Anticapitalisme
Slogan anticapitaliste[1] sur un immeuble de Prenzlauer Berg à Berlin

L'anticapitalisme regroupe un ensemble de mouvements qui s'opposent au capitalisme. Les aspects visés diffèrent selon les conceptions et peuvent notamment concerner : le profit et l'importance de l'argent, la spéculation, le salariat, la concurrence économique, les effets considérés comme néfastes du capitalisme sur la société (immoralité, inégalités, etc.), l'environnement, ou les formes sociales de base du capitalisme[2], etc.

Il regroupe donc des courants divers, principalement communistes, socialistes, marxistes, marxiens, écologistes, libertaires, anarchistes, et syndicalistes-révolutionnaires.

Sommaire

Historique succinct

Les idées anticapitalistes se sont développées de pair avec l'essor du système capitaliste.

L'anticapitalisme socialiste naît dans les années 1840.[réf. nécessaire] Porté par une classe ouvrière démographiquement croissante et pauvre, il se développera plus tard au sein de l'Association internationale des travailleurs (AIT), dont il est le principal courant. L'AIT déclare que « l'assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens du travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l'avilissement intellectuel et de la dépendance politique ». Elle ajoute que « la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière n'est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l'établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l'abolition de toute domination de classe »[3].

Au lendemain de la défaite de la Commune de Paris en 1871, c'est la scission entre « marxistes » et « anarchistes » autour de la méthode pour abolir le capitalisme : les « marxistes » estiment nécessaire de participer aux élections, alors que les « anarchistes » prônent l'abstention. Ces courants sont par contre d'accord sur la nécessité d'une action des exploités eux-mêmes, par une révolution sociale, ainsi que sur l'internationalisme et la lutte contre la société divisée en classes sociales (pour une société sans classe).

Jusqu'en 1917, les marxistes étaient souvent dénommés « collectivistes » ou « socialistes », et les anarchistes « communistes ».

Aujourd'hui, l'anticapitalisme est divisé en trois grands courants :

  • Les marxistes (communistes et socialistes révolutionnaires), dont certains se présentent aux élections.
  • Les écologistes radicaux (altermondialistes, écologistes sociaux et objecteurs de croissance), qui choisissent souvent de se présenter aux élections aux côtés des marxistes.
  • Les anarchistes qui refusent de se présenter aux élections, et prônent le plus souvent l'abstention. Il y a des exceptions (on trouve des anarchistes au sein du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et du Parti ouvrier indépendant (POI))[réf. nécessaire].

Marxisme

Karl Marx consacre plusieurs décennies à étudier et expliquer le fonctionnement, l'histoire et le développement du capitalisme. Son plus célèbre ouvrage sur ce sujet est Le Capital dont le livre premier est publié en 1867[4]. Marx arrive à la conclusion que le capitalisme est un système profondément et par nature inégalitaire, qui contraint les êtres humains à l'aliénation et à la lutte fratricide, qui doit donc être aboli.

Les marxistes participent à la fondation et au développement des partis socialistes qu'ils regroupent en 1889 au sein de la Deuxième Internationale. Cette dernière explose suite à l'éclatement de la Première Guerre mondiale en 1914. Seule une minorité s'oppose à la guerre et maintient des liens internationaux au cours des conférences de Kiental et de Zimmerwald en Suisse. C'est notamment sur la question de la guerre qu'éclate la Révolution russe en 1917, qui aboutit, après un processus de révolution permanente long de huit mois, à la prise du pouvoir par les bolcheviks. L’attitude des bolcheviks au pouvoir est une des causes du fractionnement du marxisme en de nombreux courants, aux orientations très différentes : réformisme, léninisme, luxembourgisme, conseillisme, etc.

Anarchisme

La pyramide du système capitaliste, selon l'organisation syndicale Industrial Workers of the World, 1911

Les anarchistes, nombreux à participer à l'insurrection de la Commune de Paris de 1871, s'investissent par la suite pour une partie dans l'anarcho-syndicalisme, et une autre dans l'anarcho-communisme[5]. Ils sont au premier plan de la création de la CGT en France et de celle des Industrial Workers of the World dans les années 1910 et 1920 aux États-Unis. Ils jouent un rôle de premier plan avec la CNT en Catalogne aux côtés du POUM (communistes antistaliniens), contre le Parti communiste d'Espagne (sous la tutelle de Staline) lors de la révolution espagnole de 1936-1937. Ils furent aussi actifs pendant la Révolution russe de 1917.

Par la suite, l'anarchisme en tant que mouvement organisé a perdu une grande partie de son influence mais parvient à la fin du XXe siècle à subsister[6].

Syndicalisme révolutionnaire

Le syndicalisme révolutionnaire s'oppose au capitalisme directement sur le lieu de travail, et souhaite « l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste »[7]. Les syndicalistes révolutionnaires désirent, pour la plupart, remplacer le capitalisme par le socialisme autogestionnaire.

Écologie radicale

Certains courants de l'écologie politique sont partisans de la fin du capitalisme, puisqu'ils l'estiment incompatible avec la protection de l'environnement[8].

Une partie d'entre eux se réclament de l'écosocialisme. Depuis peu le mouvement des objecteurs de croissance (et les décroissants) remettent eux-aussi en cause le capitalisme qu'ils jugent trop productiviste. En France ils sont représentés par l'ADOC (association d'objecteurs de croissance) regroupant le MOC (mouvement des objecteurs de croissance) et le Parti pour la décroissance. De plus certains altermondialistes radicaux (souvent proches des partis communistes) se revendiquent anticapitalistes. Même si au départ les altermondialistes ne remettent pas en cause la propriété privée, cette tendance prend de l'importance et, en France, altermondialiste devient de plus en plus synonyme d'anticapitaliste.

Conservatisme et nationalisme

Notamment sous l'influence des traditions religieuses, l'aile traditionaliste de l'extrême droite peut voir l'argent comme malsain et corrupteur des valeurs morales)[réf. nécessaire]. Pour certains, comme Édouard Drumont, cette rhétorique s'accompagne également d'un discours antisémite[9].

Par souci de nationalisme, certains rejettent l'idée que des étrangers puissent avoir une influence, ou que des citoyens fassent passer leur intérêt financier avant les intérêts nationaux notamment en faisant des affaires avec des étrangers ; par conséquent certains réclament un contrôle fort sur les financiers et les acteurs du commerce international, collectivement flétris comme « apatride », et sur les sociétés de capitaux caractéristiques du capitalisme, a fortiori lorsqu'il s'agit de multinationales. Leur idéal est plutôt la société de personnes, ou mieux encore le petit entrepreneur individuel tels que l'artisan, l'agriculteur ou le professionnel libéral (médecin, avocat...).

Cette critique s'accompagne rarement d'une remise en cause de la petite propriété privée même pour les moyens de production, et à ce titre n'est pas vue comme anticapitaliste par des radicaux, mais elle vise bien le grand capital et les structures sociales associées (grandes entreprises, salariat massif).

Certains courants chrétiens

Si les mouvements chrétiens sont généralement réfractaires à l'idée de révolution, et si la lutte contre les idéologies leur a paru plus urgente au cours des derniers siècles, il n'en reste pas moins que certaines traditions chrétiennes s'opposent au capitalisme.

Il s'est développé en Amérique latine un courant de chrétiens « communistes » ayant élaboré ce qui est appelé théologie de la libération. Ce courant a été condamné par le Vatican sous Jean-Paul II considérant qu'elle est incompatible avec le dogme de l'Église catholique romaine.[réf. nécessaire]

En France, le philosophe chrétien Emmanuel Mounier et son personnalisme rejoignent également l'anticapitalisme. Il écrivait ainsi dans la revue Esprit en juin 1935 : « L'avenir dira si l'authentique élan anticapitaliste qui anime au moins une fraction active du monde fasciste a l'importance et l'efficacité que nous lui souhaitons »[10]. Le personnalisme chrétien de Mounier se revendique anticapitaliste, critiquant ce qu'il estime être une assimilation de l'être à l'avoir[11]. Dans Trois tentations dans l'Eglise, l'historien Alain Besançon décrit, en s'y opposant, les sympathies anticapitalistes d'une partie de la hiérarchie catholique française[12].

Dans la première moitié du XIXe siècle, Etienne Cabet est un autre représentant de l'anticapitalisme chrétien, qui rejoint le communisme sur de nombreux points, mais pas sur ses prémisses[13]. Pour Cabet, supprimer la propriété et instaurer une société qui revienne à un supposé communisme primitif, c'est revenir au seul vrai christianisme, corrompu par l'Eglise catholique. Il propose un système fondé sur la propriété collective, la suppression de la monnaie et le principe "À chacun suivant ses besoins. De chacun suivant ses forces". L'individualisme est combattu, comme la recherche de la liberté : "la passion aveugle pour la liberté est une erreur, un vice, un mal grave".Ainsi, pour des raisons différentes des marxistes, Cabet entend revenir à la vraie foi : "Le communisme, c’est le Christianisme [...] c’est le Christianisme dans sa pureté, avant qu’il ait été dénaturé par le Catholicisme" (in Le vrai christianisme)[14]

Sans aller jusqu'à une opposition franche au capitalisme, Bernard Perret s'interroge sur le fait que le capitalisme soit durable[15].

Les premières communautés chrétiennes ont été en outre souvent interprétées comme des ébauches de communautés communistes.

École de Krisis

À la suite des interprétations du " marxisme hétérodoxe " (ou dit marxisme occidental[16]), un nouveau courant théorique distinct de l'ensemble des marxismes, apparaît au tournant des années 1986-1987, quand dans des versions peu différentes et chez plusieurs auteurs à différents endroits de la planète, on voit la publication de nouvelles thèses assez proches dans leurs résultats. C'est en Allemagne la revue Krisis qui démarre à ce moment-là autour de Robert Kurz, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle, Roswitha Scholz, Anselm Jappe, etc., mais c'est aussi l'historien américain Moishe Postone[17] aux Etats-Unis qui publie en 1986 un texte qui élabore le début de son interprétation dans son célèbre texte sur l'antisémitisme moderne et national-socialiste [18], tandis qu'en France le philosophe Jean-Marie Vincent publie en 1987 son ouvrage majeur, Critique du travail. Le faire et l'agir (PUF). Cet ensemble de penseurs rompent avec l'analyse traditionnelle du capitalisme essentiellement faites en termes de relations de classes enracinées dans des relations de propriété privée et réalisées par la médiation du marché. Dans cette structure interprétative générale, les relations de domination étaient comprises essentiellement en termes de domination de classe et d'exploitation. Opposant un " Marx exotérique " (celui du marxisme rejetté) et un " Marx ésotérique " inconnu des marxismes, ce courant qui a des antécédents embryonnaires chez Lukacs, Adorno, Khrahl, Backhaus, Coletti ou Perlman, aboutit à une critique fondamentale du capitalisme, notamment la critique des catégories de base du capitalisme (c'est-à-dire des formes sociales essentielles de la production marchande), que sont les catégories du travail, de la marchandise, de la valeur, de l’argent, thèmes que l'ensemble des « marxistes traditionnels » ont délaissés, ou n'ont jamais abordés aussi radicalement. Pour prendre un exemple, le travail dans le capitalisme, n'est plus considéré de manière naturelle et transhistorique, comme l'activité du métabolisme des humains avec la nature, mais comme une activité qui dans sa forme essentielle n'existe que sous le capitalisme. car à la différence du travail dans les sociétés traditionnelles ou antiques, le travail sous le capitalisme devient lui-même une fonction de médiation des rapports sociaux : c'est par le moyen du travail et du processus dynamique de son objectivation (saisi par la catégorie du " capital ", qui est un rapport social et non une somme d'argent amassée) que l'on va pouvoir obtenir des produits que d'autres ont fabriqué. Et c'est cette dimension abstraite du travail sous le capitalisme, qui va devenir le lien social dans une société capitaliste. Et l'effet ou l'extériorisation de ce " travail abstrait " va avoir des conséquences très importantes, sur une forme sociale de richesse (la valeur) et une forme de domination sociale, abstraite et impersonnelle. Le travail sous le capitalisme, ne s'oppose alors pas au capital, comme le pense le marxisme traditionnel, il n'est qu'un moment du processus de valorisation. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail, sans pour autant que ce courant puisse être confondu avec la défense d'un quelconque " droit à la paresse " puisque ces théoriciens ne parlent pas du travail comme métabolisme entre l'humain et la nature, mais d'une forme d'activité historiquement spécifique au capitalisme (cf. du groupe Krisis, Manifeste contre le travail). A l'inverse des marxismes, ce courant met aussi au centre de la théorie de la valeur, la théorie du fétichisme, tandis que la théorie des formes sociales historiquement spécifiques au capitalisme qu'ils élaborent (travail, valeur, argent, etc.) aboutit à renvoyer dos à dos aussi bien l'idéalisme que le matérialisme, comme à ne plus utiliser le schéma conceptuel du marxisme traditionnel, le schéma base/superstructure. A partir de ce renouvellement de la critique axée sur la critique du travail en lui-même comme catégorie du capitalisme et du temps, ils fondent une critique du marché et de l'Etat, de la politique et de la nation, du productivisme et de la croissance économique, de la subjectivité de classe et de l'idéologie bourgeoise. Avec notamment Roswitha Scholz, ils appuient aussi la critique féministe en élaborant une nouvelle approche du « patriarcat producteur de marchandises ». Tandis que ce courant de réinterprétation de la théorie critique du " Marx ésotérique ", notamment avec l'influence d'Anselm Jappe, puise aussi son inspiration dans l'œuvre de Guy Debord et son concept de " spectacle ", pour caractériser au plus près l'évolution du fétichisme dans l'époque « fordiste » du capitalisme. Ce courant est désigné de plusieurs manières, comme " Ecole de Krisis ", " Critique radicale ", ou " Nouvelle critique de la valeur " [19].

Notes et références

  1. « Kapitalismus normiert, zerstört, tötet » (le capitalisme normalise, détruit, tue)
  2. Sur cette critique, voir notamment Krisis.
  3. Statuts de l'AIT
  4. Le Capital, 1867-1894. Lire en ligne
  5. Nicolas Inghels, « Approche épistémologique de l'anarchisme. Petite contribution à l'étude du mouvement anarchiste »
  6. Voir Vivien García, L'Anarchisme aujourd'hui, L'Harmattan, 2007.
  7. Charte d'Amiens, 1906.
  8. Entre autres auteurs : André Gorz, Jean Zin, etc.
  9. Édouard Drumont stigmatisait les « marchands juifs ambulants » (cf. Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire: 1885-1914 : les origines françaises du fascisme, Éditions du Seuil, 1978, p.235
  10. Esprit, N° 33, juin 1935, p474-480. ( repris in Œuvres, tome 4, Paris 1963, p 844
  11. L'économie selon Mounier, Carime Ayati
  12. Alain Besançon, Trois tentations dans l'Eglise, Calmann-Lévy, 1996, 226 pages
  13. Etienne Cabet in Encyclopedie Universalis, édition 2002
  14. Etienne Cabet, Le vrai Christianisme suivant Jésus-Christ, 1846, Chap. XVIII: Le communisme, c’est le Christianisme, p.618-630
  15. Bernard Perret, Le capitalisme est-il durable ?, 2008
  16. Voir par exemple Sur le marxisme occidental, Pierre Souyri, 1979.
  17. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009 (1993).
  18. Voir, Moishe Postone, " Antisémitisme et national-socialisme "
  19. Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoel, 2003.

Annexes

Bibliographie

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