Antisémitisme d'État

L’antisémitisme d'État est une forme d'antisémitisme théorisée par Charles Maurras pour qui cette sorte d'antisémitisme serait différente de de l'« antisémitisme de peau »[1].

Quoique agnostique, Maurras considère l'Église romaine comme l'élément central de l'Ordre nécessaire à la société. Il lui est reconnaissant d'avoir, par son enseignement et sa liturgie, adouci le message - jugé par lui révolutionnaire et donc dangereux - de l'Ancien Testament et même des Évangiles (il parle du "venin" du Magnificat et ne se sent pas en accord avec "le Christ hébreu"). A ses yeux, « le judaïsme est la source ultime du mal ».

La Grande guerre modifie un tant soit peu ce statut. Les Juifs français pensent avoir acquis « un titre de propriété [français] définitif » pour eux et leur descendance, pensée encouragée par la diminution de l'intensité des manifestations antisémites de l'époque[2] malgré quelques écarts. Puis, une distinction est faite entre les Juifs étrangers et les Juifs français, distinction appréciée par la plupart des « israélites[2] ». Ainsi, l'antisémitisme de l'Action française évolue en déplaçant sa cible à l'extérieur des frontières[3] : seuls les Juifs étrangers sont visés par l'Action française, les Juifs français ayant montré qu'ils pouvaient « s'amender ».

Un exemple de ce changement : attaqué sur son extrémisme dans les années 1930, L'Étudiant français définit l'antisémitisme par le « refus » d'ouvrir « tout grand aux juifs internationaux les avenues du pouvoir en France »[4].

Au sujet du regard des « Français israélites » à l'égard de cet « antisémitisme d'État », l'historienne Catherine Nicault écrit, dans l'ouvrage de Michel Leymarie et Jacques Prévotat :

« Hormis les antifascistes qui considèrent que les disciples de Maurras comptent au nombre des “pires ennemis des Juifs”, les “Français israélites” ont tendance à ne pas les mettre tout à fait dans le même sac que les autres. Il est apparu que la minorité juive “autochtone”, écrit-elle, profondément patriote, fait preuve d'une sensibilité, voire d'une porosité sans équivalent à l'égard des thématiques du nationalisme intégral et de l'AF. D'où des attitudes de compromis, une attirance, voire même une imprégnation dans certaines de ses marges[5]. »

Dans les années 1930, l'argumentaire de Charles Maurras qui souhaite se démarquer de l'Allemagne hitlérienne se veut historique mais aussi antisémite. Ainsi comme le souligne Carole Reynaud-Paligot[note 1], Maurras fait la distinction « entre l'antisémitisme allemand dont il expliquait la “tradition de brutalité” par les fondements biologiques de la notion de race, par l'idéologie de la race pure et un antisémitisme français à qui il déniait son caractère raciste en raison de son absence de fondements biologiques ». Afin d'imager ses propos, elle donne une citation de Maurras qui fait la lumière sur l'antisémitisme de l'Action française :

« En pleine occupation, nous avons publiquement dit au professeur anthropologue et philoboche Montandon que nous n'étions pas pour la petite sauce raciste de son “antisémitisme de peau”. Il ne s'agit pas de dire “Mort aux Juifs” qui ont droit à la vie comme toutes les créatures mais : “A bas les Juifs” parce qu'ils sont montés trop haut chez nous. Notre antisémitisme d'Etat consiste à leur reprendre, à leur interdire ce qu'ils ont pris de trop et en premier lieu, la nationalité française, alors qu'ils en ont une et indélébile, et qu'ils gardent toujours en fait. Qu'elle leur suffise donc! Elle eut ses gloires et elle vient de récupérer un beau territoire au Proche-Orient [...] »[6].

Ainsi, cet « antisémitisme d'état » vise à interdire aux Juifs les postes d'administration, de direction et de « formation des intelligences », mais ne vise pas à les envoyer au pogrom. Concernant le statut des Juifs lors de la collaboration, Maurras écrit dans son livre La seule France : « Rien n'est plus sage, il faut bien espérer que l'on épargnera récriminations et gémissements sur aucune lésion aux droits sacrés de la personne humaine. Il n'est écrit, nulle part, entre les étoiles du ciel ni dans les profondeurs de la conscience, qu'il soit offensant pour une personne humaine de ne pouvoir accéder à la direction ou à la gérance d'un théâtre ou d'un cinéma, d'une publication ou d'une université[1]. »

Il poursuit en affirmant que cet antisémitisme ne sera pas le chantre d'un antijudaïsme religieux : « Ce qui adhère aux droits de la personne humaine, c'est la moralité, la religion, la raison. Le statut des Juifs ne leur demandera pas de dire que 2 et 2 font 5, ni d'abjurer la loi hébraïque, ni de parler ou d'écrire contre la vérité et contre l'honneur. Ces points sont sauvegardés[1]. »

Notes

  1. Voir la partie Maurras et la notion de race dans Le maurrassisme et la culture - L'Action française : culture, société, politique, Volume 3, p. 119

Sources

  1. a, b et c Charles Maurras, La seule France. Chronique des jours d'épreuve, Lyon, Landarchet, 1941, pp. 194-197, dans Bernard Durand, Jean-Pierre Le Crom, Alessandro Somma, Le droit sous Vichy, Vittorio Klostermann, 2006, p. 424-425.
  2. a et b Catherine Nicault, « “Les Français israélites” et la Ligue d'Action française », op. cite, p. 189
  3. Ibid. Cet épisode voit l'apparition des termes de « Juifs bien nés » et « Juifs mal nés ». Ce tournant est marqué par Laurent Joly, « Le journal L’Action française et les juifs (1914-1944). De l'Union sacrée à la Révolution nationale ».
  4. M. de Mello, « De l'extrémisme », L'Étudiant français, 10 mars 1937 ; dans, Jacques Prévotat, Michel Leymarie (éds), Action française, culture, société, politique, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008, 434 p., p. 224
  5. Catherine Nicault dans Jacques Prévotat, Michel Leymarie (éds), Action française, culture, société, politique, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008, 434 p., p. 202
  6. Olivier Dard, Michel Leymarie, Neil McWilliam, Le maurrassisme et la culture - L'Action française : culture, société, politique, Volume 3, p. 119

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