interprétations dont ils font l'objet, est cependant arrivé à la conclusion que cette méthode ne pouvait situer le Déluge que dans une fourchette située entre -3402 et -2462. Des thèses concurrentes, fondées sur d'autres sources ou d'autres méthodologies, peuvent même aboutir à des dates situées hors de cette vaste période : le Livre des Jubilés, par exemple, fournit une date équivalant à l'an -2309.

Les littéralistes attribuent les contradictions apparentes du récit de l'arche aux conventions stylistiques en vigueur dans les textes anciens. La confusion relative au nombre de couples d'animaux purs que Noé devait emporter (un ou sept) viendrait ainsi de ce que l'auteur, Moïse, aurait d'abord introduit le sujet en termes généraux, évoquant les sept couples, avant de répéter à de multiples reprises que ces animaux entrèrent dans l'arche par couples de deux, d'où la méprise. Les littéralistes, de même, ne voient rien de troublant dans le passage relatif au corbeau (pourquoi Noé n'aurait-il pas lâché ce corbeau ?) et contestent l'existence de deux dénouements différents.

Au-delà de ces questions relatives à la date, à l'auteur et à l'intégrité du texte, le littéralisme a attaché beaucoup d'attention à des détails techniques tels que la nature exacte du « bois résineux[15] » ou l'armature de l'embarcation. Les paragraphes suivants abordent les principaux sujets faisant débat.

La question du bois résineux

Selon l'une des hypothèses littéralistes les plus fréquemment retenues, le cèdre pourrait être le mystérieux bois résineux utilisé pour construire l'arche

Le quatorzième verset du chapitre 6 de la Genèse énonce que l'arche a été réalisée en « bois résineux », ou « bois גפר » en hébreu (littéralement gofer ou gopher). La Jewish Encyclopedia avance que cette expression est très probablement une traduction du babylonien gushure iş erini (« poutres de cèdre ») ou de l'assyrien giparu (« roseau »). La Vulgate latine, au Ve siècle, l'a transcrit en lignis levigatis (« bois poli »). La Septante grecque, quant à elle, ne mentionne aucune variété de bois en particulier mais évoque la construction d'une grande embarcation carrée, goudronnée à l'intérieur et à l'extérieur de la coque. De vieilles traductions anglaises, dont la Bible du roi Jacques du XVIIe siècle, choisissent tout simplement de ne pas traduire l'expression. Plusieurs traductions modernes font le choix du cyprès sur la base d'un faux raisonnement étymologique induit par des rapprochements phonétiques, et ce bien que le mot hébreu employé dans la Bible pour désigner le cyprès soit « erez ». D'autres versions contemporaines proposent le pin ou reprennent l'idée du cèdre. Les suggestions les plus récentes, entre autres, ont émis l'hypothèse que le texte ait perdu son sens par altération au fil des siècles, qu'il fasse référence à un type de bois aujourd'hui disparu ou qu'il s'agisse simplement d'une mauvaise transcription du mot kopher (« résine »). Aucune de ces diverses possibilités ne fait cependant l'unanimité à l'heure actuelle.

Navigabilité

L'arche, selon les instructions de Dieu, devait faire trois cents coudées de long, la coudée étant une unité de mesure désignant la distance depuis le coude jusqu’au bout des doigts. De nombreuses coudées différentes ont été utilisées sous l’Antiquité, mais toutes partageaient de grandes similarités, et la plupart des études littéralistes s’accordent à donner à l’embarcation une longueur approximative de 137 mètres. En tout état de cause, c’est beaucoup plus que n’importe quel navire en bois construit au cours de l’histoire. D’après certaines sources, l’amiral chinois Zheng He, au début du XVe siècle, aurait disposé de jonques d’une longueur atteignant 122 mètres, mais ce chiffre pourrait être le fruit d’une exagération. La goélette Wyoming, mise à la mer en 1909, était longue de « seulement » 107 mètres et constitue le plus grand navire en coque de bois jamais construit et dont on peut attester l’existence avec certitude. Ce navire, d’ailleurs, avait besoin de supports en fer pour empêcher toute déformation et d’une pompe marchant à la vapeur pour remédier à de sérieux problèmes de voies d’eau : la construction et les défauts inhérents à ces grands bateaux en bois, dans l’Europe de la fin du XIXe siècle, indiquaient suffisamment que leur taille avait franchi les limites pratiques de ce type de matériau. Les chercheurs littéralistes qui acceptent ces objections — car ce n’est pas toujours le cas[16] — estiment que Noé a dû construire l’arche à l’aide de techniques apparues postérieurement au XIXe siècle[17].

Capacité et logistique

Le Déluge (Michel-Ange, 1508-1512)
Fresque de la Création, Chapelle Sixtine

L’arche devait avoir un volume total d’environ 40 000 et un déplacement égal à un peu moins de la moitié de celui du Titanic, soit environ 22 000 tonnes. Son espace habitable total devait avoisiner 9 300 [18]. La question de savoir si l’embarcation, dans ces conditions, pouvait avoir contenu deux spécimens ou plus de chaque espèce animale, en plus de la nourriture et de l’eau douce, fait l’objet de débats nourris, parfois même houleux, entre les littéralistes et leurs contradicteurs. Tandis que certains littéralistes maintiennent que l’arche pourrait avoir renfermé toutes les espèces connues, une position plus consensuelle aujourd’hui veut que l’embarcation ait contenu des grands « genres » d’animaux plutôt que toutes les espèces : par exemple, un seul mâle et une seule femelle du « genre » félin plutôt que des spécimens de tigres, de lions, de couguars, etc. Un autre problème se pose : comment en quelques jours Noé et les siens ont pu récupérer des animaux sur toute la surface de la Terre et même sur des continents inconnus à l'époque : coati en Amérique Centrale, marsupiaux en Australie, manchot en Antarctique... Parmi les sujets annexes, on s’est notamment demandé si huit êtres humains pouvaient suffire à assurer à la fois la navigation du bateau et l’entretien des animaux, ou comment les besoins nutritifs de quelques animaux particulièrement exotiques ont pu être satisfaits. D’autres questions posent le problème de l’éclairage, de la ventilation, du contrôle de la température, de l’hibernation de certains animaux, de la survie et de la germination des graines, de la séparation entre poissons d’eau douce et d’eau de mer... Le dénouement de l’aventure est tout aussi riche en interrogations : qu’ont pu manger les animaux juste après la sortie de l’arche, et comment ont-ils migré jusqu’à leurs habitats actuels ? La plupart des sites littéralistes sur Internet, tout en s’accordant à affirmer qu’aucun de ces problèmes n’est insurmontable, proposent des réponses très variées pour les résoudre[19].

Autres récits comparables

Articles détaillés : Déluge et Déluge de Deucalion.

Légendes mésopotamiennes

La plupart des chercheurs contemporains acceptent la thèse que le Déluge biblique est intimement lié à un cycle de la mythologie assyro-babylonienne, avec laquelle il partage de nombreux points communs. La plus ancienne version de l’épopée d’Atrahasis a pu être datée du règne de l’arrière-petit-fils d’Hammurabi, Ammisaduqa (de -1646 à -1626), et a continué à être reproduite jusqu’au premier millénaire avant l'ère chrétienne. À en juger par son écriture, la légende de Ziusudra pourrait quant à elle remonter à la fin du XVIIe siècle av. J.-C., tandis que l’histoire d’Uta-Napishtim, qui nous est connue grâce à des manuscrits du premier millénaire avant notre ère, est probablement une variation sur l’épopée d’Atrahasis[20]. Les diverses légendes mésopotamiennes du Déluge ont connu une remarquable longévité, certaines ayant été transmises jusqu’au IIIe siècle av. J.-C. Les archéologues ont retrouvé un nombre substantiel de textes originaux en sumérien, en akkadien et en assyrien, rédigés en écriture cunéiforme. La recherche de nouvelles tablettes se poursuit, de même que la traduction des tablettes déjà découvertes. L'évidente parenté entre les deux traditions mésopotamienne et biblique, selon une hypothèse scientifique, pourrait avoir pour origine commune la rapide montée des eaux dans le bassin de la mer Noire, il y a plus de sept millénaires, en raison d'une rupture de la digue naturelle anciennement formée par le détroit du Bosphore.

Tablette du Déluge de l’épopée de Gilgamesh, rédigée en akkadien

L’épopée d’Atrahasis, écrite en akkadien (la langue de l’ancienne Babylone), raconte comment le dieu Enki enjoint au héros Atrahasis (le « très sage ») de Shuruppak de démanteler sa maison, faite en roseaux, et de construire un bateau afin d’échapper au déluge que le dieu Enlil, irrité par le bruit des villes, entend lancer pour éradiquer l’humanité. Le bateau est censé disposer d’un toit « pareil à celui d’Apsû[21] » (l’océan souterrain d’eau douce dont Enki est le seigneur), de ponts inférieur et supérieur, et doit être rendu étanche par du bitume. Atrahasis monte à bord avec sa famille et ses animaux, puis en scelle l’entrée. La tempête et le déluge commencent, « les cadavres encombrent la rivière comme des libellules », et même les dieux prennent peur. Au bout de sept jours, le déluge cesse et Atrahasis procède à des sacrifices. Enlil, pour sa part, est furieux, mais Enki le défie ouvertement, en déclarant s’être « assuré que la vie soit préservée ». Les deux divinités s’accordent finalement sur d’autres mesures pour réguler la population humaine. L’histoire existe également dans une version assyrienne plus tardive.

La légende de Ziusudra, écrite en sumérien, a été retrouvée dans les fragments d'une tablette d’Eridu. Elle raconte comment le même dieu Enki avertit Ziusudra (« il a vu la vie », en référence au don d’immortalité qui lui fut conféré par les dieux), roi de Shuruppak, de la décision des dieux de détruire l’humanité par un déluge, le passage expliquant les raisons de ce choix ayant été perdu. Enki charge Ziusudra de construire un grand bateau, mais les instructions précises ont été perdues elles aussi. Après un déluge de sept jours, Ziusudra procède aux sacrifices requis, puis se prosterne devant An, le dieu du ciel, et Enlil, le chef des dieux. Il reçoit en échange la vie éternelle à Dilmun, l’Eden sumérien[22].

L’épopée babylonienne de Gilgamesh raconte les aventures d’Uta-Napishtim (en réalité une traduction de « Ziusudra » en akkadien), originaire de Shuruppak. Ellil (équivalent d’Enlil), chef des dieux, souhaite détruire l’humanité par un déluge. Uta-Napishtim reçoit du dieu Ea (équivalent d’Enki) le conseil de détruire sa maison en roseaux et d’utiliser ces derniers pour construire une arche, qu’il doit charger d’or, d’argent, de la semence de toutes les créatures vivantes ainsi que de tous ses artisans. Après une tempête de sept jours et douze jours supplémentaires passés à dériver sur les eaux, le navire s’échoue sur le mont Nizir. Sept autres jours plus tard, Uta-Napishtim envoie une colombe, qui revient, puis une hirondelle, qui revient également. Le corbeau, finalement, ne revient pas. Uta-Napishtim fait alors des sacrifices (par groupes de sept) aux dieux. Ces derniers sentent l’odeur de la viande rôtie et affluent « comme des mouches[23] ». Ellil est fâché de ce que quelques humains aient survécu, mais Ea le sermonne : « Comment as-tu pu lancer ainsi un déluge sans réfléchir ? Sur le pécheur laisse reposer son péché, sur le malfaiteur son méfait. Abstiens-toi, ne laisse pas faire, et aie pitié, [que les hommes ne périssent point] ». Uta-Napishtim et sa femme reçoivent alors le don d’immortalité, et partent habiter « au loin, à l’embouchure des rivières ».

Au IIIe siècle av. J.-C., Bérose, un grand prêtre du temple de Marduk à Babylone, rédigea en grec une histoire de la Mésopotamie pour Antiochos Ier, qui régna de -323 à -261. Cette Babyloniaka de Bérose a été perdue, mais l’historien chrétien Eusèbe de Césarée, au début du IVe siècle, en retient la légende de Xisuthrus, une version grecque de Ziusudra largement semblable au texte d’origine. Eusèbe estimait que le navire pouvait toujours être aperçu « sur les monts corcyréens [sic] d’Arménie ; et les gens grattent le bitume avec lequel il avait été revêtu extérieurement pour l’utiliser en tant qu’antidote ou amulette[24] ».

Autres légendes

L'histoire de l'arche de Noé comporte un équivalent dans la mythologie grecque, avec le déluge de Deucalion

Les histoires rapportant des déluges et la survie d'une poignée d'élus sont très répandues dans toutes les mythologies du monde, avec des exemples dans presque chaque société. L’homologue de Noé dans la mythologie grecque, ainsi, est Deucalion. Dans certains textes sanskrits, un terrible déluge est censé n’avoir laissé qu’un seul survivant, un saint nommé Manu, sauvé par Vishnu sous la forme d’un poisson. L’histoire de Yima (Jamshid), dans la tradition zoroastrienne, propose un récit très similaire, si ce n’est que l’élément menaçant toute vie est la glace, et non l’eau. Dans la mythologie chinoise, il est dit que Nuwa créa l'Homme à partir d'argile, et qu'il combla les trous du ciel avec des pierres colorées suite à un grand déluge provoqué par Gonggong, le dieu de l'eau. Des légendes de déluges ont aussi pu être mises en évidence dans les mythologies de nombreuses peuplades sans système d’écriture, parfois très loin de la Mésopotamie et du continent eurasiatique : ainsi des légendes de la tribu amérindienne des Ojibwés[25]. Les littéralistes bibliques en tirent la conclusion que l’arche de Noé a constitué un épisode historique réel. Mais les ethnologues et les mythologistes conseillent de prendre avec précaution les légendes telles que celles des Ojibwés, qui ont pu naître ou être fortement adaptées au contact du christianisme, dans un désir de conjuguer harmonieusement anciennes et nouvelles croyances. De plus, toutes ces légendes ont pour source le besoin commun d’expliquer les catastrophes naturelles, face auxquelles les sociétés anciennes étaient toutes impuissantes.

L'arche de Noé et les grandes religions du Livre

Tradition rabbinique

Rouleau de la Torah ouvert au livre de l'Exode (British Library Add. MS. 4,707)

L’histoire de Noé et de l’arche fit l’objet de nombreux embellissements dans la littérature rabbinique juive tardive. En premier lieu, le fait que Noé n’ait pas jugé utile de prévenir ses contemporains du danger qui les guettait a été largement interprété comme une limite de sa supposée rectitude – peut-être cet homme ne semblait-il juste que par contraste avec une génération particulièrement corrompue ? D’après une autre tradition, il aurait en réalité répandu l’avertissement divin, et planté des cèdres près de cent vingt ans avant le Déluge pour que les pécheurs aient le temps de prendre conscience de leurs fautes et de s’amender. Afin de protéger Noé et sa famille des malfaisants qui les raillaient et les malmenaient, Dieu aurait également placé des lions et d’autres animaux féroces à l’entrée de l’arche. Selon un midrash, c’est à Dieu ou aux anges que l’on doit d’avoir réuni les animaux autour de l’arche, avec leur nourriture. Étant donné que jamais encore ne s’était fait sentir le besoin de distinguer les animaux impurs des animaux purs, ces derniers se firent connaître en s’agenouillant devant Noé lorsqu’ils entraient dans l’arche. Une autre source affirme que c’est l’arche elle-même qui a distingué le pur de l’impur, en admettant en son sein sept couples des premiers et seulement deux des seconds.

Noé, pendant le Déluge, se dévoua jour et nuit à l’alimentation et aux soins des animaux, et ne dormit pas une seule fois de toute l’année qu’il passa dans l’arche. Les animaux étaient tous les meilleurs spécimens de leurs espèces, et se comportèrent ainsi admirablement. Ils s’abstinrent de toute procréation, de manière à ce que le nombre de créatures au sortir de l’arche soit exactement le même qu’à l’entrée. Noé fut cependant blessé par le lion, le rendant inapte à accomplir ses obligations cultuelles : le sacrifice réalisé après le voyage fut donc en réalité accompli par son fils Sem. Le corbeau, pour sa part, posa quelques problèmes lorsqu’il refusa de quitter l’arche, au motif qu’il soupçonnait Noé d’avoir de mauvais desseins envers sa femelle. Néanmoins, et comme le soulignent les commentateurs, Dieu souhaitait sauver le corbeau, car ses descendants étaient destinés à nourrir le prophète Élie.

Les déchets et les eaux usées étaient stockés sur le plus bas des trois ponts de l’arche. Les humains et les animaux purs occupaient le second, tandis que les animaux impurs et les oiseaux étaient relégués au niveau le plus élevé. Une tradition divergente situe les déchets au pont supérieur, d’où ils étaient rejetés à la mer par une trappe spécialement aménagée. Des pierres précieuses, brillantes comme en plein jour, fournissaient de la lumière, et Dieu s’assura que la nourriture restât saine. Le géant Og, roi de Bashân, faisait nécessairement partie des heureux passagers, puisque ses descendants sont mentionnés dans les livres suivants de la Torah : en raison de sa taille, il lui fallut cependant rester dehors, ce qui nécessita de lui fournir sa nourriture à travers un trou pratiqué dans la paroi de l’arche[26].

Tradition chrétienne

Le Déluge et l'arche voguant sur les flots (détail)
Fresque de Paolo Uccello (vers 1646)
Église Santa Maria Novella, Florence

Les écrivains du début de l’ère chrétienne s’essayèrent à des interprétations allégoriques assez élaborées de l’histoire de l’arche. Augustin d'Hippone (354-430), dans La Cité de Dieu, démontre que les proportions de l’arche correspondent à celles du corps humain, qui est aussi le corps du Christ, qui est aussi l’Église[27]. L’identification de l’arche à l’Église peut se retrouver dans le rite anglican du baptême, lequel consiste à demander à Dieu, « qui dans [Sa] grande pitié a sauvé Noé », de recevoir au sein de l’Église l’enfant qu’on lui présente. Jérôme de Stridon (347-420), s’intéressant à la figure du corbeau qui partit et ne revint pas, surnomma ce volatile « l’infect oiseau de la corruption[28] », qu’il convient d’expulser de soi par le baptême. De façon plus durable, la colombe et la branche d’olivier en vinrent à symboliser le Saint-Esprit, puis l’espoir du salut et, finalement, la paix.

Sur un plan plus pratique, Origène (182-251), répliquant à un adversaire qui doutait que l’arche ait pu contenir tous les animaux du monde, développa un argumentaire érudit au sujet des coudées. Le théologien fait d’abord valoir que Moïse, l’auteur traditionnel du livre de la Genèse, avait été élevé en Égypte antique, ce qui l’a amené fort naturellement à s’exprimer en coudées égyptiennes, plus grandes que la moyenne. L’arche avait par ailleurs la forme d’une pyramide tronquée, rectangulaire plutôt que carrée à sa base, et s'effilait jusqu'à un sommet carré d'une coudée de côté[29]. Ce n'est pas avant le XIIe siècle que l'arche en vint à être envisagée comme une boîte rectangulaire dotée d'un toit incliné.

Tradition islamique

Noé (Nuh) est l'un des cinq principaux prophètes de l'islam, et son histoire sert généralement à illustrer le sort de ceux qui refusent d'écouter la parole divine. Les références à Mahomet sont éparpillées à travers le Coran, mais sont particulièrement fréquentes dans la sourate 11, intitulée « Houd », des versets 27 à 51.

Contrairement à la tradition juive, qui utilise pour décrire l'arche des termes vagues pouvant se traduire par « boîte » ou « caisse », la sourate 29 verset 15 parle d'une safina, c'est-à-dire d'un bateau ordinaire, et la sourate 54 verset 13 évoque quant à elle « un objet de planches et de clous ». L'arche se serait arrêtée sur le « mont Joudi[30] », identifié par la tradition à une colline située sur la rive est du Tigre, près de la ville de Mossoul au nord de l'Irak. Al Masudi (mort en 956) précise même que l'endroit où l'embarcation s'était échouée pouvait encore être aperçu à son époque. L'auteur ajoute que l'arche entama son voyage dans la ville de Koufa, au centre de l'Irak, et navigua jusqu'à La Mecque, où elle fit le tour de la Kaaba, avant de revenir finalement sur le mont Joudi. Le Coran met par ailleurs ces paroles dans la bouche de Noé, s'adressant à ses contemporains : « Montez dedans. Que sa course et son mouillage soient au nom d'Allah ». Al Baidawi, qui écrit au XIIIe siècle, en déduit que Noé proclama le nom d'Allah pour mettre l'arche en mouvement, et qu'il fit de même pour l'arrêter.

Le voyageur marocain, Ibn Battuta (1304-1377), serait passé un jour par le mont Joudi, près de Mossoul, là où la tradition islamique situe l’arrivée de l’arche

Le Déluge fut envoyé par Allah en réponse aux prières de Noé, selon lequel sa génération corrompue devait être détruite. Mais comme Noé était un homme intègre, il continuait entre-temps de prêcher, et fit si bien que soixante-dix idolâtres se convertirent et le rejoignirent sur l'arche, portant ainsi le nombre total de passagers humains à soixante-dix-huit (puisque la propre famille de Noé comptait huit membres). Ces soixante-dix convertis n'eurent pas d'enfants, et la totalité des êtres humains nés après le Déluge descendent des trois fils de Noé[31]. Ce dernier avait cependant un quatrième fils (ou petit-fils selon certaines versions), Canaan, qui refusa de se convertir et mourut noyé.

Al-Baidawi estime que les dimensions de l'arche sont de trois cents coudées de long, cinquante de large et trente de haut. Il explique ensuite que le premier des trois étages était destiné aux animaux sauvages et domestiques, tandis que le second accueillait les êtres humains et que le troisième abritait les oiseaux. Sur chaque planche figurait le nom d'un prophète. Trois planches manquantes, symbolisant donc trois prophètes, furent apportées d'Égypte par Og, fils d'Anaq, le seul des géants à avoir pu survivre au Déluge. Le corps d'Adam fut placé au milieu de l'embarcation, pour séparer les hommes des femmes.

Noé et ses compagnons passèrent cinq à six mois à bord de l'arche, au bout desquels il envoya un corbeau. Mais ce dernier s'arrêta pour se repaître d'une charogne, et fut maudit par Noé, qui envoya alors la colombe, rappelée depuis lors comme l'amie de l'humanité. Al Masudi écrit qu'Allah ordonna à la terre d'absorber l'eau, et que certains territoires peu prompts à obéir reçurent de l'eau salée en punition, devenant ainsi secs et arides. L'eau qui ne fut pas absorbée forma les mers et les océans, si bien que certaines eaux du Déluge existent encore aujourd'hui.

Noé quitta l'arche le dixième jour de Mouharram, c'est-à-dire à l'Achoura. Les autres rescapés et lui édifièrent une ville au pied du mont Joudi, qu'ils baptisèrent Thamanin (« quatre-vingts ») en raison de leur nombre. Noé ferma alors l'arche et en confia la clé à Sem. Yaqout al-Rumi (1179-1229) mentionne également une mosquée construite par Noé et visible à son époque. Quant à Ibn Battuta, il rapporte avoir franchi le mont Joudi au cours de ses voyages au XIVe siècle. Les musulmans actuels pensent souvent qu'elle existe toujours sur les escarpements les plus élevés de la montagne.

L'arche et la naissance de l'analyse scientifique

La Renaissance fut le théâtre de spéculations hasardeuses qui auraient paru familières à Origène ou Augustin d'Hippone : parmi les animaux, qu’en est-il par exemple du Phénix ? Cette créature étant unique, on concevait mal comment l’arche aurait pu en accueillir un couple : une solution populaire voulait que le Phénix contienne en lui les deux principes du masculin et du féminin. Quant aux sirènes, qui par nature poussent les marins à leur perte, ont-elles été autorisées à bord ? La réponse est cette fois négative, les tentatrices ayant préféré nager dans le sillage de l’arche. Et l’oiseau de paradis, qui n’a pas de pattes, a-t-il dû pour cette raison voler sans interruption à l’intérieur de l’arche pendant le voyage ?

Construction de l'arche de Noé (Jacopo Bassano)
Seconde moitié du XVIe siècle

Mais à la même époque émergea une nouvelle école de pensée qui, sans jamais remettre en cause la vérité littérale de l’histoire de l’arche, voulut déterminer les spécifications techniques de l’embarcation de Noé avec une rigueur scientifique et naturaliste entièrement nouvelle. Ainsi, au XVe siècle, un inconnu du nom d'Alfonso Tostada fit un exposé détaillé de la logistique de l’arche, allant du traitement du fumier à la bonne circulation de l’air frais. Un grand géomètre du XVIe siècle, Johannes Buteo, calcula les dimensions internes du bateau, en réservant de la place pour des installations aussi variées que des meules ou des fours. Ce modèle fut ensuite largement adopté par d’autres commentateurs.

À partir du XVIIe siècle, l’exploration du Nouveau Monde fit progressivement prendre conscience de la répartition mondiale des espèces : il devint nécessaire de concilier ce nouveau savoir avec l’ancienne croyance que toute forme de vie postérieure au Déluge venait du mont Ararat. L’une des premières réponses fut que l’Homme s’était dispersé à travers les continents suite à la destruction de la tour de Babel, et avait emmené les animaux avec lui. Cette hypothèse comportait cependant des incohérences : pourquoi, se demande Sir Thomas Browne en 1646, les Amérindiens ont-ils emporté les serpents à sonnettes et pas les chevaux ? « Que l’Amérique abondait de bêtes de proie et d’animaux nuisibles, mais ne contenait pas cette indispensable créature, le cheval, est très étrange[32] ».

Browne, qui fut parmi les premiers à remettre en cause la notion de génération spontanée, était un médecin et un scientifique amateur, et n’a pas cherché à approfondir cette boutade. Mais quelques commentateurs bibliques de l’époque, au premier rang desquels Juste Lipse (1547-1606) et Athanasius Kircher (1601-1680) se mirent eux aussi à soumettre l’histoire de l’arche à un examen plus rigoureux, leur objectif restant cependant de concilier le récit biblique avec les avancées en sciences naturelles. Les hypothèses de travail ainsi obtenues stimulèrent l’étude de la répartition géographique des plantes et des animaux, et eurent pour conséquence indirecte la naissance de la biogéographie au XVIIIe siècle. Les scientifiques commencèrent à établir des liens entre les différents climats et les animaux ou plantes qui s’y étaient adaptés. Une théorie influente de l’époque voulait que le mont Ararat des temps bibliques ait été divisé en plusieurs zones climatiques, et que les climats venant ensuite à se déplacer, les animaux correspondants suivent le mouvement et repeuplent finalement le globe. Un autre problème était celui du nombre sans cesse croissant des espèces connues : pour Kircher et d’autres naturalistes, il y avait encore peu de difficultés à loger tous les animaux dans l’arche. Mais dès l’époque de John Ray (1627-1705), c’est-à-dire à peine quelques décennies après Kircher, le nombre d’animaux connus avait augmenté bien au-delà des proportions bibliques. Incorporer dans l’arche toute la diversité animale devenait une gageure, et dès 1700, peu de scientifiques étaient encore prêts à défendre une interprétation littérale de l’aventure de Noé[33].

La quête de l'arche de Noé

Le Lâcher de la colombe (Gustave Doré)

Depuis l'époque d'Eusèbe de Césarée jusqu'à nos jours, la recherche des restes matériels de l'arche de Noé a constitué une véritable obsession pour de nombreux chrétiens. Au IVe siècle, on doit apparemment à un commentateur arménien dénommé Fauste de Byzance d'avoir appliqué pour la première fois le nom d'« Ararat » à une montagne précise, plutôt qu'à une région. L'auteur affirme que l'arche est encore visible au sommet de ce relief, et raconte comment un ange apporta une sainte relique tirée du navire à un évêque, lequel fut ensuite incapable de réaliser l'ascension[34]. La tradition veut que l'empereur byzantin Héraclius ait fait le voyage au VIIe siècle. Quant aux pèlerins moins fortunés, ils devaient affronter les zones désertiques, les terrains accidentés, les étendues enneigées, les glaciers et les blizzards, sans compter les brigands, les guerres et, plus tard, la méfiance des autorités ottomanes.

La région ne fut aménagée et rendue un peu plus hospitalière qu'au XIXe siècle, ce qui permit à des Occidentaux aisés de partir à la recherche de l'arche. En 1829, le docteur Friedrich Parrott, après une ascension du mont Ararat, écrivait dans son Voyage à Ararat que « tous les Arméniens sont fermement convaincus que l'arche de Noé reste à ce jour au sommet d'Ararat et que, à des fins de préservation, aucun être humain n'est autorisé à s'en approcher[35] ». En 1876, James Bryce, historien, homme politique, diplomate, explorateur et professeur de droit civil à l'université d'Oxford, grimpa au-delà de l'altitude où peuvent pousser les arbres et trouva une poutre en bois travaillée à la main, d'une longueur de 1,30 m et d'une épaisseur de 12 cm. Il l'identifia comme une pièce de l'arche[36]. En 1883, le British Prophetic Messenger et d'autres journaux indiquèrent qu'une expédition turque enquêtant sur les avalanches avait pu apercevoir l'arche.

Photographie de l'anomalie d'Ararat prise en 1949

La question de l'arche se fit plus discrète au XXe siècle. Au cours de la guerre froide, le mont Ararat se retrouva en effet sur la frontière hautement sensible entre la Turquie et l'Union soviétique, ainsi qu'au beau milieu de la zone d'activité des séparatistes kurdes, si bien que les explorateurs s'exposaient à des risques particulièrement élevés. L'ancien astronaute James Irwin mena deux expéditions à Ararat dans les années 1980, fut même kidnappé une fois, mais comme beaucoup ne découvrit aucune preuve tangible de l'existence de l'arche. « J'ai fait tout ce qui m'était possible », a-t-il déclaré, « mais l'arche continue à nous échapper[37] ».

Au début du XXIe siècle subsistent deux principaux sujets d'exploration : des prises de vue aériennes ou par satellite ont mis d'une part en évidence ce qu'il est convenu d'appeler l'« anomalie d'Ararat », qui montre non loin du sommet de la montagne une tache noire et floue sur la neige et la glace. Mais il faut surtout mentionner ici le site de Durupinar (baptisé ainsi en l'honneur de son découvreur, l'officier turc de renseignement Ilhan Durupinar), près de Doğubeyazıt et à 25 kilomètres au sud du mont Ararat. Durupinar, qui consiste en une grande formation rocailleuse ayant l'apparence d'un bateau sortant de la terre, a reçu une large publicité grâce à l'aventurier David Fasold dans les années 1990. Le site, par rapport au mont Ararat, présente l'avantage d'être aisément accessible. Sans être une attraction touristique majeure, il reçoit un flot continu de visiteurs. Bien que Durupinar ait depuis été identifié comme une formation naturelle[38], le grand bateau de pierre a toujours ses avocats.

En 2004, un homme d'affaires originaire de Honolulu, Daniel McGivern, annonça qu'il allait financer une expédition de 900 000 dollars sur le sommet du mont Ararat au mois de juillet de la même année, afin d'établir la vérité sur l'anomalie d'Ararat. Après des préparatifs très médiatisés, qui inclurent l'achat d'images satellitaires commerciales spécialement réalisées, les autorités turques lui refusèrent toutefois l'accès au sommet, au motif que ce dernier est situé dans une zone militaire. L'expédition fut ensuite accusée par la National Geographic Society de n'être qu'un coup médiatique habilement monté, étant donné que son chef, un professeur turc du nom d'Ahmet Ali Arslan, avait déjà été accusé d'avoir falsifié des photographies de l'arche auparavant. La CIA, qui a examiné les images satellitaires de McGivern, a par ailleurs estimé que l'anomalie était constituée de « couches linéaires de glace recouvertes par de la glace et de la neige plus récemment accumulées ». Des allégations variées et contradictoires ont donc circulé à toutes les époques concernant la découverte de l'arche, mais toutes se révélèrent finalement être au mieux des erreurs, au pire des canulars.

Notes et références

  1. Genèse 8,4
  2. Genèse 6 : 7
  3. Genèse 6 : 9
  4. Genèse 6 : 14 ~ 16
  5. Genèse 7 : 1 ~ 4
  6. Genèse 7 : 11
  7. Genèse 8 : 7
  8. Genèse 8 : 11
  9. Genèse 8 : 15 ~ 19
  10. Genèse 9 : 14 ~ 15
  11. Comparer Genèse 6 : 5 ~ 8 et 6 : 11 ~ 13
  12. Comparer Genèse 6 : 19 ~ 20 et 7 : 2 ~ 3
  13. Comparer Genèse 7 : 17 et 7 : 24
  14. Respectivement Genèse 8 : 20 ~ 22 et 9 : 1 ~ 17
  15. Genèse 6 : 14
  16. Voir http://www.worldwideflood.com/objections/too_big_for_timber.htm
  17. http://www.noahsark-naxuan.com/arkmodel.htm
  18. Voir cet article de biblestudy.org : How Big was Noah's Ark ?
  19. Voir par exemple les thèses du site answeringenesis.org.
  20. Une bonne synthèse des mythes mésopotamiens du Déluge est présentée par cet article : Overview of Mesopotamian flood myths
  21. Pour toutes les citations suivantes, se référer au texte intégral du mythe d’Atrahasis
  22. Texte du mythe de Ziusudra
  23. Texte du mythe d’Uta-Napishtim
  24. Texte du mythe de Xisuthrus.
  25. Consulter à ce sujet : Chippewa flood myth
  26. Voir l’entrée Arche de Noé dans la Jewish Encyclopedia
  27. Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, XV, 26.
  28. Jerôme de Stridon, Lettre LXIX, 6.
  29. Origène, Homilia in Genesim, II, 2.
  30. Sourate 11 du Coran, versets 27 ~ 51
  31. Voir à ce sujet l'article Table des peuples
  32. Cité par Norman Cohn, p. 41 (voir bibliographie).
  33. D’après Janet Browne, The Secular Ark: Studies in the History of Biogeography (voir bibliographie).
  34. Faust de Byzance est cité ici
  35. Cité sur le site "arktracker".
  36. Sur James Bryce, consulter cette page.
  37. D'après le site web du cimetière militaire d'Arlington [1].
  38. Voir cette étude de la California State University Northridge, et pour le point de vue opposé, le Wyatt Archeological Museum

Voir aussi

  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Noah's Ark ».

Articles connexes

Bibliographie

Ouvrages francophones
  • Jan Brett, L'Arche de Noé, Hachette, 2005 (ISBN 2013911122).
    Livre pour enfants.
  • Céline Monier et Louise Heugel, L'Arche de Noé, éd. Thierry Magnier, Contes du Louvre, 2005 (ISBN 2844203906) ;
  • Jane Ray, L'Histoire de l'arche de Noé, Gautier-Languereau, 2003 (ISBN 2013908776).
    Livre pour enfants.
  • « Défense de l'Arche », dans L'Expectateur no 9 (juin 1998) (ISSN 03397203).
    Recherches collectées par le Collège de 'Pataphysique sur (entre autres) l'agencement, l'éclairage, l'aération, les « jeux et les ris », le port d'arrivée...
  • La Bible, t. I : Ancien Testament, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1956 (ISBN 2070100073).
  • Felix Garcia Lopez, Comment lire le Pentateuque ?, Labor et Fides, coll. « Le Monde de la Bible », 2005 (ISBN 2830911636).
  • Jean Le Pelletier, Dissertations sur L'Arche De Noé, et Sur L'Hemine et La Livre De S. Benoist. Dans l'une on examine plusieurs questions curieuses, dont la décision prouve la matiere, la capacite, la figure ou disposition de cette Arche, le nombre des Animaux, & la quantité des provisions qu'on y renferma, la durée & la vérité du Deluge universel Et dans l'autre on démontre par des raisonnements solides, & par d'excellentes Autorités, que cette Hemine & cette livre, ont été de la capacité & de la pesanteur de vingt onces Romaines, Jean B. Besongne, Rouen, 1699.
    L'auteur a consigné ici des recherches curieuses puisées en particulier dans les textes hébreux.
Ouvrages anglophones
  • (en) Lancelot C.L. Brenton, The Septuagint with Apocrypha: Greek and English, Hendrickson Publishers, Peabody, 1986 (1re éd. 1851) (ISBN 0-913573-44-2).
  • (en) Janet Browne, The Secular Ark: Studies in the History of Biogeography, Yale University Press, New Haven et Londres, 1983 (ISBN 0-300-02460-6).
  • (en) Norman Cohn, Noah's Flood: The Genesis Story in Western Thought, Yale University Press, New Haven et Londres, 1996 (ISBN 0-300-06823-9).
  • (en) Albert T. Clay (Auteur), Paul Tice (Introduction): Atrahasis: An Ancient Hebrew Deluge Story, Book Tree, 2003 (ISBN 1-585-09228-2) (ISBN 978-158509228-4).

Filmographie

  • Série documentaire : Les archives oubliées, épisode:

L'Arche de Noé (durée 00:45:08) [2] À la mémoire de Ron Wyatt (Ronald Eldon Wyatt 1933 - August 4, 1999 at Memphis, Tennessee)[3]

Liens externes

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